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Récits d'Hispe
la Grande ou Encycliades
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épopée contemporaine de |
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N. Trévync
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PRESENTATION
Récits d'Hispe la Grande ou Encycliades
Sommaire;de N. Trévync
Le récit qui est ici entrepris s'apparenterait assez à un texte sacré. Il s'ensuit deux attitudes : l'une portant sur le mode de lecture à lui apporter (faut-il le réciter, le gloser, en élaborer une interprétation commune?), l'autre sur la nature de sa sacralité (quelles preuves avancer pour justifier ce statut?). Mais de la résolution de la seconde découle la première. Il ne s'agit pas de l'importance que, par vanité, un auteur peut accorder à son uvre ni de cette tradition mallarméenne qui a transposé dans la littérature des éléments propres à un culte religieux (le salut par le "livre", le sacrifice pour l'"uvre ", la célébration de l'acte de création et autres vertus rédemptrices d'autosuffisance, même si ce transfert nous signale aussi que seuls les pays ayant encore un héritage de piété engendrent une littérature réelle) dont tout un centenaire multiplie les tentatives (et certaines comme celles de Proust, Joyce ou d'E. Pound m'éblouirent) mais il s'agit du fait que dans des sociétés laïcisées où la littérature s'est détachée de la sphère religieuse, la présence des textes sacrés est inopportune, leur place circonscrite. Si l'on sait reconnaître de tels textes et leur assigner quelque grandeur en raison de leur ancienneté, il est interdit et impossible d'en fabriquer. On ne saurait même le faire, c'est un savoir perdu. Pourtant si l'on admet qu'un peu de lumière inspiratrice ou plus humblement encore la recherche de cette lumière s'est introduite et séjourne, alors voir comment celui qui est muni de cet élément lumineux se débat avec, suffirait à fonder du sacré. Le récit de cet homme narrera comment une parole pure et incontrôlable s'implante dans des contextes où nul ne la comprend bien et lui, peu. On voit bien que le message est important mais il l'est tellement qu'on ne peut que se tromper et mal le saisir. On voit bien qu'il ouvre sur des domaines qui ne sont pas encore existants et sur des perspectives si vastes que tout de lui échappe, parce qu'il a la vertu de nous mettre devant nos limitations, parce que son évidence est de nous désigner l'inétendue de nos sens et de notre intelligence. Le monde devrait-il se réduire aux opérations de nos sens et de notre intellect? C'est pourquoi un texte sacré présente des erreurs et sent la fabrication humaine mais ces erreurs sont les timides tentatives pour comprendre et faire comprendre, elles sont les traces d'une saisie insuffisante, le témoignage d'incompréhensions, ce qui, chaque fois, est d'autant le signe que la vérité débordait des cadres possibles et ne se percevait que partiellement. Certes, certains textes sacrés sont majeurs pour l'immensité qu'ils laissent entrevoir, celui-ci l'est moins sans aucun doute, mais la lecture qu'il commande doit correspondre à sa nature. Il a pour espoir d'ouvrir à l'envie de revisiter les autres récits sacrés dont il serait des propylées encore bien distantes du sanctuaire. L'on ne raillerait plus leurs erreurs et leurs suffisances, ils ne diraient plus une sclérose dogmatique, la peur de la mort. Ce seul récit sacré reconduirait à l'univers mythique sans lequel l'humanité ne peut se développer dignement, tant nous sommes à la veille d'imaginaires programmés pour plus de mercantilisme et parce que le passé ne passe plus et se meurt emportant dans sa disparition toute idée d'avenir qui ne soit pas simple prospective. Mais cela s'est souvent produit et il s'est inventé chaque fois les réponses adéquates. Aussi, une fois de plus...
Le récit qui est ici entrepris s'apparenterait assez à un texte sacré. Il s'ensuit deux attitudes : l'une portant sur le mode de lecture à lui apporter (faut-il le réciter, le gloser, en élaborer une interprétation commune?), l'autre sur la nature de sa sacralité (quelles preuves avancer pour justifier ce statut?). Mais de la résolution de la seconde découle la première. Il ne s'agit pas de l'importance que, par vanité, un auteur peut accorder à son uvre ni de cette tradition mallarméenne qui a transposé dans la littérature des éléments propres à un culte religieux (le salut par le "livre", le sacrifice pour l'"uvre ", la célébration de l'acte de création et autres vertus rédemptrices d'autosuffisance, même si ce transfert nous signale aussi que seuls les pays ayant encore un héritage de piété engendrent une littérature réelle) dont tout un centenaire multiplie les tentatives (et certaines comme celles de Proust, Joyce ou d'E. Pound m'éblouirent) mais il s'agit du fait que dans des sociétés laïcisées où la littérature s'est détachée de la sphère religieuse, la présence des textes sacrés est inopportune, leur place circonscrite. Si l'on sait reconnaître de tels textes et leur assigner quelque grandeur en raison de leur ancienneté, il est interdit et impossible d'en fabriquer. On ne saurait même le faire, c'est un savoir perdu. Pourtant si l'on admet qu'un peu de lumière inspiratrice ou plus humblement encore la recherche de cette lumière s'est introduite et séjourne, alors voir comment celui qui est muni de cet élément lumineux se débat avec, suffirait à fonder du sacré. Le récit de cet homme narrera comment une parole pure et incontrôlable s'implante dans des contextes où nul ne la comprend bien et lui, peu. On voit bien que le message est important mais il l'est tellement qu'on ne peut que se tromper et mal le saisir. On voit bien qu'il ouvre sur des domaines qui ne sont pas encore existants et sur des perspectives si vastes que tout de lui échappe, parce qu'il a la vertu de nous mettre devant nos limitations, parce que son évidence est de nous désigner l'inétendue de nos sens et de notre intelligence. Le monde devrait-il se réduire aux opérations de nos sens et de notre intellect? C'est pourquoi un texte sacré présente des erreurs et sent la fabrication humaine mais ces erreurs sont les timides tentatives pour comprendre et faire comprendre, elles sont les traces d'une saisie insuffisante, le témoignage d'incompréhensions, ce qui, chaque fois, est d'autant le signe que la vérité débordait des cadres possibles et ne se percevait que partiellement. Certes, certains textes sacrés sont majeurs pour l'immensité qu'ils laissent entrevoir, celui-ci l'est moins sans aucun doute, mais la lecture qu'il commande doit correspondre à sa nature. Il a pour espoir d'ouvrir à l'envie de revisiter les autres récits sacrés dont il serait des propylées encore bien distantes du sanctuaire. L'on ne raillerait plus leurs erreurs et leurs suffisances, ils ne diraient plus une sclérose dogmatique, la peur de la mort. Ce seul récit sacré reconduirait à l'univers mythique sans lequel l'humanité ne peut se développer dignement, tant nous sommes à la veille d'imaginaires programmés pour plus de mercantilisme et parce que le passé ne passe plus et se meurt emportant dans sa disparition toute idée d'avenir qui ne soit pas simple prospective. Mais cela s'est souvent produit et il s'est inventé chaque fois les réponses adéquates. Aussi, une fois de plus...
L'histoire de Séceph est ici racontée. Ce fut un homme d'autrefois, habité de réflexes anciens et de croyances en cours de formation et qui, cependant, ne trouva pas vraiment sa place dans ce monde qu'il habitait parce qu'il perçut que tout annonçait des dépassements et des enchaînements invraisemblables et qu'il ne pourrait jamais concevoir ni contrôler, ne serait-ce qu'au millième, que les moindres formes réelles éventaient des vapeurs et des parfums qui les avaient précédées et en continuaient l'existence sur des plages infinies, ou encore que tout pouvait devenir annonciation. Or vivre avec l'impression que des courants parfois très minuscules soulèvent vos pas et que ce qui vous échappe est plus nombreux que ce qui est là, pousse à supposer que des directions précises sont connaissables et que vous pouvez vous orienter par rapport à elles. Séceph s'est donc construit des buts auxquels il a voué son existence mais il reconnaît aussi qu'il s'est trompé souvent. Demeure sa certitude du caractère édifiant de l'existence : des chaînes d'événements ont une charge annonciatrice parce qu'elles disent des histoires antérieures et postérieures, et en particulier toujours celles qui font fi des oppressions les plus diaboliques. Rien n'autorise à terroriser et dominer : toutes les possibilités de fabriquer de l'oppression méritent d'être recensées afin de comprendre que le Mal est un principe agissant et qu'il n'a pas d'autre visage. Pris à ses rets, l'homme l'est automatiquement mais en posant ses pieds sur plusieurs sols, en traversant des existences différentes et en révant des rêves d'autrui, il y a une issue. Il faut que l'immensité jaillisse de partout, que chacun sache qu'elle fait exister êtres et choses. Tant que cette impression n'a pas pu se manifester, rien de ce qui est n'est perceptible, et il est du ressort des artistes de montrer l'immensité des devenirs intérieurs de chacun ou de les libérer. Or telle est la seule preuve que nous ayons que Séceph persuadé de posséder un destin diffus et fait de mille brins ne s'illusionne pas. Comprenons. Un homme peut doter sa vie d'une unité qu'elle n'a pas, voir des signes qui lui sont faits et qui n'existent pas, se persuader être appelé et n'être l'élu de personne. Je me demande si cette attitude est plus courante que l'inverse, celle où, heureux d'aucune tentative de détermination, libre et sans guide, l'homme se satisfait de sa situation à moins d'en être écrasé. Il m'apparait que la première tendance est la plus commune, la plus humaine parce qu'elle dépend des facultés cognitives que nous avons de nous-même : dès que nous voulons réfléchir, nous construisons de la continuité et, qui veut concevoir comment il a vécu fabrique un substrat ou part à sa recherche. D'où il importe de savoir comment cette construction a lieu pour en garantir la validité. Séceph peut avoir tort, a tort, et d'ailleurs abandonne bien des voies mais il ne s'illusionne pas uniquement quand soudain il aborde certains morceaux d'existence comme soutenus par de l'immensité. A ces moments, en ces lieux, il a le bonheur d'atteindre à l'universel. Le devenir émietté d'une vie se résout en des devenirs infrapersonnels où elle acquiert sa pleine mesure. Et si tout est surdimensionné, il suffit d'introduire des compagnons pour partager et covivre. Une telle place pour les autres humains n'est plus basée sur le heurt, la compétition, l'indifférence et l'imitation. Accompagnements parallèles, appuis sur des densités mobiles et déplacements vers des rives accessibles grâce à ces auxiliaires. Puis l'occupation faite, l'effacement et le saut en d'autres lieux.
Séceph prend donc la parole et raconte sur un mode très particulier ce qui lui importe le plus, ses rêves et ses désirs, non pour eux-mêmes, mais pressentant qu'ils ne sont pas seulement les siens, sans qu'il puisse les identifier. Par eux, à son insu, il atteint des séquences de mythes et des lambeaux des histoires des hommes en différents lieux et temps. C'est pourquoi une double tension se forme entre le licite et l'illicite, pour soi et pour les autres (ces quatre catégories se superposent-elles ?). Il existe des désirs légitimes, souvent bafoués, dont la grandeur est manifeste, des rêves précieux qui sont des rais d'or au sein des nuits d'angoisse, et les porter avec soi est l'entreprise de Séceph, mais d'autres rêves et désirs sont rencontrés avec lesquels il se bat, et l'on ne le voit pas toujours triompher (que de dégâts en son cur et de détours! La confidence meurt sur ses lèvres et se dilue, peut-être par pudeur). Univers de luttes entre des choses pensées. La force des émissions cérébrales peut nettement ici s'observer, on la voit travaillant la réalité dont elle n'a cure si ce n'est pour lui soutirer des images de ces tournois intérieurs. Elle imprime sa marque aux faits et l'on se débat au milieu de ses représentations dynamiques comme autrefois les héros affrontaient des monstres mais nul ne doit penser que c'est un univers intérieur, l'intérieur d'un cauchemar puisqu'il s'agit des réponses exactes que la réalité donne à Séceph l'interrogeant et l'animant de ses soucis et espérances. Dites moi si le bord de ce vase, si je viens à suspecter qu'il s'offre à mon attention pour me signifier une direction, n'avance pas l'angoisse d'une chute sur sa paroi luisante, l'éclat glacé d'un oeil, la concentration d'un envol. L'existence d'une coupure entre le monde subjectif et le monde objectif est la position de Séceph. Iil n'espère rien d'une fusion mystique entre les deux, d'une disparition de son moi dans le tout, il ne croit pas qu'il y ait illusion à admettre cette coupure, il la pense fondamentale et en rien l'effet trompeur de nos sens, son dualisme n'en est pour autant pas immédiat et prosaïque puisqu'il affronte ce résultat immatériel qu'est la réponse que donne la réalité à ses interrogations. Certes, les deux mondes (subjectif et objectif) se côtoient ou se superposent mais il se trouve qu'en projetant certaines inquiétudes ou demandes (et non pas toutes, seulement certaines) une réplique d'une nature très particulière s'organise, dont le texte cueille le fruit. Ce fruit n'est pas une synthèse, c'est du réel qui nécessite une réaction émotive et une transformation de la place de l'objet dans le monde matériel : la forme du vase se lie analogiquement à d'autres. La place des choses ou occuper le monde : on atteint la fonction dilutoire de la réalité.
Séceph ne croit pas qu'il raconte sa seule histoire, mais il ne sait pas que son nom aux consonances de l'Egypte ancienne renvoie aussi au personnage biblique de Joseph jeté au puits, chassé par ses frères, tenté par la femme de Putiphar, comme à celui du rusé Sisyphe, fils d'Eole et qui dénonça le rapt d'une femme (l'aimait-il?) par le dieu des dieux, mourut deux fois et vit les enfers, fut le père d'Ulysse, comme à Cessair, petite fille de Noé, qui, avant le Déluge, partit de Méroé pour conquérir l'Irlande parce que cette terre sans péché aurait pu échapper à l'ouverture des vannes célestes, comme à Jemshed qui dut fuir les forces touraniennes d'Afrâsiab le maléfique, épousa la fille éblouissante du roi de Kaboul et prépara la vie de son petit-fils Guershasp qui voyagea en mer et au loin, et dut porter le nom de son aïeul. Parfois une aventure nécessite deux héros, comme le père et le fils, pour qu'on puisse la raconter, même si elle est une en réalité. Ce qu'il arrive à Séceph de penser et de vivre se lit comme l'expression de ces aventures qui ne sont pas seulement les siennes mais qui forment une fonction à plusieurs composants et dont il est la variable principale. Et cela se note quant à la cité de Lian-Su, située sur la baie d'Hispe la Grande, évoquant Troie assiégée (et ses villes modernes aux baies vitrées pour les tout puissants métiers d'argent) et toutes ces utopies disparues (Ys et Dvârakâ, Atlantide et île de Brendan, Caërlon, Saïs, Avallon mais aussi villes réelles conquises et mortes, Ur, Jéricho, Byzance et Alexandrie de Bactriane, Carthage, ou Angkor), en des fins de cycle où le feu se mêle à l'eau, l'incendie final à l'engloutissement ou enlisement lui succédant, dont la mémoire humaine s'est chargée en tant que réponse à la fragilité que l'on ressent des constructions humaines, certains jours d'excessive chaleur, à regarder un enfant jouer dans une cour ensoleillée. Chacune de ces villes a des raisons éphémères d'apparaître comme surgies le temps d'un éclair les révélant. Chacun usera de celle qui lui convient. Cela se note aussi à l'évocation obsédante d'une tour vue, rêvée, entendue parler, placée en des jours crépusculaires, qui fut Babel, Pharos et les donjons des seigneurs, l'échelle de Jacob, ou une tour septentrionale de la muraille de Chine, l'indice d'un accomplissement, à l'égal des marelles couchées sur le sol des cours de récréation, d'où Séceph pourrait voir l'ensemble s'il avait pu y grimper de façon sautillante. Il faut donc s'abstenir d'un récit unique au profit d'une polyphonie, puisque se tressent au moins deux réflexions concurrentes jusqu'à leur nud, vu que l'ombre que porte un récit prend vie et génére une action autonome. Ulysse en consultant les morts est saisi entre plusieurs individualités qui sont aussi les siennes et qui lui échappent (autres modèles de vie, indépendants de celui qu'il tisse à leur contact). La lecture en est plus ardue, faite de glissements à ne pas manquer, indifférente au repérage érudit qui identifierait l'allusion (elle n'est pas référence déguisée mais force agissante, à l'image de ces morts consultés par Ulysse, une sorte d'attraction en laquelle tombe le récit de façon éphémère). Le rythme et le pouvoir des mots provoquent un engourdissement volontaire de la conscience dont Séceph attend quelque révélation concernant ses errances, à l'instar de ses visions qu'un voyage harassant vous livre soudain au détour d'une rue et de votre fatigue. Le récit fuit de tous côtés comme le tonneau des Danaïdes, puis invente un nouveau contenant pour récupérer ses pertes qui, à son tour, se perce. On le voit parfaitement avec le personnage d'Adéna, reine conquise, qui s'est enfuie, a changé d'aspect et de nom (Gwenyl, l'inconnue, la servante) au point que Séceph ne la reconnaît pas intellectuellement mais ne songe qu'à s'en approcher, qui nourrit le rêve d'amants nombreux et ne paraît pas trahir son amour secret pour Séceph, qui apparaît sous les formes féminines les plus belles et désirables quoique, de multiple, elle restât insaisissablement unique, parce qu'elle associe notre pouvoir d'idéalisation à celui d'accès aux profondeurs biologiques, qu'elle dit le résultat croisé des facultés rationnelles et imaginaires (expression d'un but et entrelac des images), et surtout qu'elle expose une troisième faculté qui ne se contente pas d'utiliser les continuités rationnelles et imaginaires mais s'impose par des sauts inventifs, des changements de plan et d'échelle. Aimer une personne comme ce fut le cas de Séceph pour cette femme (la femme de Putiphar et Etaine et Pénélope) le conduit à interroger ce besoin et à obtenir comme réponses une représentation des facultés intellectuelles dont les fondements et les dynamismes sont sujets à donner le vertige (ce que son récit tend à provoquer). Faculté de la distension et des échappatoires, c'est aussi celle qui est à l'uvre dans tout récit sacré de nature épique.
L'autre source nourrissant le récit de Séceph n'a rien d'extraordinaire et de lointain, c'est la désagrégation des jours qui l'apporte, les traces qui en restent et qui ont pour portée d'enfanter la nostalgie ou la honte ou l'incompréhension. Il suffit d'utiliser le journal intime de cette partie de la vie, l'adolescence et ses hésitations, qu'un jeune homme qui ignorait tout de Séceph a dû tenir, parce qu'il se fabrique en ces âges-là une unité de perception confuse et première, dont la réécriture est dépendante pour faire vivre une fiction et pour la richesse des sensations et images entr'aperçues par des sens non émoussés par les us. Quelques documents bruts qui surprennent par leur sens de la préfiguration sont donnés en appendices, pures archives qu'une légère réélaboration a pu améliorer. Ce qui surpend, c'est bien que le récit qui était là annonce celui qui s'unifie avec Séceph et le prépare ; de même la ville d'eaux où a vécu cet adolescent donne ses traits à la Cité de Lian-Su et il arrive même qu'en regardant de vieux plans qu'il ne connaissait pas, l'on retrouve cette configuration de huit portes surgie du mythe et pourtant réalisée ; ville sans doute aimée à force d'y avoir désiré et espéré, cité ancienne. D'autres passages avaient atteint le stade d'une forme assez bien constituée qui dénote de cette capacité à des unités closes, qu'il faut alors enchâsser dans l'histoire globale ou laisser en orbite autour d'un chant. Le récit y gagne en dispersion de sensations, en poches et grottes suspensives, en réflexions prises en des lieux et des époques différents qui font de Séceph un homme plus complet et instable. Il a pu rêver de cela, essayer cette voie, se tromper sur lui, mais surtout on le voit se dégager de ce dont il héritait, de ce qui le tenait contre son véritable être, il lui fallait passer par les réponses qu'obtiennent les autres et s'en inspirer pour rester parmi eux. Tout est réécriture dans le cadre d'une épopée, soit que le texte existât réellement comme ce fut le cas (et nous prenions soin de le détruire pour que seul le parfum se transvasât) soit que, sans être écrit, tout un chacun raconte aux autres et se raconte à soi-même sa vie, la chantonne et module selon les circonstances et au fil de ses ans (les faits quotidiens sont une réserve pour des emprunts, un matériau pour un réemploi). Les lieux de l'enfance, les peines de jadis, des chances effleurées n'ont point d'autre fonction que de faire découvrir ceux et celles des personnes que nous côtoyons, lieux, peines et chances dont nous n'avons eu longtemps aucun usage, afin de pouvoir, un jour, s'embarrasser de leurs désirs et rêves, ceux qui furent comme les nôtres légitimes (être reconnu, ne pas mourir de faim et d'inculture, avoir raison d'aimer, avoir un enfant, un corps décent, pouvoir offrir des fleurs, rencontrer les vents exotiques et les yeux de messagers lointains, s'attacher à la paix, que sais-je?). Ces désirs légitimes forment la dernière enveloppe de nos êtres avant que nous ne disparaissions, il faut retrouver les conditions qui font voir quel est le travail de l'âme, mettre en place les dispositifs adéquats où un mouvement ample englobe les désordres de chacun et n'en garde que les émanations les plus justes. Tout âme est affaire d'enveloppe qui embrasse plus ou moins de la beauté du monde, qui n'en garde que la beauté morale et humaine, après de longues épurations. C'est en ce sens qu'une réécriture qui saisit des aspects contestables et les relie à un dépassement en cours (délimiter les désirs légitimes) est une nécessité de ce genre de récit : on y recueille de la vie les tracés et les courbes qui sont essentiels, on y évoque les lies les plus inutiles, on y remue les dépôts les plus vains pour qu'un nuage moins noir s'en élève et afin qu'une enveloppe plus lumineuse (parce que rejoignant les hommes) construise sa coupole. Cela suppose beaucoup de labeurs, le ressassement formulaire dont on explique mal la raison en évoquant les nécessités de l'oralité ou du vers (vision utilitaire) alors qu'il est une des traces de l'élaboration de cette enveloppe globale, la déformation du fait quotidien par la courbe générale. En effet, les formules affectent la désignation des personnages, de leurs paroles, le temps qui s'écoule, des lieux, elles indiquent une simplification, des manières d'être qui s'affinent, une manière d'être qui serait la plus belle ou la plus éternelle. La raideur monotone qui les accompagne et qui glace tout et chacun dans une paralysie réelle est une aventure finale de réécriture. Le quotidien s'y déploie une dernière fois avant de disparaître. Qu'importe les détails, qu'il ne reste que l'élan quand il a eu lieu! Ce qui excellait, c'était l'excellence qui s'attache aux élans. Aventure dont la valeur est saisie sur le moment et non besoin de sacraliser: il faut répudier cette idée que la formule sacralise, elle saisit la tension d'une attitude, une propension à continuer la tension, en toute circonstance : cela même la fragilise. La réécriture ne garde que la valeur finale, celle où l'âme seule demeure, parce qu'elle est toute extérieure et forme manifestée. Mais aussi pour aider le chant à s'élever et à se cambrer, un air musical pour les récitatifs, comme sur une vielle, doit imposer sa ritournelle, à la manière dont, par exemple, le chant crétois l'Erotocritos a gardé le souvenir. Ici, les notes seront les suivantes : mi mi fa la fa mi fa / la la si do si la fa la mi// mi mi fa la fa mi fa mi/ la la si do si la fa mi // (à chaque séquence le mi final s'entend comme annonce de la note de la séquence suivante suivante) ; quant aux parties dialoguées ou liées à un monologue intérieur, les airs sont à composer à l'égal de celui-ci: (A sera l'octave centrale non nommée, B l'octave inférieure et C l'octave supérieure) ré, la, fa, do, mi, fa, mi/, si (B)/, ré, la, si, ré (C), do, si, la// ré, mi, ré, si (B), sol #(B), la (B), mi,/ do/, sol# (B), si (B), mi, sol# (B), mi, do, la (B)//. Mais ces airs en appellent d'autres, moins insuffisants.
Cependant Séceph ne raconte pas vraiment ses sentiments, ses rêveries ou ses souvenirs (il ne s'agit pas de son histoire mais de ce qui dans son histoire fait bloc avec l'humain, s'amasse dans des contraintes et survit dans un jaillissement), il ne décrit pas vraiment des lieux, des personnes ou des moments, il est trop plongé en eux pour effectuer une narration objective, une analyse de ses perceptions parce qu'il n'utilise pas à ses fins le langage, il ne s'en sert pas pour expliquer, commenter ou suggérer même. Il existe un afflux de mots et d'intensités émotionnelles qui font un voisinage vers lequel il peut se déplacer et momentanément s'y déployer et par des retournements en aborder un autre. Ce sont comme des bains de teintes différentes dont il subit l'influence, se débattant et se demandant toujours où sont leurs bords, persuadé qu'il doit les quitter ou qu'il en sera chassé. Cela s'exprime par de pénibles impressions de sur-place, de mots répétés hors de leur contexte habituel et à des emplacements étranges dans la phrase, des séquences où le temps ne s'écoule pas linéairement, des tournures rares ou elliptiques d'un enchaînement délicat à reconstituer, parce que cela traduit les efforts en tous sens de Séceph de trouver une issue et d'ouvrir les yeux, de conduire le lecteur à l'investigation d'un monde baigné de couleurs et d'émois dont il ne pourra, lui non plus, connaître ni les tenants ni les aboutissants. Mais la délivrance - moins naissance que désenvoûtement - produit un état d'"envisionnement", non une vision ni une révélation, une faculté nouvelle d'envisager des morceaux de réel, une assimilation extensive, le développement d'une compréhension. Prenons un bloc temporel où le héros se perd : il y découvre six directions (haut, bas, droite, gauche, face, dos) où avancer, qui représentent passé, futur, présent, à coordonner par exemple aux notions de "personnel-impersonnel", si bien qu'il y a un passé personnel et un passé impersonnel, etc., en tout six directions dont il doit rendre compte et dont il devra tenter l'unité. Et des notions plus dramatiques (cruauté - folie ; justice - effroi ; regret - déception, ) sont à ajouter, disant qu'il existe des futurs justes, regrettables et des présents d'effroi et cruels, et des futurs cruels ou décevants, et des passés fous et effrayants, que ne le sait-il?
En vertu de cet état d'envisionnement, l'existence de croyances est modifiée. Notre époque hypercritique s'est affirmée dans une démolition de toute illusion humaine avec un courage et une audace sans précédent. L'ennui, c'est que, outre des résistances ponctuelles, se sont mis en place, à titre de substitution, des erzats de croyances d'une débilité alarmante, comme si notre capacité à inventer de nobles motifs de croire et de justes croyances avait été atrophiée. Une possibilité humaine a été amputée. Car une croyance véritable n'est pas une force d'illusionnement si sa formation est contrôlée, et elle est un prolongement de soi aux nombreux avantages. Nous aimons cette pensée "N'est pas admirable celui qui ne sait pas admirer". Nous nous souvenons de notre petite fille perdant une dent de lait, et comme ses parents avaient oublié de faire passer la petite souris, au petit matin se désolait, puis observant sa table de nuit où se trouvait la photo de son chat, en toute logique déclara que la souris avait eu peur : il suffisait d'enlever momentanément la photo. Capacité à préserver son rêve, à le défendre contre l'incertitude, à lui donner un prolongement dans le réel, construction d'un plan annexe de représentation. L'esprit pratique comprend : naïveté, balivernes. Il a raison (et certaines illusions sont coupables, terriblement illégitimes, et d'autres sont du domaine de la folie) mais ce que nous aimerions lui dire, c'est de tester sa force de croyance (comme graduation: d'une possibilité à l'impossibilité atteinte de générer des images), de s'entraîner à l'augmenter (jusqu'où puis-je aller? quels exercises?), de la mesurer à d'autres (le délire n'en est pas une puisqu'il est une machine qui s'emballe ; la croyance est l'ouverture d'un espace ; c'est pourquoi l'on peut contrôler les paramètres et si ces derniers creusent un puits, voici le délire, et s'ils ne forment qu'un plateau monotone, voici encore la mania, mais s'il y a des bords et des cols, des sommets et des cours, des plages ou des chemins et talwegs, cette topologie sera bonne parce que signe d'une recherche et apte à se coller sur le grand réel). Alors seulement il comprendra dans quel état privatif il se trouve, de par nos sociétés, impuissant à interroger la réalité contrairement à ce que fait Séceph. De quoi d'autre s'agit-il sinon de définir des continuités, des plans successifs de passage entre différents points de la réalité? Deux points : la croyance les donne originaires d'une même unité mais apparaissant en deux endroits ; la croyance les distingue là où ils apparaissent unis sur un plan réel et les renvoie à leur différence originelle. Travail capital de l'esprit. Au lieu d'être l'insecte occupant un minimum de temps et d'espace, un point, puis un autre, nous devenons par la croyance l'occupant du monde, d'un monde qui s'ouvre et se déploie, d'une tension. L'esprit lucide dira que la pensée rationnelle agit de même et il aura raison. Mais nous lui ferons observer que cette pensée, même la plus abstraite, a toujours un pendant dans la réalité (les choses ou les facultés du cerveau humain) alors que la croyance ne revendique pas ce confortable appui, mais, quoique hors de toute expérimentation ou renvoi à des phénomènes, elle ouvre des voies qu'emprunte la vie (le grand réel: ses instances). Que Séceph ait cru à l'amour d'Adéna lui ouvrait les chemins de la jalousie, de l'absence, de la trahison, du souvenir, de l'obsession et de la vénération.
Fallait-il que son récit fût en vers de quinze pieds (sauf le premier chant écrit en vers de quatorze pieds qui est apparu impropre peu à peu au récit), sans rime ni assonance, avec une coupure au septième ou au huitième qui donne à cet endroit au "e" muet une place dans la scansion (cf. l'air musical)? Le décapentasyllabe est issu du trétramètre iambique catalectique. Les dix chants possèdent un nombre irrégulier de vers. Il faut accepter l'idée de fins provisoires et de tentatives recommencées, plutôt qu'une succession : la preuve en est moins la construction cyclique de l'ensemble - retour en la cité - que la traversée d'une sphère dont chaque fin de chant serait l'émergence de la tête hors de la surface en des points variés et l'arrivée finale au point diamétralement opposé, identifié à une clôture : les deux points peuvent fusionner, ce monde se résorber, les images qu'il contenait ont été visitées, Séceph a réussi à ouvrir l'enclos étroit que présentait (simple apparence) la fusion des deux points. La rime aurait apporter une régularité directionnelle impropre à ces élans brisés et soudain continus, l'assonnance aurait eu des propriétés de refrain comme des épicycles là où le tourbillon agit, alors que ce vers qui se constitue selon les lois traditionnelles de la rythmique et de l'euphonie poursuit parfois sur plusieurs lignes un mouvement qu'il amorce et reconduit jusqu'à l'épuiser. Seuls des poèmes où la même finale fait rime donnent cette impression de pousser vers des limites et d'en faire le tour (toutes les finales une fois utilisées) mais sur un long récit narratif cela aurait été trop contraignant (les laisses médiévales auraient eu un sens : cela donne une occasion de réécriture). Ici, le vers s'épuise autrement, dans des agencements faits d'accumulations de mots et de torsions syntaxiques, des sonorités touchées sur de très petites distances par un excès d'identité, ce dont la conséquence est un renouvellement fatigant pour l'attention, par les ruptures d'interlocuteurs qui parlent ou à qui l'on s'adresse. Cela tient un peu de l'harmonie imitative, un peu aussi d'une harmonie structurelle (où une petite unité fait écho à l'ensemble quant aux lois qui la régissent : accroître l'éclatement entre plusieurs directions, étant le principe fondateur de ces lois), mais puisque la musique émise n'a parfois rien à voir avec l'expérience contée, il faut admettre qu'un autre sens se déclare parallèlement au sens signifié comme une solution indépendante ou un horizon à atteindre.
Que faudrait-il espérer d'une telle lecture? Il est un sentiment répandu que chacun assiste à une fin du monde, à la fin de son monde où il aimait ce qui n'est plus aimé ou ce qui a disparu, enfoui dans les souvenirs d'une poignée de contemporains de la même fibre émotive et imaginaire. Mais c'est peut-être un tout qui s'évade ainsi, un peu plus que son monde, puisque la répétition fonctionne depuis toujours. Alors que faire de son passé sinon le lier à ces disparitions antérieures, à ces fins somptueuses, à des effeuillements naturels ? Mais en outre Séceph se sait condamné à cause de mythes religieux qui n'auront plus cours pour être remplacés par d'autres dont il sait la pauvreté sphérique à l'intérieur de laquelle il faudra se débattre. Il est donc ce souffle qui gonflera et colorera la future montgolfière en laquelle, par bonté réelle, il voudrait que les autres s'embarquent. En quoi son chant, même si dévasté parfois, se veut l'éloge des attentes les plus pures chez l'homme dont aucune uvre ne recense l'élan moteur autant. A ce destin, je l'abandonne, bien incapable de savoir ce qu'il lui adviendra. Méiel, l'ange de l'édition, devra l'aider de son aile sentant bon l'encre et tatouée des alphabets et syllabaires du monde. Dans trois siècles, sans doute, mais à ce stade il sera lisible par les notes à moins que les aspirations de Séceph ne restent identifiables. C'est la raison d'avoir maintenu le "je" du narrateur au sein d'une épopée quand le genre dans ses besoins d'agrandissement se sert de l'éloignement procuré par la troisième personne (plus majestueux car distant). Or, l'agrandissement est le résultat d'un processus désignant une situation de contraintes et de resserrements tels que se produisent ces effets d'élévation (écrasez une pâte entre vos doigts et l'on voit des volutes se dresser entre pouce et index), avant que tout retombe d'un seul coup (chute finale, effondrement mortel ou issue par le bas). Rien n'empêche que le récit soit fait par la personne qui a connu cette augmentation obligée et cet échappatoire peu glorieux. Il suffit de considérer la partie de l'Odyssée où le héros narre ses aventures. Parfois une autre difficulté surgit par suite de dialogue intérieur et extérieur se mêlant où les êtres sont à peine distincts mais l'explication est la même que précédemment : les effets de contrainte écrasent les espaces individuels et leur fusion rend les êtres réversibles (c'est un des mots qui ouvre le poème), si proches que leurs paroles "s'échangent" (nous sommes à l'origine du théâtre, quand la parole naît pour ensuite se diviser). Il est loisible de remarquer que des dédoublements ont lieu, incessants, sous forme de répétitions, de symétries ou d'inversions, dont la raison demeure l'écrasement : ce dernier engendre une situation où au moins deux possibilités d'issue s'offrent (chute d'un côté ou de l'autre), donc des personnages couplés, des références doubles envisagées, des constats parallèles. Tout cela a la forme d'un "choux fleur" ou d'un "champignon", avec des étagements s'élevant et des retombées agrippées à la gerbe centrale. Nécessité épique d'une architecture s'effondrant par les extrémités : " malgré tout l'immense retrait/Des ombres et des reflets, du ciel et des eaux, de nos jours."
Le titre donné sera expliqué à la fin comme il est apparu, sans en avoir eu besoin pendant ces neuf années d'élaboration et selon la même faiblesse qui nous fait nommer l'aimée de Séceph, Adéna ou Gwénil (naïvetés anachroniques et d'un symbolisme pitoyable - d'Est en Ouest -). Car il ne s'agit pas de rêver sur des noms propres, il vaudrait mieux qu'il n'y en eût pas pour ne pas donner un horizon connu, que l'on croit connaître. En même temps, le titre et ces noms inventés de guerriers et compagnons servent à témoigner d'un peuplement. Le mythe est peuplement d'êtres qui sont. Plus tard ils seront dotés d'attributs et de fonctions spécifiques, puis d'aventures et de traits de caractère. Il s'agit de refaire vivre ce moment intermédiaire où ils vont sortir de leur gangue et s'animeront au contact de Séceph. On possède tant d'analyses pénétrantes de la psychologie de l'être humain et bien moins du stade où encore dans les limbes de l'inscience, nous nous aventurons vers une animation. La paralysie de nos facultés, de nos sentiments ou de notre lucidité est pourtant chose fréquente. Il est bon de voir comment nous sommes mis en route. Ni torpeur ni hébétude, mais appel à effectuer un saut, telle est l'action de Séceph. Cela s'applique aussi à ces récits annexes qui, pour chaque chant, continuent une réflexion et surtout sont éclairés par l'effort de Séceph. Loin de bâtir une structure en échos, les références savantes et détournées, comprises ou inconnues pour le lecteur, et même celles qu'il repèrera sans qu'elles y soient, prennent leur sens : l'histoire de Séceph les parcourt de sa faible lumière pour une relecture et aussi une réécriture. Des textes pourraient souscrire à l'aventure sécéphienne. Mais ce ne seront ni des contes ni des légendes ni des romans ni tous ces poèmes et pièces qui s'accumulent dans nos bibliothèques parce qu'on y habite la surface du monde là où il faut concevoir que Séceph est au milieu d'un monde qui n'est pas encore habitable, ce qui est une expérience que nous faisons souvent, à notre manière : quand l'injustice règne, quand tout devient amer, quand Toute la littérature est dans le prodigieux effort de rendre le monde habitable et il est à son honneur d'y avoir mis des habitants parangons d'humanité. Elle s'y prend de bien des façons ; univers clos (retour cyclique) et à deux dimensions des contes (l'individu et le groupe - l'humain et la nature), semi-clos des légendes, polygonal et à plus de trois dimensions des romans (un horizon fait de destins croisés : confrontation de points de vue/ dimensions comportementale, sociale, psychique, historique, imaginaire), triangulaire et tridimensionnel du théâtre (à partir d'un point, ouverture d'un espace de tension/introduire un élément étranger au sein de l'être humain qui se divise alors), plastique et unidimensionnel du poème (malléable et extensible/l'émoi). Mais l'épopée est extérieure à cela comme elle en est le substrat: des poussées, des sorties en surface, des étirements vers l'extérieur sont les mouvements dont elle parle, issus de la force des mythes dont elle poursuit l'élan. Il serait vain de croire que cela correspond à un stade antérieur, pré-historique, parce que, rappelons-le, nous expérimentons ces insurrections et troubles dès que le monde ne nous est plus habitable. Il faudrait alors que l'élan qui pousse à le quitter et tente de le percer pour faire naître autre chose devienne prophétique si nous voulions compléter l'expérience que transcrit Séceph mais il n'a pas ce don. Telle est la limite de son épreuve, celle de ce texte sacré : une incapacité à se projeter tant les tourments sont issus des profondeurs, même si le dernier chant a des frissons d'espérance. Pourtant des prophéties nous sont nécessaires et si l'on considère, d'après ce que nous venons de dire, comment elles surgissent, à la suite de quelles poussées, hors de quels mondes inhabitables, alors elles ne surprennent plus et leur possibilité d'existence est donnée : il s'agit d'un élan traversant plus d'espace inhabitable ou saisissant un peu de la surface habitable à l'avenir. La poussée se fait au sein d'une matière compacte, la prophétie est un éclair qui distend cette matière en un grand zigzag interne ou externe. Nostradamus le savait et ses Prophéties sont un essai de texte sacré. Il utilise l'histoire romaine de Tite Live, de ses premiers rois, parce qu'ils sortent eux aussi d'une gangue, mais poursuivant leur élan il les nomme pour désigner des événements futurs, certain peut-être que l'histoire se répéte ou plutôt que tout acte inaugural a une vertu universelle et reproductible. A cela, je dirai que le témoignage de mon père m'est une preuve. Pendant la dernière guerre mondiale il m'a rapporté qu'il fit circuler sous le manteau certains des quatrains de Nostradamus dont l'interprétation proposée clairement montrait aux français que l'occupant allemand serait chassé et qu'il ne fallait pas désespérer. Le monde n'est pas fait pour demeurer inhabitable et toute vraie prophétie l'affirme. Rome est née comme un destin de délivrance et tout roi qui prend en charge un destin similaire est identifiable à ces rois romains. Que disent d'autre les grands prophètes hébreux dont la langue est si belle? Cela n'a rien à voir avec le déroulement de l'histoire mais d'abord au fait que nous ne vivons pas, que nos vies se sont bloquées, paralysées et qu'il faut réhabiter le monde avec tout ce que nos vies redevenues libres peuvent. Curieusement, arrivé à la fin de ce travail, et par suite d'une émission sur le pape dont je dois avouer n'avoir point beaucoup suivi les initiatives, par indifférence ou désinformation des media, je me suis rendu compte que cet homme brisé par les vilenies de notre siècle, l'arrogance des systèmes construits par l'homme et qui n'ont été que des tyrannies infectes, était un prophète que nul n'avait compris, au sens que je donne à ce mot non de prédire l'avenir et de ne laisser parler que le passé mais de vouloir nous donner des terres habitables, nos canaans à chacun et à tous. Ainsi, l'impuissance prophétique de Séceph trouve réponse et son message de trouver une continuation.
Mais ces éventuelles continuations, vers l'en-deça mythique, vers les ailages des annexes, vers les prolongements prophétiques, vers les retours internes, ne doivent pas faire oublier que, pour Séceph, rien n'est encore ritualisé, que le quotidien n'a pas encore reçu de sens, que Séceph fait et pense selon lui au milieu de gens incertains comme lui ou d'autres qui suivent des codes précis mais dont il sait mal la raison. Le quotidien "normal" est fait de répétitions et d'aléa ; on peut s'y opposer, vouloir briser les rites ou réduire les hésitations pour y introduire de l'ordre. Séceph n'est ni dans un camp ni dans l'autre. Il effleure, oublie, incapable de vivre ce quotidien, comme si le présent n'avait aucune consistance ni raison d'être. Car il est un autre aspect du quotidien, celui où devant soi le présent ouvre un abîme. Ce vide simule celui de notre naissance d'humain, cette indétermination foncière de nos instincts et de nos désirs, qui nous place devant plusieurs possibles. Sur quel objet accrocherons-nous notre désir ? Comment s'y développera-t-il ? Formation de la réalité. Non que Séceph se complaise dans une attitude adolescente ou qu'il préserve sa liberté par les faux fuyants de l'indécision dont beaucoup de nos contemporains par sacralisation de leur moi font leur seul combat. Il y a de la fraîcheur à investir le même objet de plusieurs désirs de nature différente. L'idée est la suivante : le désir n'est pas d'une seule essence mais de plusieurs, minérale, végétale, multianimale (selon les espèces), astral et organique, et autres. L'on reconnaît en l'autre un aspect minéral ou de tel animal avec lequel une corrélation se fait comme si une partie de soi s'ajustait et organisait une unité. Tel lieu, telle voix, telle odeur sont les unités où vivre et tels autres celles à fuir. Le quotidien fonctionne sous ces étranges régimes et possède les méandres d'un fleuve puissant. Cela le rend vecteur d'insatisfactions et insaisissable (tout glisse et fuit). Séceph est l'homme qui assiste à ces investissements changeants mais il souffre de l'instabilité émotionnelle qu'ils provoquent, non qu'il papillonne, non qu'il donjuanisme ses rapports, non qu'il s'obsède sur un seul objet, mais il voit que son désir est une torsade de fibres diverses qui manifeste une réalité incessante, infinie, qui n'est plus à la taille de l'homme. Une régulation doit intervenir et si celle de la ritualisation est écartée, il reste les amplifications émotionnelles ou perceptives ou conceptuelles qui par leur force de liaison associent ces diverses manifestations et les font adhérer et les agrègent en un événement. L'amplification est le procédé de l'épopée. On ne voit pas, en disant cela, qu'elle est nécessaire et déterminée par un processus sous-jacent d'unification de régimes. Imaginons cette phrase : "ils se heurtèrent si fort que des éclairs jaillirent de leurs cuirasses d'airain "- on y tente la synthèse d'un monde métallique sombre et froid et d'un monde physique ardent et lumineux, synthèse tentée ici par la violence du choc, entre deux désirs d'être ferme comme le fer et d'être actif comme le feu, entre le désir d'être du métal et du feu selon deux compositions de soi possibles car les deux guerriers ne s'opposent pas quant à la nature, l'un n'est pas le feu et l'autre le métal, ils ont la même synthèse interne à effectuer. La nature de l'image ne doit pas tromper même s'il est vraisemblable qu'un choc produise des étincelles, elle intervient comme une garantie et une preuve que des désirs de nature différente se rencontrent, font converger leurs vibrations et produisent un événement unique. L'amplification n'est pas une exagération, elle traduit un large mouvement vibratoire d'intégration soit par des synthèses violentes fondées sur des oppositions soit par des harmonies plus lyriques et élévatrices. Mais il y a aussi des réalités plus simples, plus infimes dont le dynamisme n'est pas négligeable et qui supporte la vie. Tout un art de la notation est nécessaire pour ces scènes plus intimistes qui peignent la vie de Séceph. Que l'emploi de tels détails ne surprenne pas, il s'intègre dans la même perspective de synthèse amplificatrice. Au xviième siècle il paraissait malséant qu'Ulysse prît un bain avec une vieille servante et se chaussât ! L'édulcoration du goût a conduit à ne conserver que les procédés épiques et à oublier la raison de leur utilisation. Séceph a connu des petits métiers et a cuit sa nourriture. L'amplification a pu être négative, devenir un moyen de disparaître, s'imposer comme une intensité invisible. Il est des intégrations inverses, d'une plus grande invisibilité, des heurts avec pour étincelles la mort d'une étoile.
Le titre retenu sera Encycliades, récits d'Hispe-la-Grande, pour répondre à ce dernier trait caratéristique des épopées, à savoir leur encyclopédisme, leur capacité à collecter et dire une totalité. Il s'agit toujours de faire le tour, d'achever un périple, de visiter les cercles infernaux et célestes, de parcourir l'histoire de tout un peuple ou de l'humanité, ou de ne rien omettre d'une querelle dans toutes ses conséquences, de faire virevolter autour d'un héros une cour anachronique de rois et de reines, d'enregistrer des combats qui ne seront pas reproductibles et vers lesquels tous ont eu et auront à jamais le regard tourné. Peut-on répondre à une question de cet ordre : d'où provient ce souci de totalité? Quels besoins de tout embrasser ou de tout dire? C'est un problème de perspectives et non de finalités. Car si l'on se demande quel est le tour opéré avec Séceph, de quel encyclopédisme il s'agit, en se souvenant qu'il y a traversée d'une sphère avec quelques poussées hors de sa bordure, c'est à une maison de l'écho qu'il y a lieu de penser : tout résonne d'appels antérieurs et latéraux, de souvenirs pris en des époques diverses, de devenirs amorcés ou réalisés par d'autres, d'événements postérieurs à Séceph. Le savoir constitué n'est pas un infini d'évocations, un bilan des mots et des histoires les plus prégnants, un dédale d'allusions et de références, tout cela formerait des finalités au sens où l'accumulation est un but poursuivi et où la structure doit donner l'impression de l'atteindre, alors que l'épopée prend un "petit fait" et le met dans une perspective vibratoire. Le milieu est clos, déjà donné, dans une poche réduite, mais le fait est pris dans des vibrations qui l'amplifient, saisi par des modes d'amplification qui sont universels. La réussite tient à cela, l'impression donnée qu'une totalité est produite, ce profil enclyclopédique typique. Avec Séceph le "petit fait" n'est pas un événement historique, ni une songerie généreuse, ni un avatar du mythe en un récit humanisé, il est dit comment des influences se perpétuent, comment un son ou une image inspirés a un écho et quel est l'écho de cette écho et quelle est leur altération par d'autre échos rencontrés, parce qu'il se crée certaines vibrations soit que le milieu gère ce désordre de sons soit que le héros soit l'organisateur des modulations. Parmi ces modes vibratoires épiques, il faut citer la propagation par similitude, celle par contiguité, les points triples (appartenir à trois régimes, c'est orienter trois espaces autour de soi), les enchaînements reproduits, les séries similaires, les gradations sans frein. Chaque fois, la perspective domine, un processus ouvre une ligne de fuite, surtout s'il n'est pas régulier mais subit retards et accélérations. Il n'y a pas progression réglée, finalité posée. Une perspective est une voie qui s'enfle devant et que rien n'indiquait auparavant, comme un chemin qui se trace, emporte et auquel on échappe pour rencontrer sur la route d'autres chemins ouverts qui captent ce trajet et l'entraîne ailleurs. Le milieu y acquiert une telle variété que son étroitesse est oubliée et qu'il devient cette globalité surprenante. Il fonctionne alors comme une totalité dont les bords et le centre sont animés d'une véritable force vivante.
On comprend qu'il existe donc deux mouvements circulaires (ou spiraloïdes), un externe qui englobe de son lacet immense un espace, et un autre qui correspond à l'attraction qu'exerce une intensité autour d'elle, enfermant vers l'intérieur un horizon qui plonge en ce centre. Il se peut aussi que les deux mouvements au sein de la même épopée soient à l'uvre. A nous de voir s'ils sont simultanés ou successifs ou périodiques et comment l'un s'articule alors à l'autre. Ce mouvement de tout saisir est explicable moins comme un délire paranoïaque, cette folie de tout amener à soi au lieu de tout dilapider qui est la forme même de la vie dans sa prolifération insensée, il est induit par ce mécanisme de contraintes qui définit la dynamique épique et dont nous avons parlé : des paramètres psychiques et physiques fabriquent une tension qui broie l'être humain et fait surgir l'attitude héroïque sous forme de cette élévation simplifiée (une sorte de sublimé d'humain, un processus de décantation comme la disparition progressive des partenaires) et de cette chute et séparation (envol hors de la situation par dissémination après coupure) : soit un phénomène d'élévation-éviction. La géographie, dans ces cas, ne trompe pas : Roland de Roncevaux meurt "sur un sommet aigu, le visage tourné vers l'Espagne", tend son gant droit à Dieu qui envoie saint Gabriel pour emporter son âme au paradis; après une longue guerre contre leurs cousins, pour des motifs cosmiques (alléger la terre du poids des hommes) Yudhishthira et ses frères terminent leur carrière ici bas par le mont Méru (montagne mythique plus large au sommet qu'à sa base) dont ils entreprennent l'ascension; tous tombent sauf Yudhisthira qui est enlevé sur un char par les dieux. Mais revenons à ces paramètres qui interagissent et dont la figure finale est donc cet ombilicage raréfacteur, pour décrire comment auparavant ils fonctionnent. Ils mobilisent un espace par des effets de propagation et puisque rien n'échappe, il faut poser qu'ils le plissent et produisent un effet final spécifique (chacun essaiera de trouver une issue ou bien par chance réussira sa sortie de ce système mortifère); or plus la mobilisation est totale, plus l'effet sera immense et épique. D'où le caractère global qui est signalé et demande ces éclaircissements, comme ce lacet qui englobe une vastitude ou comme ce puits d'attraction qui avale les terres humaines qui l'entourent. Les Encycliades est un titre qui fait écho à ce phénomène, soit des rides concentriques autour de Lian-Su qui traduisent l'accaparement de mille trajets vers ce lieu tant au plan matériel que psychique et onirique. Accaparements protecteurs (pradakshina) et destructeurs (Jéricho). Cercles, enfantements des cycles, périodes de vie et d'une époque de la vie des hommes, encerclements des désirs vers un point obscur, si bien que les êtres sont déformés par ce vortex, comme rendus concaves et surdimensionnés (les hommes deviennent des profils, des allures sans la moindre épaisseur qui leur donnerait une vraie identité, ils avancent et ne connaissent qu'un sentiment profondément sacrificiel : assurer désespérément une continuité par dessus les abîmes). Les Encycliades révèlent les deux mouvements, le lacet immense et le puits, la première partie va vers des extrémités et tente d'en dire le contour, d'en cartographier les plages de lueurs, mais une fois sorti du lazaret, Séceph plonge vers la Cité qui augmente son pouvoir attractif. Dans chacun des cas, l'espace se tend vers une situation d'oppression, le lacet se referme sur le lazaret, le puits avale les guerriers partis conquérir la Cité. Il y a donc deux situations d'élévation-éviction, l'une interne et l'autre en fin. Une encycliade est ce processus qui va jusqu'à l'éviction mais à l'intérieur de ces deux grandes unités il faut observer des mouvements plus restreints où lacet et puits sont présents, si bien que ce terme traduit des ensembles de rides fugitives, souvent en résistance contre le mouvement général. Mais peu importe puisque "récits d'Hispe la grande" invite à l'exploration de l'histoire d'un homme injustement traité, forcé à l'exil et à faire le siège de sa propre ville, prisonnier des rêves d'autrui, avide d'espoir pour survivre. Tout est affaire de tension mais surtout tout dépend de la nature de cette tension. Certains alors nous demanderont, aujourd'hui ou demain, qui sait, ce seront les plus exacts et nos frères:
"Verrons-nous la cité céleste
De Lian-Su, son acropole ? Reconnais-tu ses murailles ?
Car au coin des horizons surgissent des lignes très pures,
Et le cristal de ses flèches au milieu de mers limpides."
Sommaire
Chant I : " En fuite" (514 vers): appendices : "Les Illimites" (31 vers); (in ante) "Célarent" (10 vers) ; "Ab Urbe condita".
Chant II : Proemium (54 vers ) ;" Dans les puits" (522 vers); appendices : (attendre) "Hendiadyn" (9 vers) ; "Pharos" (8 vers) ; "Nos agencements" (16 vers) ; archive sans titre.
Chant III : " Ermitage" (538 vers): appendices : "Sur le chemin (naître) damascène" 13 vers) ; "Eloge pour la naissance d'une fille à midi" (9 vers); archive "La rivale et la cousine".
Chant IV : " En vos jours et minutes " (529 vers) : appendices: archive ; (juger) "Chez les Troglodytes"; "Museion" (49 vers) ; Quinze apophtegmes.
Chant V : " Le Lazaret" (531 vers); appendices : "Sésame de printemps" (8 (souffrir) vers); "A ces années de déception" (13 vers) ; "O, Putiphar"(235 vers)
Chant VI : "Les Foules " ou "Les Famines" (802 vers) ; appendices : (chercher) "L'Eveil du prince" (54 vers); "Une nuit où la lune" (26 vers)
Chant VII : " Le Fleuve" (722 vers): appendices : "Cessair" (183 vers); (franchir) "Rappel d'un adieu"; "Complaintes diverses".
Chant VIII : " Nos Visites" (844 vers): appendices : "Retour sans poids" (24 (se remémorer) vers) : "Superpositions" (10 vers) ; "Combats vains"(24 vers);
Chant IX : " Le Siège " ( 1304 vers); appendices : "Froide épitaphe" (4 vers); (passer outre) "Joyeuse épitaphe" (4 vers) ; "Dernier canto" (35 vers) ; "Abattements conçus" (22 vers).
Chant X : " Sciences" (1105 vers) ; appendice : "Les gnomons" (12 vers) (concorder)