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TRACTATUS

Editions CARÂCARA

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«Problèmes métaphysiques
Problème II /
Où le monothéisme
place Dieu
sur les chemins
»

 
Léon Loisy

Préface de l'édition

Cette étude d'origines comparées de trois archétypes de religions correspond à l'envoi d'un poème : N. Trevync (cf. son épopée Les Encycliades) envoie à L. Loisy quatre strophes nées de son retrait (il ne se sent plus apte à écrire comme avant, il ne le veut plus parce que l'entreprise est trop solitaire et déstabilisante) mais il a lu L. Loisy, son traité sur les dilutions, cet effort de bâtir une théorie des conséquences (cf. Métaphysique des dilutions), ou d'envisager les altérations du langage si un dialogue avec la divinité s'établissait (cf. A qui parler). Or un poème est né de cette lecture dont l'effet d'échos par rapport à la théorie est évident et des plus prenants. L. Loisy a dû aimer ce premier poème né aux confins imagés de sa théorie et au second poème il ne fait donc que répondre par une réflexion sur le chemin : ce qui transcende les "régimes séparés" dont parle le vent dans le poème, comme la ligne droite des "verts cyprès", c'est-à-dire, selon notre compréhension, le monde du polythéisme comme le monde du totémisme.

Voici donc ce premier poème né de la lecture de l'oeuvre de L. Loisy : (il s'agit, nous dit N. Trévync des pensées d'un moine inventé, d'un monastère grec comme Athos, au-dessus d'une falaise creuse où la mer s'engouffre)

Là, j'entends, à travers le fenestron grillagé,
La mer, dont la rumeur dans la nuit s'enfle
Et monte par des grottes secrètes, empilées et noires
E soulève les dalles de notre monastère.
Ce ne sont que rumeurs et plaintes venues
Du Ponant et d'Anatolie, de Lahore et de Gomerra
Et d'autres pâles ou brûlantes du Nadir et du Zénith.

Là, je vais dans ce labyrinthe noir
A leur rencontre pour leur répondre,
Berçant les vagues et leurs reproches. Paix, vous dis-je !
Un oiseau au loin scintille, il emporte
Des psalmodies, et le cri de notre paon qui rêve.

Ce qui vient reçoit ce qui part, l'un n'est pas l'autre
Et pourtant, cette nuit encore, ils sont venus.
Demain, l'aurore cueillera les caresses
Des caps, des baies et des rades,
Le doux satin de leurs pétales,
Le voile bleu de leur deuil
Et le nacre que posent nos hymnes,

Ce silence d'entre les mots.

Le second poème est donc celui qui enclenche chez L. Loisy l'envie d'une continuation, d'une réponse comme pour terminer un triptyque : trois archétypes de religions existent, deux d'entre eux étaient suggérés dans le poème, un troisième manquait que l'auteur placera au centre, non parce que c'est son apport mais parce qu'il résulte du produit des deux autres. La démonstration suivra.

Essayons encore une fois
Si tant est que les champs, ce soir, jaune paille
Donnaient aux verts cyprès, aux monts bleu pâle
Des teintes rehaussées pour des flancs e côteaux de pauvres haies.

Cela suffira-t-il à chasser l'angoisse
Que les jours à venir apporteront, et donc
Celle des jours à venir, fait du reflet des jours anciens,
Et donc l'angoisse que demain ressemble à hier,

Alors que les champs malgré les saisons revenant
Même s'ils reviendront jaunes d'été et de chaleur
S'opposeront toujours aux verts cyprès, aux collines bleues ?
Il faut des régimes séparés pour survivre,
Disait le vnt épuisé entre les roseaux et entre ses doigts.

Et regardant l'eau lente du canal langoureux
Il songeait aux pluies à venir qu'il chasserait.

*

Ces deux poèmes nous paraissent la meilleure introduction possible à cette étude qui, sur le terrain de la science des religions, visiblement use de quelques concepts pris à l'ethnologie, mais qui surprend par sa façon spéciale de traiter la question : des blocs de sensations identifiables à des pointes irrégulières nous arrivent dont nous ne cherchons pas les points de départ et les trajets sauf si nous optons de nous mettre de profil (refus d'en cueillir le résultat, refus d'identifier les flux d'arrivée à un seul principe organisateur); alors, face à une section frontale dont nous déjouons l'illusion de la présence étendue, nous découvrons un chemin et non un écran, des séries s'agrégeant et non un tableau de réalité, des trajets antérieurs partant d'horizons multiples. C'est cette vision que génère le monothéisme. Son espace est le produit de l'espace du totémisme et de l'espace du polythéisme. C'est donc un espace à plus de trois dimensions, associant ces deux espaces en un autre espace dynamique (chemins le construisant). L'auteur ne précise pas de quel monothéisme il traite: juif, chrétien ou musulman. L'Hénothéisme est-il déjà sur la voie d'un monothéisme ? Moïse est la principale figure retenue en tant qu'il est l'homme de l'exil, de la voie ouverte, du désert traversé, autant dire celui qui met Dieu sur les chemins. Mais au lieu de construire une perspective avec un point de fuite qui serait ce Dieu, L.Loisy adopte un regard oblique, biaisé qui surprend ces fils invisibles que Dieu tisse pour nous conduire à lui, ou pour nous aider à sortir de la détresse. Dissémination des origines, dilution des sources, passage et advenue d'éléments vers notre bordure qu'est notre perception du réel. En ce sens, le monothéisme chrétien est, peut-être, le plus radical puisque le fils de Dieu vient, effectue le trajet et passe en ce monde, et ne cesse dans son enseignement de montrer comment la vie de chacun est, si l'on peut dire ainsi, un lieu d'arrivages divins.

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Où le monothéisme place Dieu sur les chemins...

(Et si toutes les religions étaient autant de géométries...
Pseudo-Thom)

Les dieux, autrefois, habitaient des aires précises parce que l'on avait peur que leur énergie se répande en dehors des enclos sacrés que sont les temples. Cela est connu. Un temple retient et fixe une énergie divine, laquelle est diffuse mais se matérialise en un endroit, comme elle revêt une forme (statue sacrée). Avec le polythéisme, les fixatons sont nombreuses : des grottes, des temples, des gués, des statues, des arbres, des bois, des sommets, des confluences. Tout ce qui forme quelque accident de la surface terrestre semble requis. Un lien étroit existe donc entre polythéisme et multiplicité des fixations sur des formes naturelles discontinues. Le développement d'un lieu de culte va avec l'exagération des caractères exceptionnels de l'endroit, la mise en valeur par les moyens humains (architecture, par exemple) d'une configuration géographiquen qui provoquent d'autant l'envie de visite. C'est le principal moyen de prosélytisme des religions polythéistes : faire voir, attirer, surprendre, accaparer l'attention. En cela, contrairement à un avis souvent répandu, le polythéisme a une tendance au prosélytisme.

S'il s'avère qu'un dieu l'emporte sur les autres, les englobe ou les rende dépendants de sa puissance, selon que l'on pose l'hénothéisme comme une réalité plus exacte que le polythéisme (vu du côté du croyant, il n'y a jamais d'adoration que d'un dieu privilégié), les endroits où ce dieu se tient, sont autant de noeuds irradiants. L'on se retrouve dans la même situation que précédemment : des fixations multiples, discontinues qui sont autant de points forts où le monde se dédouble, fait communiquer des strates superposées.

On tombe dans un lieu de culte comme dans un puits. il sera possible d'en sortir, la sortie est même prévues, car il ne ressemble pas à un piège. On y entre de plein gré, on en sort toujours. Cela donne à ces lieux de fixation des caractéristiques non communes aux autres potentiels, lesuqels résistent en général aux pressions qui les féorment et les désorganisent. Ici, le potentiel n'accapare ni ne retient : il s'ouvre pour accepter et pour laisser s'en aller. Une règle interne l'anime ainsi.

Il faut revenir au temps où le nomade place ses autels du sacrifce et les abandonne ensuite. Rien n'est à demeure mais le lieu s'ouvre, se ferme et disparaît dans l'anonymat des endroits sacralisés. Le lieu possède son propre régime de disparition, il suit le déroulement d'un sacrifice, ses préparatifs et son achèvement. C'est donc par le biais des préparatifs qu'est resté, lorsque les temples se construiront, le fait d'entrer de plein gré comme l'achèvement a donné le droit de se retirer quand on veut. Le pèlerin visitant un temple y entre comme un préparatif supplémentaire (il livre sa personne, à la manière dont on apporte de l'encens, la victime, l'or ou la cueilllère à bois ; sa personne est comme un présent ou un outil) ; de même, sa sortie est comme une fin de session ou de rite : il est nécessaire qu'il y ait une fin , rien n'interdit donc sa sortie. Les durées admises ou conseillées, plus ou moins longues, ne changent en rien au phénomène.

Peut-on parler de capture, d'attraction pour désigner de tels potentiels, de rivalité entre eux pour indiquer des passages d'un lieu à un autre ? Bien sûr, le lieu intéresse en raison de l'événement qu'il fournit mais il ne modifie pas la nature de l'énergie qu'il attire (on pose que le pèlerin devient une énergie). Il l'accepte pour la restituer bien plus que pour se conserver. Peut-il exister sans un apport d'énergie pour autant ? Certainement pas, non plus mais l'activation du milieu est indépendante de ces apports. Imaginons le sacrifice rituel d'un animal : des auteurs sont là en nombre limité (officiants, donateurs) ; si un voyageur-pèlerin s'adjoint, en rien il ne modifie l'ordonnancement. il est asistant-participant, à savoir qu'être là estpermis parce que pensé comme un préparatif supplémentaire, admis et autorisé mais non nécessaire . Nous venons de le dire mais de plus il ya traversée d'un lieu sacré, et contact avec la divinité. C'est le point d'une tangente si bien que l'on conclura à nouveau que le polythéisme-hénothéisme renvoie à un monde "discret", fait de points de contact multiples reliés entre eux par un substrat invisible, celui du divin,qui ne peut guère se manifester autrement que par ces percées ponctuelles. Tous les rites sont autnat de tentatives de percer l'écran qui sépare l'homme du dieu, de fiare advenir le dieu à la surface du monde visible, etc.

C'est une forme de pensée qui ne peut être dite primordiale en raison de sa distinction entre le monde du divin et celui de l'humain. Distinguer des formes divines en dehors du champ global des formes quotidiennes est une surenchère dans l'activité de distinguer, d'autant que, paradoxalement, la forme divine repérée matérialise non pas un contour identifiable (comme un rocher semble avoir l'aspect d'un être humain) mais condense uen énergie (lumière éclatante des dieux). Se poser la question "à quoi reconnaît -on un dieu ?" traduit que l'on pousse encore plus loin la possibilité de distinguer, que l'on extrapole vers des domaines où seules des flux existent, comme pour se dire qu'ainsi on "met la main" sur ce domaine informel. Une propriété de l'esprit humain est donc utilisée et s'applique bien au-delà du domaine où elle est née et a sa pleine activité. De même que les lieux de contact avec les divinités renvoient à un univers de points, de même l'identification de formes divines impose un découpage très abstrait (même si par commodité les dieux prennent une forme humaine), une pure tentative de se se débarrasser d'un sacré invasif car venu de partout et de nulle part. Après tout, l'effort de saisir le sens du monde passe par l'invention de formes stables sur lesquelles une prise est possible.

Il y a donc eu quelque chose "avant". Est-ce pour autant une sorte de monothéisme ? Peut-on penser une immersion pleine et constante dans le sacré qui répondrait à la formule "tout est saint", à un panthéisme initial non focalisé, ce que l'on a cru être "l'enchantement du monde" ? Dans ce cas, où l'indistinction règne, comment se diriger ? De ce substrat diffus on tire l'idée que là sont nés les dieux, posant que le sacré est une prégnance qui à l'instar de la lumière, se répand et s'accroche peu à peu à certaines disparités locales. L'autre idée inverse serait de dire que le sacré est fait d'une recollection de faits jugés sacrés : à force de les multiplier ils deviennent contigus et forment un vague substrat global. Les deux hypothèses renvoient surtout à deux capacités de l'esprit humain : la première est de s'identifier à des prégnances, de devenir un flux invasif ; la seconde d'unifier des cartes séparées et d'en faire un plan unique. Rien ne prouve qu'elles soient alternées et qu'elles ne puissent fonctionner simultanées. Dans le cas de leur couplage, ce qui se propage et ce qui s'additionne définissent une surréalité. Les religions totémiques qui sont primordiales traduisent bien cette double capacité cérébrale : le totem additionne des traits distinctifs (s'il s'agit d'un animal, le croyant "empile" des traits mixtes pris à l'homme et à l'animal); le totem multiplie, sinon, ses possibilités de pouvoirs. Ce que l'on nomme le "sacré", ce pouvoir diffus et cumulatif, en se généralisant de façon abstraite, devient un panthéisme. Mais à la différence du polythéisme qui construit un substrat invisible où les dieux se tiennent (un arrière-monde olympien, par exemple) le panthéisme est un réalisme immédiat, que les polythéistes ont réduit à de la sorcellerie.

Ainsi, les opérations mentales du polythéisme diffèrent de celles du panthéisme : l'une emploie la séparation, l'autre une accumulation ou une plénitude en formation. Ces deux formes religieuses ne peuvent être confondues et ne conduisent ni l'une ni l'autre au monothéisme. Le totémisme rappelle les difficultés à nommer l'essence d'une chose, par l'extension et la compréhension d'un conceptet renvoie à une logique de l'identité ; le polythéisme renvoie à une logique du tiers exclu (les dieux sont la contradictoire des hommes : si les uns sont immortels, les autres ne sont que mortels).Le passage d'une religion à l'autre suit le progrès de la pensée (d'abord identitaire, ensuite contradictoire et alternative) sans que l'une n'élimine l'autre vraiment puisque voulant définir tel dieu, le croyant le charge de traits et de qualités distinctives comme pour un totem avec la seule différence que le dieu est dans un espace invisible, en arrière-plan. Le totem est une émanation de forces et du lieu même (mais ce lieu est aussi réel que le nôtre, il n'ya pas de coupure entre lui et un autre), le dieu parfois se rassemble et s'origine. La présence totémique n'est qu'une condensation (ou un pli se drapant) d'une énergie diffuse courant à la surface des choses.

Il faut donc penser le monothéisme comme une autre délimitation topologique de l'espa&ce qui ne soit ni l'existence de deux plans (séparés ou à la rigueur se prolongeant) ni une densification, mais peut-être le produit de ces deux conceptions. Dans un espace à deux plans séparés, le point d'un plan peut avoir un point-image sur l'autre plan, comme avoir deux , voire plusieurs points-images sur cet autre plan. Mais un point dans un espace densifié disparaît sous un voisinage (autant de points qui lui sont rapprochés), selon une fonction de compactification. Polythéisme des points d'un côté, totémisation autour d'une position de l'autre. Qu'un point puisse occuper plusieurs lieux ou qu'il puisse former un amas, n'est-ce pas définir en quelque sorte l'action d'un dieu ? Ubiquité et omnipuissance sont des réinjections philosophiques d'antiques conceptions non-monothéistes : on peut le soutenir. Posons maintenant que l'esprit ne soit pas satisfait par ces localisations pour désigner la divinité parce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient servir à féconder une intelligibilité du monde (l'une lui paraît un émiettement et éloignement, l'autre une confusion et un obscurcissement), et qu'il veuille les dépasser en les associant. L'espace produit est un chemin : les espaces séparés sont tenus en deux rives, les points denses sont étendus en deux extrémités infinies. Là où il y avait espaces séparés, la densité rassemble et ordonne (rives) ; là où il y avait espace densifié, la séparation étend et infinitise. Chaque conception est prise comme un paramètre ; leur produit crée un nouvel espace.

Un produit d'espaces contient encore les qualités de chaque espace mais les répartit autrement. Considérons les deux cas.
a) Placer les dieux sur un plan (un ciel, par exemple) différent du plan des hommes, à "l'arrière-plan" dit-on, laisse supposer que leur plan est plus vaste que le plan humain, qu'il le déborde et l'enveloppe, même si la tendance à lier les dieux à un Olympe ou à une autre demeure, semble proposer que ce plan soit plus étroit que celui des hommes (et donc plus dense : il y a des correspondances alors avec le totémisme). Mais ignorons cette dernière possibilité qui expliquerait peut-être la transition entre totémisme et polythéisme et gardons qu'il y a une enveloppe plus vaste. Eh bien, la qualité "vastitude" demeure dans le produit (de la représentation polythéiste fondée sur deux plans séparés et de la représentation totémique fondée sur un plan densifié) mais elle s'exprime par le biais de deux extrémités du chemin qui se fuient l'une l'autre et restent ainsi séparées (cette autre qualité de l'espace polythéiste demeure, mais autrement distribuée).
b) Quant à vouloir rassembler le sacré en un lieu (l'esprit des ancêtres, la force du tigre, la puissance du volcan), c'est concevoir des cercles concentriques de plus en plus proches, ce qui laisse penser qu'une différence d'intensité existe entre le centre et le pourtour, voire même une dénivellation, une différence de natures qui sont maintenues ensemble par un lien puissant. Ce qui attire et ce qui est attiré sont interdépendants, non-séparables et cette qualité de "maintien-ensemble" se retrouve quant on l'accouple aux espaces polythéistes : ce sont les deux rives du chemin plus ou moins proches, séparées mais liées, construisant une bande d'attraction comme de tension (cette autre qualité demeure aussi distribuée autrement). Héraclite parlerait de fleuve dont les rives opposées donnent une existence à son fleuve (simultanéité des contraires) mais un fleuve a un cours, là où notre chemin n'en a pas et va par les deux extrémités.

En quoi cette nouvelle topologie sert-elle le monothéisme, ou en supporte la représentation ? Le problème posé est celui de l'inclusion de cette bande spatiale (chemin) au sein de l'espace humain tridimensionnel : "dans le désert aplanissez la voie du Seigneur !", cela signifiant moins que le chemin n'y est pas qu'il est obstrué d'obstacle. Ne pas pnser non plus que ce chemin est invisible, caché ou "derrière" les phénomènes (on reviendrait au polythéisme). Il s'agit d'une inscription à tracer, d'un lieu à préparer, d'une configuration à inventer qui inclut les qualités de la vastitude (infini) et d'un maintien étroit (une néguentropie, en somme). Le chemin est l'aveu d'un besoin de permanence : rien ne se perd même à l'infini. Un double objectif se dessine : dans l'étendue du réel, le chemin en s'inscrivant ouvre une voie, fabrique un vide ; l'étendue du réel est sentie comme fugace et encourage le désir d'une fixité. Ce chemin fait place nette comme il conserve, sans doute pour répondre à sa propre construction (entre vastitude et maintien).La perception naturelle en explique la raison : on voit la fumée sans voir le feu allumé (visible /invisible) ; on a l'oeil attiré par un point vers lequel tout paraît converger (un mont, un arbre, par exemple). De là, sortent les deux premières métaphysiques de l'hénothéisme (polythéisme) et du totémisme, mais cette réduction conceptuelle s'opère moins bien avec le monothéisme dont le caractère est moins perceptif que déterminé par une construction de l'esprit, recherche d'un dynamisme. L'espace est élastique et métamorphose tant le réel que la perception. En effet, inscrire un chemin est de cette difficulté : comment dans les branches touffues d'un arbre construire un chemin ? Comment rassembler le foisonnement de la lumière en un rayon ? Comment évincer du regard les accidents saillants du terrain pour aller au-delà ? Il s'agit à la fois d'obliger sa perception à effectuer plusieurs opérations successives, dans un ordre précis : extraire, assembler, traverser. C'est un surcroît de travail qui souvent est simplifié par le fait de donner au chemin une direction, un point de départ et un point d'arrivée, de gommer l'importance des rives, de donner au chemin la même largeur, etc., alors que le dynamisme d'un tel espace est plus complexe. Les extrema sont au nombre de trois : 1 faire de tout l'espace un chemin , 2 faire disparaître le chemin à une ligne, 3 le faire apparaître et disparaître (en pointillés). Ce sont autant de simplifications synonymes d'amenuisement du monothéisme, dues au surcroît de travail qu'il coûte. En identifiant le chemin divin à une réalité trop matérielle, on risque de le perdre comme une rivière finissant dans les sables (extrema 1). En le surévaluant, on horizontalise la saillance totémique (extrema 2). En le superposant, on revient au cadre de pensée polythéiste (extrema 3). Ces trois positions désignent les trois extrema. Il faut donc trouver une autre donction au chemin, ne serait-ce qu'en le faisant cheminer, c'est-à-dire en le dotant d'un rôle d'instrument ou d'opérateur .

C'est sa périodicité qui le fait apparaître et montre qu'il structure les espaces où se meut l'être humain. Il faudrait même le donner comme origines des espaces dont ceux du polythéisme et totémisme avec lesquels il ne peut se confondre, et non plus le livrer comme leur produit, ce qui supposerait une antériorité, certes non vérifiable historiquement mais juste dans la mesure où un système l'emporte sur les autres s'il peut les inclure.

Pour quoi le tracé de l'éclair dans le ciel dynamise-t-il l'espace qu'il traverse et même le fonde en tant que lieu du monothéisme ? Excluons sa briéveté (le paramètre temporel) et son éclat (purement anecdotique). Oublions son tracé erratique (pur hasard). Il ramène tous les plans à soi, il élimine toute densité ponctuelle, il n'a pas d'autre objet à montrer que son mouvement. Le lieu totémique est une polarisation de l'attention sur un trait saillant, voire exceptionnel ; les lieux séparés des dieux et des hommes sont des plans superposés où, comme on déplace des paravents, un décor replié laisse voir d'autres pièces secrètes. Mais ces constructions d'espaces sont dans des rapports d'opposition : le lieu privilégié face au lieu profane. Il n'en est rien avec le chemin monothéiste (nommons le ainsi, avant même de savoir pourquoi chemin et monothéisme sont unis) qui s'autosuffit, se définit comme un transfert simultané dans un sens et dans l'autre, qu'il ne fait que manifester. Il matérialise un échange duel si bien que l'espace où il court peut conserver sa continuité : il n'en est que qu'un fibrage qui apparaît. De même, il admet que les plans divin et humain soient séparés : il montre alors la communication. De même, il admet que le plan soit contracté en un point : il montre l'infini de la contraction, ce passage à un point.

C'est parce que l'on peut passer d'un endroit à un autre, sans disparaître dans le vide, que le chemin acquiert sa fonstion opératoire. Bien qu'oublié par l'atteinte des destinations, il dynamise l'espace, tout en s'effaçant derrière les produits de son activité. Le principal avantage est une continuité offerte puisque, par lui, on peut aller d'ici à là-bas et de là-bas à ici. Il est né certainement du rapprochement des deux conceptions antérieures (polythéiste et totémique), du produit de leurs espaces, mais en soi il leur est originel : mode caché de leur existence, qui ne peut se dévoiler que si l'on cherche comment les espaces se construisent. Stade plus profond de connaissance, qui nécessite de s'écarter de l'expérience, de s'abstraire du réel, ô combien!

Traçons un chemin sur le sol, et l'on croit qu'il s'extrait de l'ensemble mais si l'on voit que cet espace n'existe que grâce à ce chemin, l'on est à même de se demander alors quels sont les points d'articulation de cet espace avec ce chemin. Chaque espace est l'écran visible engendré par quelques chemins ; c'est la somme de tous ces débouchés, l'ensemble de toutes ces arrivées et de tous ces déferlements qu'il suffit de prendre "sur le côté" pour en saisir les tracés. De profil, on retrouve le chemin, ou des entrelacs de chemin. Mais cette vision se dégage de l'expérience de la marche qui veut que pas à pas l'on avance. Il ne s'agit pas de cela parce qu'il faudrait que le chemin parcouru soit égal au chemin à parcourir pour que se montre la vraie nature du chemin, ouvert sur ses deux infinis. L'espace continu construit est une "coupe frontale", un des plans successifs du chemin, et s'il est strié de chemins transversaux, tracés par l'homme, par lesquels il vaque à ses occupations, ce ne sont que des points de contact avec l'arrivée du chemin réel. Ces poinst de contact sont inscrits dans l'épaisseur temporelle du monde, dans celle de l'être humain. mais il en est d'autres qui sont sur la même ligne et forment une "arrivée" du chemin, une soudaine surface consistance. Tel un homme de retour d'exil reconnaît parfaitement sa terre natale : quelque chose "chemine" vers lui et s'est constitué dans une réelle certitude. Des data sont là qui forment un ensemble solide, un plan d'existence. Une coupe transversale est devant lui qui, à un certain point, s'immobilise pour être suffisante à être reconnue. Il se déplace sur un chemin réel mais ce qu'il voit est une mise ne place effectuée par la nature et son cerveau, la construction d'un espace repéré et continu. Ce qui vient à sa conscience, voilà le chemin qu'il ne perçoit pas bien et qui pourtant fonde son espace solide de reconnaissance. Retrouver comment l'on peut aller de "là-bas" en "ici" est un domaine d'investigation : ici, c'est tout lieu réel traversé, tous les lieux où nous allons d'ici en ici, mais là-bas c'est un lieu transcendant, unifiant toutes les données éparpillées et les harmonisant. Ce lieu transcendant colle à tous les "ici", il les substante et soutient, il s'avance vers nous, se donne à nous en mille morceaux (mille "ici"). C'est sur ce chemin que Dieu s'avance. Il en est le seul voyageur, tant cela en paraît d'abord dur d'accès pour l'homme.

Tous les rayons de la lumière cheminent, et le paysage qui se dresse n'est que la composante de tous leurs chemins, l'ensemble des sections de tous leurs fils subtils. Dans ce paysage, l'on peut tracer des obliques et des sinuosités qui sont des moments successifs (des longueurs d'onde) et qui forment une profondeur (des reliefs, des chemins réels...), soit une perception quotidienne et pratique ; la simultanéité peut être totale : aveuglement, illumination, coma. Cela ressemblerait à des plages de blanc (on retrouve l'image de l'éclair, du chemin qui est un vide ouvrant sur l'infini et un maintien par manifestation d'une consistance, celle des rayons). Mais c'est un extremum, un absolu indicible qui fait fondre la notion de Dieu, lequel se saisit cheminant et non occupant tout l'espace.Troisièmenent, il existe des séries obliques ou transversales qui forment de grands chemins, un peu comme si l'on ne suivait que tous les points rouges ou bleus ou verts, ou une succession ordonnée de points de nature différente, de quoi former une unité de cheminement. Cela enfante de grandes investigations, celles de la science ou de l'art. Enfin, notre esprit peut construire des simultanéités partielles, à savoir des arrivées partielles, n'obturant pas tout l'espace visuel mais dont la place est semblable à tous ces silences qui se tiennent entre toutes les notes de musique, comme toutes les discontinuités permettant de séparer les objets du fond environnant, comme ce qui morcelle le fond et s'en arrache sans pour autant devenir l'unité distincte. Le silence n'a rien du bruit, ni n'est la musique. Cela précise le rôle de vastitude et de maintien que nous attribuons à un tel espace. Ces milliers de cheminement se regroupent en une simultanéité partielle, traversant l'épaisseur, au sens où elle nous devient imperceptible (nous ne sommes plus à saisir les différences d'intensité mais à saisir l'arrivée de ces intensités). Toute l'ambiguïté vient de là : à la fois nous ne voyons un paysage qu'en y traçant des obliques et des sinuosités, nous ne le recevons pas comme un bloc indistinct (perception construite et journalière), nous nous mettons de la sorte de profil et en même temps, lorsque le bloc d'une simultanéité nous vient, nous devons aussi nous mettre de profil pour voir qu'il s'agit d'un chemin (perception monothéisante, d'une construction plus abstraite). Sans cesse nous traçons des chemins par suite de nos attitudes mais selon deux façons : l'une déjoue l'attaque frontale (perception journalière), l'autre l'accepte et s'y intègre (perception monothéiste). Chemin de traverse, chemin ouvrant la Mer Rouge. Certes, des chemins de traverse croisent le chemin "ouvrant".

Cependant, la nature de ce chemin ouvrant (qui pourrait être le blanc, ou toute autre couleur absolue), outre ses fonctions opérantes dont nous avons parlé pour la construction des trois espaces en cause (totémique, polythéiste et monothéiste), est d'être transcendante : il n'est pas donné, il faut une série d'opérations intellectuelles et affectives pour l'entrevoir, à savoir que pour l'apercevoir, il faut se mettre de profil, c'est-à-dire sans cesse modifier sa position de profil puisque ce flux arrivant est fait de longueur d'ondes instables, de densités mobiles, d'ondulations variées, dont l'ensemble est le chemin ouvrant. Reprenons l'image de Moïse ouvrant son chemin dans la Mer Rouge. Ce qu'il a devant lui, c'est une pleine section frontale (mais non totale) dont il perçoit la profondeur : c'est un chemin qu'il saisit, suivant les points d'arrivée, depuis quelque antériorité. Son poursuivant, Pharaon, en voit au début autant, jusqu'à ce qu'il perde le parcours unifié et se retrouve submergé par l'inégalité des temps d'arrivée. Ce qui était un front uni dont on arrête les flux par l'idée d'un cheminement, redevient un relief où les flux sont saisis comme un résultat (ils arrivent différemment et on constate cet état). Mais nul - sauf Dieu - n'aura le pouvoir de saisir le front uni d'un seul regard car il nous faut plusieurs angles de regards pour voir un cheminement (c'est à ce moment que Dieu devient monothéiste). Nous n'en voyons qu'une partie et, de plus, par une suite d'opérations car il nous faut sans cesse modifier notre approche pour conserver ce pouvoir de voir les cheminements (sinon, nous retombons dans le constat d'une arrivée).

Et quoique nous parlions de vue, nous avons à l'esprit que nous entendons une note, sans saisir le chemin qu'elle parcourt, que nous avons des idées et des affects, des souvenirs et des perceptions qui nous arrivent, crénelés, enordre "hérissé", de quoi gommer leur passage ou leur approche. On peut retrouver le cheminement selon deux voies décrites : celle des associations et des sauts successifs (on est passé d'une idée à une autre, d'une ligne de propagation à une autre, à l'infini) et celle des unifications et des harmonies (on saisit une unité entre toutes les lignes, on les extrait et assemble selon une dominante). Dans cette dominanten se cache un principe supérieur en tant que force ordonnatrice : Dieu. L'erreur serait de croire que c'est une "source", ou bien une unité première. On en a fait un point de fuite, une mise en perspective avec un point d'origine parce que l'anthropomorphisme estt puissant, et que l'esprit humain aime doter les choses et les ^étres d'une origine proche de sa nature. Mais le monothéisme nous apparaît plus comme une immense construction mentale qui se détache de tels enracinements. En fait, cette perception de cheminements peut se résoudre en deux formes : soit on perçoit que les choses qui nous arrivent proviennent de multiples points d'origine, soit on perçoit qu'elles se coordonnent entre elles pour former un tableau (à la manière dont les mots forment un tableau des faits).

Résumons : l'espace du polythéisme (hénothéisme) est faait de plans superposés ; l'espace du totémisme est une condensation ; mais lorsque l'on construit une idée d'espace qui tienne compte de phénomènes d'arrivages (de tracés) , à ce moment se forme la conception d'un principe d'organisation de ces tracés. Ce n'est pas parce que les arrivages diffèrent que l'on suppose alors différents principes d'organisation parce qu'à l'évidence, l'on désigne une opération qui est toujours la même bien plus que les résultats de l'opération. Le divin est alors bien agissant puisqu'il opère sur les forces d'apparition, les coordonne ou les assemble. "Dieu source de toutes choses" se comprend non pas comme un dieu engendrant le monde mais créant le monde au sens où, comme dans la Genèse, il sépare Ciel et Terre, il place les luminaires, il peuple l'univers, autant d'opérations d'apparitions frontales. Comment ne pas voir alors dans le monothéisme un effort d'abstraction étonnant dont il faudra faciliter l'approche pour l'homme moyen par des récits imagés dont le plus grand nombre sera fondé sur des images de chemins (imaginaire absent du polythéisme et du totémisme en dépit de leur commune idée d'initiation ; le chemin initiatique est balisé et progressif, le cheminement reste une entrevision).

Ce dieu unique n'est cependant pas un dieu abstrait, dieu-ingénieur ou caractérisé par sa seule intelligence. Nous avons pris à dessein l'exemple de perceptions visuelles pour décrire comment il s'est imposé comme principe d'une nouvelle conception de l'espace, pour bien insister sur ce caractère expérimental, voire vécu du monothéisme. L'on étend l'idée de cheminenent à toute autre affection ou formation de pensée. Iil s'ensuit que que le Dieu se trouve alors doté des propriétés des différents sens (auditif, tactil...), des différents mouvements psychiques (colère, haine, tendresse) et des différents états de la pensée (doute, idéalité, logique...). Rien en soi de condamnable s'il y a accrochage à des phénomènes arrivant et dans lesquels on détecte une opération d'organisation (à ce sujet, on saisit pourquoi le monothéisme a favorisé le développement des sciences, dès que ses principes ont pu être appliqués en dehors du domaine des textes sacrés et de la théologie). Chacune de ces approches définira un peu plus Dieu et un peu plus son domaine, conjointement.

Un basculement a pu, enfin, se produire où tout le domaine humain s'empare du domaine divin, et l'élimine de sa recherche. On prend le domaine de la pensée, on en étudie les voies et on en conclut que Dieu est un des produits de cette pensée, à l'égal de l'idée d'Etat ou de l'idée de Loi, par exemple. Dans le domaine psychique, on observe un travail de sublimation, et Dieu devient alors un des nombreux subliméz inventés par l'âme humaine. Etc. Les hommes s'inventent des représentations dont celle de Dieu, conclut-on. Mais outre qu'il y a dans ce procédé une réduction fâcheuse, une antériorité non respectée, on gomme la différence fondamentale entre "cheminements perçus de profil" et "un chemein reçu frontalement). Dire que Dieu se présente de face, c'est accéder à de l'infini (et non de l'illimité) et à du déterminé (une continuité, une nécessité), non pas comme des absolus mais comme des opérateurs disséminés et agissant. Ce qui se construit avec les sens ou l'esprit, n'est qu'une variable d'une fonction, ce qui flotte sur un océan, une image sur fond d'écran, dont on peut se servir soit pour la détacher de l'ensemble soit pour désigner l'ensemble. Les activités humaines sont réversibles, en somme.

 

 

 


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