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Récits d'Hispe la Grande ou Encycliades
de N. Trévync
Chant I : " En fuite" (514 vers): appendices : "Les Illimites" (31 vers); (in ante) "Célarent" (10 vers) ; "Ab Urbe condita".
Chant II : Proemium (54 vers ) ;" Dans les puits" (522 vers); appendices : (attendre) "Hendiadyn" (9 vers) ; "Pharos" (8 vers) ; "Nos agencements" (16 vers) ; archive sans titre.
Chant III : " Ermitage" (538 vers): appendices : "Sur le chemin (naître) damascène" 13 vers) ; "Eloge pour la naissance d'une fille à midi" (9 vers); archive "La rivale et la cousine".
Chant I
En fuite.
1 C'était après. L'autorité du roi vint à grandir.
Je fus ce roi absent qui s'éloigna sur un esquif.
Je vis se lever de la plaine les brumes sans teint
Et leur transparence dédoubler les tours les plus hautes.
5 Leur vue étreint mon coeur. Le noir rempart de la Cité
L'enserre moins ; les murs étaient désormais réversibles.
Je tournai le dos aux trois forteresses sur le fleuve
Dont le flot pur se rompit du flot d'un sang ennemi.
La plaine entre fleuve et Cité ne fut pas souillée.
10 Mon coeur a quatre cents lieues de déshonneur à vomir.
Un gouverneur, heureux vainqueur, s'insurgea dans sa gloire.
Sa victoire fut amère et sa défaite me défit !
Adéna belle épouse, reine offerte en sacrifice,
Pour des otages détenus se dédiait, s'échangeait
15 Mais pour une gloire nouvelle vint se donner à lui
Et de se changer, de m'abandonner car elle l'aimait !
Héritière captieuse à toute traîtrise acquise
Sans l'avoir conquise, il s'éprit, sans l'avoir aimée.
J'unis les gens des Hauts Plateaux à la mort de son père.
20 D'aucune assemblée ils étaient ; je leur donnai ce rêve.
Les cheveux d'une conjointe se nouent et se dénouent.
Peuple tressé, reine dissoute, qu'ai-je donc rejoint ?
Toute empreinte disparaissait, les choses existaient-elles ?
Aucun bord pour les cerner, nul creuset pour les tenir.
25 Le sable se dessinait ; des cortèges de nuages
Adossés, l'herbe haute, les boutonnières des lacs
Et une mer trop grise pour des caps et des monts moisis
Suffisaient. Les mots comme un vent subtil se diluaient,
Traces fuyantes à la surface renouvelées.
30 O reine! ce nom même te fut-il donc étranger ?
C'était chose nouvelle, sans attache, sans éclat.
Ta beauté malgré mon désir souhaitait s'épuiser
Quand seul je voyais se découper ton apparition.
En ce temps, les vagues fanées sur les grèves stériles
35 Déposèrent mille Affurs et neuf cents encore et d'autres
Et leurs groupes compacts s'élargissaient comme les nuages
Que le vent empile, comme l'herbe haute et le sable,
Comme une nouvelle empreinte pour effacer les autres.
Pourquoi s'être dressé ? D'ailleurs ce qui nous régissait,
40 Etait-ce un fleuve de gisants, était-ce un horizon
Vaste et distendu s'écoulant en lames continues ?
Las ! Nous l'aurions barré - d'où proviennent ces palissades
Que nul ne conçut avant ?- Soudain nous lui faisions face.
O reine ! Cet éveil se fit en moi, pauvres Affurs
45 Dont l'élan fut brisé. Chacun par moi fut alerté :
Des hommes se rangèrent sous les bannières des camps,
L'eau s'enracina et se plut en des outres joufflues
Et comme un feu on l'entoura. J'imaginais le centre.
Avant, qu'étions-nous ? La mémoire me commence là.
50 Au fond de ce couloir que je quitte, dans l'embrasure,
Malgré ce ciel pallide, ton corps a sa forme prise.
Des lieux et bâtiments construits, je parlerai plus tard
Mais nos façades dressées ne sont déjà plus aveugles,
Sans ressembler à l'horizon, comme un tamis d'azur.
55 Chacun occupé à ses plaies inaugurait un lieu.
Joie et souci se mêlaient à domestiquer le neuf.
Pour moi, le lieu était plus grand et mince était la joie.
Sa forme m'inquiétait plus, son contour extérieur
Forçait l'esprit à des figures rondes, régulières
60 Dont l'heureuse naïveté poussait à se moquer.
L'ombre des murs nouveaux au sol d'une cour entourée
S'étend, s'étire, se double parfois, puis s'annule
Et le sol semble plus dense aux endroits qu'elle redit.
Des ondées de pluie sur la plage traçaient d'amples cernes
65 Qui recomposaient soudain ces visages disparus
Encor une fois mangés par l'écume barbue des flots ;
Car, si du haut des tours le bruit du ressac s'estompait,
- Quoique l'anneau du ciel fût également lumineux
Telle une coupe renversée et la nuit tout au centre
70 Déployant ses ailes et touchant les bords argentés -,
L'idée demeurait de donner un pourtour au royaume.
Les lieux s'inauguraient sur de folles déclivités.
Retenir l'aire royale sous les ondées de pluie,
Garder et maintenir la forme nouvelle créée !
75 De gauche à droite je tournoierai, humble à vos détours
De baies et de promontoires, de plages et de rades.
Et le silence ? L'orage du silence survint.
De la terre entière il surgissait, de tous ses os blanchis,
Squelettes de pierre éparpillés, cailloux en vrac,
80 Et des murs maintenant dressés, l'effroi se découvrait.
Nul n'osait s'approcher des puits ; l'agonie se taisait :
" Voici le plus grand voleur, moribond garde ton cri !"
Nos paroles furent mangées, nos souvenirs aussi
Dès que nous voulions nous entretenir avec nous mêmes.
85 Quand le temps changea, je construisis de quoi naviguer.
Ce fut le premier navire à briser les flots marins
Aux grandes ondulations parallèles et reprises,
D'une plaie blanche et brève indiscrétion en cet abîme,
De tracés inutiles rayant le mouvant opale
90 Si semblable à la terre avec ses dunes et ses montagnes
Et ses ondulations continuées fuyant au ciel.
Epousailles certaines, écoulements identiques
Qu'un sillage détruisit mais des amers se dressèrent
Et mille indices de la beauté encor engluée !
95 Les Affurs sur mer étaient venus comme une autre vague,
Portés sur l'échine des flots tels d'immenses serpents
Par des radeaux de glaise et de glu formant une palme
S'évasant en cinq doigts de pieuvres s'épanchant sur l'eau.
Ils s'éloignaient de leur attache pour se déverser
100 En lignes de guerriers sur des rivages enfouis.
Je fis une étrave bien étroite sur le devant,
Une pointe en bas tout au long et un manteau par dessus
Et à l'arrière je dressai une surface creuse
Comme une conque pour heurter le vent et l'arrêter
105 Que je pouvais orienter comme bon me semblait.
Des vols serrés d'oiseaux noirs sur ce ciel de plomb passaient
Depuis trois jours, en longues raies bruyantes dès le soir,
Mais leurs ombres striées sur nos murs sautaient et tombaient
Bien avant la nuit, à mes yeux, si bien que j'en riais.
110 Alors des paquets de vents lourds et suants se glissèrent ;
Chaque porte devint un seuil inutile et glacé ;
L'ombre des pièces s'accouplait à l'ombre des espaces ;
De grands murmures indécents sur les plaques de marbre
Anémiaient nos songes d'enfants et l'élan de nos curs.
115 Je lestai l'embarcation, elle filait, virait au vent.
La Baie d'Hispe la grande se prêtait à mes essais.
L'insidieux s'épancha furtif : auréoles malignes !
Les parois de la coque s'imbibèrent peu à peu.
Mille germes de ruisseaux le long des fibres ligneuses
120 Osaient dessiner l'extérieur et ses tracés de vagues.
Un jour, des brumes très grises noyèrent les contours.
Immobile, j'attendis tandis que l'eau s'élevait.
Le vent s'était tu. Les brumes sont plus noires la nuit
Et plus grises encor le jour. Les pensées durent longtemps
125 Jusqu'à toutes se ressembler et ne devenir qu'une.
Un papillon très blanc me tira de cette torpeur.
Ce qu'il osait, ô oui, l'audace de ses battements
Et son vol futile l'éloignait de l'alignement.
Animal bien trop vain pour que les cieux soient courroucés.
130 J'arrachai deux longues planches et les jetai en mer .
J'attachai à mes poignets leurs minces extrémités
Que j'avais fendues, affinées afin d'être maniable
Et les bras tendues puis vers moi je battis les abîmes
D'en haut et d'en bas et d'autour, et l'aube rejaillit :
135 Hispe pâle et silencieuse se dressait presque rose
Dans l'incrément de ses remparts et les lacs de ses fenêtres.
Les jours suivants, l'embarcation fut l'objet de mes soins.
Les paupières se ferment, les cils battent la joue.
Là, des courroies tressées emmaillotèrent la nacelle :
140 Chevelure tombant des mâts, herbe grasse aux parois.
Comment la courbe s'inventa ? Compromission suprême
Pour nos premières barrières tourner et contourner
Et par une lente érosion réduire le lisse au lisse !
Alors je vis la main s'emplir et devenir caresse
145 Ramener ce qui s'échappe, le recueillir encore
Et encor, jusqu'à l'étreindre, en longues torsades
Sur la glaise et sur le chanvre, sur l'osier et la paille.
Cistes luisants, pots vernissés, et l'art puissant des nuds
Soumettaient à l'enclos nouveau l'offrande fluide encor.
150 Des dieux à l'angle des pièces naissaient, doux et barbus
Et sur les rameaux trop chargés des nymphes s'asseyaient
A moins qu'elles ne fussent aussi endormies près des sources.
Quant aux querelles bruyantes, éclat de l'étincelle,
Aux trames rendues secrètes et aux sombres entretiens,
155 Cela naissait bien trop bien en flots multiples fournis.
La puissance de lier et délier s'imposa.
Puissance des paroles qui dominent le conflit !
La magie sur mes lèvres en formules encor neuves
N'avait ainsi point d'autre effet qu'à suggérer le songe.
160 Le rêve nous fut longtemps voie nouvelle et de tourments.
Comme le verbe, c'était un flot léger, supérieur
Qui dérivait le cours mortel des choses identiques.
Dans la nuit de mon départ je fis ce rêve (pourquoi ?)
" Sur le bord pierreux d'un champ l'on avait placé des portes
165 Vernissées, épaisses, sculptées de visages ridés,
Munies de heurtoirs à l'envers fixés et bien trop hauts,
Encadrées de lourds piliers aux chapiteaux déloyaux
Quand le fermoir d'un des battants s'effondra et fit voir...
Mon regard fut détourné ; de chaque côté les champs."
170 Quelques passants m'accompagnèrent jusqu'à l'embarcadère.
La mer nourrissait en nous le dégoût, ô verte urine.
Aucun mot ne s'échangea ! De ne rencontrer personne
Qui fut ami ou ennemi, de vivre sans limite
Dans l'ouvert béant et vide provoquait justement
175 Mon départ. Le sang des Affurs engluait notre terre.
Je fendis la mer pituite pour sortir de la baie
Et doubler le cap d'Ebroya sans le secours du vent.
Le silence s'épaississait, et les rames irréelles
Semblaient frapper des nuages ou ne jamais retomber.
180 Puis un mol courant m'emmena durant une main de jours
Le long de parois édentées où nichaient des courlis.
Des anses sombres à leurs pieds servirent à mes nuits
De refuge noir où tirer sur la plage l'esquif.
Après avoir longtemps ramé, plaisir de se nourrir
185 De lamelles compactes par les Affurs inventées :
Pâtes mêlées de miel de sel de poissons et de lait
Broyées et cuites, jetées dans de grands fûts, concassées
Et puis l'eau dans des outres bien pour un mois au moins.
Pourtant qu'avons-nous appris là ? Les mains retiennent-elles ?
190 Pourquoi donc savoir garder ? Et ces formes tuméfiées
De l'argile, de toute peau, continuent notre effroi.
Qu'avons-nous interrompu ? Et pire ! voici le dense
Le dépôt et le reste lorsque, soudain, je compris
Que les Affurs étaient venus avec ce seul élan,
195 Se délivrer à tout jamais de leur propre invention.
Et cette pensée dura quand, au creux de mon vaisseau,
Parmi ces formes rebondies, enfin je m'endormis.
Le bec de la lampe à huile se ralluma soudain
Illuminant le corridor, ses pots et ses amphores
200 Rangés de chaque côté et sur les flancs étagés.
Toute l'allée jusqu'à mon lit de flammes parcourue
Se soulevait et bombinait dans un rire infini.
Dehors, sur le pont, pourtant, falaises, ciel étaient noirs.
Seul un vent nouveau s'appuyait sur le dos d'une vague.
205 Avant le jour je repartis filant droit sur le cap.
Il fut soudain devant moi, triple avancée et prodige.
Une cascade dans un repli giclait sur une arcade
Et ruisselait sur des écueils veinés d'or et de pourpre.
Des grottes dans la brume surgissaient comme un sourire
210 Tant de pâles feuillages en paliers de fleurs chargés
Se précipitaient avec joie sur l'amoncellement
De ces roches empilées et voilaient leur grand secret.
Quand le jour terne se leva, la clarté du lieu sombra.
Des bancs de sel gris devant moi s'écartaient de la côte
215 Dessinant une lagune aux forêts de roseaux.
Et durant deux mains de jours en droite ligne j'allais.
Dans l'espoir d'une dune j'accostais certaines fois.
Mes mains s'usèrent à gravir, et mes yeux se consumèrent
A scruter ce qui gît au loin ; du sel jusqu'aux genoux !
220 La côte réelle fuyait ou se livrait en bribes
Si bien que las, j'abandonnai. Cette grève est stérile.
L'eau y meurt sans même un bruit, comme un désir déjoué.
Cristal sans fin répandu qui se gorge et vous éteint.
La vie a de telles durées, filaments grisonnants
225 Qui hantent chaque naissance et sillons rectilignes
Versant de côté l'illusion, et de l'autre l'amer,
Lorsqu'à l'effilée de ces bancs mouillés de terre noire
J'observai la flavescence d'un chardon lumineux
Né visiblement du sel et d'une terre trop pauvre.
230 Fusion, mélange, proportion, voici votre raison.
Alors de grands vents violents inconnus se ruèrent
Alternant les directions, battant la voile en tous sens.
Disparurent les bancs de sel. Doublant la côte au loin,
Dans un brusque effondrement, je m'éloignai de tout lieu.
235 Les vents s'étaient unifiés par dessus les flots cendrés
En un vaste demi cercle se dressant sur le bord
Que mon navire incliné de plus en plus gravissait
Et longtemps sur cette pente, des lunaisons entières,
Que l'ombre de la voile s'étende sans fin sur l'eau
240 Ou que seul dans la ténèbre je demeure ébloui
- La lune comme un long châle trait mince ou large bande
Me fut une mesure plus précieuse que le jour -
Sur les parois du gouffre aucun cercle de lumière ;
Croyant monter je m'enfonçais sans les clartés quotidiennes.
245 S'il me fallait espérer de fuir encor incliné
Ou bien franchir ce rebord, je ne pouvais décider
Tant les vociférations me clouaient à leur présence,
Vents grossiers railleurs égarés qui brûlaient ma cervelle,
Tant leur élan continu pouvait sembler éterne
250 Quoiqu'il ruinât tout espoir qui me revînt de plein droit.
Sur une feuille enroulée un ver s'agrippe et monte,
Le corps longtemps à l'envers s'usant au versant de l'ombre
Et comme il ne peut ni trouer ni franchir l'obstacle
Sa course en diagonale s'allonge vertigineuse.
255 Comme je crains qu'il ne tombe tant la feuille ploie en pointe
Et s'il s'arrête et se tourne, l'azur attend son regard
Car j'ai vu au-delà des vents les formes ruisselantes,
Sous les tracés de lune, des palais engloutis,
Aux pieds de leurs colonnades des escaliers de flots
260 Et des troupes d'oiseaux blancs bondir sur leurs chapiteaux.
Mais ce qui semble devant et passe pour un futur
Est un profil déjà connu ou bien la complaisance
Tendue par chacun à sa vie, des images d'autrui
Miroir, de tout passé reflet, filet des songes fluides.
265 Que d'heures je restai ainsi, fasciné par l'éclat
Que les grottes sous-marines étendaient devant moi.
Golfes de pourpre et de nacre, jets d'eau vos lèvres courbes
Dont l'élan revient chaque fois en perles innocentes,
Quoique la nuit en pleurs tombât de plus en plus sur moi,
270 L'ombre des pentes inclinée, l'indistinction totale,
Que je devinsse le vaisseau et me noyasse en lui.
Aucune alchimie, aucune, seule la putritude
Et sur le revers du réel, trop d'images passées.
Dessus l'ourlet s'épaississait car le ciel était d'encre
275 Et le pli de la vague s'enroulait de plus en plus,
Où mon navire adhérait captif de telle succion
Rendant mes gestes lourds et vains, et ma pensée inerte :
Sable perçu des fonds noirs, à quel clepsydre échappé
Quand plus rien ne vous assemble sauf construire le néant
280 Ou figurer isolé dans l'immense inventorium
Des caractères angulaires au sein d'une tour.
Et ce qui était devant moi démembré me fit peur.
Mon désir seul crée l'attrait qui hisserait mon navire
D'aucune attente attendu, ô destin parcimonieux.
285 J'en conclus : "pour gagner le haut, franchir l'ourlet des vagues
Amoncelées au-dessus, être aspiré il faudrait.
Et traversant cette échine je serai redressé."
Hélas ! Les gouttes du dégoût perlaient au front des cieux.
Lorsque je vins à passer - et cela est-il un secret ? -
290 Je découvris un plateau, désert silencieux et blanc.
La lumière rasante donnait aux formes une écorce
Qu'elle détachait et cloquait comme une pâle croûte
Et répandait sur le plat en rouleaux de blanc métal.
Mon navire devenait sur l'oeil des flots quelque cerne,
295 Mon corps bien trop immense, l'aile d'un poisson volant.
Pourtant ce qui navigue, comme un point ultime et dense
- A l'intérieur d'une gousse, il reste une poussière -
Courut l'infinie distance, c'était plus que mon être,
Un grand regard plein de songes secourables et bons.
300 Une certitude naquit au-delà du blanc plateau
Là où une déclinaison constante et faible reprit
Que sur ce nouveau versant, le mortel alignement
Qui régnait auparavant aurait sur moi moins d'empire
Et qu'il fallait cet exil pour échapper à ce sort :
305 Si j'ai déjoué le hasard, ses chaos imprévus,
Ses tourbillons agrégés qui forment des yeux aveugles,
Où un univers, un temps, demeure et s'effondre ensuite,
Ergodiquement impur, me voici chassé aussi.
Mais ce qui surgit ainsi sera neuf, croyez le bien,
310 Défaisant les inventaires, les index et les listes
Où l'alignement croît sans fin et même en lui-même
Selon l'espoir d'épuiser le monde à tel apprêt,
Où l'arrangement produit le vif et fonde la joie.
Et vous Affurs, je me souviens, et vos lourdes cohortes
315 Et vos vaisseaux tuméfiés d'alvéoles intérieurs
Et vos cris et sarcasmes, comme seuls chants de combat,
Vos bannières sans éclat, ou celles haïes des vents,
Maintenant, je sais, vous étiez une avancée stérile.
Ces pensées m'occupèrent sur le grand plateau très blanc.
320 Les volumes revinrent quand l'horizon devint courbe.
J'en conclus que je déclinais lentement vers ailleurs.
Ce qui me semblait étrange, c'était le double aspect
Du ciel d'un côté nocturne, de l'autre lumineux.
Je gagnai ce point central qui devint ligne de route :
325 Bleu de la mer profonde, transparence de ses flots.
Si le bruit du temps s'égrenait, si le vent se montrait...
Pour rester, vous deviendriez, partage bipolaire !
J'acquis cette propriété alors sur cette ligne.
Un sentiment de perfection dû à cet équilibre
330 S'échappait de mes membres pour gagner loin de mes flancs
Encor agités de troubles courbes et surannés
Ces lieux d'avant tout regard, cette présence à soi-même
Jusque là bien trop diffuse, et soudain resserrée
En deux coupes comme égales sans l'être tout à fait
335 Puisque dessus ces berceaux, les Mères se pencheront
Pour verser à leur gré un lait subtil mêlé d'arômes.
Satisfait, rasséréné, je déclinais lentement
Sur l'indifférence des flots, miroir de tout vieillir,
La voile à peine gonflée, les rames fichées dans l'épreuve,
340 La crête mouillée de pluies caressantes ou froides,
Les yeux meurtris à contempler le semblable au loin.
Un jeune dauphin se jouait à suivre mon navire.
Un banc de poissons passa, piqueta la coque en bois
Et disparut, poursuivant quelque nuage doré...
345 Puis je fus pris d'un grand frisson, fièvre ardente aux pommettes
Et langueur extrême en moi, somnolence et douleur.
Tout devenait sanglant : le mât la voile le ponton
Vomissaient un ruissellement brûlant qui m'horrifiait.
Tout cela semblait impur, promis à l'épuisement
350 D'un écoulement prochain, ruineux, soumis à la perte,
A l'inaccompli, au regret, à des voix sans visage.
Et lorsqu'assoiffé je buvais, les ruisseaux semblaient grossir
Et veinaient jusqu'à la mer de leurs entrelacs furieux.
Face à ce déferlement de linéaments pyriques,
355 Epuisé, prostré trop longtemps, je désirai mourir...
Décidé à les rejoindre, aux fins que s'achevât
L'évidente exaspération que je représentais
Et dressé sur le ponton, j'entrepris de le crier
Quand je découvris aussi que ma bouche était vide.
360 Les mots avaient perdu leur corps, ils ne retenaient rien.
Tels de grandes gousses creuses, et ruine d'un grand songe.
Vraiment de ceux qui m'ont nui, je ne pourrai me venger
Parce qu'à jamais impuissant à le faire je serai.
Je ne pourrai retourner le mal que vous accomplîtes
365 Et tous les mots avec vous appris, pour aucun répons,
- O maîtres de l'enfance, où êtes-vous qui écoutiez ?-
S'en sont allés en d'autres bouches qu'en la mienne éteints.
Je l'ai vouée à me parler quand bon lui semblerait
Mais le pouvoir d'écho n'est plus pour railler ou louer
Qui rend le maître écouté et nourrit le multiple.
370 Bouche à l'inquiet seul ouverte, enclos pour l'ombre en fleurs,
Flots de la langue pour courir la joie acquise au loin,
Et des lèvres arrondies vers l'originel tendues
Tandis que droit sur le ponton j'étais à ces mimiques,
Surprenant en leur bain commun la volupté des réels,
375 Leur pudeur indifférenciée qu'embrassent trop de mots,
Tandis que des sons épurés, issus de mes essais,
Occasionnaient des envols et le recours de la grâce,
Tandis qu'après ces efforts, je me haussais vers l'azur
Pour retomber léthargique, éclaté ou réduit
380 Dans l'inemploi de tous les mots et la langueur des heures,
Je vis poindre peu à peu sur fond de déclivité
Cessante et platitude revenue, une barrière
S'élevant sur la droite d'un seul élan s'étirant,
De roches cristallines comme coulées d'un revers
385 De main et d'un bleu profond, ruisselant du jour diffus.
Ce cercle au loin plus lumineux, c'était donc le pourtour
Fallacieux d'une lumière s'étalant en tout point.
Et l'usage de paroles répondait à ce cercle
Car pour le moindre contour, pour identifier les êtres
390 Et les choses, seuls les mots ont pouvoir et dressent digue.
Or j'étais à une fin, au voisinage de l'éclat
Et sur l'étendue des eaux, au pied de ma suffisance,
Dans l'enclos de ma vision et me devant de tourner
D'un côté ou bien de l'autre afin que droite et gauche
395 Se séparent à jamais, défaisant déjà un peu
L'Egal et pour rapprocher juste assez ce qui diffère.
Aucun ressac. L'eau s'éteignait au pied de la falaise
De plus en plus proche et dressée dans sa majesté bleue,
Dans ses cimes dentelées, leur effritement céleste,
400 Et qu'un détail surgisse, je l'oubliais aussitôt.
Or, mon regard se perdait à ne plus rien retenir.
Une grande douceur survenait, l'aumône du vertige
Jusqu'à cet équilibre connu, répandu, si beau,
Celui d'un corps dédoublé, perçu comme tel, visité.
405 Voici deux mains, deux jambes, voici de quoi s'éveiller.
En jetant mes mains vers le ciel, l'une leva un vol
D'ombre dorée sur la voile et ce fut donc la droite
Vers laquelle je virai ! La falaise s'allongeait
A côté, régulière ! Je lui adjoins mon sillage
410 Pour la sertir d'un dernier trait et fis route à ses pieds,
D'abord à coup de rames, de quoi guider une source
Sous-marine dont le courant autour des flancs s'ouvrait
A mesure que j'avançais pour épancher ma peine.
Des brumes passagères remplaçaient l'obscurité
415 D'une nuit toujours absente et se teintaient de vert.
Pour contempler la crête, je me plaçai à distance
Et de son dessin suspendu je guettai le soupçon
D'une brèche ou d'un replat qui suggérât un espoir.
Les bords du monde sont là, ma vie se limite ainsi.
420 Lorsque j'en tentais l'accès, son clair éclat glacé
Ses corniches surplombantes, aussi lisses que pures,
Où se mirait chaque vague, en longues raies striées,
M'écartaient, me désespéraient, - il fallait trop de science -
Il fallait trop de secours comme une ombre attentive
425 Perché là-haut halerait sans raison quelque goujon,
Tant je cherche dès lors ce que cette fin dissimule,
Ce revers de la paroi, la glu des jours et des nuits.
Et pourtant joie et douceur à cadencer le flot vert
Empourpraient donc mes joues ; songeant, poursuivant une grappe
430 D'espoirs, j'oubliais mon projet quand je vis à ma gauche
Comme une rampe courant en oblique sur ce mur
Vers un de ces multiples cols dont je suivais l'arase.
Une erreur avait ridé ce flanc circulaire et pur
Et rien ne l'interrompait par bonheur jusqu'au sommet.
435 Il suffisait de s'approcher et le cur pourrait battre
Si rencontre il y avait, si la route était coupée
Là-bas, de l'autre côté, de quoi soutenir ici,
Puisque seul j'en fus fautif mais ne rencontrai que moi.
O délice d'un pardon, d'une raison supérieure,
440 Justifiant mon opposition, et quelque autre visite
Où il vient, elle s'avance, à l'angle, au carrefour,
Dans l'étroit désir de fonder, au risque d'être pris,
A moins de détours et d'emprunts, dans l'abandon d'aimer.
La rame heurtant le flot noir me plaça sous un rebord
445 Trop élevé pour commencer même en grimpant au mât.
L'inaccessible origine devant moi échappait
Si je n'avais décidé de munir d'un croc puissant
Le plus long filin trouvé que je fis tant tournoyer
Qu'il mit en éclat le roc, s'y accrocha d'un coup sec.
450 Le navire était ancré. Un filin serrant ma taille,
J'accomplis de me hisser et de relancer le croc
Autant de fois qu'il le faudrait sans regarder l'abîme,
Me lovant dans l'éclat coupant afin de prendre assise
Dans la facture du cristal et son émiettement
455 Et je devinai déjà qu'il serait superficiel.
Minuscule, suspendu, et plusieurs fois me jetant,
Minimisant le fracas amplifié des flots en bas
Et le craquement cristallin de la paroi heurté
En plein vide je pendais puis accomplissais l'assaut
460 Par plusieurs fois répétées, indifférent à l'effort,
Mais retombant, glissant parfois comme un uf trop pesant
Pour des espoirs insensés que rien ne peut comparer
A l'élan de l'araignée. Sa raison est suffisante.
La mienne est un dérèglement, une ivresse impossible
465 Sur un noir cristal répandu par où fuir et rêver.
Le sang de mes paumes usées oignit le bord rampant.
L'horreur alors surgit sous moi d'un navire au loin,
O certes fermement ancré mais terriblement bas.
Je ne reviendrai donc pas ou par un saut tomberai.
470 Aucun filin n'est assez long. Fièvre sur banc de glace.
La rumeur pressante du vent bruit longtemps à mes tempes.
Rien ne la faisait taire, ni l'effort futur pensé,
Ni l'abandon aux souvenirs, et sa voix de détresse
Impudique rappelait le grincement sur le verre.
475 Lorsque je sus l'oublier, à nouveau je me dressai
Et pas à pas sur la rampe, sur mes propres reflets,
- Que ces visages difformes ont empli la paroi,
Et corrompus, grimacent : "c'est toi et toi seul toujours" -
Je marchais sans d'autre souci, tout à ces gestes simples
480 Dont l'obligation s'imposait malgré bien des sursauts,
Fermant les yeux, tâtonnant, la main seule me guidant,
Pour ne plus rien voir de moi, ces alertes très fausses
Vers des chemins internes pour joindre son propre éclat.
Dans l'attente d'être reçus, il n'y a qu'illusion.
485 La pente était régulière. Le vent tomba soudain
Dans un grand silence sans fin et je fus au point col.
L'autre versant s'étendait. Mes yeux allèrent longtemps.
Je n'osais même pas bouger. Fallait-il rire ou pleurer ?
Je doutais même d'être monté le long de cette rampe
490 Puisque de l'autre côté, tout, oui, totalement tout
Se ressemblait, point par point, là-bas jusqu'à l'horizon.
J'imaginais une glace, je tendis donc la main.
La peur se saisit de moi : "Puis-je ramener ce bras,
Et si j'avance encor un peu, reviendrai-je ici ?"
495 Une vague au loin se soulève, la même là-bas s'écroule,
Le temps d'un regard tourné mais l'une enchaîne l'autre.
Un nuage se défait : deux fois dans le même élan.
Et son ombre sur la paroi éteint un reflet d'or
Posé sur les deux pentes, sur les mêmes plis jeté.
500 Que fallait-il que j'éprouve ? Ni peur ni déception :
L'inconnu n'est pas différent, il se tient dans le double.
Toute crainte me quitta mais je n'éprouvai plus rien.
Etait-ce même interdit, était-ce même caché ?
Aucune autre évidence ne se manifesterait
505 Sauf - je me mis à l'espérer - ma barque tout en bas
Que rien ne pouvait doubler, ce germe sans importance,
Ce grain minuscule et vain, unique sur ce côté,
Investi du frémissement même du lendemain,
Si près encor de mon espoir et tendu vers le neuf.
510 Des nefs naîtront merveilleuses, la neuvième viendra
Pour naviguer au-delà de ces boucles redoublées
Et ses parcours s'agrandiront pour libérer chacun,
Audace singulière dans la maison de l'Echo.
-I- Les Illimites
De l'origine de la reine, de sa virginité,
Du don qui lui fut imposé, il fut longtemps discuté
Si l'enlevèrent jadis des rois animés de vigueur
Lesquels la répudièrent par peur de ne plus rêver
5 Car elle semblait l'infini, de leur querelle à ce jour
Pour l'escorter chez son père, honteuse, les yeux baissés,
Quand de façon inespérée, Séceph allant aux plateaux
Demander sa main un soir, elle lui fut accordée
Comme un expédient pour tous qu'elle rejoindrait à son gré
10 Si bien que l'on chantait là-haut, pour édifier la jeunesse
Son retour d'au-delà des mers, la remontée du grand fleuve
Et l'arrivée nocturne sur les hautes terres givrées
Auprès des siens éplorés, tandis que des rois attendris
Déguisés en domestiques tentaient à travers les voiles
15 De sa litière noire de lui parler qu'ils l'attendaient
A moins que ce ne furent leurs servants et qu'ils aient été
A rassembler des flottes sur l'élan des vagues rougies
Et ce chant édifiant :
" Chryséis vêtue de vert revoit l'ample port
20 Trois boucles jaunes reposent sur son col
Et l'ombre du soir gagne les grands môles
Son père songe à l'enfance qu'elle reprend
Mais elle "qui m'épousera?" son retour
Innocence des vagues sur le marbre,
25 Belle limpidité pour des yeux inscients
Sur le berceau des plages déposée
Le vent est un enfant qui se presse à ses lèvres,
Quand le dernier rayon flamboie sur l'acrotère.
Le temple soupire dans le soir l'épithalame.
30 Déjà des vaisseaux, sur l'interminable écart,
Enracinent leurs rames et voient au loin Ilion"
-II- Célarent
Des témoins aperçurent le bateau emportant Séceph
L'un d'eux s'en servit aux fins de démontrer l'inexistence
Des destins en ce monde mais l'on oublia l'argutie.
Voici :
5 " Depuis sept ans, aucun vol d'oiseaux n'était un présage.
L'arche flottait tous feux éteints sur des mers de bitume,
Parfois des bancs entiers de sirènes s'évaporaient
Leur pluie jaillie de l'abîme striait l'unique nuit.
Mais aucune sirène, aucune, n'est un présage
10 A l'avenir induit, où demain enfin échouer. "
-III- Ab Urbe condita (glose et texte altèrent le sens)
chronicon de absentia regis postea id evenit regis auctoritas increscit ego rex absens abivi navicula vidi de agris pallidas calligines surgere atque sic tenuas turres altissimas duplicare cor meum visu constrictum fuit jam muri versibiles erant nigra moenia Urbis id stringunt. Saepe necesse est dicere eadem cum aliis videndi modis qui non solum per testimonia multa aut etiam multiplicata utuntur ad interpretandum sed sinent intellegere historiae significationem aut imponere cogitationem cum variis systematis. Postea origines in dies crescebant simulatque regis potestas sed in secundo sibyllae libro etiam ejus nomen non invenitur si tantum ergo navigavit sine ulla ratione nostros agros civitatis nigra moenia altissimas turresque reliquit et non revertit. In illis temporibus cum hostes adessent non procul a flumine tribus castris obsessis maximum proelium fuit. certe hoc magni momenti videtur ad majorum gesta intellegenda praesertim regni initium pauciora manent quibus scriptores semper novi aliquid certius adferre temptaverunt quod eorum spes sicut memorie sitis nostrorum urbium querit primordia sacra confirmare. hostes non transierunt quae in unitate manebant eaedem divisa sunt. rex paravit jussit invenit presertim certaminis agminisque ordinem sed ejus imperator qui stabat in fluminis castris hostes vicit. pulcher est qui victor est cupido regni crescit prope flumen in finibus nove urbis obsides fecit quidam dixere anastasim et vocavit hostes victos ad auxilium. quia rex in tumulo scripsit istumillum simul amicum inimicum fuisse hostium victorem simul atque gentium hostem vitam egisse pro gloria infamiaque ergo opportebat meminisse obliviscique. Omnes inscriptiones ambiloquentes. In illo mausoleo partes etiam fractae sunt ita ut quidam cupiere fingere non esse necessarium quoniam rex noluit alterius dicere nisi contemptionem nominis omissionem ad eternam. Hic jecit pro gloria infamia hostium Hostem memini oblivisce Sed in sepulcro ubi id legere possumus non invenimus istius cadaver prope regem ut mos erat sed feminae statuam pulcerrime ornatam gemarum aureis vestibus jucundam
Autem ille rex incolas montium occidentalium socios fecit ante hostium impetus in illis longinquis terris multa vestigalia fuerunt moenia turres nunc deleta fuerunt ubi videmus pauperes in diversas aedificationum partes ambulare cum boum gregibus et somnia eis vitae locum habent. patris morte puella vocata adena accipit viatorem alienum in domibus Nuptiata venit ad novum regnum servis haruspicibus sequentibus omnes eam venerabant nemo mirabatur talem pulchritudinem in ulla facie aut ullo corpore. Quidam instituunt illam sepultam in tumulo esse dicitur adenam transisse campum cum nobilissimis puellis ad seditionis ducem itum. sponte sua aut nolens. sine reditu aut non. in illo tempore bellum cum impiis omnia mutavit fines cogitationes domus ludos venerunt cum elephantibus ceteri in naviculis sicut serpentibus adoraverunt deos trifrontibus plurioculimanibus et dormiebant caput infra edebant folios mellem caprorum lacteam sed tacebant quasi non poterant loqui. flumina imbris cadentis vespere non procul a mari resonabant ramis impiorum ita ut incole novie urbis prima vice spectabant murorum umbras. Imagines incredibiles nascebantur omnis forma videtur cunea unde monstri surgebant.quomodo credere fabulis de facto res habebant duas facies pro cunctis quisque pro externis interiores pro somniis vigilia impiorum populus iste ferebat illum aspectum rerum. Unde haec simulacra et picture prope puteos ut ii qui aquam afferendo spectabant imaginem possint illam conservare. Haec simulacra subridebant opportebat redire ab profundis et servare sui imaginem.
Regis navis alta erat prora sicut acumen idemque in mare progrediebatur ille dicens magna voce agricola aperit terram nauta sculcat mare vir nocet virgine. Mare et terra sunt ripae orbis terrarum et vesper et mane. Ille vidit nigros aves in rubente vespere atque alba pectora matutinae hiberni diei. Quatrato velo utebatur. In imo posuit pondus magni albi petri desuper tectum quercus in quo erat apertus unde videbat astros et aves. Primus fuit qui vidit nocte de fluctibus ripam magne Hispe. Deinde tam multi venerunt ut omnes omitterent ejus reditus. Ab adulescentia usque ad senectutem tam multa evenit nolite memini ut ait poetus tempus fecundissima mater. finis.
Dans les puits
De l'Occident à l'Orient comme les deux extrémités
D'un même point, là se joignent deux départs, deux arrivées.
Il a marché seul ou bien dans des exodes étrangers
A sa cause, s'effondrant en des ornières sans espoir,
5 Et les genoux écorchés, il s'agrippait, nuits et demains,
Le coeur gonflé de rancoeur, cahin cahan se redressant.
Sur des portions de route, alors nous étions avec lui :
La lanterne de son esquif et la roue de son chariot.
10 Le reste, nous l'avons su quand ses yeux ne nous voyaient plus
Parce qu'il regardait là-bas des souvenirs insistants.
Des raisons plus anciennes que les nôtres le bousculaient,
Comme si les voix du passé couvraient celles du présent.
Nous croyons les entendre sifflant ces mots à nos oreilles:
15 " A-t-on idée de vivre? N'y aura-t-il plus que ces nuits
Où, moi aussi, je m'abîme dans l'angoisse et le regret?
Peu d'hommes portent l'aurore, il faudrait que nous soyons
Moins cruels envers nous-mêmes, peut-être avec l'âge enfin?
Lorsque le temps pèsera, quand nous aurons beaucoup vécu,
20 Pourrons-nous au creux des bras abandonner notre tête
Et dormir d'un rêve léger, un jour, et nous supporter
Ou mieux aimer nos échecs et les voix du présent
Couvrir celles du passé d'un vêtement propre à l'aurore? "
Elles s'écrieraient à leur tour: "Certes, tu aurais aimé
25 Avoir au moins à choisir. Il te faut rester inconnu
Ou pauvre ou désintéressé parce que tu ne sais pas
Réussir et t'enrichir, amasser la gloire, son dédain,
Et te faire une raison est un abattement de plus.
Mais ce n'est qu'épreuve et peine, sans importance vraiment.
30 Nous t'en prions, ne cesse point de nous voir à l'horizon,
Laisse nous demeurer au loin, nous avancerons vers toi,
Car, si le silence tombait, midi serait repeuplé
De spectres ricaneurs, cruels qui recouvriraient nos voix."
Puis une fois nos oreilles admonestées par ces voix,
35 Nous avons pensé que Séceph jamais nous ne l'avions vu
Pleurer et pourtant ses yeux jamais ne furent métalliques.
L'étoffe des jours varie mais pourvu que toujours un peu
De lumière la traverse : langes d'autrefois, dentelles
Des heures doucereuses, parfois devenues épaisseurs
40 Chiffonnées de tant de travaux, vous de quoi sont faits les jours
Et de voiles inconsistants quand nous avons paressé,
Et du rêche tissage des ans courbés sur nos détresses,
Et des bandelettes de lin autour de patients projets
Que des vers enfouiront dans le sable des mers éteintes,
45 Et des rideaux de velours cachant festins et les alcôves,
Et le froissement léger d'une pensée brodée d'azur,
Aussi, Heures de la vie, parlez par-dessus nos épaules,
Du mieux que vous le pouvez, entourez Séceph de vos grâces
Dont nous fûmes piètres témoins, inspirez nos souvenirs
50 Jusqu'à faire monter un chant aussi dru que tous nos songes
S'ils furent à son contact dans l'éclair de folles attentes.
Allons, au hasard d'un doigt qui se posera sur un vers,
Nous trouverons la trace du chiffre de nos vies anciennes.
Dans les puits.
Le ton pastel du marais ne s'aperçoit que rarement
Car plus souvent c'est une glu laiteusement flavescente.
Je ne pourrai m'approcher de ce bord repoussant ma force,
Et le soir, lorsque l'horizon assombrit son anneau blanc,
5 Alors parfois, plus d'éclat flambe, en un même point intense.
Qui donc tente de paraître ? Le marais alors se teinte.
Et des perles sur les crêtes indiquent la côte extrême
Puis pâlissent aussitôt. Au centre, on n'observe rien.
Sur une grande largeur où déclinent tous les sommets
10 Doit s'effondrer un rivage très plat - l'absence de bord ! -
Malgré mes nombreux efforts reconduits, la glu du marais
Est plus épaisse dans ce sens. Je remonte donc au nord,
Laissant cette anse sans fin où s'entrevoit un seul passage.
Le temps continûment fraîchit et la brume s'épaissit.
15 Mais un vent arrière précieux fleurant encor le marais,
Dans la paume de la voile, soutient cette direction,
Trois mains de jours cependant, et je n'obliquai jamais.
De hautes tours lumineuses, une nuit, ont apparu.
Le dos d'un reptile immense comme une arche se dressa,
20 Et il plut des cailloux sanglants, ciselés comme des flèches.
Le temps s'essayait à muer ; le tonnerre frottait même
Ses écailles dans les nues, et tout retomba pacifié.
Une langue sinueuse de terre molle, limoneuse,
Presqu'enfermait un lac de boue parsemé d'îlots touffus.
25 Par un goulot découvert et manuvrant comme une perche
La rame, le manche en bas, je me dirigeai vers la côte,
Levant des vols d'oiseaux bleus, et tachant d'azur la surface
Car je remontais du fond une poudre tout autant bleue,
Déversant un sillage qui devenait sanglant et vil.
30 Devant moi, l'épaisseur verte grandissait : feuilles vernies,
De plus en plus larges, lourdes, se recouvraient l'une l'autre,
Parfois claquant sec au vent, ou bien faisant rouler des larmes
Comme des paupières baissées retiendraient un seul sanglot.
Des troncs immenses les élevaient dans des vertiges raides,
35 A l'instar de ma voile, en guise de quelque épave.
D'un rivage je fus en vue sur lequel se déployaient
De vivantes silhouettes qu'immédiatement j'aimai.
Liesse gracieuse, dansante, vers moi, dans le soir cuivré,
Montant une grande allée rehaussée de statues dorées
40 Et de plans d'eau successifs où j'eus peur de me regarder.
Sur le versant interne s'étendait l'ordre des toits plats.
Sous un arc plus élevé, détaché d'aucune muraille,
Je passai, puis entre des murs couronnés de pampres pourpres
Et des fenêtres embaumées perchées sur des cours multiples.
45 Un escalier conduisait à une galerie suspendue ;
Un autre double tournait et disparaissait dans un mur.
Des colonnades doublaient la rue, encadraient une porte
Latérale fuyant au loin, vers des jardins et la plaine
Car aucun rempart n'était si ce n'est ces arcs élevés
50 Certainement aux quatre points cardinaux comme il se doit.
Quelques compagnons restaient ; les autres, courtois, se retirèrent,
Peu à peu chacun s'en alla. Je craignis de rester seul.
La nuit, au creux des rues, venait, comme une grande inquiétude.
Une poussière ocre séjournait en volutes sur le sol.
55 Le visage de mon hôte s'altérait et s'empourprait :
" Il me fallait demander audience au palais royal.
Là, sans doute, on me recevrait car nul ne songeait à mal."
Et ses lèvres embarrassées me conseillaient d'espérer
Tandis qu'au pas de son seuil il m'adressait un mol salut.
60 Et dans la ville désertée, gagnée par une ombre épaisse,
Entre chaque mur plus brûlant, mal respirant, j'avançai,
Quoiqu'au centre il n'y eût rien qui ressemblât à un palais,
Et de là, me tournant au Nord, je percevrais sa façade,
Ses lourdes portes de bronze, la rangée de ses fenêtres,
65 Alors que l'air se raréfiait ou se retirait des rues ;
Le volet d'une lucarne haut placée se mit à battre.
Je le regardai d'en face, assis sur le sol, sans force,
Quand une main le saisit, et l'on me vit alors perdu?
Le fracas d'une porte me sauva. Je repris conscience
70 Sur le dallage glacé d'une pièce en brique nue.
Peu à peu la lumière qui filtrait d'en haut par un puits
Me fit découvrir le lieu : des latrines sur le côté,
Une table et un banc rivés au sol incurvé en plein centre,
Quatre murs munis d'un décor de portes et de fenêtres
75 Fait de nervures en briques aussi, sans autre couleur,
Et sur deux faces, l'on entendait dehors le bruit des rues
Tandis que du ciel flottait une lueur déjà ancienne
Couvrant ma table et mes mains d'ombres vert de gris venimeuses.
Que d'heures vont s'enfuir ainsi, vespérales dès l'aurore
80 Et sur les deux côtés restants, l'on entendra la rumeur
D'une cour comme un ressac, ou claquant comme linge au vent.
Je demeure prisonnier : la nourriture m'est apportée
Par l'ouverture du fournil, au ras du sol et sur le soir.
Veulent-ils me protéger, me garder, m'ont-ils oublié ?
85 Ma peur grandit de mourir d'un revers de main de géant,
Abattu sur quelque cloison au retour d'une défaite,
Et l'idée de tache rouge m'a conduit à cette fresque :
D'un peu de mon sang, chaque jour, je dessine des visages,
Ceux que le rêve tourmente, ceux de mes jours bienheureux,
90 Ceux que l'aurore enfante, le long des fleuves et des gués,
Sous des arches de lumière, ou empruntant des esquifs
Pour se rejoindre l'un l'autre, et naviguer tout autour.
Tous ces aplats m'épuisent, les volutes d'étoffes lourdes
Ont aussi grevé mes membres, le regard des anges tue
95 Le peu de sève en mes veines, si bien que la nuit survient
Au creux même de l'éclat, à l'initiale du périple.
Or, quand je dormais, ils vinrent, munis de lanternes sourdes.
Qui donc les avait avertis ? Et par où sont-ils entrés ?
Ce qu'ils ont vu, leur a-t-il plu ? Ils laissèrent une lampe
100 Pour que, moi aussi, je voie l'obscur tracé de mon sang pourpre
Sur la brique l'effaçant, et l'or, et l'azur, et le songe.
Lorsque l'on me retirera pour un autre prisonnier,
De moi, il ne saura rien : ces murs rouges ne gardent rien.
Et j'aurais dû m'en douter : je n'ai rencontré que des ombres.
105 L'idée d'évasion reprit. De mes ongles je descellai
Une brique, puis une autre dans la profondeur du mur.
La lumière de mes yeux chut en une cour intérieure
Coupée de deux terrasses, superposées sur des piliers,
Disposées à angle droit, jointes par un bel escalier.
110 Un jet d'eau en fleur tombait bruissant en un cercle d'airain
Sur l'inférieur étage qui paraissait quadrangulaire,
Tandis que des cordages là-haut conduisaient des glycines
Au-dessus du plan supérieur lustré de faïences bleues.
Cependant le fond de la cour avait la noirceur de l'âtre.
115 Longtemps je restai ébloui ; des êtres allaient, venaient,
Et les jours passant, j'appris à connaître chacun d'entre eux.
Sous la pourpre de leurs plis, le regret des jours s'éloignait.
C'étaient des seigneurs émaciés, de grands princes avisés,
Des femmes aux membres parés, aux rires gracieux, rayonnantes,
120 Et leurs servantes les aimaient, et se plaçaient pour rehausser
Par l'éclat de leurs étoffes, les voiles de leurs bons maîtres,
Admis ainsi que des amis, quand la reine paraissait,
A l'entrevue convoqués, chacun selon des jours précis,
Et revenant donc alors, mimant tels un fleurissement.
125 La beauté de la reine se mesurait à ma misère.
Je la confondais au jet d'eau pleurant sur la vasque verte,
Imperturbable, lointaine ; je guettais de ses ministres
L'ordre de séance, celui où l'on songerait à moi,
Car, quoique je ne les entendisse pas, je comprenais
130 Parfois le but de leur venue à leurs cartes déroulées,
A leurs visages tendues par une passion continue.
L'on viendrait me présenter afin certes que je l'épouse.
Mon sang royal serait loué, mais la rencontre tardait.
Que d'heures ainsi vont couler pour satisfaire une pauvre âme !
135 Défilé de dignitaires, autres Plénipotentiaires !
Son visage s'empourpre près de ses yeux si transparents.
Ses cheveux tombent réguliers à mi-cou, blonds, soyeux.
Crie ! Elle regardera ! Sa nuque n'est pas immobile,
Mais le vent emporte ta voix. Alors songe à autrefois.
140 N'allant plus à l'orifice, je fus mon propre gardien
Interdisant son éclat ou bien surveillant son approche,
Par un dédale factice de routes et de chemins
Où passer et s'éloigner, récompensant l'obéissance
Avec de grands éloges pour la vertu ainsi créée.
145 Cela ne peut durer qu'un temps car j'entendais une voix
Monter chaque après midi, excessivement féminine.
J'avais, il faut l'avouer, entre-temps, compris mon erreur :
De trop haut je regardais ; je me devais de m'approcher.
Le bout d'une conduite fut arraché, muni d'un verre
150 Pour chaque deux extrémités, fixé avec de la mie.
C'étaient deux morceaux décorant ma ceinture de marin,
Arrachés au baudrier de quelque Affur, aux perles noires,
Et cette substance étrange de nous était très prisée.
L'idée d'un tube fermé des deux côtés par la lumière
155 Convenait à mes seuls jours d'errant entre deux songes clairs.
Mais je n'eus pas à m'en servir, des coups sourds sur les parois
Ebranlèrent ma prison. Puis un gaz noir fut insufflé.
Je m'éveillai sur la terrasse des entretiens royaux.
La reine me regardait, son visage était harmonieux :
160 Le nez fin, la peau très pâle, et les lèvres bien arquées ;
Mais au fond de ses yeux bleus, l'impassible éclat du vide.
Elle dit en s'adressant à moi : " Nous avons songé à vous
Par pure commisération et par souci d'en finir.
Votre requête est étrange, vos prétentions insensées,
165 - Si vous étiez, chez vous, roi, seriez-vous parti ? Qui le croit ?-
Et concevoir de me voir dans ces conditions est un luxe.
Des images maternelles vous hantent certainement.
Mais vous avez bien attendu dans ce séjour solitaire,
Sans impatience aucune si bien que nous prenons pitié.
170 Allez où bon vous semble ! Descendez dans les rues obscures !
Vous aiderez à garder notre grenier à blé, pour vivre."
Les conseillers souriaient. les mots immédiats s'effondrèrent
Cependant que paraissait sa belle suivante aimée.
" O reine, je vous remercie", voilà ce que je pus dire,
175 Sans d'autres funérailles pour mes gloires et mon renom
Recouvert par la cendre de leur mépris conventionnel,
Tant l'éclat de sa servante se substituait soudain.
Un ministre très âgé me prit par la main, m'emmenant
De terrasse en terrasse, l'une carrée et l'autre longue,
180 Par un escalier reliée, de plus en plus bas et dans l'ombre,
Et levant les yeux vers le ciel, vers ces balcons mordorés,
Je compris qu'un nombre d'or ordonnait cette architecture ;
Puis dans le mouvement des rues je m'enfonçais avec lui
Et pour que nul ne me voie, j'éteignais le feu de mes yeux,
185 Avant, par des tâches sans fin, de l'épuiser au labeur.
" Garde-toi, enferme-toi, diminue, si tu veux survivre."
Au registre des entrées du Grand Grenier je fus placé.
Ce conseiller en était le Grand Commis depuis vingt ans :
Maigre, long, le dos voûté, il calculait à vive allure,
190 Punissait d'un doigt tranché l'erreur du scribe ou son mensonge,
Ou même d'un il crevé, et de coups de fouets, les autres.
Une salle commune servait de dortoir et d'entretien,
Au rez de chaussée d'une cour plantée d'arbres délicieux.
Des couloirs traversaient des enfilades de pièces sombres.
195 Certains s'ouvraient sur des préaux ou formaient des galeries
Brèves parmi les huit étages aérant l'édifice ;
D'autres dans la volupté d'une vis d'escalier s 'achevaient ;
(Un seul était majestueux mais ne desservait plus rien :
Construit sans doute autrefois quand l'entrée passait encore là,
200 Avant ces agrandissements pluriels et démesurés ).
L'édifice avait l'aspect d'une clef d'un côté carré.
Et la pointe avec sept dents, le tout relié mais une enceinte
Détachée en vis à vis, percée d'une arche pour la porte,
Fermait ainsi plusieurs cours. Seul un songe me fit comprendre
205 Quelle était la nature du lieu et son terrible attrait.
J'appris là l'astrologie frumentaire la plus étrange,
Parmi les heures de veille et les paupières alourdies,
Le ressac réglé du labeur, l'absence d'intimité,
Car tous les épis des champs devaient y être collectés.
210 Sur un registre on marquait leur provenance, champ par champ,
Et selon la quantité, chaque paysan recevait
Un titre d'autant plus précieux que l'aire livrait de blé.
Des scribes se laissèrent corrompre et furent punis.
Le titre valait du blé, du froment, de l'or ou des terres,
215 Et pour ces hommes du dehors, cela les encourageait.
Puis commençait notre tâche de jeter dans un moulin,
Après vannage, les grains de blé, et puis d'observer.
Le moulin est constitué d'un entonnoir muni de pales
Dont le mouvement distribue par quatre fentes le grain
220 Sur autant de plateaux d'airain, d'argent, d'or ou de fer noir
S'inclinant vers le centre deux à deux de quelques degrés,
Tandis que les deux autres sont à la perpendiculaire.
Au sixième passage les métaux sont donc tous reliés.
Le moulin tient à un axe que nous remontons d'en bas
225 De dix tours, par un long bras transversal. Une roue crantée
Apparaît sous l'entonnoir. Comme une toupie il s'ébranle.
D'abord je fus affecté à tourner la vis, et je vis
Une dent de la roue se briser, et le bras frapper de mort
Par son brusque retour deux de mes compagnons d'en face.
230 C'étaient Eutuchion et Pekkwu et nous préparions notre fuite.
Quand l'air venimeux du soir emplissait les rues et les places,
Le souvenir de mon bateau, le visage de la vierge
Servante de la reine, me maintenaient, ici, inerte,
Pris entre ces deux appels, et seuls Eutuchion et Pekkwu
235 M'entretenant d'une évasion redressaient ma chevelure.
Leur peau était très pâle, leur visage doux et ovale,
Et sous leurs sourcils blanchis, des yeux où se mirent les cygnes,
Mais dans les miens encor verts - car tout ici se décolore -
Les mots qu'ils utilisaient, faisaient naître d'autres images,
240 Tant l'exil les sectionne, là où l'aventure les fusionne.
Car Eutuchion et Pekkwu avaient été chassés, tous deux,
Quand moi, de mon propre chef, de m'attacher à l'horizon.
Un jour Eutuchion avoua: " Nous sommes, tous deux, jumeaux.
Nous habitions une cité dans les brumes et les glaces
245 Où seul un nombre d'hommes restreint peut survivre à l'hiver.
Les récoltes sont rares à l'abri de nos murs concaves
Où s'étagent de longs tunnels et des clairières de verre
Que nul ici ne peut rêver sauf comme la paume des vents
Quand midi blanchit le regard, mais là si nous naissons trop,
250 A la veille des grands froids, les portes s'ouvrent et l'on nous chasse
Sur ces plateaux verdâtres que même la lune déteste.
Certains marchent plus longtemps, puis à l'orée de leurs royaumes,
Sur les douces inclinaisons des collines d'herbe jaune,
Nous sombrons dans leurs nacelles d'osier : nous sommes sauvés !"
255 Pekkwu avait rajouté : "Maintenant nous voulons rentrer,
Sommes peut-être les seules racines de nos parents,
Nos frères et nos surs sont morts, qui sait, ou bien père et mère.
Vois-tu ces sacs de jute? Nous y enfouirons nos têtes,
Et nous partirons le soir, quand la forêt émet son venin.
260 Entraînons-nous à retenir notre souffle très longtemps.
Emportons une outre d'air pleine pour attendre le jour.
Nous accompagneras-tu? Avec ton navire ? Il faudra
Nous quitter dès les plateaux aperçus : déjà l'on est deux
Et l'un de nous devra mourir. la cité n'a pas de place."
265 -"Non ! Je songe à sa beauté. Alors je reviendrai ici."
-" Même affranchie, elle songe comme nous à revenir
Seule, tant le bonheur est clos. aussi ; toi, tu es de reste !"
-" Dis moi si vous épousent vos maîtres, sera-t-elle leur femme ?"
-" Parfois pour avoir des enfants si leurs captures sont maigres."
270 Et nous n'avons plus parlé. Les recoins des cours sont propices
Aux murmures et tassements pour des rêves hébétés,
Quand cesse le grincement du moulin, le temps d'un répit.
Sur les murs ocres et blancs s'élève en vrilles la poussière
Et le vol d'un oiseau noir couche la surface d'enceinte.
275 J'enregistre mieux les sacs et je retiens leur provenance.
A l'étage des plateaux j'observe le grain rejeté.
Mon regard vif peut s'user, je suis admis à cette tâche.
Les points cardinaux sont reliés par un cercle gradué
Fixe et servant de repère sur lequel court un marqueur.
280 Nous reportons la direction du champ et bloquons la marque
D'un côté et de l'autre car l'axe du moulin soutient
Un ruban de fer en demi-cercle pouvant pivoter
Comme la voûte d'un ciel embrasserait l'orbe d'un ongle.
Et le blé en grain retentit par les fentes, éjecté,
285 Comme la pluie sur le sol égrène l'ovation des heures.
Là s'étire, là s'amasse le grain blond en mille îlots.
La figure ainsi formée, nous la reproduisons d'abord
Pour l'associer à celle du plateau couplé faisant face,
- Ce qui retenait le ministre très âgé de la reine -.
290 Je crus quelque temps qu'il recherchait des symétries partielles,
Mais aux meilleurs de ses scribes, il demandait d'établir
Comment, par rapport à la direction marquée s'agrégeait
Le hasard des grains, ici en tas, là épars, là rangés,
Et si cet ordre revenait au même lieu chaque année.
295 Les deux plateaux servaient donc à déployer l'agencement
Caché, trop dense à ses yeux, formant une seule et même carte.
Une harmonie se tenait là, disait-il, qu'il fallait suivre.
Il s'ensuivait des fêtes, des remèdes, des prophéties,
Un calendrier aux jours irréguliers selon les mois
300 Eux-mêmes irréguliers, reproduisant au vrai le nombre
D'amas de grains assemblés sur les plateaux susdits.
Crunys me félicita plusieurs fois : avec grande adresse
Je délimitais les formes dans les replis les moins denses
Pour les champs les plus féconds nécessitant plusieurs passages
305 Sur les plateaux crépitants comme l'océan sous la pluie,
Et l'emploi de plusieurs cartes que seul je savais relier.
Crunys auprès de la reine une fois par semaine allait.
Or je songeais maintenant à m'éloigner de tout attrait
Comme si mon désir émietté, à l'instar des grains jeté,
310 Ne pouvait joindre quiconque ni ruisseler au fond d'un vase,
Mais au bord de la fontaine, sur le marbre incliné,
Il gouttelait multiple, loin des feux dorés de la gerbe,
Vers les parois sombres, moisies, celles de la mer jadis.
Se produisit que je perçus enlacés sur le tamis
315 Les flots, leurs imprévisibles occursivités nouées :
Chevauchements, collisions, alignements, bonds et fusions
Imposaient aux grains leur dessein figurant, formel, secret,
Et ces cinq modes généraient l'apparition des extrêmes
Bordures qu'il fallait sur les registres représenter.
320 Ainsi doublant ma peine, les poumons brûlés de poussière,
J'établis d'autres cartes, m'hallucinant à ce travail,
Seul, trop seul, si vous saviez ! Le moulin engloutit mes heures.
S'élevaient en puissance de mon être revivifié
Les côtes marines bleutées nées de la brume et du flot,
325 L'assaut bruyant des Affurs et le fracas de nos épées,
Le galbe de nos vases lorsque nous les façonnions,
L'attrait de la détresse avalant même les paroles,
Rivant les yeux au sable noir des fonds nacrés, retournés,
Que j'entrevis de mon vaisseau, pointant ma proue sur l'abîme,
330 Et dans l'embrasure du soir, un flottement de tissus.
Mémoire, ô furieuse, dans ton sac l'hirondelle est rare !
Que nos mains se joignent un peu - ainsi pour la simuler -,
Et entre elles se logent l'ivresse, la paix et l'espoir,
Ce n'est qu'un espace encor que rien ne cerne d'un étau,
335 Car mes doigts ne sont que soupirs et l'oubli de l'infortune,
Mais que de fois de ton sac, s'exhalent l'aigre et le refus,
Car j'ai trop souvent perdu, leçon prise auprès d'un moulin !
Au conseiller je m'adressai pour lui découvrir mes plans
Et je crus naïvement l'intéresser et me sauver.
340 Lorsque mon registre revint, cornes et taches montraient
Qu'il avait été compulsé dans le doute et la fatigue
Quoique Crunys me promît qu'il en parlerait à la reine.
Les moissons sont revenues, le secret des cours m'est plus grand,
Et je me tais de plus en plus car j'ai beaucoup trop à dire.
345 Parfois la poussière du blé brûlante et âcre devient
Un parfum effleurant ma peau, tant je sais la vie qu'elle supporte,
L'image de fluences sans fin, autour de nous gardiennes.
Puis Crunys me fit entrevoir dans une salle interdite
Des rangées de documents, feuillets en vrac et mal tenus,
350 - Certains jonchaient un sol moisi, d'une étagère effondrés -
Où il me dit de venir après les heures de besogne :
" C'étaient d'antiques relevés oubliés mais vénérables,
Essentielles didascalies d'où surgirait ma noblesse,
De mes terres l'emplacement, dans le réseau de leurs gloses,
355 Car mes étranges tracés n'avaient point cours dans la Cité.
Nul objet ne leur ressemblait et je devais m'enquérir
D'aventures identiques pour mesurer toute erreur,
Sonder les fondrières de la mémoire et manuvrer.
Les conseillers sont choisis pour leur grande similitude."
360 La pièce est sombre, immense ; d'autres que moi sont admis
Mais nous ne nous voyons pas ; nous ne laissons aucune trace
Si ce n'est parfois un brouillon ou la tige d'un stylet,
Un mouchoir ensanglanté, signe diacritique d'émoi.
Les registres sont conçus pour s'appeler les uns les autres,
365 Tels par bribes infinies, tels par discussions et rejets,
Corrélant et dissociant du moindre au plus global, sans cesse,
Quand s'établissait peu à peu la mantique frumentaire,
Quand elle devint souveraine, pour qu'elle le demeure encore.
Mais certains sont incomplets, on croit devoir les rassembler,
370 D'autres sont éparpillés, on songe alors à les unir,
Certains sont apocryphes, mais vrai et faux se sont mêlés,
D'autres longs à décrypter ne détiennent aucun secret,
Et le pire fut de voir démembrées, servant comme marques,
Des pièces de mon registre, converties à cet usage.
375 Le reste n'était que débris, contre une fenêtre murée ;
Désespérément j'entrepris - ô vanité courageuse -
De les recoller un par un et cela suffit longtemps.
Puis je me rendis compte que c'était le lot de plusieurs,
Que je pouvais associer autrement les morceaux trouvés,
380 Que mon uvre se corrélait, se dissociait tout autant,
Que je devais fragmenter là, crypter ici et me citer !
L'esprit de la pièce régnait : tout était contaminé.
Seul un dessin m'arrêta : une tour surmontée d'un grand cercle
Comme un mât enveloppé de sa voile ou de gros nuages,
385 Etrangement décorée de sculptures entrelacées,
Sans aucune ouverture, dont la tête touchait le ciel.
Qui avait bien pu l'observer sur les plateaux du moulin
Et peu à peu l'amener à tel visible si construit ?
Car l'on voyait les sillons des grains s'élançant et tournant
390 Et le soin patient apporté à coordonner les cartes.
La nuit d'après, je décidai de m'enfuir à tout jamais.
Enfin, je savais qu'ailleurs devait se dresser cette tour
Plus étrange qu'aucun bord, barrière des vents tourmentés,
Lourde épée fichée dans le sol, le pommeau griffant l'azur.
395 J'assommai un paysan, le cachai, endossai sa bure,
Sur sa charrette m'en allai sous l'arc des lourdes portes,
M'avançai parmi les rues populeuses, gagnant le sud,
M'engageai dans la forêt mortifère encor endormie.
Les senteurs lourdes du marais m'annoncèrent le rivage.
400 Je piquai mon attelage pour qu'il partît à son gré,
Et à pied je poursuivis. C'étaient des pentes de boue noire,
Entravées de racines plongeant dans la vase de l'eau
Et des troncs couverts de lianes pour tout rivage incertain.
Je m'épuisai sans avancer - sous le couvert des chiens hurlent -.
405 Le cercle de l'horizon pâlit, bientôt respirerai-je ?
Mon vaisseau l'ont-ils détruit ? A-t-il coulé ou dérivé ?
Les chiens se sont tus, rappelés ; déjà l'eau cache ses reflets.
Là-bas des troncs pourrissants semblent autant de mâts.
" A quoi bon persévérer une insomnie d'espoirs diurnes ?
410 Rentre, mon enfant, allons, ce jeu t'épuise, il est tard."
Et j'ai rebroussé chemin sous le toit vernissé des feuilles.
Ce ne sont plus que des allées : l'écorce bruit sous mes pas.
Ces hautes futaies pourpres flamboient dans le ciel violacé.
Un fleuve peu profond m'entraîne vers son embouchure.
415 Son eau murmure à peine ; des feuilles mortes l'emmaillotent
Mais il m'emporte vers lui pour recueillir mon dernier souffle ;
Puis je vis en son milieu, sur un îlot, une rotonde
Spacieuse, de marbre bleu, les colonnes d'un ton plus pâle,
De lourdes portes d'airain et trois marches faisant le tour.
420 Un arbre gigantesque pousse à ses côtés et la couvre.
Je nage parmi les algues, j'accoste et pousse la porte.
Quand elle se rabat, je sais, ce lieu me protègera.
Dans un coin, une lampe à huile déjà dissipe la peur.
Puis en montant la mèche, la lumière croît, dessinant
425 Mon nouvel encerclement : qu'il me suffise de dormir !
Une fresque court sur les murs mêlée d'inscriptions funéraires
Propres aux cénotaphes. En m'allongeant je vois l'azur
Et sa résille d'astres - un peu d'or dans des champs bleutés.
Un visage se détache : des yeux trop grands égarés,
430 Cernés par des nuits d'attente, m'éveillent à leur détresse.
Or, sur les parois, est gravé entre les fresques anciennes
- Portiques et terrasses inondés de jets et cascades
Sur des sables rouges et blonds entre des massifs de fleurs -
Ce récit glacé d'autrefois. La lampe brûle mes doigts,
435 Et dans le sillon creusé remplit le tracé boustrophique
Où ce qui s'aventure décide à nouveau le retour.
" Voyageur, arrête-toi ! Qu'il te semble bon d'écouter
Ce récit qui te sera propice, celui de ma vie.
Je fus Améroténâ que tous célébraient autrefois.
440 La voûte céleste s'ouvrait alors au-dessus de nous,
Un disque d'or bondissait de très loin divisant ses feux
En caresses premières, souveraines et vespérales.
Nous attendions un Etranger et nous l'imaginions tel.
Parfois, sur nos terrasses surplombant les flots de la mer,
445 Après la turbulence des rues où nous nous affairions,
Le rêve de sa venue nous saisissait comme un espoir.
Mes lourds pendentifs bruissaient, mon corps tremblait sous ses étoffes
Quand mes servantes virent au loin un esquif s'avancer,
La voile comme une conque, à l'arrière se dressant,
450 Des ailerons pour rames, et des filins tournant la proue.
C'était un roi, fils de roi, frotté aux vents et aux tempêtes
Qu'un grand mystère occupait, soucieux de noblesse et d'alliance.
Mes conseillers l'apprécièrent, je ne songeais qu'à l'aimer.
O Voyageur, écoute mon tourment devant son silence
455 Car ses yeux me consternaient comme un gouffre rendu limpide.
Je pris pour confidente Dinys, une de ces pauvresses
Qui viennent à l'automne chassée de chez elle pour mille
Péchés liés à l'impudeur, et lui demandai conseil.
J'aimais qu'elle m'écoutât longtemps ; déjà elle ne dormait plus
460 Et tout son être s'éveillait quand nous préparions nos plans
Pour qu'il songe à m'apercevoir et voie en nous tel mystère
Que son esprit, disait-elle, retrouve l'envie des hommes.
Bien des fois messagère d'un présent qui pût le surprendre
- C'était un coquillage cueilli dans le ventre d'un ours,
465 L'il double d'un veau vigoureux, des animaux automates
Et ces feuilles d'arbres nouveaux allongées comme des langues
Roses dehors, noires dedans, aux effluves dangereuses -,
Elle se tenait à l'écart et paraissait bien plus belle.
Dans une tour sans fenêtre l'étranger avait demeure,
470 A deux pas de nos terrasses, mais je guettais vainement
Qu'il parût à nos conseils. Le soir, malgré le bruit des fêtes,
Il ne parcourait point les rues pour quelque aventure de femme.
Tôt, sur le faîte d'un rempart, seul, il peignait sans un mot :
Des couleurs infinies dansaient, c'était un murmure subit,
475 La querelle d'un regret, l'éblouissement d'une chute.
Je fis teindre mes étoffes selon ces splendeurs nouvelles
Et je vis qu'il souriait ; je l'emmenai alors ici.
Dinys nous accompagnait : il la regarda plusieurs fois ;
Des jours durant il s'enferma ; l'or des rêves sur les murs
480 Fleurissait profusément et tout visage s'estompait
Dans l'étrangeté d'un regard lancé et qui l'amputait.
Pourtant, mes yeux perdus vers lui s'abîmaient seuls, au palais.
Tout le fond n'était que forêt avec l'éclat d'un damier
Sous un ciel d'étain cerclé d'une couronne blanche et triste.
485 La mer comme une flaque entre deux colonnes dormait
Et des champs jaunes et fauves incendiaient de leurs reflets
Jusqu'aux fontaines de nos rues et nos jardins suspendus.
Dinys et moi, nous demeurions à l'interroger longtemps.
Puis, sur les bords de l'île, écoutant le chant des oiseaux
490 Prolongeant le crépuscule, nous apprenions sa détresse.
O Etranger, ces heures, ces couleurs, tout aussi parties,
Ont modulé mon âme sans qu'elle voie le malheur promis.
Demain ce lieu sera clos ; notre cité s'adonnera
A l'étude du destin car nous n'avons rien vu venir.
495 Sur les sentes vernissées, sans bruit, allait l'Effroi.
Je n'ai pas vu qu'il partirait, je n'ai pas su en souffrir.
Maintenant qu'il me faut mourir, je songe à ma suffisance,
A l'outrage ressenti et à l'oubli qui s'ensuivit.
Il s'enfuit avec Dinys dont le corps tracé sur la fresque
500 Paraissait par contraste entre les masses forestières.
Il fallait que tout s'accomplît avant qu'elle fût sous nos yeux.
Sa présence alors dominait comme un appel parcourant
Des geôles superposées, terme assuré de mon royaume,
Et je regrette des larmes non écoulées, non versées,
505 Je pleure de n'avoir pas pleuré alors que je l'aimais.
Des serviteurs accrocheront ces cartouches aux parois
Pour effacer son visage ( Dinys, où t'es-tu enfuie ?).
Il m'a pris mon esclave en me laissant ses traits aimés.
Je m'étendrai à ses pieds, nul ne troublant notre repos,
510 Car la forêt se fermera, pernicieuse, trop s'aimant.
Et toi qui viens, sache le bien que tu garderas ce secret ."
J'avais achevé de lire et découvrais la raison
De mon propre enfermement, sous une voûte acculé,
De mes dessins sur la brique, de l'attrait d'une suivante,
515 De la terrible épreuve des grains où l'on me rançonna.
Je ressemblais à l'autre mais l'on m'avait depuis renié.
L'aube vint sur le plâtre comme un vomissement total.
Ces cartouches me mentaient si bien que je les arrachai
Pour voir les traits de Dinys ; il restait si peu de la fresque
520 Décollée, effondrée, moisie, et des pans entiers splendides
De couleurs accrochées encor évoquaient des lieux d'enfance.
Derrière je distinguai mal, longtemps. Horrifié, je fuis.
-I- Hendiadyn
Chaque jour l'apaisement du soir
Survient après les heures désertiques
D'un cadran qui nous moribonde sans le dire
Tandis que ces teintes vespérales étirent
5 Etendent, éblouissent un sac de grains
Ou ce tuyau, et nos visages empourprés
Ce soir et demain encor sans doute.
Hendiadyn sera le titre de nos Mémoires
9 Puis Hendiatrys à leur achèvement.
-II- Pharos
Parmi les hommes, les lieux de la mémoire
Sont insuffisants, mon éclat n'y a place
Soit qu'il diffère et les ennuie soit qu'il soit vain.
Un rien pourtant dérange l'état du cosmos.
5 Une trop faible inflexion est ce que je suis.
Alors que d'efforts pour ressembler aux autres !
Mais cette inflexion et mes efforts se perdront.
8 Ce qui croît c'est un paysage où l'on s'enfonce.
-III- Nos agencements
Clefs sur une table dans une salle déserte
Il y a des bruits et des passages
Et nul soleil cognant aux vitres
Mais la grisaille d'avant la neige
5 Les fenêtres d'en face creuses ne répondent à rien
Mais le cur, sens-tu, a de pareilles cavités
Sans plus aussi l'ampoule d'un couloir
Et le frottement du vent venu des cours fermées
Je n'ai plus de mes souvenirs je vois ce feu
10 Dans le soir ce sont mille feuilles de platanes
Qui se consument à peine dont l'âcre fumée
Est tristesse qui tourbillonne lourdement
J'avais à t'assembler cela afin que tu m'aimes encor plus
Car mes tristesses ont cessé, sois-en-certaine,
15 Et l'actuelle comme une vieille habitude
Vient seulement de ton unique absence.
-IV- En l'été (et donc la maison du sud), exemple de document pour une réécriture.
Et maintenant il ne restera qu'à classer les images, les monotones promenades, et l'incrustation de tout un panorama héréditaire sans compter le bruissement frais des draps au matin, les chats sur la terrasse, ces canaux envahis de sable, et les bassins vaseux où l'eau s'est assoupie en quelques nappes et infiltrations mal réparties pour des anses marines imperceptibles que bordent toujours les premières dunes parues dans la cour devant la véranda en une longue voie qu'emprunta jadis celle que j'ai aimée une seule fois ici venue car repasse souverain le souvenir de tout visage encastré dans le temps de ce qui a seul compté. Ici sera la fin d'un tel temps. Des hommes armés n'entreront jamais dans nos jardins mais nous n'en sortirons non plus. Un homme sonne dont le métier est de garder les ponts levis, l'eau de nos jardins croupit tout autour sans issue non plus, je m'entretiens par lui du monde entre de pourpres rideaux, l'aurait-il vue quand elle joue de la balle et lève ses bras vers le ciel? Au fait, savez-vous que les portes du paradis sont peu hautes et d'un bois très vieux et qu'ils les ont prises pour leur nouvelle cité? Et je me repris à songer à Hylê chassant les flots vermeils des peines et des regrets, à Silvia embarquant en fin d'après-midi et que nous ne nous reverrions qu'au paradis, à l'ombre et à la ritournelle jusqu'au jour où le refrain répété de mon coeur ne viendra plus et l'ombre des cils tombera. Fin du temps rêveur. Parois de liège. Nous avançons dans la cendre.
Ermitage.
1 L'écrire, c'est affûter ce qui reste de ma vigueur.
Lorsque je vis dans le Couchant rougeoyer un incendie,
Je crus celui d'une ville que je quittai à jamais,
Déjà j'étais à mi-chemin, au nord, vers de grands plateaux,
5 Et des cortèges apeurés tentaient de franchir les bois
S'embrasant sans fin dans le soir et consumant tous les champs.
Une âcre fumée violacée s'entassait sur la cité
Retombant en étouffements visibles à l'épouvante
De ces longs rubans humains s'échappant à gravir les cols.
10 Car la forêt se calcinait, souvenir d'un rêve odieux,
Poursuivant de son désastre tout un peuple abandonné.
Murs comme des fours ardents, et des fissures dans la brique,
D'aussi loin que nous étions, devaient s'ouvrir pour qu'on les vît.
Des tours s'effondraient sans un bruit, plongeant leur tête d'un coup,
15 Dans d'épaisses volutes ; les terrasses creusaient des puits
Béants sur l'ombre et sur la nuit ; parfois une rumeur venait
Et je pensais aux sacs de blé qui maintenant s'enflammaient,
A mes ouvrages perdus, à mes compagnons d'infortune.
Quelques charrettes montaient, des hommes à pied, des enfants,
20 Des femmes noircies, défaites, et leurs bêtes s'égaraient
Alors que des vapeurs insoupçonnées s'étalaient en nappes
Et les couchaient violemment à terre sans qu'ils se redressent.
A mes pieds un enfant tomba, et sa main tendait vers moi
Un camée que je reconnus : mon maître sur lui l'avait.
25 Le lui avait-on dérobé ? Etait-ce son propre enfant ?
" Je ne te sauverai pas !" Laisse moi t'arracher ceci.
Et qu'il ne s'agrippe pas ! Mais que ses narines se pincent !
Maître, conseiller des grains, pourquoi ce don, qui m'envoies-tu ?
Et la pierre me revint, m'emparant aussi d'un chariot
30 Déserté, mais attelé, que je conduisis vers le ciel.
S'éloigner, ô s'éloigner et là-haut, retrouver le souffle !
Bientôt les sentiers se perdront en passages d'animaux,
Creusés dans l'herbe rase, dans le ruissellement des pierres.
J'ai honte de mes semblables, surtout quand ils souffrent et meurent.
35 Qu'attendre d'un homme affaibli et de ses pensées d'orage ?
Pâle est le cirque des roches et sa tête devient lourde,
Puis tout s'effondre longtemps quand l'haleine de sa jument
Doucement verse sa chaleur et le repent de sa détresse.
Le chariot méritait des soins ; il contenait de quoi vivre
40 Et non d'inutiles trésors dont certains s'étaient chargés.
Nous étions seuls sur une pente, à la lisière des bois,
Elle me regardait, hochant sa crinière d'un blanc très pur.
Plus de cri, de crépitement : son regard d'entente triste.
Quand je pus me redresser, selon le rite je tournai
45 A sa droite par trois fois et je sus qu'elle m'acceptait.
Alors déliant ses attaches j'assistais à ses repas
A ses côtés, sans dire un mot, et nos curs eurent confiance.
L'herbe, couleur de cendres, rêche et coupante, crissait.
Dans le soir elle bleuissait sur les arêtes du plateau
50 Dont j'apercevais au loin les deux ailes, l'une en retrait
S'effondrant en plein centre, pour s'élever ensuite encor.
Pekkwu disait : ces plaines baignées d'un pollen minéral
Lorsque le cercle lunaire forme un anneau sur le bord,
Verdissent comme un renvoi d'algues d'une mer malmenée,
55 Saisies par le froid insidieux, et rien ne rompt cet empire.
Comment découvrirai-je leur cité, la tour qui s'y dresse,
Emblème d'un mystère, et comment franchir leurs murailles
Transparentes et glacées ? Comme ailleurs l'on me chasserait,
Et vint pour la première fois le regret d'Hispe-la-Grande
60 Parce que se découvraient son égale disparition,
L'absence de tout chemin auprès d'elle me renvoyant.
Cela ne me troubla pas : ce qui s'ouvrait était sans brume,
Des arêtes brutales, infinies, se perdant au loin
Dans la plus noire obscurité, où se tiendrait une porte.
65 Il ne fallait que traverser. Longtemps je m'y préparais
Mais le soir je parvenais au faîte d'un piton dressé
Dont un creux formait un siège afin, de là-haut, surprendre
L'indice le plus infime d'une vie en ce désert.
- Mes nuits n'avaient plus de songes, j'avançais seul sur des places
70 Qu'aucun vent ne balayait, où même demeurait la trace
D'une goutte tombée jadis, inscrivant son point dans le sol,
Et je me retrouvais ainsi, fragment d'un rêve identique -.
La journée était active, tendue vers le seul départ.
Il me fallait moissonner l'herbe que broutait ma jument
75 Et ces longues lanières aux bords coupant m'ensanglantaient
Lorsque je liais les bottes que je cerclais plusieurs fois.
Une pièce en fer du chariot aiguisée servait de serpe.
Je m'en servais pour dégager aussi des bulbes énormes
A la peau d'un noir intense, le cur moins, mais ferme et doux,
80 Qu'il me fallut tester, goûter, dans la peur d'un poison.
Voyant qu'ils se conservaient bien, rasséréné, j'entassai
Leurs lourds présents arrondis que je soulevais à grand-peine.
D'ailleurs les vivres s'épuisaient. Un vacarme m'éveilla.
Des milliers d'oies sauvages s'étaient assemblées sur les pentes.
85 Quand elles s'envolèrent, certaines avaient pondu des ufs.
Dans du sable je les gardai. Cela m'aiderait longtemps.
Depuis plusieurs jours déjà une odeur parfumée était
Qui se dégageait de tout, éparse, affectée à rien,
Et aussitôt disparue. Ma journée restait trop active
Car maintenant j'apprêtais le chariot. Le froid grandissait,
90 Sur les arêtes bleuissait, de plus en plus incisives.
Le fourrage me servirait de cloison contre le froid,
En tressant les gerbes au mieux appuyées sur des rameaux
En arcs de cercles inclinés deux à deux, l'un en dedans,
Les autres recouverts de peaux vers le sommet seulement,
95 Vu qu'il m'en manquait vraiment, ne pouvant m'en procurer.
Et j'ajoutai même dessus, entre les roues, d'autres gerbes
Et en couvris ma jument pour qu'elle résistât longtemps.
A l'intérieur, au fond droit, entre d'autres gerbes dressées,
Je logeai ma récolte de bulbes quelque peu flétris
100 Et à gauche réduisis l'espace par un bac de sable
Tout le long, où plonger les ufs, et tressai dans la paille
Jusqu'au sommet, en voûte, plusieurs fois jusqu'à ne garder
Qu'un conduit où m'allonger et dormir ainsi rétréci.
Des fagots pendaient au chariot quand la nuit serait détresse.
105 Se protéger du vent, du froid, devenir imperceptible
Et là devant quand même tirer les rênes, avancer,
Alors entourer le banc, mais voir la route et son péril.
Je fis une claie légère munie d'un toit, l'habillant
D'écorce et de résine, laissant une large fente,
110 Et tout devant la fixai en demi-cercle comme il faut.
Mon chariot devenait un cocon pour que je devienne un ver
Ou si peu, enfoui, très rien, et je dormis mal d'abord
Comme si de volutes noircissaient d'encre tout l'espace
Et songeaient à m'étouffer lorsque piaffait un vent glacial
115 Qui les tenait en respect, quand soudain le même parfum
Amical mûrit près de moi, sans source bien définie.
Sa douceur me fit chercher ce que j'avais connu de doux.
Je crus retrouver le parfum d'Adéna que nul aima,
Je me souvins de ma voile séchant d'une ondée sans bruit,
120 Je me revis las et fiévreux, très pâle et portant ma tête,
Et dans mes doigts cette odeur, sitôt reprise que donnée.
Ne sachant plus que penser je l'admis comme un compagnon.
Au premier hennissement - ah ! si le ciel bruissait ainsi
Au matin, crinière de feu - je soulevai les deux rênes.
125 Ce fut d'abord un vallon encor noir autour du piton
Où, dans un silence total, - seul le crissement des roues
Résonnait vers les crêtes comme une hache fend la glace -
J'allais longeant un filet d'eau entre des troncs rabougris,
Puis, vers le soir, à ma gauche, j'abordai la pente aperçue
130 Régulière quand je guettais, maintenant entassement
De lamelles en talus que je grimperai lentement,
Allant d'un replat à l'autre, et me haussant par zigzags.
Chaque fois trouver le point pour virer et monter d'un cran,
Et pour cela accepter de multiplier la distance,
135 De revenir sur nos pas, refoulé, redescendu même,
Pour saisir cette langue que nul après soi ne saisira
Tant elle s'effondre, s'effrite, se rompt sous nos roues et pas,
Alors que risquant ma vie je pousse le chariot et glisse,
Nez contre terre effeuillée, amas gris de lames dressées,
140 Et les pieds ensanglantés dans leurs semelles lacérées,
Puis, à la nuit, levant les yeux, l'immensité de ce cône
De ma déjection se déploie, lisse et luisante, entière.
Alors ma jument s'ébroue et contre elle aujourd'hui je pleure
Quelques larmes intérieures pour, par leurs prismes, détruire
145 Ces pentes infructueuses puisque je vois une trame
Et notre fil se dessiner par allées et venues virantes
De mon chariot tisserand, ou retenir l'inattentif
Déclin des jours inégaux devenu essence insensée,
Déperdition inouïe dont l'ampleur est un univers
150 Où l'on me permet d'aller cueillir mon bien et l'élever.
Nous nous abritions du froid dans l'enfoncement d'un talus,
Plaçant le chariot devant et ma jument entre les deux
Et dressant quelque muret contre le vent où demeurer.
Je m'enfonçai dans mon écrin et le parfum revenait,
155 Inestimable messager à son gré me visitant.
Il fallait économiser. Gravir durerait longtemps,
Petit vers au pied d'un songe. Je me révoltais parfois
Et saisissant un fagot, je m'abandonnais à sa flamme,
Dans sa cendre enfin plaçais un de mes bulbes ramassé,
160 Et sa cuisson le faisait fermenter. Je m'enivrais donc.
Le parfum s'évanouissait et la pente grandissait.
Foyer d'un temps, artifice ; la jument hennit, allons !
Des méandres m'attendent ! Combien d'années me faudra-t-il ?
Ainsi bien longtemps après, quoique j'eusse continué,
165 Il me semble que toujours je sois encor à cet effort :
Tant de moi n'est pas ensemble, ma vie s'achève là-bas,
En plusieurs endroits à la fois ; l'on ne peut tout retirer.
Ma pensée est partie ailleurs, mais tout ne l'a pas suivie.
Les plateaux se succédaient, s'enchevêtraient sous de grands vents
170 Mais chaque sommet baissait et de grandes déclivités
Accumulaient la ténèbre, au pied de quelque falaise,
Puis à nouveau descendaient souvent en déjouant le sens
Car j'étais persuadé qu'un centre se dissimulait
Malgré ces accidents trompeurs, malgré ces puits d'ombre dense.
175 Quelque profond abîme peuplait ce songe bleu désert
Où, sur ses bords, se tiendraient ces hommes silencieux et purs,
Cette tour girovague peut-être sur le bord d'un lac
Aux eaux noires qu'elle retient encore malgré la cascade
Comme une digue empêchant le reste du ciel de sombrer.
180 Mais je ne sus d'où venaient ces images bien trop soudaines
Tant, du cabinet des grains, je n'avais vu que ses sculptures,
Le grain blanc de sa pierre sur des volutes tourmentés
De nuages informes, et un rivage douloureux.
Nous ne parlions plus ni elle ma jument ni moi son maître.
185 Nos langues s'étaient desséchées, le froid brûlait nos pommettes.
Parfois je l'encourageais marchant à ses côtés, sans plus.
Immanquablement nous tombions ! Au détour d'un couloir de vent
Nous reposions nos têtes contre un mur de roches glacées.
L'abîme venait à nous, puisque les monts avaient grandi.
190 Dès que nous nous retournions et cela nous semblait parfait.
Son hennissement me surprit ; elle s'immobilisa.
A ses pieds une forme chétive gisait sans un souffle,
Que le froid maintenait encor. Un homme reposait là.
J'approchai donc peu à peu. Puis mon regard fut attiré
195 Par un fil entourant son cou dont l'or fin m'émut longtemps.
Ce qui demeure de nous miroite donc à la surface,
A l'entour d'un souffle éteint dont il recueille la ferveur,
A la base d'un crâne qui fut un enclos des regards
Dont il - cet anneau - se pare quand l'il ne voit plus que cendre
200 A moins que ce fil ne fût quelque marque très infamante
Ou un vil esclavage ou l'appartenance à un clan.
Alors j'assis cet homme mort, les mains posées sur les genoux
De ces deux jambes croisées, et dressai des pierres plates.
Son manteau d'éternité, autour et par dessus aussi.
205 Cela semblait une tour et je m'en fus plein d'espérance.
La ville n'était plus loin ; les parents de mes compagnons
D'infortune poussiéreuse avec joie m'accueilleraient.
J'apportais de leurs nouvelles, ils seraient gens simples et doux.
Même si je ne suis plus roi, que l'on ait ces quelques égards
210 D'un lieu comme une oreille, des reflets d'un feu sur l'émail
Et l'argent des plats aux murs quand il me faudra vous parler
(Trop de paroles s'éteignent sans l'écho qui les fait vivre).
Il y avait maintenant furtivement passant, des ombres
Qu'il me semblait entrevoir là seul où le sol se plissait.
215 Selon la même oblique passant un col puis descendant,
Pour regrimper en face et prenant le piton extrême
Comme repère à ma gauche je me tournai vers l'antérieur
Et conservant la même distance je glissai dans l'entreval.
Le plateau s'enfonçait toujours et j'imaginais un centre
220 Vers lequel mes pas conduisaient quand le doute s'installa
Juste après que je retrouve, dans l'espace creux du chariot,
Lorsque cherchant à dormir, je plongeai la main dans la paille,
Le pendentif de la maison sitomantique quittée.
On me l'avait apporté ; comment apprit-il où j'étais
225 Alors que je m'enfuyais car jamais rien, sur les plateaux
De l'avenir, ne sortit, et lui, le Maître, le savait
Sans qu'il l'avoue à quiconque, me reprochant cela même.
Mes doigts glissèrent dans la nuit sur les reliefs du camée.
Le chariot de l'intérieur se vidait des tresses de paille.
230 La nuit s'approfondissait. Craquements et gémissements
Des amas de pierres gelées et des cris bien trop humains.
De beaux visages allaient surgir, semblables à mes compagnons.
Mais pourquoi avoir lié tour et cité au bord d'un lac
Et des pentes déclinant vers elles régulièrement ?
235 Le camée représentait un enchevêtrement de cornes
D'un cerf penché et buvant dans des flaques d'ambre et d'argent
Et d'onyx et d'il-de-chat, prises dans l'entrelac du monde.
Nul ne s'enfoncera plus en ces niches, gouttes d'azur,
Que le cerf lape sans fin, qu'il ébroue d'un revers de tête,
240 Et nous donc qui traversons, n'avons rien à craindre d'ici
Seule incrustation perdue sur fond unique de métal.
Une voix m'attira l'attention qui parlait à ma jument
Encor engourdie du matin avec les mots qu'il convient
Pour envoûter un animal lorsque les chevaux couraient
245 Sans frein en écumants troupeaux parmi les bambous fuyant.
Ma jument douloureusement tordait devers moi son cou.
Posée sur ses chevilles une femme en noir marmonnait.
D'un coup de pied je la chassai et elle tomba, eut mal
Car je l'entendis pleurer et je vis malgré mon vouloir
250 La beauté de son visage, ses cheveux chassés du voile,
Qu'elle avait faim depuis longtemps, mais moi, je suis donc aux portes
De la cité de verre qui refuse tout excédent,
Et nombre de ces bannis, je rencontrerai maintenant
Sans qu'il y ait à s'attarder et je prendrai une place,
255 Celle double d'Eutuchion et de Pekkwu - c'était mon droit -.
Qu'importe que cette femme de ses yeux de daim m'implore
Suivant nuit et jour mon chariot et son pas devient léger.
Je songe à l'interroger, qu'elle me dise sans mentir...
Et soudain nous versâmes plusieurs fois dans un grand fossé.
260 O alors l'immense douleur et des flots de songes affreux,
Puis trois doigts que l'on posa pacificateurs et longtemps.
Tuméfié je m'aperçus dans l'eau d'un bol qu'elle tenait.
De rage je le brisai ! Pitié, pitié, voici mon âme !
Que suis je donc devenu, mère, mes yeux ne pleurent plus
265 Et cette femme exsangue me soutient malgré sa détresse !
Le chariot était brisé. Faibles tous deux, de réparer,
Redressant, restaurant le toit, cloutant la roue et ses rayons.
Au troisième jour seulement je levai les yeux vers elle.
Nous reprîmes la route mais quand apparut la cité,
270 Je lâchai la bride gauche tout en tirant sur la droite,
Et ses lumières joyeuses dans l'échancrure d'un mont
Dansèrent pâles et vaines, sur aucun lac reflétées.
J'ignore encor la couleur de ses yeux, chassant mon désir
Par la cité ébloui, et là soudain sénescent, nain,
275 Je me souviens avoir souffert - pluie d'abîme au fond de moi -
Et tant que la route longea ces miroitement radieux,
Je restai à les regarder, dans l'ombre de ma défaite.
A mes côtés, elle murmurait " périhélie", plusieurs fois,
Comme chaque tour de roue du char creusant encor la nuit.
280 Agacé, je me retournai et je vis sur sa narine
Une goutte de pleurs retenue et la pâleur de son teint.
Quoi ! Je gémissais pour moi alors qu'elle à jamais partait
Des toits luisants de ses pères où même si nul ne l'aima,
Elle avait poussé ses jours dans le murmure de sa langue,
285 Et telle une ombre devenue, elle convoyait mon mal,
Par aucun songe malmenée hormis cette larme folle.
Aurais-je dû saisir sa main mais je restai fracassé.
On pouvait donc en autrui aller et connaître sa peur
Et la sienne et la mienne ou bien hanter un peu ses rêves.
290 Cela me surprit si fort, c'était d'un autre entendement.
Tandis que nous dérivions, tels sur le bord de notre feuille
De lauses lancéolée, les nervures s'adoucirent.
J'envisageai de lui parler mais nos vivres s'épuisaient
Et que lui dire de moi qui ne soit suprême indécence
295 Lorsque tant de ses malheurs comparés aux miens elle endure
Et l'interroger je ne sais - qui jamais parmi ces terres
Voulut pencher sa tête pour agrandir ses oreilles ? -.
Je vis ses couleurs se noyer dans une aube douce et grise.
Ma jument douloureusement jeta dans l'air son haleine.
300 J'adossai son corps léger et la couvris de mon manteau,
Je dressai de lourdes pierres à l'entour et par dessus
Pour qu'un jour elle se redresse, sorte sans se faire mal,
Et je l'interrogerai car c'est moi qui, ici, est mort.
Son tombeau ne ressemblait pas à ma tour, à aucune.
305 Quand je m'assis sur le char, mes membres étaient bien trop vieux.
Toute sagesse est fatigue mais qui devient rétrécit.
Le temps a des boucles d'or où nous logeons nos souvenirs.
Le mouvement des flots manque pour les cours d'eau et la pluie,
Où vous croirez avancer quand le ciel y est découpé.
310 Entre des branches dénudées le corps bâtit sa puissance.
Ce fut d'abord un village, puis un bourg abandonné
Et des masures aux toits effondrés, verts d'un peu de mousse,
La traversée d'un rempart courant la steppe sur des lieues
Que le sable va recouvrir - nous franchirons ses créneaux -,
315 Des arbres fossilisés, et pire encor des simulacres,
Des fresques de briques vernies, de grands félins sous des branchages
Et des lianes montant au ciel, des lacs gonflés de lotus,
Là, des débris de vaisselle comme un chardon éclaté.
Ce fut ensuite une ville que je parcourus un soir
320 Et au pied de la statue d'un cavalier décapité
Je dormis sans que nuitamment la moindre ombre n'apparût.
Qu'importe si l'on ne sait où pour toujours ils s'en allèrent.
Le peuple a trop de signes laissé sur son sol en désordre :
La tête de ce cavalier a été jetée exprès ;
325 En haut du beffroi, dressé, un crochet arrête l'aiguille ;
On flaire le souvenir et sa direction pour le joindre.
Trop de fiertés accumulées cupidement regrettées !
Nous longeâmes des rives de murailles pour sortir
Jusqu'à pouvoir descendre, espoir d'une mer même infernale.
330 Mais cette terre est hautaine, la roue du char creuse peu.
S'enfoncer pour traverser, la surface n'est qu'un désert.
La poussière s'épaissit, touche déjà le moyeu
Et flotte comme une brume parfois tout autour de nous.
Crevasses et fondrières nous menacent d'autant plus ;
335 Il nous faut sonder la route, le paysage est couleur d'or.
Très loin se dresse une tour, une odeur de mer nous arrive,
Notre urine brûle nos reins, ses jambes flanchent souvent,
Son existence est sans bruit, elle incline son encolure,
Toute corniche s'arrondit, nous allons bientôt nous quitter.
340 Trois doigts dans le ciel sont pointés, griffus et tourbillonnant
D'un or devenu rouge, et vont et viennent sur la terre
Et l'envol se continue, tout est flottante voile ronde
Assemblée à cet appel, pliée dans l'azur très mouvant.
Les assises s'effondrent, nous roulons, enlevés sans heurt
345 Dans de grands manteaux de sable, les yeux clos, la bouche sèche,
Et des crissements rugissant sur d'immenses étendues
Provenaient des plus durs lointains pour hurler leur joie osseuse
Jusqu'au tréfonds de tout chenal - capillaire ou bien tibia ?
Dans l'orbe de ce cocon d'or et de poussière surgit
350 Un long cil azuréen, où les souffles me déposèrent
En des montées délicieuses, tenues, ployant de promesses
Et sur quelque palme penchée sur le bord d'un fleuve bleu,
Dans l'écoulement de ses sons, je m'éveillai et chus
Avec lui jaillissant du ciel comme une écharpe légère.
355 La rive nous recueillit et de sa miroitante allure
Il partit arquer les ponts, soulever les ailes des oies,
Les plumes des martins-pêcheurs, endosser l'habit des villes,
Et de sa main il me disait : " Nous avons beaucoup à faire !
Viens et accompagne moi. Je suis né avec tes yeux.
360 Viens, je suis déjà très loin " et la lumière sur les digues
Et sur les rives de cristal faisait une voie radieuse.
Mais j'admirais, immobile, tremblant. La nuit épousait
La plaine, et depuis jamais le couchant vif resplendissait
Et répétait qu'il reviendrait sans épuisement aucun.
365 Un petit feu crépitait entre les racines d'un arbre,
Illuminant sa voûte de brèves jonchées cristallines.
On le voyait à peine tant sa peau couleur de racines
Paraissait une écorce prête à se détacher du tronc.
Des feuilles sèches recouvraient ses jambes et il rêvait,
370 Les yeux bien trop écarquillés et la tête somnolente.
Assis, devant lui, près du feu, entre des vols de phalènes,
Veillant, je perdis mon regard et le rejoins en ses nuits.
Sur la vitre peuplée d'azur un oiseau cogne son bec
Et les reflets de la source le saisirent autrefois.
375 Je fus un cerf sans ramure. un orage me l'apprit.
Un pêcheur trouva jadis un saumon juché sur un arbre.
L'origine nous a fuis, maintenant nous savons demain.
De l'horizon rien ne viendra, c'est bien, disparais en toi !
La peau mordorée d'un fruit vous plonge vers la saveur
380 Traversée d'aurore et d'orient, d'un versant de l'univers
A l'autre et inépuisables sont les trajets et grisants.
Ensuite descends au caillou, à la conque, au pollen
Afin d'habiter leur maison et des images naîtront
Où t'assurer de ta force : ils convoieront tes désirs.
385 Que d'assises ignorées dans la transparence d'une aile !
Sur le pourtour d'un bassin, une libellule se tient,
Dentelle du temps multiple, oblations à l'existence !
L'enfance fabrique l'homme, hélas ! l'on naît vieux toujours
Et l'on ne veut pas alors partir d'aucun rivage réel.
390 Sur le pétale d'une fleur, une simple goutte crée
L'emplacement d'un rêve, plus d'espoir qu'une mer glacée
Et ces vides en surface sont épaisseurs pénétrées.
Je crus bon de lui parler de cette tour que je cherchais
Comme d'une impureté, quelque salissure intime
395 Dont lui seul me laverait ou retournerait en bienfait.
Longtemps il fut sans réponse. Je m'éveillai, le soignai ;
Immobile, il attendait et l'eau et les fruits ou racines
Et j'alimentai le feu quand la nuit plongeait sur les branches
Peuplées de plumes variées et d'appels délicats et tendres
400 Quand l'eau devenue blason s'empourprait au creux de notre anse.
Alors ma tête se versait en son antique savoir.
La terre était craquelée par maintes fissures profondes.
Les herbes grises des marais pendaient tout au bord de puits
Et les grands ravins à pic ridaient sans fin ces étendues.
405 Un lac avait disparu, son fond de boue puait l'insecte.
Un sillon s'agrandissait en pente douce descendant
Vers un plateau inférieur où une pyramide éventrée
Enchevêtrait trois escaliers qui tournoyaient en son centre.
Tantôt leurs marches se touchaient et aux endroits effondrés
410 Il suffisait de franchir, tantôt l'on voyait un grand vide.
Des hublots sur les côtés scintillaient d'un peu de mica.
Puis tout cela se réduisait à la taille d'un épi
Ebarbé et torsadé, passant entre les doigts du maître.
Nous voyageâmes plusieurs fois vers ces lieux très enfouis.
415 Au retour il détachait un grain de l'épi long et souple
Et j'aimais ce rituel qui m'emplissait de forces vives.
Puis notre regard s'ébroue parmi quelque oliveraie
Sur un flanc de colline, transpercé d'amandiers en fleurs,
Soulevant un peu le ciel aux draperies lourdes et douces
420 Aux premières heures du jour entre des champs hivernaux.
"Etre, me dit-il, maintenant il est temps de t'en aller !"
Et je suivis la berge dans l'ignorance de son nom.
Un charretier s'arrêta, un chevalier et un passeur.
Je me souvins à peine de leur visage et de leur voix.
425 La rue où je vis maintenant tourne en montant vers la place.
Son pavage est irrégulier mais il reçoit le soleil.
Les maisons n'y sont point hautes, le vent d'ailleurs glisse au sol.
Je vois passer des ombres, je n'en retiens encore aucune,
Je fais négoce d'images, elles adoucissent les jours,
430 De nombreux acheteurs viennent, je leur réponds, ils me paient,
Et pourtant ils m'échappent, je ne me souviens d'aucun d'eux !
Ces images n'ont aucun sens, seul le sable de la rue
Que mon regard poursuit le soir, paraît avoir une importance
Jusqu'à ce que se perdît, par mégarde, sans aucun doute,
435 Un fin bracelet d'enfant, dans la sciure de l'échoppe.
"La boucle est bouclée", me dis-je," te souviens-tu du camée ?
- C'était un monde qui s'offrait - ou bien du moulin à grain ?
- Même étroites c'étaient des voies - ou bien de l'odeur du char ?
Tout est à recommencer, et tu n'as plus beaucoup de force."
440 Mais ce me fut un instant de joie qui, seule, sait dessiner
Les traits de nous qui resteront, le contour de notre essence,
Car peu à peu se tracèrent des profils et des visages,
De longs doigts sur des fronts ridés, les volutes des oreilles,
Les grandes apparitions des temples corporels flottant,
445 Et des peuples se cachaient même à tout insu, sous un seul,
Sur un miroir très lointain, dans un allant ou un regard,
Et mon échoppe s'emplit de gens nouveaux et pleins d'attraits :
Il y eut à mes côtés Unagrit le nain très âgé
Que nul ne comprit jamais tant sa langue était curieuse
450 - Lui avouerai-je un jour que des bribes sur mon berceau
De la bouche des nourrices flottèrent, mes soirs d'angoisse ? -
Et je l'accueillais toujours pour qu'il se reposât un temps
De ses longues livraisons infructueuses d'herbes rares
Dont les vertus s'éventaient avant qu'on les utilisât.
455 J'appréciais Lasamata, Méoxin, Canditéoli,
Insouciants, toujours unis, qui aimèrent la même femme
Aux seuls dires qu'elle existait sans pouvoir jamais la voir.
Leurs gros doigts, leurs mains râpeuses devenaient aussi des rires
Et ils réparèrent mon toit le clochetant de tourelles
460 Ouvertes aux vents du jour, parées de tuiles vernissées,
Et chacune d'elles reçut leur nom. Je vins y loger
Pour, la nuit, faire le guet dans l'espoir qu'elle apparaîtrait.
Je pense qu'elle est déjà là - seraient-ils sinon heureux ? -
Elle leur a fait construire ces tours, pour moi, pour mon salut.
465 Je connus Kharès l'Empereur, qui rendit tous ses jours puissants,
Encouragea ses serviteurs, fonda une compagnie,
Fut aimé des oasis, les multiplia sur sa route,
Et sans frapper entra chez moi, voilant ses membres meurtris,
Et tenter de m'arracher la brûlure dont il souffrait.
470 Son corps fut enseveli sur un versant ensoleillé.
Ils sont soudain à mes côtés, apparaissant devant moi
Sans les avoir vu venir, ignorant la première fois.
Leurs traits peu à peu se forment et même pour moi vieillissent.
Je n'ai que des flaques de vie et je me penche avec peine.
475 Ma tête enfin admet cela, je gravis des propylées,
Leurs soucis valent les miens. Hier la pluie s'est abattue.
Je l'ai abrité, il riait - l'instant pouvait débuter
Et bout à bout s'augmenter en ombres sur un mur blanchi
Où, moi donc, avec elles, je tiens mon rang et défile
480 Dans le moutonnement des jours, où cet enfant s'enfuit.
D'ailleurs la pluie achevée, il courut à sa poursuite
Et l'on bousculait dans la rue Ardun à la démarche gauche,
Aux yeux verts voilés des couchants, de forêts et de lagunes,
Qui oublia les hommes, leur esprit changeant et léger,
485 Epousa trop les songes qu'émet une pente vers un lac,
Mais chez moi seul il venait, tirant de ses grands sacs, des roches
Dont les veines étaient dessins, et les secrets de grands périples.
Quoi ! J'étais son protecteur ! Non ! Il me renforça plutôt
Et nul hommage ne suffit car il enserre un contour
490 Là où de multiples tracés nous traversaient et s'ouvraient
Par cause de ces échanges sédentaires et nomades.
Lui, ce fut Bahucintas, un marin sur des mers réelles
Car les miennes ont disparu comme une vapeur au fond
De ma tête ou bien du ciel, et ce marin dans un beffroi,
495 Aux personnages des Saisons leur donnait envie d'aller
Grâce à de fins équilibres, sur des forces diamantines
Et des biseaux polis, luisants, d'avancer avec aisance,
Si bien que les Jours eux-mêmes se teintaient de leur lumière.
Perfection d'une ronde où tous se plaisaient à entrer.
500 Longtemps il me domestiqua - terreur d'un autre moulin -
Ses amis faisaient chorus à sa table méticuleuse,
Dans une longue galerie aux fenêtres régulières
Suspendue entre beffroi et une ardente cheminée
Que des seigneurs construisirent pour éblouir le brouillard
505 Quand l'océan ou des fleuves venaient ici se briser.
Bahucintas la destina aux vents désolés des rues
Qui épinglent les passants en taches vertes sur les murs,
Lichens gris, moisissures, visages souillés, effacés,
Crépitements dans la nuit refluant en souffles glacés.
510 Crépitements de feu enseveli comme un germe.
Des hiérophantes empourprés se plaçaient aux carrefours
Mais lui, Peltil, le regard vif, se chargeait d'or et d'argent
Et sur les tables de change, au toucher de ces monceaux,
Rendait la vue et le geste : " Le métal verse des larmes
515 Et se sent honteux, scélérat, de vos longs touchers graisseux.
Prenez mes mains le soulevant et regardez son chagrin !"
A ses côtés nous désirions des ors nouveaux ruisselant
Et de nous avancer vers eux, de les cueillir sur les cils
Du plus proche voyageur, qu'il nous indiquait de ses doigts.
520 Bon, souffrant, découpe de nous, sécrétion d'ambre au revers
Des plages grises de la mer entre tant de fracas d'échecs
Et il dressa dans un champ, marécage nauséabond,
Trois lourdes pierres incrustées de ces nacres délaissées,
Et il suffirait de les voir pour éblouir nos vieux songes.
525 O Peltil brutal et tendre, moi ici paralysé,
Pour toi j'ai appris à brûler les vignes noires et folles
Dont les grandes verrières se gorgent de nos jours exsangues.
Là, sur le rebord d'un ciel, nous partirons comme des oies.
Les brumes nous découpent entre deux amas de nuées.
530 Et à quand de nous rejoindre ? Frêle foule frissonnante
Sur des surplombs insensés et des tours de guet incomplètes,
Comme des lamelles de temps, du feutre mis au fouloir
Dont les flammèches sont parties en touffes gonflées de vent
Sur des buissons s'accrocher dont les racines sont rongées
535 Par des rats à flanc d'abîmes ayant élu domicile
Par des jours d'inondation qui les hissèrent jusque là
Et que nul ne délogea, malgré tout l'immense retrait
Des ombres et des reflets, du ciel et des eaux, de nos jours.
-I- Sur le chemin damascène
Que l'éclat des vignes vierges automnales
En cascade sur le versant jaune d'Eden
Soit apposé au blason magnanime de mon coeur,
Que la brume profonde caressant le vallon
Pénètre en moi, spectre inquiet, et l'adoucisse,
Que les pierres bien rangées de ce mur
M'invitent à plus d'humanité, et à vous aimer,
Que le cassant roseau couché dans le bas fond
Nourrisse le seul désir de servir et de redresser,
Car la ligne irrégulière des cyprès battant le vent
Est spectralement le diagramme fiévreux de mes jours
Et si le couchant les découpe et les balafre de nuages noirs,
Mon âme s'évanouit et n'ose s'épancher en ces flaques rougies.
-II- Eloge pour la naissance d'une fille à midi
Elle naît d'une naissance pâle, c'est l'aube
Retardée sur un front sans songe encore.
Un métal sur le mur dessine une caustique,
Quelque feuille nouée aux mille chevauchements.
Nous la soulevons et la présentons à son reflet,
Ses ailes n'ont point poussé, l'ombre future des jours.
Ainsi, un peu de blancheur même à midi
Demeure près du miroir de cet âge de fer
Cette main qui me soulève aura telle vertu.
-III- La rivale et la cousine
Le souhait de tant d'années lui avait été accordé
après combien de recherches désespérantes. Il avait
reconnu de loin si souvent les terres qu'il aimait, perdues pour lui, et
leur curieuse beauté architecturale l'attirait inlassablement malgré
son impossibilité à traverser ces longues barrières
montagneuses si grises, profondes dans leurs ravins aux eaux impétueuses.
Il s'était élancé combien de fois dans le désir
d'embrasser la pierre froide et lisse.Mais bientôt ce qu'il voulait,
arriva et il se fit enfant courant parmi de nombreuses collines rondes,
très verdoyantes. Ses pas suivaient un sentier étroit serpentant
au fond de ces douces et peu élevées hauteurs à l'herbe
fine et régulière. Longtemps il se crut en train d'avancer
et ses sandales de cuir avaient bien de la peine à suivre la voie
dans d'innombrables tracés identiques parmi les pentes molles et
ondulées. Mais impuissantes à saisir, ses mains pleuraient
(?). Il descendit en une vallée, un cours d'eau dans un perpétuel
mouvement d'ombres noires ou blanches effleurait de grosses racines noueuses.
Il s'embarqua sur une simple barque jusqu'au moment où en s'approchant
d'un pont, le courant qui l'emportait s'immobilisa. Il se penchait quand
réveillé à l'intérieur de son rêve il
s'aperçut que la barque ne glissait plus. En bondissant sur le sol
il oublie ce qu'il cherche. Il s'engage à terre : devant lui un immense
plateau désertique ; il ne se souvient plus s'il souffrit du froid
ou du chaud mais il lui sembla qu'une longue année suffit à
peine à traverser ces landes blanches et arides. Puis dans la poussière
des vieilles roches, il buta contre une barre de pierre qu'il reconnut pour
être une marche oubliée. D'énormes blocs dessinaient
des alignements incompréhensibles. Plus loin des lignes dans le sable
se convulsionnaient, au loin il discerne de hautes murailles grises qui
entourent d'une façon interminable tout l'horizon bleuissant. Sans
fatigue, il courait sur les marches bordées de balustrades délicatement
sculptées, ornées de vieux vases précieux. La lumière
pâlissait de plus en plus, quelque dernier rayon suave dans sa clarté
rosée d'or s'appuie sur le faîte d'une colonnade devenant tapisserie
de fils soyeux et colorés et s'élance à travers l'ombre
safran. Le vent de son vol capricieux siffle sa chanson du soir par-dessus
les cimes grandioses. C'est alors que les lumières légendaires
parmi les feuillages jusque là noirs jetèrent leurs feux et
tout le haut sanctuaire s'illumina. Feux follets dansant sur les rambardes
qui bordent les précipices, étincelles multiples tombant en
une pluie fine, limpidité régnant dans les airs.Une officiante
longe les bassins étendus, elle s'approche, sourit à son effroi.
Ils vont parmi les galeries aux grandes mosaïques délicates.
Elle le conduit à l'endroit où maintenant il reconnaît
tous les assistants. La reine est assise sur un banc de marbre blanc, sa
robe bleutée et mauve l'entoure. Comme est triste sa cousine, s'étonne-t-il.
Elle regarde le soleil se coucher au-dessus des murailles grises. L'or de
ses cheveux se mêle aux vêpres qui sonnent. Ses dents blanches
mordent ses lèvres rouges, son teint pâle en ses yeux noirs,
sa peau est brûlante. Levant les yeux, il pâlit, il éprouve
un brûlant sentiment de malaise : tout disparaissait sous les assauts
spumescents d'ondes aériennes de brume bleue qui, sans bruit, voilait
l'éclat des lampes, assourdissait les sons de la musique, tout baignait
dans cette mer transparente, insoupçonnée qui venait de ses
flots à peine ondulés s'arrêter sur telle figure crispée
en une dernière pose. Une goutte d'eau fit déborder un calice,
s'étalant en une grosse tache rouge sur le bord soyeux d'un éventail.
Frissonnant, il vit en se retournant la suite de longs plafonds, de couloirs
larges, de pièces sombres meublées d'étrange façon,
el les horloges se sont tues, les rideaux agités par aucun vent,
les cheminées et les feux éteints, tout se recouvre de peintures
anciennes. Il faisait résonner ses pas sur les dalles incrustées
d'argent.Un petit animal se frotte contre lui et s'échappe au pied
des hautes murailles majestueuses. Dans l'infractuosité d'un mur,
était peinte une icône, celle d'une vierge qui, d'un mouvement
évident, semblait se pencher vers lui, offrant sur ses lèvres
un de ses plus lointains sourires. Il ferme les yeux. L'aurore ne se leva
plus de même, l'ombre et la pluie sont tombées et les tempêtes
sont achevés. Tout devint minuscule au milieu de piliers immenses
et frêles, le vent seul circule murmurant d'étranges chants,
d'énormes nuages accompagnent la marche de cet homme qui atteint
un âge incommensurable et dont les yeux vitreux se closent, parfois
la coupole des nuages se dresse sur des colonnes de porphyre et de marbre
bleu aussi limpides que les veines de la rivale et le teint de la cousine.
Qu'attendons-nous?
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