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Récits d'Hispe la Grande ou Encycliades
de N. Trévync
Chant IV : " En vos jours et minutes " (529 vers) : appendices: archive ; (juger) "Chez les Troglodytes"; "Museion" (49 vers) ; Quinze apophtegmes.
Chant V : " Le Lazaret" (531 vers); appendices : "Sésame de printemps" (8 (souffrir) vers); "A ces années de déception" (13 vers) ; "O, Putiphar"(235 vers)
En vos jours et minutes.
Ils vinrent m'interroger car les cavernes que je creuse
Et ces galeries anciennes qu'ils croient s'ouvrir à nouveau
Leur deviennent indécentes. Leur mépris est un courroux
Soudain. Ils sont trois hommes, un sbire et une femme très belle.
5 Devant eux, je comparais, chaque avant-jour, dans le silence
D'une salle aux murs écaillés verts, et bien trop grande pour moi
Et par des effets sournois, leur voix cognent aux chapiteaux
Dont les profils grimacent tandis que mes réponses sombrent.
Ensuite ils m'abandonnent aux pavés humides des rues,
10 Tête basse, je regagne, incapable d'assister
A l'éclat lumineux du jour - las ! trop d'ombres sur ma pupille -
Le fond de mon échoppe. J'ai beaucoup grossi maintenant,
Je somnole plus souvent, j'entends une rivière gronder
Sous moi, entre les pilotis, et mes jambes vont vers elle.
15 Comment ont-ils su ? Comment ? C'était de la craie mouillée.
Lundi dix, leurs documents m'accablent, ébrouent ma honte.
Plétan est un homme doux, au visage grave et placide,
Le front bombé, le nez pointu. Un chignon le montre sage.
Il a composé un rapport, il le lit, indifférent :
20 "Ce qu'il nie avoir vécu nous apparaît de mieux en mieux.
Le bruit de sa vie est là, ô certes très lointain, cassé,
Mais nos tables l'identifient et peu à peu l'assemblent.
C'est un maître en duperie, en oubli et détournement
Pour rompre toute unité, ou pour s'inventer des départs.
25 Ecoutez ses jours de honte, ses nombreuses vies antérieures."
Mais la voix de Plétan se tait. Pourtant Tyban le greffier
L'entend encor car il écrit, sa plume crisse sans cesse.
Un ruban de mots effacés en train de me traverser
Frotte ses tranchants latéraux à ma nuque qu'il transperce.
30 "C'est une sentinelle mince et sanglée, les joues de nacre,
Aux paupières minérales qui surgit comme un frisson
A travers des vitres bleuies et des ogives gauchies,
Puis, sous un amas de poutres, prisonnière de ruelles
Où, l'arme au poing elle se bat, conduite par des anges noirs
35 Et la main ensanglantée de songes impurs qu'elle lèche.
Ses jours sont d'un même déclin, tels de mourants artifices
Pour quelque vocifération de foules comme une houle."
Plétan, un autre jour, reprend ; "Nous le retrouvons livrant
Des affiches de haine, rejeté dans ses démarches
40 Et s'entêtant comme un sot : les murs placardés de mort
Fissurés, font des portraits de délabrement qu'il ne voit
De ses héros dirigeants qu'il adule pour se mentir.
Il a les orbites creuses, des yeux pour apprendre vite
Et des vents incendiaires insurgés battent à ses tempes.
45 Alors il court les marais, s'affaisse et sa voile s'effondre."
Le greffier se gausse, ravi. La rue pousse mon désordre.
O s'adosser à un mur, dévoûter sa peine et détresse !
Je fus en ces temps un mage : pourquoi donc le taire alors ?
Vous songez me naufrager et ma nef devient une épave
50 Où ruisselle la sanie quand l'étrave était d'acajou
Et les vraiges en doucier, où sont vomis des flots de suie
Quand le mât vrillé par la nuit brille de feux dans la tempête
Et se craquelle de marches soudaines comme une tour.
J'ai habité de grands couloirs s'ouvrant sur le vide du ciel,
55 Toutes mes fenêtres fermées de persiennes étincelantes,
J'ai entendu le bruit de l'eau tachant d'argent trois cents vasques
Et chacune est tintement que l'autre ne peut imiter
"O fou, je hais ta vergogne ! Nous te ferons avouer.
Tu chantas à ce banquet et fus grivois comme un ivrogne.
60 Ta vie n'est qu'un va-et-vient de silences couvrant tes jours.
En ce lundi huit, tu marches et c'est un automne gras
Dans une impasse déserte quand il surgit et te frappe,
Non que nous l'absolvions mais que tu aies ton sang sur toi
Comme un volcan de honte le jetant, éruptant en toi.
65 Aucune blouse de soie flottante pour un corps de femme
Ne s'abat sur les terres salies par tes écoulements.
Tu es seul, tu marches là, ruminant un rêve très glauque,
Puis tu rampes hors du lieu et tous s'écartent loin de toi
Mais l'on en parle partout et nul ne s'émeut mais s'amuse.
70 Tu implores qu'il neige, des taches myciques demeurent,
Tu vantes l'azur félin des décadences et des ruines,
La lettre absente mystique, les portiques ensablés.
Ton emblème est donc le rat, étendard noir sur fond de pourpre.
Tu hurles des chants de brouillard fermentant quelque avortement
75 De l'aube et la mort-naissance des confins où tu t'évades.
Tu marches dans cette rue d'hôtels hivernaux et humides
Et il ravale ton orgueil. Le ciel est comme bancal,
On arrache ses paupières, te voilà à découvert."
Alors se tut Akimcid, le vil assesseur de Plétan.
80 Si l'on me frappa, ce fut lui ! Il vivrait et grandirait !
Plétan consulte et corrige : "Ce fut le six qu'il tomba,
Le huit, la rumeur roulait, les témoins peuvent disparaître.
Sur une paroi incendiée, une lance d'eau peut éclater.
Nous nous devons au froid spectral, sans feu qui soit trop inepte."
85 Je regagnai ma maison, je vis de nouvelles impasses,
Des traverses étroites, où le vent même reculait,
Passai devant des allées luxueuses. Le transbordeur
Scintillait de tout son éclat enjambant le port fluvial.
Les barrières en métal brillaient du reflet de l'autre côté.
90 Une sentinelle veillait interdisant l'entrée du pont.
Entre deux palissades je la vis. Elle semblait légère.
Leurs allées nous sont refusées. Demain elle me jugera.
Les nuages sillonnaient le ciel de leurs longs bandeaux noirs.
La liqueur spatiale se versait en rouges échos brûlants.
95 Je crus en mon déguisement, aucun ne verrait mes ailes,
Mes yeux trop larges pour eux, mes membres fins sous ce gras.
Qui contemple l'aurore, au matin avant son travail ?
Je pus alors revenir devant ma porte en bois cloutée,
Traverser l'échoppe sans feu, suivre le couloir voûté
100 Et la vis du vieil escalier : d'en haut je verrai les toits
Jusqu'aux forêts en pente ; en bas je marcherai cassé
Par des conduites anciennes, cherchant un mur de pierres carrées
D'une gravure échangée titrant cloaca maxima.
Car dans la boue j'accomplis ma chrysalide pour flotter
105 Dans ce débordement d'égout, fuyant tout taxidermiste.
J'ignore encore la profondeur, je heurte souvent des roches.
Le tribunal me reprit. Comme je fus pâle plusieurs fois
De ces veilles nocturnes et mes membres se dispersaient !
Mon troisième juge est Vaniud, chargé de constituer
110 L'aire manquante et cachée de mes déplacements connus
Pour une décade précise, celle de ma honte étalée.
Il dessine sur un mur sali de traits rouges son trait
Vertical : c'est mon désir. A l'horizontal un trait jaune
Celui de dix ans décadents et en bleu une hypoténuse.
115 Elle part de trop haut, elle enfreint l'aire admise et moyenne.
Il reporte un triangle pour obtenir un beau rectangle
Pour cette partie manquante quand soudain, de ce lieu même,
Jaillissent des images trop anciennes, trop vénéneuses
Qu'il commente lentement, où je suis comme j'ai dû être,
120 Et Rybas le greffier rit ; "c'est un songe-creux", dit Plétan
Mais ni Gwenyl ni Akimcid n'y portent intérêt.
"Il agissait pour qu'on le voie, empêtré de solitude,
Dans ses allées parfumées, ses cours closes éprouvant ses sens,
Pinçant la corde de son luth - une note pour cent crépuscules -.
125 Sur le cadran d'un beffroi, il voit deux regrets noirs se fuir
Ou les stries heurtées des vagues pour des rades silencieuses.
Assis dans une cage d'escalier sonore il attend
La révérence des arbres dont la cime troue la baie.
Nous le repérons de dos glissant dans une galerie
130 D'un pays pluvieux déserté. le bâtiment paraît grand.
Entre les balustrades, comme du haut d'une falaise,
De l'hydrargent semble couler, versé dans la mer sans fin.
Il émet ce poison infect, c'est le pus de son cerveau
Voilant l'éventail du soleil jadis abordant nos côtes.
135 Sur ce pilier de brique, il est là, reflet cramoisi.
De l'huile imbibe son plastron à des tables où il s'impose
En d'immenses réfectoires, où tous bafouent et sont vils.
Impérieux, ils s'inondent, cassent les plats, lui fait de même.
Sur les tentacules tordues d'un platane tout verdâtre,
140 Il s'adosse repus et gras. Tous louent son ignominie
Dans un jeu où il les vaut alors qu'il voudrait tant pleurer.
Maintenant nous le craignons, rien ne l'a détruit, ne pourra.
Sous une arcade, il est beau, le teint pâle et les cheveux noirs.
Que de grâces sur ce front ! On le siffle alors et jalouse.
145 Il se retourne, gêné. C'est un autre que l'on regarde,
Oui, toujours quelqu'un d'autre ! Lui se démet et disparaît.
Certains poissons sautent d'un trou pour échapper au harpon.
Lui creuse le trou et s'enfuit par en-dessous dans le vide.
Il ingère sa propre mue, ruine constamment sa forme,
150 Superpose son ombre enfin à des gestes seigneuriaux.
Hargne virale inscrite dans l'écart maudit de sa race."
Plétan alors me congédia : "Il suffit pour aujourd'hui !"
De la glu de leurs pensées, mes yeux fatigués se voilèrent.
La foule emplissait les rues, mes pas ne laissaient plus de trace,
155 Les lieux grandissaient sans moi, le tribunal semblait très loin
Maintenant à mes membres sous le poids de leur infamie.
Ce soir-là, je me suis assis au centre de ma remise,
Sur ce parquet de mauvais bois, regardant les rayonnages,
Ce soir-là, je n'ai pas creusé - jamais je ne trouverai
160 De flots puissants, même d'égouts : les pluies rompent les épaules -
Mes gravures entassées, leurs rouleaux, leurs cornes, leurs cadres
Aussi vomissaient un fiel et je vis mes manches trouées,
L'usure du monde ramper, happer des lambeaux de rêves.
Mon front alors heurta le sol ou bien la porte résonna.
165 C'étaient des gardes armées, le tribunal me réclamait.
Akimcid le vil assesseur, de sa main aux ongles verts,
Déplace de vieux papiers vers le greffier qui les classe.
Lecture en est faite ainsi : "Des voiliers frêles roses ou pourpres
Dont les toiles sont des gazes bombées, même entrouvertes,
170 De leur fuite rythment ses jours indolents passés en des chambres
Empourprées par le couchant de ce port où sa sur demeure.
Noires flottilles de guerre, embarquements imminents
Forment un alcool puissant. Il vomit dans une cuvette
Dont le métal reflète la nature de ses exploits.
175 Un étang cerné de bois fait monter des flots vaporeux
Pour étouffer son souffle dans cet hôtel où il s'endort.
Des édredons de noirceur roulent sur lui congestionné.
L'insomnie le redresse, victorieux une fois de plus
Des révulsions de son corps, haineux pour la vie qu'il abrite.
180 Sur les flancs d'un mont sacré, il campe avec des renégats,
Fientant devant les temples et idôlatrant la fureur.
Que de poussière oublieuse, il faudrait donc à nos larmes !
Il a empli ses soirées de propos sentant bon l'esclave.
En ce temps, son pauvre père n'était que vieille souffrance.
185 Il riait des affres d'autrui, dur, indifférent, brutal.
Des éclairs violets couraient la campagne aux blés révulsés.
Un loup paraît moins rapace, un chacal moins charognard,
Car ses amis ne valent rien mais il trempe, lui, bien plus bas.
A ses désirs on connaît là où se déploie l'inhumain
190 Monstrueux qui gît en lui et je crains l'ombre qui m'échappe.
Il blasphème à sa façon car il rit avec le plus fort.
Il aime les mots vulgaires quoiqu'il s'abstienne de les dire.
Vers quels délices se vautrer, songe-t-il, d'un air angélique ?
Juges ! Ce sont quelques feuilles retrouvées mais imaginez
195 Ce que le vent plein d'insectes a su faire à son profit !
A-t-on besoin qu'il avoue ? L'accablement est de partout."
S'ils viennent pour me chercher, que ne me raccompagnent-ils ?
Pourquoi me relâcher seul dans ces rues bâties sur des pentes ?
Plétan a poussé un soupir, Vaniud s'est plaint d'Akimcid,
200 De pièces prises à son dossier, puis la question fut tranchée.
L'escalier de marbre blanc dehors au soleil étincelle.
Si je pouvais leur parler, attendre l'un d'eux, l'accoster !
Mes pieds sont faits pour marcher et me poussent avant sans cesse,
Comme hier déjà, maintenant je m'en vais, chassé par moi
205 Et je me souviens d'un jeu d'ennui pour enfants bien trop grands,
Poussant par dessus un abrupt de plus jeunes, dans la boue
Et les racines d'arbres mises à nu, afin qu'ils vacillent.
Quand nous remontions ce ravin, entre ces bois écorchés,
L'ocre du sable entre nos doigts, leurs bras géants nous halaient
210 En silence, sans un rire, mais très impassiblement
Ils nous chassaient du rebord atteint afin que je retombe.
Sur des masques l'on voit parfois deux traits clairs couper les joues.
De retour chez moi, j'ai muré les galeries entamées
Par lesquelles je comptais m'en aller car ils ont raison.
215 J'enlève des pelures, ces paravents sont des remparts.
A quoi bon ? Nul n'avance de ma sorte en ces tourbières.
Bientôt, chez moi, aussi, je clos d'un crêpe blanc mes gravures.
Les sommets sont noirs de suie et la chaux tapisse les grottes.
Hier même, les corbeaux sur le toit, ont longtemps dansé.
220 Alors j'ai revu un lieu, loin du doute cruel, féroce,
Un point d'eau glacée écumant pour des joues rouges d'ardeur.
Avec moi l'on avait couru, heureux, sur la terre battue,
Pour un jeu violent, bruyant, pour notre enchantement d'enfant.
Cependant, quand ce fut la fin, et que je fus me rafraîchir,
225 En ce moment même, je sus que naissait un souvenir.
Le temps ne circule pas, il se resserre et fait des rondes.
Mes juges ne savent rien des oriflammes torsadées
Que ce vent comme des rubans vrille et fait virevolter.
Petits poucets stupides, ils sèment des pièges à loup
230 Avec mâchoire de fer pointu pour des chevilles brisées
Et ma vie leur semble un filet de sang, un récit impur.
Bientôt, je ne marcherai plus, mes jambes sous moi croisées.
Cette empreinte est un songe, mes pieds pèsent de cette glaise,
La honte s'accumule mais le feu lui même rougit.
235 Ils veulent mon évasion, c'est leur motif d'accusation.
Et plus je songeai ainsi, plus encore mon cur s'aveuglait.
O doute cruel, féroce, comme il y a lieu d'errer !
Plétan préside aujourd'hui scrutant mon émoi agrandi :
"Nos appareils ont mesuré les progrès de votre trouble,
240 L'aveu ne saurait tarder, il serait hâtif maintenant,
Inconvenant et facile si l'on se reporte à ces pièces
Qui nous dévoilent des hontes encore et plus, pour toujours.
Vous vous tairez jusque là : votre ignominie doit se voir.
Un fleuve fut remonté, un lac limpide était son sein,
245 Depuis, des rêves monstrueux assaillent les habitants
Qui n'ont plus d'autres enfants ni d'heure heureuse pour dormir.
Leurs visages sont enflées par la veille incessante ou presque.
Ce fleuve n'atteint plus la mer, et son lac gonfle sans fin
D'eaux putrides et glacées, déjà les nuages se creusent
250 En de pendantes vessies pour ces exhalaisons montantes,
Demain tout sera noyé. Boules gluantes de cheveux,
Fils enlacés de rêves, ce que nous voyons est notre uvre.
Chaque geste a son écho ; ici, nous en voyons l'ampleur.
Vous croyez vos vies infimes et vos actes sans effet,
255 Notre bureau établit exactement leurs conséquences
En ces laboratoires où se simulent vos écarts.
Que dire alors de vos pensées, de leurs reflets et volutes,
De leurs draperies de pourpre, velours imbibés de jade,
Comme autant de moisissures sur des muscles pustulents ?
260 Ici, avec précision, tout s'amplifie exactement,
Les trois états de votre esprit : décidé, songeur, rêveur.
La veille de votre départ, vous sortiez d'un examen,
En prépariez un autre, vous labourez aussi un champ.
Excitation multiple, chaos d'étoiles s'éteignant.
265 La porte de la maison dans le silence du matin
Se referme sur votre joie : est-ce dedans ou dehors
Que le malaise loge ? Vos yeux mi-clos vers vos amis
Et vos genoux sans force pour des visages s'effaçant
Et vous sifflotez le refrain de l'Absence : "Avec toi "
270 Ici, les mailles de la vie sont défaites, agrandies,
Des formes de vie s'effondrent, vos motifs n'ont point d'ampleur,
Sur la liste des existants, des déserts se constituent.
Et les nuits qui suivirent, il y eut une procession
D'hommes frêles, flagellés, marbrés de coups, tombant en cendres.
275 Et votre ami les fouettait bien qu'il fût bien plus malade,
Car, à chaque élan du fouet, tombait un peu de sa chair.
Ces ombres le suppliaient de frapper sur leur masse noire.
Il vous demandait de l'aider et d'user leur nudité
De lépreux jusqu'au néant et la sienne apparaissait.
280 Cognant au bas d'un escalier, vous l'empruntez trop longtemps,
Montant trop haut d'un étage. Les coups de fouet résonnent.
Lorsque les secours arrivent, le matin, sur un chemin,
De terre, vous dépose, puis dans le jardin d'un château,
Sur son esplanade même, puis vous hurlez en vous mirant
285 Dans l'eau d'un vase de bronze, votre corps n'est plus intact,
Des morceaux manquent çà et là. Que faisiez-vous au fouet ?
Chaque fois que vous sortirez, chaque rue où vous marchez,
Vous l'emplissez de vos désirs comme des louis d'or brillants
Que vous agitez bien haut sur les visages minuscules
290 De mille mendiants grimaçants que vous livrez au parjure,
Pourvu qu'ils vous saluent bien bas, misère trébuchante !
Vos rêves l'engendrent donc, gouvernez les par vos ascèses !
Aucun oubli n'est possible. En avez-vous l'habitude ?
Car si vos rêves sont obscurs pour vos devins et voyantes,
295 C'est pour avoir colmaté là où l'abeille se glissait. "
Il ne m'en fut pas dit plus, ce jour-là. Je sortis lugubre
Dans l'épouvante du soir et de cette voûte irriguée
De veines et d'artères tuméfiant de molles matières.
Les guirlandes de lanternes qui s'allument peu à peu
300 De leurs feux peinant à grandir du fleuve jusqu'au sommet,
Des viles corporations plus vite engluées par la nuit
Jusqu'aux terrasses des juges, décervellent ce ciel infâme
Et le répandent parmi nous. Je me disais en marchant :
" Plétan conspue tout chemin, j'ai déjà beaucoup abdiqué.
305 Pourquoi chacun songe-t-il seulement à vous enfermer ?
N'ai-je pas toujours avec eux enfanté une longue aventure ?
C'est vrai, ces aventures étaient déjà connues, sans doute.
La vie ne pardonne pas à ceux qui se vouent aux redites
Mais pourquoi tant de honte sur moi, sur mes amours ?"
310 Sur une place déserte, prés d'un masque crachant de l'eau,
Tout me parut trés ancien, portes et chapiteaux, lucarnes,
D'une pierre trop poreuse s'abandonnant à la vieillesse.
Deux arbres lourds de feuillage s'efforçaient de se rejoindre
Dominant un massif de buis. Pourquoi donc s'arrêter là ?
315 Une fenêtre en s'éclairant alors dédoubla son rectangle.
Sa lueur en s'enfonçant dans le feuillage dénonça
L'embrasure souveraine d'une trouée préparée
Depuis si longtemps en suspens, comme d'autres le seront.
Le buis révéla son odeur : "pourquoi tomber ?" disait l'eau.
320 Comment, aprés cela, rentrer chez soi pour s'y endormir ?
L'hélice de la mémoire réveille en vous trop d'attente.
Votre vie se fossilisant, elle pousse sur les bords
D'ultimes aspirations, l'une sur l'autre s'écrasant.
C'est une rose des sables qui vous tient lieu d'existence.
325 Immobilité glacée avec laquelle il faut s'entendre
Et les insomnies parcourent son paysage ancien
De monts aux cascades glacées pour des lunes absolues
Dont les tresses défaites balaient sentines et corniches.
Voilà ce qui vous attend si vous devez rentrer chez vous.
330 Vous compterez trois huit douze pour oublier, sept neuf vingt
Pour vous distraire et penserez : " J'habite au trois, couloir sept.
Suis-je né le douze ou le vingt ? Le huit de mon année neuf
Où étais-je alors, dis moi ? Trois est un kangourou qui danse,
Le sept dessine sa canne, le huit est un astronef,
335 Dans le ciel tout aussi chauve. Qui se penche ressemble à neuf.
Mais voici huit à nouveau, ta vie bouclée de toute part.
Car sept tient haut son fléau, frappe, fauchant trois de moitié,
Douze n'est qu'une fantaisie inutile dans le silence
De ces nuits boréales. Le compte n'y est jamais bon.
340 La pluie se met de la partie. Ecoute ! Chaque galet
Qu'elle vient heurter, résonne, bientôt tous différemment,
Et le sol attentif bruit à l'infini telle une enclume."
Vaniud en blouse blanche dresse un tableau de mes forages.
Je le hais profondément, c'est une larve verticale
345 Rehaussé d'un fez étroit, et les boutons de sa tenue
Paraissent des yeux alignés pour des regards déclinants
Vers l'infamie que je suis. D'une voix douloureuse il me tance :
"En ses temps de décadence, l'immense compréhension
Qui s'étend et sévit sur tout, épuisant l'intelligence,
350 Veut seulement faire naître, hélas, l'incompréhensible.
Votre seule ontologie, c'était l'évanouissement,
Vous démettre, vous oublier, rejoindre le temps bruyant.
Un jour, vous avez sauté quatre marches d'un escalier
Et votre cheville a lâché, puis votre cur a eu mal.
355 Vos amis vous transportèrent en des lieux blancs, trés purs.
Ce n'était pas si grave mais quel bonheur que votre absence !
Imaginez le cadran d'une horloge des plus communes
Dont les chiffres sont effacés ou le geste mécanique
D'un canotier dont l'esquif s'est pris dans des racines mortes
360 Pour exprimer votre joie de ne laisser aucune trace.
Nous irons dans vos cavernes, celles où vous demeuriez
Au milieu d'immondices que vous prîtes pour des trésors.
A vos yeux, c'étaient des forges d'où sortirait un chef d'uvre.
Maintenant vous le savez, aucun génie ne vous habite,
365 Aucune lampe frottée ne répandra l'encens glorieux,
Les années ont accumulé bien des désirs inutiles
Que j'étalerai devant tous. Car vos lieux me sont connus,
Ces heures passées à ourdir sont perdues, ne valent rien,
Vous ne séduirez personne, le soleil s'entête ailleurs.
370 La cire pleure et s'écrase, lui s'exclame dans les rues,
Croquant nos silhouettes ; l'encre souille le parchemin,
La carte de vos trésors n'est pas un homme marchant
Sur un chemin inondé, ne serait-ce que de lune.
Attendez-vous à gémir, vous êtes vieux et c'est la fin.
375 Convoiter impunément le vide, refuser la vie,
C'est avoir l'âme d'un oiseau noir qui salirait l'azur.
Car chez lui, chers confrères, tout néant a droit de cité,
La moindre pensée informe sienne est notée, annotée,
Ses rêves, transpiration, sale sueur de son cerveau,
380 Deviennent des gravures dont il fait un fond de commerce.
Nous n'avons pu, hélas, saisir toutes celles que nous cherchions
Mais la cendre retrouvée par nos machines en dit long."
Alors Vaniud raconte que je suis au revers d'un mont
De la côte Est, en marche forcée, avec mère et servante,
385 Devant un amas de pierres, restes enfouis sous la neige.
Des groupes armés lancés à notre suite, nous montions,
Leurs cris d'en bas parvenaient, vols d'oiseaux aux ailes d'acier.
L'air semblait une tente raidie sous le vent sur laquelle
Poser sa joue suffirait pour glisser en ses plis bleutés.
390 Contre un arbre sec et nu, ma mère s'arrêta très lasse
Et servante envoya devant une passe surplombant
Quand ses yeux furent submergés d'ondulations empilées,
De déclivités soudaines, et ses mains s'agrippaient au vide,
Ne rejoignant pas les nôtres qu'elle croyait voir au loin.
395 Mère alors s'assit au bord, ses lèvres murmurant à peine,
Moi, je savais que je l'aimais, le sommet nous attendait.
Le vent ne se retourne pas, il abat les cloisons mobiles
Cachant les fonds tapissés de nos grandes maisons légères,
Court vers le judas pour fuir, ne froissant que pour caresser.
400 J'étais un jeune guerrier, un bandeau safran à la taille,
Progressant sur la colline, découvrant des murs anciens
Branlant, barrant toute vue, et des pierres de réemploi
Erodées, peut-être sculptées entre lesquelles j'allais.
Arches et lierres fusionnent, un coup de vent d'un créneau
405 Découvre un immense canal sans eau, enlisé d'arbustes.
Le vent maintenant souffle si fort que nous devons ramper,
Une voûte s'est effondrée sous le poids d'une cloche d'or.
Qui donc, ici, est interdit ? " Ce lieu doit être fermé.
Vaniud rit de cette intention, mes douves lui sont connues,
410 Il sait mon humiliation et les ruses pour la cacher.
Le greffier s'est endormi. Puis le fermoir du dossier claque.
Demain sera aujourd'hui. les rues me paraissent désertes.
Moi, je dis : " Mieux vaut créer Dieu que sa fatuité risible.
Mes juges ont tout dépeuplé, jadis j'étais entouré
415 D'amis beaux comme des dieux et ils me les ont arrachés.
J'ai oublié jusqu'à leur nom et le peu, si peu qui reste,
Ils l'enduisent de honte ! Si j'ai aimé imaginer,
C'était une seule richesse quoique j'aie souvent péché.
Certains de mes sourires sont compromettants, je l'avoue.
420 Mais n'y-a-t-il rien d'autre à sauver - moi sur la pointe des pieds
Je tends mon cou depuis toujours tel un ver pour la lumière - ?
Je n'ai cessé de dire adieu à mes espoirs s'infimant.
Même au creux de ma conque, rétracté, l'on veut me tirer.
Les larmes ne viennent plus, le silence s'abat en moi.
425 Akimcid plaide aujourd'hui. La salle est envahie de brume.
Un ventilateur la troue, tous s'efforcent d'aller vers l'autre.
L'épuisement est sans fin, nous sommes faits pour résister
Dans l'émiettement des jours qu'il nous faut occuper ainsi.
Des phalènes emplissent la salle, naissant de ses doigts
430 Ecornant ces vieux cahiers tombant en poussière malsaine.
Leurs lambeaux sont leurs ailes, le battement de mes paupières
Jadis, maintenant écorchées par ses ongles irisés :
"Séceph, dit-il, est un oiseau terré dans un trou mouillé.
Sa longue cicatrice se ferme sur une infection,
435 Quelque ourlet tuméfié en lui pour un vêtement d'opprobre
Couvrant des pleurs de rosée, un ciel inondé de clarté
Stérilement lunaire. Là, en lui, on voit des corneilles
Creuser les yeux d'une mère dont le visage de craie pleure,
L'on voit des tours de verre avec de minuscules trous
440 Dessinant une bouche chassant une buée sonore,
Une plainte désespérée dans des silves printanières.
Prés d'un fleuve paralysé, il se tient sans un mot, livide.
Il s'injurie et mendie, il supplie et ne veut plus croire,
Il tient un drapeau en berne, tout chez lui devient malaise,
445 Saveur amère de la pluie mélée au vent tel l'instant
Et l'amer devient le temps, une saveur défaite ici.
C'est un kiosque doré de front s'enfonçant dans un marais,
Une nymphe verte aux cheveux blonds sur son perron est assise.
Elle a peine à respirer, elle tient une lettre insolente
450 La déchire et la jette au flot qui tourne, tourne alors sans fin.
Il est ce nénuphar flétri, desséché dans trop de livres
Dont les pages séculaires sont tachées par son poison.
L'architrave d'une phrase par sa voix devient saccade,
L'arc limpide d'une pensée s'effondre entre ses doigts,
455 Des feux follets pustulents s'élèvent dans ce ciel spongieux
Car il cherche à corrompre, il se targue de rhétorique.
Nous devons parler d'amis qu'il rencontra, et le vomirent.
L'un était un grand seigneur lettré dont l'âme était un lac
Qui voulut le distraire et doux directeur de conscience
460 L'éveiller à la grandeur. Las ! Il l'écarta de sa route.
L'autre pour les banquets royaux eépartissait les danseuses
Mais il quitta la salle au premier lever de rideau.
La jalousie est un pus dont il est gorgé, croyez-moi."
Séceph, est-ce donc mon nom ? D'autres tribus disaient Soseph.
465 J'ai donc été bien blessé. O mère, les chevaliers
Brillaient alors de mille feux, le soleil resplendissait,
Prophète de mes exploits. Avec eux je devais aller.
Toute action brise la paix, mère, et s'incline aux désirs.
Tes larmes ont rendu amers tous les fruits que j'ai goûtés.
470 Est-ce cela que tu voulais ? C'est vrai, tu avais raison,
Ces amis ne valaient rien si aujourd'hui ce sont mes juges.
Je n'aspire qu'à plonger mes yeux dans l'eau grise de mes paumes.
Que de jours naissants étaient tels ! Que de peines se sont closes !
La tunique de l'aube flavescente est une source.
475 Y baigner ses yeux purifie nos plaies et nous repartons
Que de fois, à peine étourdi, vacillant, mais toujours droit.
On ne saurait croire Akimcid et son outre purulente.
Qui est à l'aube empêché, entravé, l'aurore viendra,
Séceph fut exilé, chassé, esclave, serviteur,
480 Trés abattu, courageux. Les fragments s'assemblent enfin,
Le procès s'achève aussi car je loge au palais pour l'heure.
Le vert écaillé des murs est un estuaire pour des rêves
Incertains, bien trop instables, que je ne comprends pas bien.
Un mobilier m'est apporté : trois lits autour de trois tables,
485 Des coffrets sont accrochés sur la paroi au soupirail,
Des volumes sont placés scellés d'une cire encore fraîche.
J'ai des fers aux pieds, aux mains, je figure au sein d'une icône.
Lampe, vases, étoffes s'ajoutent peu à peu autour.
Mais ces fers qui grésillent enregistrent de ma mémoire
490 Des résidus inconnus pour une ultime révulsion.
Des flacons sont débouchés : ce sont des variations d'odeurs,
Ici, celle d'un dortoir, d'une douche ou d'une chambre au matin.
Je crois voir alors des couloirs où j'avance pour l'étude,
Puis ce sont des bruits reproduits, je vois la tresse d'acier
495 Du soleil toujours victorieux pour lequel je brûle et danse,
Ivre de mépris, certain que deviner est devenir,
Je sens mes doigts sur la nuque, l'il agrandi dans le noir
Par l'insomnie et le remords. Puis ils placent sur les tables
Des miettes de pain éparses qu'une main jadis assemblait
500 Pour y figurer un sens, les soirs surtout de grande ivresse
Comme des épées ciselées ou des ailes de mouettes,
Des plages de blé jaune où l'ombre des cerfs-volants se pose,
Une fiole en forme de fleur : silhouette d'une passante
Que vous croyez connaître, que vous avez dû inviter,
505 Mais le destin est absent ! Aux flancs des dunes et des côteaux,
Un vagabond avance dans la chaleur d'un chemin d'or
Et le ciel se lève cendré sur ce pays qui se tait.
Devant les bazars, questionnant, il lui fut hoché la tête.
Le parfum est éventé. Déjà leurs sourires s'éteignent.
510 Il fut placé des miroirs d'argent poli et des psychés
Pour y figurer le ciel tout au long de mon attente,
Lignes brunes parcourant le soir parvenu à ma fenêtre,
Cernes profonds se posant sur les parois à mon entour,
Car un mendiant déguisé est subterfuge de légendes.
515 Et ce front gris immense veiné de rides tortueuses,
Il y coulait mon fleuve de vieux soucis qui l'épaississent,
Là, il s'envase d'efforts, se resserre de tentatives,
Je le perds dans une gorge, il m'a tant accompagné
Que je le crois à mes côtés longtemps encor m'entraînant.
520 Le miroir redevient lisse sous l'orbe de mon regard
Quoique mes yeux aient pâli. Trop de levers recommencés !
Alors ils me furent bandés et l'on chuchota des noms
De lieux et de personnes avec leurs voix et leur accent
Et je crus les rencontrer en des jours radieux, enfantins
525 Mais ils étaient si nombreux, maintenant se précipitant
Que je les chassais, vengeur. Ce réflexe me condamna.
"J'aurais chassé de vieux parents", s'écria Plétan mon juge,
"Tous ses souvenirs le disent, cela est sûr maintenant."
Je songeai : "Pour se repentir, faut-il toujours échouer ?"
-I- Archive
Mauvais rêve au gymnase d'autant que la nuit vient, qu'il fait froid, que le portail de taule grise est fermé. Dans les vestiaires, ils se sont servi de mon tricot pour faire briller leurs chaussures. Nous gymnastiquons, ensuite il faudra rentrer à pied au loin et encore étudier. Au-dessus de nous, sur le terrain, des joueurs s'animent dans le soir qui tombe sur les permanences éclairées de jaunes ampoules et sur le recoin du surveillant juste le long du préau et va se perdre sous les arcades glacées. Ils vont. En contrebas, notre baie vitrée descend et s'enfonce de plus en plus sans qu'ils disparaissent et les distances sont si grandes que nous nous taisons. Ils ne sont plus qu'une fresque, le crépuscule fait une station. Je suis délavé de fatigue et d'abandon. Il me dit : "d'autrefois à la même heure toujours ", et dans la cour demain je ne souffre plus.
-II- Chez les Troglodytes
A force de rêver aux trois mille couleurs de l'arc-en-ciel, de vieilles contrées où des fleuves étranges lentement s'écoulent, d'aimer le halo mauve des soleils levants et couchants, les hauts sanctuaires, leurs escaliers de pierre dure, de vouloir entendre la mélodie du sistre aiguë, de voir toujours le tombeau du prophète et le figuier qui soulève la dalle, et de hanter les parterres des temples au bord de l'eau, leurs coupoles qui blanchissent des aurores successives, il arriva sur l'île pieuse. Althihtla, le grand prêtre préparait la nouvelle expédition. Les bateaux s'apprêtaient dans l'unique port.On l'accueillit bien, l'invita à désirer ce qu'il voulait, l'étranger ne souffrit de rien. Il visita l'île, ses rues bordées de temples et sa solitude en tous lieux.Les embarcations dansent sous la lune et leurs hautes poupes se mêlent aux eaux noires. Au cours de ce séjour il se souvint d'un de ses rêves : l'herbe rase ondulait des courbes dansantes d'un serpent, d'énormes rochers roulaient et soulevaient le vol de milliers d'oiseaux. Il entendit au bord d'un bois sacré cette parole: "moi, je ne l'ai pas encor" qui ne lui signifiait rien, il se trouva devant des ruelles serrées et en forte pente. Tous s'embarquèrent sur des eaux noires, laissant l'île inhabitée. Au loin, l'on pouvait voir de sombres sommets aigus. Un vol d'oiseaux. L'interprète écouta leur cri, leur battement d'ailes, leur bruit qui s'éloigne et dit : "Cette année encore, leur cri a diminué". C'est un temps de vieilles prophéties, il va en venir quelque chose, l'homme a trop divagué, il ne croit plus. Ainsi pensait Althihtla et d'ajouter à cela "Que commence l'usage!" Qui s'est souvenu des dessins sur les parois de la grotte? Ainsi, ce serait là, par delà ces crêtes perdues dans les nuées célestielles que se tient le tombeau de fils spirituel tant aimé de ce dieu qui interdit que son fils soit nommé. Il nous faudrait et faudra traverser les passages ouverts du monde (mundu a le sens de fosse, dit la plus vieille mémoire du groupe), le dieu a enfoui son fils au fond des mers pour le cacher aux hommes irascibles, il est l'esprit du bien commis par nos pères. Certains voient l'étranger comme la victime attendue et approuvent sa venue et le calcul d'Althihtla ; l'étranger scrute l'eau noire où se reflètent les cimes ridées plus voisines. Autour d'Althihtla, sur une pierre centrale blanche, ils se sont mis à tourner. Ils l'ont soulevée, sont descendus par l'escalier, des couloirs en de nombreux endroits divisés étaient devant eux, l'on avançait avec des lampes à huile, nul n'osait plus parler à cause de l'horrible écho qui répondait à leurs paroles par de grossiers sous- entendus, et cet écho dénonçait aussi des couloirs sans fin, des gouffres, l'inconnu du vide. L'étranger se voit maintenant avec un vase aux fines proportions entre les mains dont les veines d'or et de nacre déforment des mers orageuses qu'un navire désemparé traverse. Comme il est beau! Chaque rayon de soleil sur ce vase éclaterait en mille éclats et atmosphère de feu vermeil. L'étranger se croit manier une partie du soleil. La procession poursuit, le couloir se rétrécit, les fresques sont là, il fallait alors se baisser et entrer dans une salle circulaire aux colonnes naturelles s'évasant en haut et en bas. Une triste lumière faite de toutes les lampes dessine les ombres silencieuses et ces lits de mort dans les parois et ces trois ouvertures qui s'en vont dont l'entrée vaut pour un puits. Puis ils se sentirent tiraillés et transportés, enfermés dans des tombeaux qui moulaient leurs pensers et selon, leur redonnaient un corps, ils voyaient la lumière verdir et des vapeurs s'enflammer en des rythmes réguliers. Ils se mirent à parler. Ecoutez
- III - Museion
Dans la pinacothèque, le protosébaste sourit
Au protoproédre son cousin ignoble et vil,
Et le pâle pogothète fiduciaire glace d'effroi
La belle et lumineuse Euphrosyne allaitant.
5 Seuls ces guerriers fermes comme des ermites
Se regardent et s'encouragent : le mur du pronaos s'écaille.
Sans doute il faudra voiler ces faces, avoir pitié,
Les orbes de leurs yeux se vident, ô poussière,
Mais en attendant leur porter secours
10 Qu'ils ne voient plus en l'autre l'infini
Vide de leurs vies et leurs haines tenaces,
Ou bien, peintres du passé et des épis d'antan,
Revenez saisir leurs yeux cernés de soucis
Et de chagrins, leur nouvelle fabuleuse beauté,
15 Leurs atours plissés à se pencher à la fontaine
D'une vieille chapelle en des champs verts.
L'hyperperilampros est cette miniature
S'avançant sur des glaciers au loin
D'où s'effondrent de claires cascades,
20 Quel est ce colporteur au coquillage rouge,
Que chante-t-il pour l'enfant d'Euphrosyne,
Dénude-t-elle son sein enfin à un seul amant,
Et dites ces vaisseaux effilés qui viennent
Portés par des rames d'argent décharger
25 Des mains des marins vêtus de mauve
Des flots de senteur et ces fards éternels
Pour des tableaux que vous n'entrevites point trop.
Moi, je pars rejoindre un oncle prêtre au bourg
Mes parents et mes frères me saluent,
30 Ma toute jeune sur veut m'accompagner,
La route descend, loin d'eux, en un dernier tournant,
Puis il y aura la Ville où aller et l'oncle
M'a chargé de son livre de prières et d'un traité,
Le sien, à porter à son vieux maître qui ne voit plus,
35 Et j'ai si bien enluminé, si bien dit l'or et les pierreries
Des seigneuries futures qu'au palais porphyra
Me voici et l'on brisa mes doigts et les pouces
En ces jours où les murs peints furent brûlés.
Puis je me tiens mendiant sous les porches
40 Puis ce cruel Bohémond aime ma barbe:
"- Non, ici, place l'ocre et le vermillon !
Pourquoi ne vois-tu que ma vie ici-bas ?
As-tu besoin de ma verrue et de ce trait sous l'il?"
Mais en ces flammes du monde il m'enferme.
45 Aussi mes yeux voient Euphrosyne et Panphotius.
Ces soldats à l'entrée répètent l'infamie de mes pensées
Aux Grands Anges au seuil parfois se posant,
J'aime chaque jour Euphrosyne, je hais le vil gouverneur.
Qui viendra déjouer nos face-à-face ? Le salpêtre?
ô pitié.
-IV- Quinze apophtegmes sur le jugement de soi.
° Dans tout départ, au moins un peu de joie qui s'éteint une fois en voyage. L'instant où la décision s'accommode du monde s'achève en un engagement douloureux et amer. Les temps des préparatifs sont exaltants et si la métempsychose a un sens, c'est pour faire de nous des héros de départs recommencés, du premier pas ne courant pas encore au but. Tout stade où l'on arrive y est un départ. Nos actions meurent pour avoir été si peu. Il faut une enfance nouvelle! dixit Virgilius Maro.
° Les paroles prononcées importent moins que celui qui les prononce. Ceci n'est pas un constat du vide mais l'éloge du narrateur : il sait à sa parole associer le geste et le ton et les règnes végétaux et animaux qui vont avec sa pensée. La parole s'incarne. dixit Antirhetoricos.
° S'il y a toujours écart entre théorie et application, dites comment former des théories donnant un optimum d'application avantageuse ! Une théorie conséquente devrait prévoir sa dérive et ses glissements. scripta metaphysica.
° Les affections forment une carapace qui voile à chacun ce qu'il recherche le plus. Puis le temps vient et cette carapace n'est plus une prison mais l'être même. La quête n'est même plus à achever. vacas siddhasya.
° Qui a reçu un lot de terres incultes et desséchées, qui a dormi sous un toit de chaume, au milieu de la canicule poussiéreuse, de quelques génisses et agnelles efflanquées, que des panthères emportaient la nuit, qui a un puits d'eau salée qui l'empêche d'être malade, qui fut colon, sa vie de peine le rend libre en tout sauf de son pays natal. de labore angelorum, anonymus.
° Peut-on d'un magicien apprendre les gestes utiles à un acteur déchu (il lui est offert une dernière chance) pour qu'il paraisse meilleur sachant qu'il s'est perdu le jour où il fut dévoré de métaphysique ? La magie du monde mélée aux jeux célestes sont d'excellents présages. Ceci salue cela. also denkt der ober des Schopenhauer.
° S'ajuster à son être et obtenir la considération d'autrui sont des lignes de fuite excessivement évasives. L'une fuit en soi, l'autre au-dehors, l'une nie l'autre ou s'y réfugie quand l'ajustement est impossible, l'autre aide l'une à se former ou bien vide l'une de toute consistance. Abscisses et ordonnées. Il existe deux points d'équilibre, l'un triple et l'autre double. Amour de soi et affection des proches, intenses à l'Origine, que cela soit vrai ou illusoire (stade de l'enfant-roi), puis cela se mue en rivalités concurrentielles (présence de rivaux, possibilités rivales en soi) et donne ce premier point triple : une zone où le moi est bloqué sur son reflet narcissique, une zone où le moi se colore des apparences sociales, une zone centrale où le moi se croit autres et se crée des doubles. Puis l'ajustement et la considération évoluent encore vers plus de doute envers soi et sur les autres. Apparaît un point double qui ouvre une quatrième zone métastable bordée d'un côté par la zone des doubles et de l'autre par celle des colorations sociales. Etat hypercritique : fusion du soi avec les autres? Découverte du soi qui est chez les autres? Certains doubles et certaines colorations s'ajustent et forment un état qui échappe à toute détermination. Un devenir de pure monade. leibniziana.
° Souvent des sages n'ont pour seule passion que l'absence de passion. Beaucoup les admirent, je n'ai point cette opinion. D'autres, plus penseurs, ne sont que passion pour leur domaine. Beaucoup les suivent, je les accompagne parfois. Certains, plus habiles, font feu de tout bois et ardent pour tout ce qui plaît. Ils sont récompensés, je souris. Il n'y a lieu que de se souvenir pour comprendre que le regret est au cur des êtres et enfante comme remèdes les plus beaux rêves, les plus grands motifs. La passion n'élève rien de comparable. traduit d'une langue pré-adamique.
° A l'intérieur de la bague on voyait des rangées d'arbres au vert fragile et des chevaliers voyageurs avançant parmi des allées ombragées qui tournaient. A l'extérieur l'or sertissait une pierre. La terre s'était ouverte et j'y aperçus un tombeau aux blocs monumentaux. Par une petite porte, je pénétrai et vis son squelette de géant. Je pris sa bague, j'eus peur. C'était un doigt trop gros, je l'ai passée à deux de mes doigts, j'ai tourné le chaton vers ma paume, et j'ai vu la misère des hommes. Je n'ai jamais été invisible mais un visible m'est apparu : maux et trahisons, morts et ruines. Cette bague voit selon l'autre-monde. Un berger est un homme infime, je n'irai donc pas sous terre à ma mort mais au ciel. Tournez vos bagues ainsi, vers l'extérieur, là où l'or et les pierreries se donnent et ont la couleur du miel et de la paix et que les chevaliers n'emportent pas mon troupeau. eipe gygès.
° Derrière des volets rabattus, le vent fait penser à cette cabane en bois au bord de la mer où nous jeûnions loin de tous. Puis à cette fièvre et forte fatigue et essoufflement après une nuit sans sommeil passée dans la demeure de l'enfance où nous spéculions. Puis à ces invasions dont nous sommes porteurs sur les steppes de nos amertumes. Puis à la bibliothèque de mon navire et à ses opuscules qui défont la réalité du monde dans l'imagination que les hommes ont eue du réel (nos actes ont pour limites les limites de nos représentations, nous sommes enfermés dans nos idées, les événement sont faits de tragique bonne foi). Puis au vent derrière les volets de cette misérable chambre d'où nous ne sortirons plus. Que suis-je devenu? Ailes du vent, qui irez-vous éventer? pensée d'Odusseus revenant à Eole.
° Le pauvre est généreux parce qu'il n'a rien, parce qu'il attend un bienfait, parce qu'il aime se donner une importance, parce qu'il est enclin aux illusions et se repent d'être pauvre. Pour être infâme, soyons pauvres. Le diable tentait ainsi Job pour l'acculer à la misère morale. Job, les yeux noyés du matin, regardant les arcades grises de la pluie de la nuit des portes de la ville conçut la splendeur de l'attente. Une jeune servante, la cruche à la main, voyait arriver son aimé et même silencieuse tout en elle se tendait vers cette voix qui sans l'appeler s'entretenait avec d'autres dans l'aube. Ils se reconnaîtraient. Ecole des khazars.
° Trop de sensations, nous les laissons passer et l'impression diffuse de ces évacuations parfois arrive à notre conscience. Une lampe refaisant un visage, la tristesse d'un enfant rabroué pour une demande bien innocente, la fraîcheur en été d'une salle lavée à grandes eaux ont apporté leur lot dense de sensations mais aussi la certitude que certaines ont été éliminés, n'ont pu parvenir au stade de sensations enregistrées et identifiées. Il en est de même pour la mémoire qui possède son propre dispositif de sélection, outre celui que chacun se fabrique. Ce dispositif est antérieur à notre organisation et décide déjà pour nous de ce qui pourra être, si nous le désirons, matière à souvenir. Or, il est des faits où, hésitant peut-être entre deux sélections, la conscience laisse remonter des sensations jusque là inexistantes ou, moins que cela, révèle ce lieu où elle admet momentanément la trace de sensations éliminées. La lampe dit la naissance de sensations inconnues devant ce visage quand la conscience rétablit de quoi le reconnaître malgré son changement et nous interdit de bannir l'identité (mais ce visage si connu doit m'être connu aussi par des sensations retenues hors du crible pré-établi). Un trouble saisit qui inaugure, si l'on force ce verrouillage biologique et les portes de la conscience et de la mémoire, des capacités ou des réserves d'appréhension. On comprend pourquoi l'enfant est triste ou pourquoi il a pu être incompris mais cette trace d'incertitude (sensation ni d'injustice ni de souffrance à oublier ni d'erreur involontaire mais sensation de n'avoir sous soi aucun fondement, que cette situation fait naître du vide) s'efface. Or le vacillement est une sensation que biologiquement la nature nous évite. La stabilité l'emporte. Et puis cette pièce propre dit cette sensation que l'eau, entre des bras de femme, barattée et étendue, a créé l'été. Un geste pur suffit, d'immémoriale précession : il y a une mémoire en moi qui n'est pas la mienne ni celle de l'espèce mais de tous ces hommes qui ont aimé la fraîcheur d'une salle neuve d'eau lustrale. ad laudem bergsoni.
° Habillé comme il se doit, porteur des rouleaux pleins de récits, il demande au maître : "- Que traduisent ces récits du temps qui les a vus naître? - "Rien. On ne demande pas ce que le temps traduit. Il est, il a été"."Alors dis moi à quoi ils servent?" - "A user son époque, à la faire oublier, ou à dire son identité, son attraction et sa raison d'être. Ils ne sont récits que dépourvus de pouvoir mais sans eux l'époque est atrophiée. " - Et toi, maître, aimes-tu en lire?" - "Ils m'ont formé, j'y ai découvert la grandeur du monde. je n'ai pu tous les lire." Entretien avec le maître de kyoto.
° Trois lampadaires
Sur un remblai
Et encore?
haïku.
L'horizon vide est nocturne, l'herbe jaunie ou dorée,
Les lampadaires de leurs bâtons d'orge aux rousses couleurs
Lustrent l'eau noire des quais.
Notre visage jaune est dans le bol du café matinal,
Nous levons trois doigts,
Ce jour ouvre ses suites. Jetons-nous.
haïku en écho.
° L'Oiseau Bleu aime les demeures ouvertes, et ses trilles attendent la nuit. Il n'a point d'envol, il s'évanouit dans aucune des six directions connues. Ses ombres se confondent avec les pétales au sol de la roseraie que la lune éclaire et se perdent vers les canaux longeant les mausolées. En ouvrant la fenêtre, dans les tapisseries du ciel, entre nuages et frondaisons, demain, l'on verra des poudres bleues. Ce n'est pas l'azur. Il n'est point d'encre meilleure, plus douce aux condamnés. Wou Wang
Le lazaret.
1 Le lazaret est à l'entrée de ce port fluvial de vase,
Sous le transbordeur rouillé, couvrant tout l'îlot de ses murs
Et de ses lits de contagion l'on entendrait des vaisseaux
S'avancer dans le chenal si le vent venait les porter.
5 Le délire seul dresse les corps, puis les draps tremblent et s'effondrent.
J'attends ; j'ai lu ce graffiti au revers d'une porte d'aisance :
" Comme lorsque de maladie l'on se relève si léger"
Mais il fait lourd, si moite. D'un seul lieu l'on croit voir la mer,
Là où l'on vide les crachoirs, d'une tourelle à l'angle Sud
10 Par la fente des déjections : le marais clapote alors,
Il s'enfle et la repousse. Aux derniers jours, certains malades
Baignent leur corps de parfums qu'ils achètent en contrebande
Et dans des saris de soie disent sentir la fraîcheur
Douce sur leur poitrine comme l'argent d'une eau bien vive.
15 Puis leurs noms s'évaporent, visages dans un contre-jour.
Les premières pluies sont venues frappant les tuiles vernissées.
Je montai l'escalier noir, j'ai reconnu le bruit des pas
Maternels : ils étaient tristes mais venaient à ma rencontre.
Ce jour là, je pus le croiser. J'avais son signalement
20 Obtenu et recollé, après bien des incertitudes.
Chaque jour, une barque vient et trois hommes déchargent.
Un jour, l'un portait un chef blanc, un autre, ce fut des boutons
Sur une vareuse rouge, puis une visière bleutée.
Il m'indiqua qu'il chaloupait et il cessa son manège.
25 Qui m'envoyait devant lui ? Je vis son maintien d'officier
Que l'ouvrier de la barque m'avait ainsi simulé,
S'excusant de m'avoir heurté, me priant de regarder
Les tours et le pont caressés par la brume bien trop lente
Des jours où le temps se rêve et fait siffler nos poumons.
30 Puis il ajouta indistinct : "Je croyais juste l'aimer.
Qui définira ces couleurs si mobiles et qui s'étirent ?"
Dès la première semaine, il me semble déjà là,
Ce visage rétréci, mais ma fièvre m'importait seule
Comme peine immense imposée "il sera donc infecté"
35 - " Nullement comme les autres j'aurai vécu sans tension,
Je reviens de durs combats que tenaille l'excitation
De songes fanatiques sur des mers aux bords violacés.
L'éclat ne s'attarde pas, l'eau ne revient pas à sa source.
Ils m'ont, moi aussi, frappé de leur malédiction insane,
40 Ils sont toujours victorieux, ils se servent de toute Usure."
Il pleuvait doucereusement. De sa main elle voila
Son visage d'albâtre sous des revers d'étoffe large.
La lumière ne s'appuyait ni ne s'attardait sur rien.
Et l'officier commença un récit qu'il n'achevait pas.
45 Chaque jour il me disait les mêmes débuts désolés
D'amour lancinant en lui. Nos heures semblaient moins longues.
-" Nous sommes affaiblis de corps, bientôt nous serons légers.
Sur un pont nous croiserons des amis qui nous salueront.
Et les mèches de ses cheveux, le vent les soulèvera,
50 Sa robe jaune flottera devant ces murs de granit.
-" A-t-elle dit qu'elle viendrait autrement qu'avec tendresse ?
- " Sa bouche crayonnée d'onguent lorsqu'elle me parlait jadis
Me murmurait des souvenirs et m'emplissait de malaise.
Devant un portail je l'attends. Elle doit sortir, me dit-on
55 Au fond de ce couloir, entends, leurs voix montent dans le noir
Et ce sont des cris de joie, ils s'arrosent d'eau, de savon
A l'entrée des bains secrets. Son rire dessine des voûtes
Tournoyantes dessus moi avant d'être pistes d'arène
Où, devenu scarabée, j'entends la musique des sphères.
60 - " Savait-elle que vous couriez dans l'annonce de sa venue ?
-" L'écorchure de mon genou en sang me fit défaillir
Dans le vestiaire silencieux. Mon coudrier d'hiérophante
Me fut, ce jour-là, volé. Si elle vint, ce fut en voleuse.
L'ombre de l'après-midi finissant en fit un pétale
65 Fuyant sur les murs vérolés. Les sommets des bâtiments,
Muets, se réjouissaient. Je la savais si près, si proche.
J'entrepris un voyage vers les sources bénies du fleuve.
Les rêves qu'elle m'imposait, les désirs que j'éprouvais
Avaient tari mes prophéties. Je vins au banc des rameurs.
70 Les rameaux que je cueillis, leur écorce se craquela.
Des gouttes d'ambre fondu eurent tôt fait de le masquer.
Au retour je redevins confident de mon inconduite."
Il se tut pendant un mois. Des songes l'assaillaient sans moi.
Je gardai le lit à mon tour, le temps s'était refroidi.
75 Même il neigea sur la vase des bassins environnants
Durant la nuit, et la lune tordait nos respirations,
L'amertume répulsive des potions pliait nos corps.
O ces lèvres distendues, ô sablier des pensées noires !
Nos têtes bourdonnent sans fin. Conquerrons-nous ces marais ?
80 Et des délires aigus dansèrent sur les flots moisis.
Les couloirs bruissaient parfumés, ces ombres quittant leur lit
Se persuadaient d'avancer : "Vois, le sang parcourt mes veines."
Les jours suivants, le lazaret fut une grande bâtisse vide
Où l'on rêvait de vents frais chassant les parfums accrochés.
85 Chancelant, je le revis. Sa main s'agitait, m'appelait.
- " Les encadrements de porte ne sont-ils pas dangereux ?
L'il surgit des paupières. Sait-on tarir l'entrée des êtres ?
- " Mon ami, nous pouvons parler. Beaucoup sont morts en ces jours.
L'air tout autour est creusé, il y a place pour nos paroles.
90 Il faut recoudre ces traces pour ne point tomber, nous aussi.
- " Au risqu'elle apparaisse ? Et son pouvoir d'ombre grandiose ?
- " Non ! Ce voile sur le néant donne trame à nos désirs.
J'ai vécu dans un hameau de colonisation manqué,
Les touffes épineuses gagnaient les champs, l'oued séchait.
95 "Bientôt midi" , pensai-je ! La hotte pleine de cailloux
Enfin sera abandonnée - ces terres sont désolées -.
Nos nuques endolories s'appuieront sur les murs d'argile,
Les paupières incendiées se calmeront longtemps après.
Mais je n'ai aucune envie de rentrer, le sentier est vide.
100 Là-bas, elle viendra au gué pour ce projet de canal.
Elle incline sa tête, découvre les nerfs de son cou.
Je m'avance et l'aide à passer (l'eau d'un canal est moins pure,
Bientôt il sera construit) mais je l'ai vue en ce temps-là !
Elle était venue par pitié pour se faire pardonner
105 D'être aimée, d'aimer ailleurs, elle m'avait donné à croire,
Maintenant elle s'absentait. Je vieillirai, craquelé
Comme une glaise dans un four. Cela remplaçait les mots
Et les heures devinrent douloureuses, trop s'ajoutant.
Instant d'après, s'allongeant. "Je ne reviendrai plus, tu sais !"
110 _ " Regarde ! " lui dis-je alors : " A l'horizon ce vaisseau
S'engage vers notre port. Vois, il fait route vers nous."
- " Qu'importe ! Il passera au mieux devant nous s'il ne vire."
Malgré l'odeur de l'urine nous le regardions glisser.
J'ai mal dormi, j'ai rêvé et dans ce rêve je riai.
115 Je la reconnus aussitôt parmi la foule joyeuse.
La procession se préparait, un train de chars et de carrioles.
M'avait-il parlé du parfum - cadeau de l'autre sans doute - ?
Nous nous assîmes à côté, chacun nous croyait ensemble,
Elle semblait me connaître, je paraissais un vieil ami.
120 Je me mis à la fenêtre - le vent était-il humide? -
Et le bruit des galets heurtés quand nos têtes se touchaient.
Parfois un vol crissant de grues ou la rumeur d'un cahot.
O nonchalance de ses traits, l'apaisement d'un sommeil,
Cette boucle sur la joue lasse comme une seconde paupière!
125 Le clair regard de la nuit l'éveilla ou bien nous étions arrivés.
Nous nous retrouvions chaque jour maintenant à la même heure
Du soir lancinant et gris, dans la cage de l'escalier
Occidental, tout en bas. Murs et marches sont écarlates.
Sa voix se perd au-dessus ; nous nous appuyons sur un banc
130 Posé sur un damier sanglant entre les ailes d'un aigle.
Nos doigts se glacent peu à peu, nous devrions les couper.
-" Un bras peut-il dire adieu quand le cur se rétracte?
- " Nous avons deux visages : dehors ces faces empâtées,
Dedans des traits qui se creusent. Son second visage m'aime,
135 Je n'en puis douter, vois-tu. Alors j'allai à sa rencontre.
Le jour souvent se purifie, c'est la tâche qu'il se donne.
Et moi, premier visage je conçus d'en changer au mieux :
J'abandonnai ma caste, pour elle, une troisième fois.
Je fus devin, laboureur, maintenant j'étais officier.
140 On change ainsi de visage. L'extérieur, bien entendu,
Ne doit pas changer l'intérieur puisque son second visage
S'entend avec le mien secret, et sais-tu que je l'ai vu ?
J'ai vu mes autres traits cachés mais l'éclat dans les nuages
Aveugle et l'on ne perçoit que des liserés argentés
145 Bien moins que l'autre versant de ces amas de nuées.
Un jour, réquisitionné, je surveillai un examen
Dans une salle au parquet ciré, longue de deux rangées de stalles,
Où les candidats se tenaient, j'étais au centre, j'avançais.
Elle retira son châle, de l'or maintenait sa tunique
150 Dont les plis blancs se creusaient entre ses seins déjà visibles
Et s'arrêtaient à ses genoux en volutes dessinant ses cuisses.
Un stylet d'argent à la main, le teint pâle et les joues rouges,
Elle s'interrogeait longtemps, jalouse de mon retour
S'il s'attardait à une autre, si mon regard l'oubliait.
155 Elle tournait alors vers moi ses deux jambes parallèles,
Elle épongeait sa sueur glissant de ses épaules rondes
Vers le sillon de ses seins, se cambrait, pointait son genou
Et ses bras nerveux s'appuyaient sur les accoudoirs de marbre.
Puis son regard s'évanouit, son stylet gratta la cire,
160 Je devins le bruit de mon pas, le vernis de mes souliers
Sur les veines cirées du parquet. Quel crissement vint de moi ?
Un scribe manuvait mes pas, rayures jetées au sol.
Même des parfums m'entouraient. Parfois elle penchait sa taille,
Je heurtai de la pointe de mon soulier droit une latte,
165 Ses genoux s'entrechoquaient, mes talons claquaient, je virai,
Elle les croisait maintenant, l'ourlet se retournait gonflé,
Ma semelle s'enfonçait une fois d'un côté, puis de l'autre,
Une main posée sur sa nuque, l'autre chassant une mèche
Finissant en volute vers les commissures des lèvres.
170 Elle appuyait sur ses cuisses d'ombre et de lait devinées
Ses tablettes de cire, maintenant s'immobilisait
Et son regard conjoignait les grappes agitées de brise
D'un cytise en fleur dans le soir tandis que je m'adossai,
Plus froid que ce fût de marbre car son regard s'éloignait.
175 Alors, vois-tu, je le vis ce visage intérieur
Qu'elle aurait tant aimé, vois-tu, comme une allée d'aloès
Cache un jardin de safran, de cinnamome, de vertes scilles.
Les traits taillés dans l'acajou, l'il vif, dédaigneux, il comptait
Car ses lèvres murmuraient des nombres hélas décroissants.
180 Lorsque je levai la tête, la salle s'était vidée."
J'interrompis son silence, je lui parlai du bateau :
"Certains l'ont vu rabattre la voile et ses rames plonger.
Cette vase clapotant, c'est le bruit de leur peine au loin,
C'est comme un soir printanier pour nous hommes du lazaret.
185 Le vent s'éveille aujourd'hui au fond de nos prunelles grises.
Si nu, si léger, si tendre, ce bateau est une femme
Traversant des allées d'azur ou des trouées de lumière.
Plus rien ne peut nous retirer d'elle qui vient si confiante,
Jetant ses habits sur le sol spongieux de nos infamies.
190 Des duels ont aussi lieu, l'un veut des rideaux à son lit,
L'autre songe à baiser ses yeux, le mot de l'un brûle l'autre.
Demain, ils auront disparu, cette fraîcheur ressentie
Annonce toujours la mort ! Nous verrons-nous au bas des marches,
Dans quelques jours si tu le veux, me diras-tu si ce visage
195 Second que nous détiendrions aurait aimé celle-là même
Que ton premier visage aimait à moins seulement d'être aimé ?"
Je me sens un peu plus mal, mes jambes sont beaucoup plus lourdes,
Mon il se trouble souvent. Qu'ai-je voulu scruté ?
Des vomissements à l'aube ont secoué tout mon corps.
200 Je me souviens d'un fait divers tiré non de notre vie
Au lazaret des douleurs mais d'un tas de papiers-chiffons
Oublié, jamais réclamé, sur un guéridon d'alcôve
Où l'on parlait d'asphyxie d'une jeune femme enceinte.
Sa chambre fut bien trop close, l'on châtia son personnel :
205 Ne laissait-elle pas toujours un soupirail ouvert ,
Les maisons de ce peuple longtemps séjournant aux falaises
Sont des couloirs d'air conduit d'un art très ancien, elles sont fraîches.
Sur le revers d'une hymne pour l'abondance du bétail,
Ces mots écrits en violet : "Toute odeur m'est insupportable".
210 Je vis au plafond des ombres poignardant ce lit absent
Et leurs lèvres répétaient "jointures infinies des heures".
Les rhapsodies sont les rhapsodies, de belles phrases en bribes sur
Des paupières arrachées à des orbites malheureuses
Que ce voisin coupable terrait parmi nous si semblables !
215 Le bateau creuse une ornière de jour en jour plus profonde.
L'on ne voit plus sa coque, les mâts semblent diminués,
Deux talus se sont formés, glissant, luisant, autour des rames.
On ne saurait croirez qu'il vient, il s'absente de nos propos.
Avant de jeter la liasse, j'ai récité la prière
220 Prise à quelque antiphonaire, l'hymne de toute abondance :
"O grilles grises, dans le soir jouant de ses rayons d'or
Entre tes souples membres, vous voici serpents sur le sol
Vous accueillant de ses vapeurs, de ses parfums innombrables,
Vous êtes l'Epouse parée de bleu, de colliers de perles,
225 De caresses de voiles, accordez nous votre grâce,
Sur nos champs, sur nos labours, que le suc et le lait ruissellent,
Que l'aneth et l'hysope dans les sillons de blé coupé
Nourrissent nos grands troupeaux, Vous êtes l'Aimée bienfaisante,
La pluie, le berceau de vos bras ou vos lèvres attendries."
230 Lorsque je repris des forces, j'allai à notre palier.
Le sol humide est soulevé, quelques carreaux ont sauté
Et l'on voit une trappe, ses gonds, ses rivets tout rouillés.
Ce qui descend descend encor, la brume double les tours,
L'arche du pont s'arrondit et à l'instant je me souviens.
235 Devions-nous donc nous revoir ? Je l'attendais par habitude.
En avais-je vraiment besoin ? Mon mal croissant suffisait.
La cheminée des marches vers des spirales infinies
Aspirait mes pensées rivées par des esprits amoureux.
Ces murs, ce monde d'intérêt, l'inertie de l'univers
240 A l'attaque de nos désirs, s'éparpillaient en volutes.
Il me perle d'une ville au bord d'une mer violacée
Où sa carrière finit comme officier d'un port de douane.
Parmi les flots de passants, il la guette jour après jour.
Elle a pu de déguiser, même porter des habits d'homme,
245 Falsifier son nom, se vieillir. Parfois, lorsque nul ne vient,
Dans la nuit, quand les vaisseaux tardent à entrer au port,
Quand la paix se mêle aux gestes, il parcourt la galerie
De front de mer et s'accoude sur la balustrade froide,
En ce deuxième étage. Les casemates éclairées
250 S'enfoncent dans l'eau très noire, des visages s'y défont,
Le sien n'existe plus déjà, et si la lune se lève,
Il songe aux files futures qui se terminent trop vite,
A son buste emmailloté de blanc sous son tricot bleu nuit,
A un enfant jeté à l'eau - n'avait-elle pas enfanté,
255 Loin de lui, avec cet autre ? - toute primogéniture
Etait confiée par son peuple au dieu des puits et des vasques.
Il voit le frisson de l'onde recevant ce corps baigné
Et la moue si gracieuse de sa mère entrouvrant ses bras.
Elle prononce la formule dans le battement vif des gouttes,
260 Chasse de sa narine l'une d'elles ou bien une larme :
"Dans l'enclos des paroles, la vérité tisse ma vie.
Accepte le, tu l'as fait venir en mon sein, reprends le.
Vierge à nouveau je deviens, le don est donné, je suis libre."
Sa main défait son voile, ses joues sont rouges, ses yeux creux,
265 Ses mains voûtent ses épaules, le long de son corps tombées.
Elle ne me regarde pas, un peu de vent vient lever
La grasse fumée du festin et la brume du lac s'y mêle.
Le cercle des noirs peupliers laisse voir une barque rouge
Se perdre dans les ajoncs, parfois s'embourber comme une âme.
270 - Et un chapeau qui glisse sur l'arrière lissant un front
En sueur, me diras-tu s'il révèle le criminel ?
- "Se dévêtant elle vint, la veille de ce sacrifice
Me supplier pour l'enfant mais je l'ai repoussée, vois-tu.
Sur le ponton, je plaçai quelqu'un payé à cet effet
275 De se glisser dans la vase sous l'eau et de l'en extraire,
Et les flûtes couvriraient, criardes, ses pleurs effrayés.
Mais elle s'est enfuie au soir, il me reste ce que je n'ai dit.
Un orphelin que peut-il devenir si ce n'est un monstre ?
Pour lui le jour se roule dans la bousaille de l'étable.
280 C'est le greffier du tribunal aux lettres à l'encre rouge
Où nous avouons nos peurs dont il ricane sans fin
Que je confiai au courant après l'avoir sauvé des eaux
Et malgré leur art du tourment, je n'ai rien dit devant elle
Pour que nul ne l'accuse comme nous et ne l'inocule.
285 Qu'ont-ils fait de lui, ô dieu ? Sa corbeille pourtant flotta.
Pourquoi des mains impures s'en sont emparés dans le soir ?
Quelle ne fut ma surprise quand relevant sa manche droite,
Il fit apparaître l'aigle bleu congénital aux enfants
Des rêves les plus nobles, passant à travers père et mère
290 Selon des généalogies serpentant parmi nos plans
Et ce vil greffier obséquieux n'en savait strictement rien,
Là où d'autres se tatouent croyant donner le change à d'autres.
Qu'ont-ils fait de lui, ô dieu ? Bon sang ne saurait mentir.
Que ne reconnaît elle ses traits, l'odeur de sa propre chair ?
295 Faut-il que le cercle social détruise tant les promesses
Et laisse l'inconnaissance agir à diminuer ?
Des navires chavirent et qui survit doit épuiser
La chance qui lui revient. Le rêve ne peut plus passer
Tant il a dû se calfeutrer pour ne pas être englouti."
300 L'embrasure alors de l'entrée coucha sur notre dallage
Une langue d'or et de feu mourant en pointe à notre banc.
La cadence renouvelée des rames frappant la vase
Nous parvint comme un soupir délicat sans angoisse aucune.
Le bruit des brocs, des couvercles, brimborions de nos repas
305 Annoncés parmi les couloirs me priva de son récit.
Nous nous quittâmes ou plutôt nous disparûmes chacun.
Un malade s'appuyait à la rambarde du second
Etage, son sari flottait. A l'officier je dirai
Lorsque je le reverrai - car ainsi je pensai en moi -
310 " Souffre-t-on pour un autre ?" "Qui peut parler est heureux.
Cet homme au sari a mal, il ne me voit pas, l'univers
Vide d'intérêt s'évade de lui, son mal seul l'occupe."
Et ces pensées jalouses s'accrurent : " Je n'ai pas de route,
Mille directions gouvernent mon vague semblant de destin,
315 Je ne suis qu'une enveloppe ne portant aucune adresse
Cacheté d'un sceau stupide, un pli commis par erreur,
Car rien n'est inscrit dessus et rien ne fut glissé dedans.
Ce que je crois lire parfois en moi n'est pas illisible,
La pointe du calame n'a jamais touché cet espace."
320 Je passai près du sari (hélas! tout son corps embaumait).
C'était un seuil délicat, la fatigue de l'officier,
L'écrasement de ses jours me parurent sans gravité.
A moi de faire de même ! L'attente creuse le monde
Et l'aère et l'amplifie si cette attente est aimée
325 Car où loger nos désirs parmi ces couloirs qui s'étirent
Ne donnant sur nulle pièce ? Et me penchant sur la rambarde
Pour voir flotter son sari, je vis autour de son visage
Un quart de coupole bleu, l'auréole de son attente,
Un fond d'étoiles limpides que des hôtes auraient joie
330 A visiter et dormir ou le berçant de leurs récits,
Où, ami, il leur répondrait, où il serait l'invité.
Puis une oppression me saisit entre mes deux clavicules,
Mes oreilles bourdonnaient et mon corps se mit à trembler.
Je voulus redescendre vers l'homme en sari appuyé
335 Mais il avait disparu, pire encore son emplacement.
Là où il était, le monde basculait et s'inversait.
La fièvre gagne donc en moi, plus fréquente, plus nombreuse.
J'ai cru voir une trappe, l'escalier se poursuivre là,
Et sur le toit je tenais une lanterne dans le soir
340 Pour les marins épuisés dormant au pont sous des persiennes.
Les rayons roux et ocres venaient à eux en grand charroi
Malgré les mouches avides formant un autre rideau.
Ma lampe trouait l'ombre de tous ses rayons cannelés
Comme un embarcadère pour leurs songes, pour leur courage.
345 Elle semblait une balle allant, repartant au mur,
Sous un préau rapiécé, un jour de vent et d'azur,
Et des jambes graciles accouraient sans peine vers elle.
Bientôt ils se dresseraient inclinant vers nous leur bateau,
Ils atteindraient nos grèves, nos chaussées encor incertaines,
350 Enfin sauvés eux et nous, parmi les plis de la lumière
Maladroite d'un matin, et lors, nos souffles à nos lèvres
Formeront un cortège, des directions réapparaissant.
La nuit, alité, l'il ouvert, je me disais, effondré,
" Comment en sa demeure agir en maître de son cur ?
355 La sérénité s'obtient par des livres saints longtemps lus.
Nous ne savons plus lire, nous n'en aurions d'ailleurs envie.
Comment en sa demeure agir en maître de ses rêves ?
Ce sont des hôtes imprévus, chargés de présents lointains,
Venus de mes provinces extrêmes dans la nuit tardive
360 Et leur entretien est doux, insufflant de nouveaux désirs.
Comment en finir avec l'attente organisée d'un monde
Qui vous loge dans ses couloirs qui ne sont pas vraiment les vôtres ?
A quand ce battement de cur dont nul ne connaît le rythme
Ou ce rêve né de soi qui ne devra rien aux usages ?"
365 Alors des paysages d'asphyxie noircirent ma nuit,
Un canal désaffecté, des habitations éventrées,
Un long remblai, le dernier, pour des prédécesseurs ruinés,
Cette silhouette aimée et nos yeux parfois confondus,
Seul repère dans ces lieux où nous revenions sur nos pas,
370 Le vent, ce vilain souffle dedans dehors cognant aux tempes
(Et comment l'aider, l'apaiser ?), et ce fleuve l'imitant
Enjambant le halage (vois-tu ces touffes de fleurs jaunes ?
Ce sont des arbres automnaux, ou bien ces lacs suspendus
Sont les granges et les chambres de bâtisses englouties,
375 Et ces parois infinies mélangent de folles histoires.)
Ah! si nous gagnions les Portes par le Fleuve réuni
Au-delà de ces anneaux, de ces ruelles désolées,
Car jamais auparavant je n'ai connu un tel soulèvement
De matières dans mon corps, ces flots huileux, cet air brûlant,
380 Ces essoufflements caverneux, ces morceaux de carapace
Et toutes ces images montant dans la nuit parmi moi
A seule fin d'envahir de poisons vespéraux mon âme.
Je me levai de mon lit, beaucoup dans ce dortoir dormaient
Du plus mauvais sommeil qui fût, mes pas glissaient dans l'allée,
385 La porte serait fermée ou au mieux les gonds grinceront,
Le gardien surgira brutal, l'on m'enfermera demain
Dans cette pièce d'aucun vent, mes pas glissent cependant,
Je me vois soudain enfant passer par une traverse étroite,
Triste écolier incertain, m'arrêter devant les barreaux
390 D'une salle éclairée encore et voir ce visage attentif
Entre règle et tablettes d'une femme qui m'apprend à lire
A laquelle je ressemble sans que sa main ne m'apaise
Et ne me prenne contre elle. J'ai la cheville tordue,
J'ai trop couru dans la cour, un gardien me tire l'oreille
395 "Enlève tes mains des barreaux, tu les salis, file chez toi !"
C'est faux ! Mes doigts sentent bon l'orange, mes lèvres aussi.
En ce moment, j'effleure la poignée, j'appuie lentement.
Un peu d'air et de lumière entre les deux battants passe.
Un verrou seul ferme le tout, mon corps pèse sur la porte
400 Afin que déverrouillée, je l'empêche de craquer.
Enfant, j'avais ces gestes lents vers la tasse matinale,
L'intérieur rongé des cendres de mauvais songes nocturnes,
La main suivant les fleurs brodées de la nappe se froissant
Pour que ma poitrine serrée prenne alors un autre souffle,
405 Ou bien je heurtai l'émail d'une cruche à coups réguliers,
Me récitant des listes de verbes rares orientaux
Dont la scansion bancale vaut les soubresauts de mon cur.
Ma tête contre le battant, je vois le rai de lumière
Issue du long couloir sauveur et, même si j'entrebâille,
410 Mon corps émacié comme écran, l'éclair restant suffira.
Ce bois a des nuds dorés. Ce sont vos yeux si bruns laissant
L'ombre en moi des crépuscules dans les sous-bois de nos études
Bien avant qu'elle ne fût juge de nos actes amoureux,
Et je me demandais pourquoi cette pensée venait alors.
415 Ce que l'officier m'avait dit, agissait certainement,
Mais de son nom il s'était tu, me supposant la connaître.
J'écoute leur ronflement et le rythme de leurs soupirs,
Evoque en moi cette chanson que l'on entendait jadis
"Je t'ai aimé au-delà de mes forces", rythme ascendant,
420 "Je n'ai plus de passion ", gamme maintenant descendante.
Je fredonne sur un parvis, ma bague glisse du doigt.
Lorsque l'aurore aura fait son trou, qui irai-je rejoindre ?
Agrandir l'interstice, les habituer à la lampe,
Ou bien agir très vite. Mais j'écoute l'eau de la douche
425 Du fond du couloir goutteler, il fait si chaud au dortoir.
Les lampes seront claires dans le jour, trait d'or sur la mer.
Mon cur chante des hymnes aux rideaux que l'on tire enfin.
Les gonds grincent, par la poignée soutenue aider leur jeu.
"Le Temps est si triste parfois, ô tristesse dans le temps,
430 C'est une vieille chanson des pays brûlants où l'on va,
Les paupières ensanglantées dans des tournoiements de sable
Cruel. Je cours poursuivi d'amertume et d'âcre chaleur
Dans de pauvres ruelles, chaque passage est un poignard
Blanc d'aucune courette ombrée ne pointant. Du ciel l'ekymose
435 Boursoufle aussi ma face. Vous me haïssez ennemi,
Je sais l'aurore fuyante. Dans le triste temps tout sombre."
Nous savons ce texte par cur. Il est tracé sur ce plafond.
Le rai de lumière s'abat sur tous les noms avant-derniers,
Passage du ciel, tournoiement de la tristesse brûlante,
440 Voici un fleuve de sable s'élargissant sur un lac
Enjambé par des arches où se glisse dessous la lune.
J'ai refermé la porte, j'attends. Je n'ai plus de passion!
Affaiblis par les rêves, leurs corps soupirent, puis s'apaisent.
Cette galerie éclairée trahit mon ombre. Rampe alors
445 Et longe la balustrade, ses piliers, sa claire-voie,
Enfin l'escalier obscur et ce vif désir de gagner
L'atelier des dépôts centraux à l'angle sud de la cour.
Coups de marteaux, coups de limes : j'y trouverai mon cartouche,
Le destin de mes astres y est inscrit depuis longtemps,
450 J'y verrai ma maladie que l'on insuffle dans mes veines,
D'où proviennent ces fièvres. L'officier est un renégat.
Que ne l'ai-je deviné ? Ils savent que tout homme attend
Des signes et jouent de cela, ô griffes empoisonnées!
Ces clins d'il sont des singeries, l'espoir le fera danser
455 Dans nos salles de fête insipides mais lui est vain.
Soudain je heurtai un corps sans vie au bas de l'escalier.
Un pauvre fuyard comme moi lorsque je vis sa visière.
Ami perdu désespéré d'amours toujours contrariées.
Un parfum de roses flottait, un peu d'or brillait à son cou.
460 Je détachai le cordon retenant le camée brillant
Et l'emportai, las de moi. La cour s'ouvrait, sombre fournaise.
Des murs chauffés durant le jour, une veilleuse à chaque angle,
Assez pour voir des nuages sortir de ce gouffre infect.
Un brin d'herbe à ma cheville tresse son soupir vers moi.
465 "Prends moi qui suis sans destin!" L'officier disait de ces plantes
Que leur nom est Elégante, leur vertu de faire ciller,
Et nous les regardions longtemps comme un rêve de vent léger.
Les dalles brûlent mes pieds car le marais a pénétré
Cet ancien hypocauste, ses cannelures et ses trappes,
470 Quand l'océan doit se gonfler. Ses grottes sont des fournils
Peuplés de monstres sacrés, gavés de nos corps enfiévrés.
Comment l'ai-je pu oublier ? O pouvoir de son histoire
Dont le feu fut intérieur tandis que je saute pieds nus.
Je crains l'archer sur le toit, et je m'étends parmi les gaz,
475 Sa flèche rompt un feu follet, d'un bond je suis sous le porche
De l'atelier et j'ouvre alors, le camée me sert de clef
Pour soulever le loquet, je l'avais vu agir de même.
Nul ne viendra maintenant sauf la barque à fond plat, demain,
Et ses nouveaux malades au milieu des fûts et des pots.
480 Hier, les rames du bateau ont frappé en sens inverse,
La voile s'est même gonflée, il a échoué, nous laisse,
Et l'officier a souri, je le voyais sans qu'il me vît.
Par des récits insensés, l'on peut inoculer le mal.
Tels ces confidents de prison pour recueillir un secret
485 Captent votre bienveillance, avançant leur liberté.
La même oppression me saisit entre mes deux clavicules,
Le même bourdonnement mais du vaisseau plus rien ne reste
De notre embarquement prochain pour la ville où elle demeure,
Pâle et si belle à aimer, pleurant encor un fils perdu
490 Dont le visage grimace, qu'elle veut croire démembré,
Et parmi nous, accusés, l'un lui donnera nouvelle
D'infamies plus grandes encor, de stèles ignominieuses.
Et si l'officier mentait, que restait-il de cela même ?
Mais sa mort le disculpait, non de son rôle d'agent malsain,
495 Seulement d'avoir voulu, lui aussi, se sauver ainsi.
Maintenant dans l'atelier allumant loin de la verrière
Une lampe à huile verte, je cherchai sur le registre
Mon nom et les signes choisis pour l'écrire diraient tout.
S fut un serpent du désert, O une tour au bord d'un fleuve,
500 L'ensemble était un cachet mais aussi l'il et son sourcil,
C une faucille dorée, le nom d'un dieu pour Isis,
Th le souffle dans les roseaux, h l'homme priant le ciel.
Je restai longtemps devant eux, la chaleur semblait grandir
Ils ne pouvaient rien pour moi, c'étaient des signes sur des signes.
505 L'aube se lèverait bientôt, le trait de la fumée noircit
Dans le jour se levant droit, il s'est posé sur le cartouche,
Dans les trous de l'autre côté alors que je le tenais,
Et son nom est apparu, Gwenyl, à peine ciselé
Dans l'argile non cuite comme toutes celles ici.
510 Les considérant alors, je vis d'autres noms les scellant
Et ce n'étaient point titres de maladies mais jugements
Rendus, peines appliquées, car je les avais entendus.
Cris et plaintes des malades, soupirs insensés des nuits,
Ce qu'ils gémissaient était là au revers de leur cartouche,
515 Chacun puni d'un récit l'obsédant, l'infectant plus loin,
Et arrivant à l'officier, je vis les lettres de Gwenyl.
La barque heurta le roc dans l'ombre il faudra se glisser.
Ils discutent, ils oublient, la brume parfois s'alourdit,
Mais croisées sont mes jambes, des souvenirs me viennent d'elle.
520 Les rames seront posées, les voilà roulant les barriques.
Fuis! La lampe sur le mur fait danser son profil aimant.
Là-bas je la retrouverai. Non! Je dois leur en parler.
J'ai tant vécu auprès d'elle. Je suis debout, il fait frais,
La porte vers le ponton est ouverte pour leurs entrées,
525 Moi, j'irai la refermer, l'indiscrétion nous indispose.
Mon pied se blesse à un tranchant et ce sang soudain m'absout.
Qu'importe si je laisse ces empreintes rougies derrière!
Sur la barque je m'enfuis, mes mains sont écorchées aussi.
Midi brûle encor plus là-haut. Comment ici punit-on?
530 - Ici, l'on vous rend amoureux. L'infection gagne sans fin.
Ce châtiment est cruel et nul ne se momifie mieux.
-I- Sésame de printemps
Voici le Sens. L'un - quelconque - vers Eux envoya Lui,
Malgré Ceux-ci, grâce à Ceux-là, chercher l'Absent perdu,
Et comme Lui tarda, et que L'Absent s'absentait plus,
L'Un changea, Eux se dédoubla ou bien vice versa
5 Et mille Lui s'ajoutèrent, Ceux-ci furent Ceux-là.
Le sens grossit, on l'oublia, il était là pourtant
Narratif et bien dans son enclos : nous tournons dedans.
8 Artificieuse déraison ! Le Sens n'est que sursauts.
-II- A ces années de déception
N'étaient-ce que deux déceptions en un début d'an?
Papier mouillé d'eau: " Ce parchemin délavé
N'a pas les signes convenus pour notre scriptorium
Et vos rêves séchés entre les feuilles sont adamiques",
5 A dit le chef du temple. Un linge a moins de larmes.
Et l'autre ? - "J'irai, la nuit, puiser l'eau des jardins
Pour arroser laitues et tubercules, et le matin,
De mes drachmes, j'aurais cueilli le miel de l'aube
Quand l'on cria "Esclave! retire-toi, ce lieu t'exclut !".
10 Pourtant, après trois nuits d'insomnie et l'harassement
Cherché durant le jour - le temps fut instable,
Signes derniers-coureurs de tempêtes lointaines -
La girouette fut emportée pour que l'année soit libre !
-III- O, Putiphar
Elle dit : " Combien de temps faudra-t-il
Le soleil s'en est allé pleurer au désert
Aurai-je assez de force maintenant
Jusqu'aux matinées tachetant les lauriers
5 Au-dessus des cimes inclinées des cyprès
Et son taffetas soyeux réparti dans les fourrés
Le soleil a quitté la cour depuis, oui, depuis,
Dans la salle d'En-haut au niveau de la rambarde
Je me tiens entre son coucher et son lever
10 Toujours au passage de ses venues, d'aucune arrivée
Et je suis du côté de son déclin éternel
Pauvre équilibre qui fut le nôtre, avant, oui, avant
Un vautour tournoie si monotone, si parfait
Comme l'esprit d'un dieu dans la distance des cours.
15 Donne le moi à comprendre, qui me le dira
Ami de son travail tu l'as longtemps connu
* [Séceph] Que sais-tu de lui* depuis, depuis son absence
Autant de questions au voile de deuil de mon visage
Dans l'après-midi désuvrée sur un banc
20 Dehors l'Océan module sa danse sur un ton mineur
Comme une respiration aimée la sienne encore
Brouillard matinal sur les verts archipels
Et la lune éclaire chaque soir des chantiers insensés
Les façades creuses et les tracés boueux
25 O voyageur vagabond sans ombre sans âme
La nuit glisse sur la campagne et te retire à ma vue
Dehors l'Océan a son haleine immense
Il a connaissance des moments et des heures
Comment il rencontre les pentes lumineuses
30 Que le soleil lui dresse en pleine mer
Certaines fois, paraît-il, des courants vieil argent
S'entrelacent aux couleurs du ciel,
Des vents passent dans les officines portuaires
Au fond des bibliothèques et le caressent à mon insu
35 Est-il cet homme couché sur le parterre
Dans sa saoulerie frissonnant d'un regret ?
[confident] - Je* ne pourrai te répondre, ô maîtresse,
C'est bien aisé d'être avant, après
Entre les grillages du couchant entre les soies du levant
40 Ou même quand la devanture du monde se ferme
Et que des voyageurs se hâtent vers nos portes
Mais d'être présentement nous ne savons.
- Les jours deviennent rouges, tant et si,
Les pas de danse sur les digues branlantes
45 N'apaisent aucune fièvre dans la nuit
Seuls face à l'immobilité nous restons
Et ces pyramides le disent durement
Peu à peu la conscience se vide
Ailes du vautour palmes sans émoi
50 Doux battement funeste, éclat feutré de la lune
L'il s'arrête, s'appuie sur un objet abandonné
Un tiroir pour des fards, le liseré d'un lit.
Le baiser des jeunes filles s'accorde à des eaux musicales
Juste avant une grave leçon, sous un portique
55 Quand j'étais promise uniquement à mon bonheur
N'est-ce pas ainsi que je me souvenais d'innocence
[Séceph] Et qu'il* renouvelait ma vertu à peupler un retour
[son 1er amant] Il* avait l'odeur des écoliers sentant la craie et le cuir
J'allais à sa rencontre sous la chaleur précipitée
60 Il disait "petite sur, j'ai gagné cet ibis pour toi"
Silence ! voilà des plages de poussière brassée
Le bruit de bien des gestes jamais faits
Des spirales granulant les visages
Ou des soies mauves ébouriffant nos regards.
65 Parfois lorsqu'à la table de convives comblés
Il est cinq heures, ailleurs, moi seul, je sais, il est
Des départs après des jours fastueux et limpides
Où je ne suis, il suffit de goûter l'air du dehors
Mais à les voir sans force, le vent ne s'est pas levé
70 Pour interrompre leurs voix grasseyantes
[Séceph] Lui* s'en va parmi des lumières de vieux ciseaux
Et les haies fleuries tombent dans les bassins
Ces parois se chargent d'algues et de nénuphars
Demain au coin de nos champs et du ciel
75 Je m'absorberai lancinante et livide absente
Le monde est en diffusion, si pâle, de plus en plus
Comme pour nous retirer et distendre nos regrets
D'amis trop chers et de nos jours à désirer
Nous nous diluerons et ainsi pour le rejoindre
80 Je pourrai.
[Putiphar] Et en ces jours l'époux* déjà vieilli s'entretenait:
- Variations de la pluie selon les pièces je ne le savais jamais
Par les croisées de la véranda et par les lucarnes
Sur le doigt d'une palme, puis un autre,
85 Il ne reste qu'à écouter encore dans la nuit
Ou regarder les pilotis qui scient le ciel
De multiples rides gagnent en nous à l'identique
Curieuse joie aussi, la route résonne de ses pas
Je n'ai besoin de personne en moi tout est ravagé
90 La pluie si jeune toujours apaise, attends,
Elle qui ne parle d'aucun endroit et ajoute l'instant
Nous irons en des heures sans absence
Vers l'horizon verdoyant ô ce chemin d'arrivée entre des haies
Dans les derniers après-midis du mois des crues
95 Où me voilà gardien des meules ensoleillées
[de l'épousée] De l'agitation cachée de mon cur à l'entrée de sa porte*
Et je me revois un peu avant, deux ans, pressentant sa venue,
Avec mon père coupant les herbes hautes
Et découvrant des traces de roue sur la terre battue
100 Le chemin tourne dans l'irritation du soleil
Aucun arrivant viendrait-il, et je me relève
Essuyant mon front, regardant au loin et scrutant
L'ombre portée des arbres s'attarde aux portes des greniers
Une branche de saule ondoie contre la haie
105 Puis enfin entre les haies je m'avance, je t'épouserai
O liserés de ses lèvres en la nuit, vernissées de tendresse,
Quelles paroles sacrilèges nuisirent à la paix
La mort glisse son anneau et nous reprend nos élans
Je ne trouve pas d'éclaircie en ces uvres pies
110 Que j'ai lues, tu t'avançais au-devant de moi
Ton sourire perçait les murailles et ton front parlait du ciel
Sur le quai où la barque t'a amenée nous avons froid
C'est la première luminosité bleue qui nous tient ensemble
Maintenant que cette éternité s'en est allée
115 Je me défais et au lever, l'il inéteint,
Un point douloureux à la gorge, je te croise émue
Que pouvons-nous vraiment ajouter et nous dire
Lorsque l'être s'immobilise aux dehors aimés
Et que la solitude engourdit nos fibres et nous creuse
120 Ce temps cessera-t-il les troncs sont détrempés
Mes yeux gris ne voient plus bien, ô cils de la pluie,
Le temps décoloré par trop rêveur le veut
D'autres que nous entendront des pas nouveaux
Dans les ravins broussailleux et les pins à l'écorce rouge
125 Le bruit répété du volet, la joie au devant du jour, torse nu
Leurs paupières seront retroussées par la brise des lumières
Même le silence est alors porteur de l'aube et de ses ors
Et soulève les belles chevelures des dunes
Et son éclair d'or noue le ciel à la terre
130 Je regrette les paroles insensées qui atteignent à la paix
Et font naître des peines davantage, nos peines,
J'ai aimé la gloire et l'exploit, à une femme je me suis voué
Que de paroles insensées pour un homme dans la nuit
Qui compte les averses encore chaudes des foyers de l'été
135 Il ne me reste qu'à écouter sans fin ma plainte.
Le rêve de Pharaon occupe Séceph, il a prononcé:
- Des câbles noirs font un puzzle dans l'après-midi
Le poids de leur charge m'affligent et m'abat
Découpés dans l'éblouissement solaire,
140 Ils heurtent les fenêtres, étourdissent de reflets
Des ouvriers tournoient, le ciel a des coupures effilées cinglantes
L'air est ameuté d'éclats et de poulies, il avance,
Le soleil est bruissant sur les pupilles et scande sa vigueur
Son appui est si précieux, il sait où me conduire
145 Sous les poutrelles aériennes qui se veloutent
Et quand crisse le vent sur les toits des montagnes
Alors tout s'abreuve de sa liqueur spatiale
Mais sur les deux dernières marches du dernier étage
J'attends et bien qu'il soit partout il n'est pas sur moi
150 Et sous sa vasque diffuse je suis dans l'ombre
Les traits défaits. Le ciel avance de toutes ses poulies.
Séceph saura lui parler lorsqu'il aura suppliqué son âme :
- Qui vient ici sinon le désarroi en des parties de villes
Et en des villes maudites où le délaissement se renvoie
155 Et se verse en soi, et quelque part du fond des affres
Qui répand ces sons éraillés pour submerger la mer
De telles pluies aigres et déploraisons sans espoir,
Qui est descendu sur les voies, la bouche écumant de procès
Quand les interrogations sont déposées et pour les relancer,
160 Qui nous retourne d'un geste violent et de ses deux doigts de braise
Serre nos mentons quand nous avions le front posé sur les piliers
Et l'apposions fatigués de songer et aimions ce contact éternel,
Comment hausser les yeux par-dessus les lampes,
Comment obscurcir le soir et dire la nuit brillante,
165 Nos amis reviendront-ils pour nous parler
Par un de ces vieux après-midis confidents du crépuscule
Et mes frères qui se sont tus auront-ils des larmes de sang,
Suis-je encore redressant ma taille après un long effort
Le chapeau tiré en arrière, essuyant ma sueur
170 A m'azurier de vermeil, aveuglé de tendresse céleste,
ô malgré tout le mal, comment connaître
La joie berceuse de nos paumes appliqués à nos orbites?
Je suis un homme avili, par la peine convaincu
Mes mains déformées dans les soirs liquéfiés
175 N'ont plus d'ongle où deviner l'avenir.
Une goutte perlée sur le pouce disait un don,
Longtemps au fond de ma prison elle fut sur l'index
Un traître m'accusait, je l'ai connue sur le majeur
C'était l'amitié d'un homme seigneur et protecteur,
180 Et sur l'annulaire j'aimais les yeux d'une servante,
Ou quand je partis le long des routes, sur l'auriculaire
Elle étalait ses reflets de nacre, et me fit voyageur.
Il semble que nous revenions toujours, voilà
Que nous sommes revenus, à quoi bon être las
185 Et si nos membres sont brûlants au seul bruit des rêves
Je ne regarderai pas mes ongles, l'avenir suit les songes.
Séceph eut l'envie de parler en lui et dit au roi:
- Les nouvelles années sont ici surprenant la lune hivernale
Tisseuse sanglante des nuages, carte des mâts brisés oscillant
190 En un ciel portuaire et sur des terres glacées,
Effroi limpide sur les villages blanchis de famine
Et sur des prairies solitaires, des adolescents orphelins
Lancent de longs javelots pour des nuits de conquête
Aux portes de ton empire, leurs voix claquent sec,
195 Et leurs lames aiguisées entaillent le ciel et le dentellent.
Demain, des brises pulpeuses gonflent et passent
La lumière est dans les trembles et les pointillent d'or
L'abondance paraît sculptée comme ces jarres
Sur les épaules dénudées de nos jeunes femmes cambrées
200 L'eau est de velours et la cannelle fleurit au désert
Tout est orbe, ce visage et cet iris et ce delta,
L'azur se courbe au-dessus de toi, de moi
Attendons, les brises sont encore en suspens.
Demain ensuite, sur les murs, l'ombre des danseurs
205 S'est collée et leurs ailes de grands papillons
S'enrubannent de brume endolorie
Ce sont des figurines suppliantes dans de faibles mouvements
La sueur ferme les yeux d'un vieillard avant son sommeil
Là, adossé devant la rue qui se surélève
210 Le soleil y fait un glacis qui l'aveugle, mais
Est-ce ta respiration, ô roi, que j'entends
Celle des étés immortels, avec ses affolements
Comme des tourbillons d'insectes sortant des marais
Lourds de chaleur, est-ce celle de ton âme
215 Qui souffle en tes veines des vapeurs fiévreuses,
Ton regard s'abat sur les objets immémoriaux
Tu es sans un bruit et un léger flottement les atteint,
Tout s'envole en de fines colonnes de vent :
Un désert est sous les paupières lasses. Toujours.
220 Il faut moissonner avant ces jours de fournaise et d'abandon.
Demain encore, nous avons revu les cours des écoles
A la veille des rentrées, les rideaux déteints de nos classes,
Tu n'es plus assis, mais tu es pâle, enfant,
L'on combat sur les talus jaunes, sous les tentes des saules,
225 Des sauterelles ont voilé le ciel, leur ombre est un empire,
Et des gaules ressuscitent des trouées d'azur,
Avec de la craie et de l'encre sur les doigts
Nous écrasons nos derniers songes d'enfant,
Encore notre mère s'approche et nous endort
230 Le vent derrière les volets ne dit plus de contes
Des tremblements d'images heureuses s'en vont,
Alors qui habitera ces terres dévastées,
Qui gaulera pour nous les peurs et les malheurs,
Car des temps meilleurs s'annoncent par des prières.
235 Ainsi Pharaon conçut la grandeur de Séceph.
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