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Récits d'Hispe la Grande ou Encycliades
de N. Trévync
Chant VI: "Les Foules " ou "Les Famines" (802 vers) ; appendices : (chercher) "L'Eveil du prince" (54 vers) ; "Une nuit où la lune" (26 vers)
Chant VI
Les Foules (Les Famines)
1 La menthe dans le jardin pousse toujours entre les pierres.
C'est le même acharnement qui rampe en moi malgré l'échec.
Depuis plus d'une semaine j'avance avec cette foule.
Parfois un chant vient de l'avant, nous nous mettons à courir,
5 Là-bas, le sol est martelé, des cris fusent de derrière.
Sinon ce long brouhaha, indistinct, ce flot de poussière.
Lorsque le vent se lève, nous nous arrêtons aveuglés.
Des flots de feuilles arrachées vont au soleil dilaté
Et se plaignent jusqu'au soir aux bandelettes rougeoyantes.
10 Avec Maggio et Ysinda, nous avons trouvé refuge
Dans l'antre d'une déesse démasquée, au beau visage
A la douceur infinie et Maggio ignore son nom.
Ses dieux ont toujours grimacé mais dans la soute il vit
Une pareille figure sur la coque dessinée
15 Avec du charbon et du sang. Car Maggio fut galérien.
Nous nous garderons d'un retard car les haltes se déplacent
Et celui qui n'y vient pas ne peut boire et manger ce jour.
Beaucoup rattrapent alors, beaucoup distancés ont cessé.
Maggio soutient Ysinda de ses muscles gris et noirs.
20 La langue colle au palais, et j'ai jeté mes sandales.
Maggio entoure mes pieds de feuilles grasses arrachées.
"Dis moi, Maggio, pourquoi m'aider?" Nous sommes un bruit sans fin
Et les oiseaux nous ont fuis. Aucun sommet n'est assez proche
Pour, y grimpant, dominer notre colonne et sa route.
25 Maggio se souvient: " Enfant, je ne pouvais venir trop tôt,
Surveillant frères et soeurs et les retardant par des jeux
"Eh !" disais-je, "il manque un arc, nous avons perdu nos fleurs,
Fermons notre cabane", quand il faisait si lourd dehors.
Le repas sera-t-il prêt ? Patientons avant de rentrer.
30 Enfant, tu seras grondé car c'est le temps de la famine,
Et chaque jour est brûlant. Les herbes coupent les mollets".
Chacun détourne le regard, chacun grimace à chacun,
Tout est ridé en nos songes. Nous suivons de grandes gorges
Entre des dômes de laves, dans le silence des jours.
35 Un homme parfois s'étend et tente alors de dire adieu :
"Nous nous quittons", s'écrie-t-il, il se garde de gémir,
Il hésite à sourire encor pour un rêve qui le prend. Fin.
Ses doigts crispent la terre modelant une figurine.
La poussière la consume. Il a tant fallu marcher
40 Au milieu de ces sillons désertiques depuis les lacs
Bleus de leur enfance noble vers les coteaux recouverts
De lin, de vignes et de fils et la plaine lourde d'hommes,
Et la mer de son exil alors que rien n'est achevé :
Devant lui passe sa vie et ces instants où l'on se quitte
45 Après des années de labeur en commun et l'occasion
D'embrasser sa joue parfumée pour une seule unique fois
Avant qu'elle n'aille en procession ou se perde parmi les tentes.
C'est un jour de réforme des sentiments. En voici d'autres
Pour d'autres territoires sans somnolence ni sagesse.
50 L'Empire des formes est mort, leur cruauté est passée.
Nous aussi avons fait souffrir, nous avons vu les timides
Essais pour nous apitoyer, des vents relevant des pagnes,
Des vies hélas se ressemblant de disciples et de maîtres.
Voici notre air élégant pour une voix se confessant
55 Que l'on réduit à des tics ou à un geste d'autrefois.
"Il se tenait très souventJe ne me souviens plus vraiment".
Ce qui arriva commença, mais rien ne continua.
Si la vie se résumait, cela serait trop de débuts
Qui n'ont jamais eu de suites, si ce n'est en cette foule
60 Mais dès que l'on s'écarte, les chemins ne mènent à rien.
J'ai regagné la foule, je me suis retourné trois fois.
Ysinda reste près de lui, elle orne son front d'un soleil
Avec le suc d'un chardon, puis elle s'asseoit à ses pieds.
Longtemps, la flamme de ses yeux fixe l'or ruisselant du front.
65 Maggio croyait aux portes quand moi, je chemine toujours.
Ysinda reste à ses côtés, le vent grumelle sa forme.
Des gueux s'accrochent à vous qu'il faut enjamber, repousser
Et dans leurs haies miséreuses à l'arrière de la foule,
Je trébuche maintenant; à la halte je me suis vu
70 A la surface de mon bol, à peine comme l'un d'eux.
Contre le ciel étincelant pour la jeune lunaison,
Un vol de grues a passé, moi qui croyais avoir barré
Tout vol de ces tristes oiseaux. Bientôt ce seront des cercles
Désignant notre néant qui nous fait courir avec eux.
75 D'elle je me suis souvenu soudain dans les ronflements
Et les plaintes lointaines de ceux n'atteignant pas la halte,
De ses cheveux emmêlés, alors qu'elle les a très lisses,
De ses yeux reconnaissants quand ils m'ont toujours évité,
Quand j'étais au tribunal dans l'ignorance de son rôle.
80 Et j'ai cru qu'il s'agissait alors de la reine Adéna
Dont le visage était pâle et les yeux si transparents
Du temps où j'entreprenais de creuser et de modeler
Avant que de partir expier mais ses cheveux jamais n'auraient
Eté noués ni emmêlés et descendaient jusqu'aux pieds
85 Si bien que le brouillard montant ne me surprit nullement.
Maintenant nous pénétrions des terres plus lourdes de rosée,
Et les songes qui viendraient se nourriraient de nos blessures
Autrement mais avec régal. Je me sentis m'abîmer.
Parfois un groupe se forme, leurs voix entonnent un chant
90 Sur des segments plus ou moins longs, bientôt soumis à l'usure.
Ce sont des airs entraînants, du sang sort au coin de leurs lèvres
Et dans de grandes ruées ils se précipitent soudain
Piétinant un groupe voisin dont la fièvre est consumée.
Dans la plaine l'on contourne ces tourbillons de massacre
95 Mais à l'étroit d'un défilé, le vent ne peut plus passer
Et les parois sont agrippés. Alors j'ai pu voir la foule
Sans début, sans aucune fin, se débattant en tous sens,
Et personne ne la menait si ce n'est de brefs sursauts.
J'ai cherché là où j'avais laissé Maggio, croyant remonter
100 Comme s'il y avait eu un seul cours montant descendant
Mais les flots se croisaient sans fin : nous nous traversions ainsi.
Mains et genoux écorchés, certains, tandis que la rumeur
D'armes et de cuirasses éclatait, occupaient des grottes,
Disparaissaient parmi les rocs sans un regard pour le ciel.
105 Alors j'ai vu sa traîne dont elle enveloppait son corps.
Un peu de lune se levait, mais ses rayons d'or daignaient
Venir au pied des hommes et baiser des lèvres abjectes.
Je voulus la rejoindre, au matin j'abordai la plaine.
Ce n'étaient que rangs serrés, un océan à traverser
110 Mais je la savais parmi nous, j'aurais voulu remercier
L'éclat glacé de ce rayon ou plus encore je ne sais.
L'automne devait commencer car des tiges vénéneuses
Se dressaient sur ces hauts plateaux et leur suc montait au cur
Tant il y avait d'abandons, tant l'on en croyait mourir.
115 La méfiance me tenait et si je grelottais de fièvre
C'était pour l'avoir revue - n'étais-je donc pas infecté ? -
Au point que ne dormant plus je parcourais les bivouacs,
Profondément inactif, rêvant à ma perte sans fin.
Chez un peuple au bonnet pointu l'on voyait sur un chariot
120 Traîné par des léopards la roue d'une immense noria
Décorée de dieux grimaçants, chacun venait la tourner.
A son arrêt sur une bouche tel objet fatal naissait.
Au sommet c'était une pluie de fleurs fanées illusoires
Tandis qu'au bas l'eau croupie de leurs tiges invraisemblables.
125 Je n'ai pas voulu la tourner, mon songe a un autre éclat !
Un jour, des hommes s'assemblaient autour d'un livre adoré
Aux versets peuplés d'entités maintenant tout l'univers :
Les sacrifices cessèrent, ces fumées grasses au soir
Et le bêlement impie quand le sang vient à ruisseler.
130 L'on disait : " Bonne Pensée, viens vers moi, chasse le jumeau
Infâme qui me ruine, construis la tour de mon éveil.
Là, je gagnerai le ciel et les aigles me seront frères."
Mais parmi ces hommes pieux l'on composa le Grand Traité
D'Aucune Réalité, on le traduisit en des langues
135 Si anciennes, si oubliées pour que les morts seuls le lisent
Et chacun à l'écouter pleura d'être né en ce temps.
Il se disait : " La pensée est assise sur les genoux
Du malheur, son il est brûlé, elle veille au chevet des mourants".
Et il se disait : "Tous les vents ne s'ensommeillent jamais
140 En même temps et pourtant leurs bruits n'auront jamais de sens".
Il fut dit : " Détachez-vous des ormes au feuillage clair.
La beauté s'y glisse le soir et les fées y prennent corps".
Des guerriers, l'épée luisante, troublèrent ces ermitages.
Souviens-toi du dehors, soudain ! Et ils riaient à des masques
145 Qui racontaient leurs exploits de façon grotesque et risible.
Puis c'était le silence : les hommes souffraient des dieux.
Ils sortaient hagards du palais, criaient à tous leur forfait
Et bien que se sachant maudits, réclamaient l'honneur d'être hommes.
Je vis leurs épouvantes, l'effroi d'avoir un vrai destin,
150 Leurs crimes nés de la passion ; leur cur ulcéré de plaies,
Les lents mouvements des danseurs pour circonvenir le mal
Céleste descendu en eux comme une vrille pointue.
Après quoi, ils affrontaient au matin sans peur l'éléphant,
Longeaient un fleuve ensablé, le soir, leurs mimes reparlaient.
155 Beaucoup, de fièvre, moururent, ou dans des villes nouvelles.
J'appris leur langue assez bien, je les ai vraiment adulés.
Quand je crus porter le masque, les alignements de pierre
N'étaient que ruine face aux monts d'où ruisselait la pierraille.
Ma voix dans ces déserts s'usa. Déjà les plus hauts gradins
160 Disparaissaient enfouis et le ciel gris teinta murs et pierres.
Elle ne viendrait plus s'asseoir au premier rang, parfumée,
Comme je la surpris un soir, et tous les jours j'attendis.
Parti, je me suis retourné : les monts joignaient leurs versants.
Le lieu dans l'ombre sombrait. Je ne reconnus plus sa place.
165 C'était un endroit sublime dans l'isolement des cimes.
Parfois les mules tombaient dans les ravins, ou des voleurs
Trop chargés ou bien empêtrés de cimeterres souillés
Et leurs turbans se déroulaient si tout un groupe glissait
Comme des banderoles alors que nous montions sans cesse.
170 Des milliers se rassemblaient sur un plateau couvert de tentes,
Des pèlerins revenaient immaculés d'avoir baisé
Cinq fois le jour un sol sacré, des marchands se mêlaient à eux,
Vendant femmes et onguents près des brasiers des forgerons,
Abandonnées à la nuit dans le silence imposé,
175 Afin que les glaciers crissant soient entendus des devins.
Demain ce serait le signal, demain ou après demain ;
Le prix fixé par les doigts des corps déjà vaincus et nus
S'appréciait le temps d'un revers de flammes du brasero.
L'arrivée de litières fermées cachant des patriciennes
180 Nourrissait de fols espoirs, les enchères pourraient monter
Et de leurs mains dépassant serties de rubis et si blanches,
Elles s'adjugeaient quelque lot par leur bonté ici sauvé.
Parmi des milliers de yourtes, je vais portant l'eau glacée.
Parfois ce qui m'attriste, ce sont des airs tirés de flûtes
185 Désarticulant ma peine, l'émiettant comme des paroles
Que l'on tient jour après jour et que traverse le néant,
C'est aussi quand Varhzan et Lun et moi nous nous asseyons
Dans le matin, dans l'attente du réveil, nos outres pleines,
Et quoique l'aube soit vigueur et dessine des échelles
190 Entre ces cônes inégaux, nous ressentons l'impression
Que ces lieux sont désertés, qu'ils sont partis sans nous sans bruit.
Si les colombes peureuses s'attroupent dans les rayons
Du soleil dressé, n'est-ce-pas qu'elles voient la cendre froide ?
Puis l'un derrière l'autre nous marchons là où le toit fume,
195 Celui des vieilles personnes d'abord les plus matinales
Pour des ablutions rapides et les infusions brûlantes.
Le courage et le rêve tiennent en laisse l'abandon,
Puis ces jurons précipités et ces coups si nous tardons
Car tous ont soif et appellent, nos épaules moins sciées,
200 A l'ouverture des tentes, par ces auvents soulevés,
Sur les tapis que l'on roule, je cherche à voir son visage
Car ces femmes au teint clair sont encor couvertes de songes
Et l'une d'entre elles, un jour, accueillant le mien, le rendra,
Si ce que dit ma fatigue, cette sibylle nouvelle,
205 Est juste : " Ma vie se vide, ce vase n'a plus de bords,
Les perspectives voisinent, comme je deviens immense !
Je cogne, douce vapeur, à de grandes parois vitrées,
Je deviens notes distendues enveloppant l'infini,
Ceux qui l'entendront vont venir, s'ils le peuvent, de très loin."
210 Lun, alors, fait sonner un gong, ma douleur au bras reprend.
Nous sommes chez un vieux maître vêtu de soie, silencieux,
Campé dans l'ouverture, si petit devant l'horizon
Et ses anses de collines pour la brume trébuchante.
"L'homme ne sait pas se lover parmi le ciel et la terre,
215 Le brin d'herbe sur la prairie commet une ombre plus sage,
Toutes ses cavalcades seront étouffées dans le tuf,
Le ciel versera sa pluie sur ces milliers de cavaliers
Et la terre peut-être en moulera la vaine allure."
Et nous restions avec lui, regrettant l'immobilité
220 Qu'elle ne fût jamais totale, que l'Etre ne dominât.
Un orage s'apprêtait et le vent et les torrents
Creusèrent de grands sillons, la terre avait vieilli d'un coup.
Nous ne pouvions mettre nos pas dans nos pas de portefaix.
Du camp sortaient des foules et soudain je l'ai effleurée.
225 Et la lune qui pourfend les persiennes jusqu'à l'oreille
Traça le sillon de ses seins quand sa fibule d'airain
Se défit de sa cape par un maladroit accrochée.
C'était un très jeune enfant égaré, une moue sur les lèvres.
Sa mère à contre-courant, les bras levés, était un arc
230 Vers lui. Je le soulevai et peu à peu le lui remis.
Quoique la tourmente cessât, que l'on redressât les yourtes
Ou que les esclaves aient fui et que les caravansérails
Aient rallumé leur lampe, ce n'était plus un camp uni.
Déjà, des princes partaient au nord et les conquérants
235 Sur leurs chars criaient "Vers l'Est", le soleil plaçait ses ors
Sur la steppe comme une mer vers ses caps crépusculaires,
Des sentiers se dessinaient au Sud, tout n'était que chemins,
Mais il est un fait étrange qu'on s'y engage encor toujours,
Que leur entrée et leur sortie sont laides et que l'on reste
240 Sur eux autant que l'on peut car l'on croit qu'ils vous mènent bien,
Vague éphémère agglomérat d'un destin embryonnaire.
Je suivis une autre foule parce qu'elle chantait un hymne
Où survenait un couplet parfois qui m'enivrait alors,
Comme si mes joues se mordaient au sujet d'une colonne
245 De cristal au milieu des mers avec un début de pluie
Vérolant la ronde pièce d'eau s'irisant aussi de larmes.
Et cela évoquait en moi cette tour dont j'ai rêvé
Autrefois, sans l'atteindre, quand j'avais à compter les grains.
Les voici tous deux souvenus, c'est Eutuchian, c'est Pekku,
250 Et tant, la ville en flammes, ces dunes de schiste gravies,
Et même, ma royauté, le roulis, la fresque de sang,
Car ce chant a cette vertu et ce peuple, l'il voilé,
Piétine en sa mémoire. Aussi, si l'un vous y découvre,
Souriant vous prend par la main, car il vous croit vieil ami,
255 Le soir, près du feu, il vous dit des aventures anciennes.
Alors je les ai questionnés sur Gwenyl et s'ils savaient,
Et même dans les champs brûlants, harassés d'avoir glané,
Quand les songes se multiplient, personne ne se souvint.
L'ivresse les gagne souvent, leurs troupeaux alors les guident,
260 La vache aux cornes fleuries longe les prairies des grands fleuves.
Ai-je donc quitté le désert ? Hier, de l'autre côté,
Entre les roseaux délicats, des cavaliers ont passé,
Fracturés et ondoyants, tenant haut des lances avides.
Aujourd'hui Roxan notre chef nous a placés près du gué.
265 Je songe à la captivité et cela me désespère.
Faudra-t-il recommencer ? Niches et grottes me font peur.
J'ai trop creusé, je suis las mais je songe aussi aux Affurs.
Mon carquois s'est alourdi, laisse sa tache où je le pose,
Son cuir n'est jamais vraiment sec, et eux, à quoi songent-ils ?
270 A cet insecte ignorant ? A la pierre qui croit dans le gué
Qu'elle fait tourner le fleuve, à cette dent douloureuse ?
En cet instant imminent car les guerriers se sont massés
Mais certains mots leur manquent, et voilà pourquoi leur bonheur,
Leur réseau furtif affectif, la parure des idées
275 Sont encore en ébauche car je me sens à nouveau seul.
La tourbe démet l'élan des sabots, les chevaux se cambrent
Et nos flèches ruissellent, nous avons tort de nous montrer,
Nos carquois sont bientôt vides à proximité du gué,
Même si Roxan s'est avancé comme le vent de l'après pluie.
280 Leurs épées font une voûte d'éclairs au-dessus de nos têtes,
L'envol des lames et des cris nous interdit de penser
Et pourtant les vapeurs diluent tout en profils insoumis
Et sous ces manches rêches dont l'ourlet se gonfle aux poignets,
Du sang sort et longe les doigts devenus gourds, indistincts
285 Tandis que le soleil rasant découpe allègrement
Ce que Roxan met à sac quand le choc n'est plus brutal,
Quand nos fronts s'écartent du heurt, l'épée dans les chairs entrée,
(Avec qui en découdre?) jusqu'aux coups sur mon bouclier
Rythmant de leur accent fort des paroles pour quelqu'un d'autre.
290 Donc ce corps à corps sanglant - Roxan est tombé de cheval -
A des bouffées d'abstraction en dépit de toute pensée
- Ce pieu dressé va traverser sa poitrine et sa barbe
Tremble depuis ses lèvres - ces éclats sont envol de mots
Très purs pour qui peut les relier, nous avons construit un tertre
295 Aussi haut que les nuages - mais il me reste une flèche
Pour abattre ce géant, à la gorge briser son souffle
Et moi-même mourir ici, dénudé du bouclier
Quand je tendrai l'arc noueux - pourront sans mal se glisser
Et laver nos plaies de parfums, enfin nous entendrons cet air
300 Mélodieux issu de nos vies, oui ! du fracas de nos os,
- La corde vibre longtemps et mon visage est tuméfié
De sueur sale jusque là contenue - ô vilenie ! -
Nous toucherons des plages bienheureuses là où se croisent
Des envols de mots jamais dits dont le cur était peuplé
305 Ou qui étaient venus exprès cogner à nos portes noires.
Quels sont-ils ceux que j'ai dits, tête en bas et corps en morceaux ?
Car un homme m'a soulevé et posé sur sa monture,
Et nous avons ensemble quitté les bords sanglants du fleuve.
Des mots peuplent un délire, ils sont l'âme dénudée
310 Mais il ne peut me répondre, sa langue n'est point la mienne.
Alors j'ai dû prononcer et d'un geste, la main au front
D'un doigt efface la sueur mais tant de bruits m'ont heurté.
Pourquoi ces portes ont claqué ? La stridence des aiguilles
Remuées par les sabots ou ces glissements sous la pluie
315 De chars courant à l'entrée de villes aux parvis de briques ?
En quelle loge sonore mes paroles sont-elles allées ?
Quel juge odieux a retenu que je murmurais, absent,
Et si gémir est noté, un sacrificateur s'avance
A l'étole brodée du mot si bien qu'il est assez vain
320 Pour la victime de crier puisqu'elle a fondé son sort.
En ces temps intermédiaires l'abîme est franchi de peu,
Vous êtes la pierre du gué, un son émis est appui.
A mon sauveur j'ai demandé "vas-tu maintenant me vendre ?"
Quel précipice franchit-il si, remis d'aplomb, je vis ?
325 Mais il n'en est vraiment rien, il sourit et me dit adieu.
Et lorsqu'il s'est éloigné, je me surprends à l'appeler,
J'ignore jusqu'à son nom et lorsqu'il a tout disparu,
J'essaie de l'envisager mais ses traits fuient devant l'éclat
Royal de ses yeux aimants et puisque mes cils sont mouillés
330 Quand la porte s'entrebâille sous son arche découvrant
Le vif jardin du temple, une rosace inscrit ses vols
Irisés dans cet azur et cascade sur les falaises
Des étages en retrait du bâtiment pyramidal.
"Allons ! Viens porter l'offrande !" Et la procession m'inclut :
335 D'abord l'eau, la résine, puis des blocs d'argile encor chauds.
Nous gravissons un degré à intervalles réguliers
Pour relayer ceux du sommet. Nous formons sur une pente
Des chaînes industrieuses. Point d'autre vent que nos bras
Soulevant et soulevant. Là-haut nous serons au couchant.
340 J'ai été un bon ouvrier, jour après jour j'ai monté
Les briques crépusculaires en guise du véritable
Car les flots du soleil plongeant je les voyais sans les voir
Comme ces noms que nous gravions à l'entrée des orifices
D'un peuple à se souvenir n'accèdent jamais au destin
345 D'une vie particulière et l'effort de les garder
Est vain comme ce regard que l'on jette derrière soi
Au cas où quelque chose de soi resterait sur un banc.
Mais ce fut un temps de bonheur, l'effort répété enivre.
Nous sommes tant faits de dépôt de nos rêves que parfois
350 Enfin ne plus l'augmenter a pour effet de soulager
Nos épaules, de laisser au temps le soin de les courber.
Sur aucun mode supérieur par de beaux instrumentistes
L'on interprétait nos vies et l'air en était bucolique.
J'ai connu alors Muzet et je fus nommé chef d'équipe,
355 Dérogeant de mes passions, étouffant mes fièvres anciennes,
Parcourant les terres grasses pour engager des recrues.
Il nous fallait éviter les pestiférés, les vieillards
Au visage d'une blancheur accentuée par les fards
Et ces boutiquiers sans vigueur, ces hommes sortant des ruines
360 Enfouies sous la mousse, ces formes venues de la pluie
Qui les avait comme allongées, dans son silence feutré,
Ces villageois imberbes prosternés devant la statue
D'une femme aux seins multiples, car nous soulevions un vent
Qui ranimait les braises à peine chaudes de l'espoir
365 Et il fallait repousser ces pupilles soudain brillantes,
Ces corps un instant encor radieux malgré cloques et plaies
Et garder des solitaires silencieux plongés en eux
D'où ils tirent leur force sans expédient tiré des autres.
Alors nous les remettions au vaste enclos des pyramides
370 Dont les pointes échafaudées trouaient sur plus de cent lieurs
Ce long ruban de roseaux entre des terres noires et ocres.
Mais il se fit un changement que rien ne prévint pour nous :
De plus en plus loin nous allions maintenant pour nos recrues
Et les gens s'écartèrent et même les plus démunis,
375 Comme si ailleurs les menaient leurs rêves les plus féconds.
Puis l'on nous jeta des pierres et le trouble provoqué
Malgré nous à nos arrivées vint nous déconsidérer
Auprès des vrais silencieux que nous requerrions bien en vain.
Muzet fut si triste alors qu'aux tavernes il s'attablait
380 Et pris de boisson se battit une nuit plus que raison.
Par une porte dérobée je voulus l'aider et fuir
Mais il se mit à chanter, donnant notre position.
Je fus frappé de tous côtés dans une courette sale.
Le sang coagula sur moi. Muzet était disparu.
385 Un enfant jouait devant moi avec des cubes de bois
Et sa tour soudain s'effondra et son pied les dispersa.
Son rire faisait vibrer la poussière dorée du sol.
Muzet l'architecte est mort, son corps va aux chacals voraces,
Loin de son mausolée pointu, et tout sera cénotaphe.
390 Un volet se mit à battre pour sa fenêtre depuis
Longtemps déjà murée grossièrement, et les gonds grinçaient encor.
Alors je me crus assez fort pour cogner contre les murs
Et songer à déclarer que Muzet m'appelait de loin
Pour que je marche et sois témoin comme ce battant heurtant
395 D'orifices oubliés que l'on voulut tenir fermés,
Et quittant contusionné ces lieux d'une torpeur totale,
A la vue d'une allée bleue sillonnée des éclairs de sixte,
Je sus que le monde changeait obturant nos traces et nos portes
Moins pour toutes les effacer ni pour montrer son emploi,
400 A seule fin d'aventurer vers nous ses porosités.
Elles seraient pures nouvelles, comme l'éclat entre ces feuilles.
Des flottilles descendaient le fleuve, poussées par le vent.
Je reconnus visiblement derrière les boucliers ronds
Des yeux noyés de visage et pourtant grands, étonnés,
405 Parmi ces vaisseaux emportés comme des aiguilles sèches,
Même je sus donner leur nom à des inconnus pour moi,
Des anonymes jusque là au grand jamais rencontrés,
Et nous semblions nous connaître puisque nous nous hélions
Et qu'ils me contaient des exploits à naître autour d'un grand siège
410 D'une cité qui croulerait au seul assaut des trompettes,
Et garde une pucelle si belle à la nuque droite.
L'un, d'un trait avec du charbon, sur un bouclier traça
De quoi me la faire voir. Je crus trembler de tout mon cur.
La ligne de flottaison bascula, ses cheveux bougèrent
415 Et des gouttes perlèrent ses pupilles comme un regret
D'où je n'étais pas absent. Le même mal courait encor,
Inéteint et incandescent qu'un rien songe à susciter sans fin.
Il suffit que je parte aussi avec tous ces beaux guerriers
Avec Retanoma le pur qui vécut dans de grands vases
420 Rougis, ouverts sur un flanc d'où il sortait un sable blanc,
Avec Mepiklawat le grand, aux mains d'enfant, aux cheveux ras,
Incomparable désoucheur, mimant l'aube et sa clairière,
Auprès de son frère noirci, Artignawat foudroyé,
Tombé, que sa bague sauva, et Mininawat l'ami
425 Des bufs attelés et lourds, avec Vig, Sik et Petrilak,
Rescapés des sauriens cruels et des morsures d'insectes,
Pour des drains entre des talus gluants, noyés d'eau dormeuse.
J'ai rejoint Feoxinnu, Tartaxanati son jumeau
Et si la lune grandissait, l'un se levait douloureux,
430 Le crâne enflammé de côté, se croyant une tortue,
L'autre attendait qu'elle décrut pour aussi s'asseoir prostré.
Il y a Médribn le chef, seul à la poupe éclaboussé,
Scrutant l'entrée des méandres, hélant les embarcations,
Quand des plages où les tirer sont là au soir ou des anses,
435 Et sa voix rauque s'entend, corrigeant la rame indécise,
"Tu seras de veille", dit-il, et j'ai chauffé mes mains,
Epiant des craquements lointains, le clapotis et les ombres.
Son fils Médribnio a peur, il doit mourir, tout jeune, bientôt,
Sa mère a consulté les vents, et les feuilles ont répondu.
440 Les mots sont gauches de moi pour rassurer ce qui m'effraie.
Nous passons un défilé, depuis des jours, interminable.
Parfois des rochers s'écroulent, emportant d'énormes troncs,
Vers cette double falaise, nos yeux perdent les sommets,
Nuncima a rompu le bois de nos carquois bout à bout
445 Et, cloués sur des boucliers, ces pièces servent de seau,
Car nous écopons au mieux, certains ont déjà chaviré,
Et nous en avons rescapé, les appuyant à un banc,
Le temps que leurs lèvres gonflées murmurent Déanid,
Kanzch, Galvan, Honck, Gunaguna, des noms pour les appeler.
450 De nos gaffes, nous repoussons l'écume haineuse des rocs
Quand à nouveau les deux rames du gouvernail sont brisées
Et voici notre pilote Malacrona projeté.
Je vois ses deux bras s'enfoncer ; si nous songeons à l'aider,
Nous quitterions le versant où notre seul poids empêche
455 Que nous chavirions d'un coup. Bien irrémédiablement
Nous nous éloignons, amers, et je me souviens d'une histoire
Qu'il devait nous raconter, comme si chacun maintenant
Avait dépassé l'orée des paroles pour des récits
Et que cela se produisit enfin et non loin de moi.
460 Ses bras font un cercle et sa main poursuit un cri inaudible.
Et je crois voir jusqu'à ses yeux et tout semble un même signe:
Entre ces deux blocs passer, s'écarter du courant brutal.
Si mes membres paralysés savaient commettre l'effort
De me dresser, de le dire, alors que je suis cloué
465 Quand Brentilla le silencieux, malgré ses yeux gris malades,
Vit l'affluent indiqué, son cours paisible à remonter,
Et criant que nous devions y tendre, nous permit l'espoir.
D'autres nous avaient suivis et d'uns vinrent nous précéder
Car nous remontions un courant, le temps se meut en tous sens
470 Quand le souhait ou le regret, quand un désir, un succès
Nous placent sur des seuils subits d'où se produit l'inversion.
Jamais je n'ai autant songé, le maniement de la rame
Comme celui des briques, enfin nous toucherons la rive.
De nos armes arrogantes, nous envahissons ces fûts
475 Etroits et drus, devant nous, décidant de nous hisser
Et de là, "voir!", a dit Médribn, et tous lui ont obéi.
Ces dix poignées d'hommes sont peu parmi ces terres inquiètes.
Qui d'entre nous assiégera des remparts jamais trouvés?
Où sont ces feux qui convergent de tous les Pays Unis
480 Quand la nuit les enveloppe, à moins que tous aient péri?
Car nos coques sont brisées, nul ne veut revenir au gouffre
Mais l'on entend des rumeurs ni des eaux ni des vents fougueux,
Quand nous aurons reposé nos oreilles de leur vacarme,
Que seul un chef sait entendre. Nous lui avons obéi.
485 L'éclaireur Medranaga est de retour et nous dit:
"Les crues changent fréquemment les lits des fleuves à leur gré,
Nous sommes sur une île, d'un côté le flot et de l'autre
Des champs immenses de galets d'où s'élèvent des jets d'eau
Aussi brillants que les lames de nos lances et couteaux,
490 Et contre le soleil couchant peut-être de noirs créneaux,
Ou c'était un vol de corbeaux ou alors quelque détresse."
Nos pas dérangeaient des serpents se chauffant entre les pierres.
A midi, au quart traversé, le visage tuméfié,
Les lèvres grosses violette, le cliquetis de leurs armes
495 Cessait dans un effondrement et dix tombèrent ainsi.
Parfois, dans des poches d'eau d'une antiquité redoutable,
Gisaient, assoupis, des monstres aux mille yeux sans paupière.
L'on y puisa l'eau sans frémir et l'on frappa les rochers
Pour que fuient les venimeux, et ils semblèrent plus nombreux,
500 En amas lourds sur les pointes et glissant en plusieurs tresses.
Lorsque l'on toucha le creux du lit, au soir le plus horrible,
Il fallut camper, creuser un fossé, entasser du bois
Et qu'il se consume en cercle repoussant leur sifflement
Tandis que trois hommes jouaient des airs de flûte stridente.
505 Transe de capuchons noirs, danse des ombres glacées!
Le jour suivant, il y eut aux chevilles des perles rouges
Et des morts et des survivants, ceux dont Brentilla ouvrait
La peau, et le cri de la chair, et sur le flot s'arrêtant,
Urinait face aux contorsions. Moururent Kanzch et Galvan.
510 L'il de Gunaguna pleura, Petrilaj racla sa gorge.
De ce fleuve de pierres nous touchâmes le bord dressé
Dont l'ombre nous enveloppait de ses dentelles sciées,
Tant il y avait de cimes dans le couchant devant nous.
Entre ces blocs épars et noirs couraient d'énormes lézards
515 Et la lune enfin se levant, quelque effondrement brutal
Formait un col salvateur. Le sommeil nous saisit là.
Trois voûtes d'arbres pesaient, nos épaules ployaient en arc.
Depuis le matin, sans eau, nous cherchions des fruits, avancions,
Suivions des pistes anciennes souvent coupées d'arbres morts,
520 Brisant de grandes stèles, les acrotères vernissées.
Je n'aurai pu les déchiffrer, tout mon corps se révulsait
Et lorsque Médranaga chanta, ma voix intensément
S'échappa comme un voile rabattu contre trop d'émoi.
C'était l'entrée d'un village depuis longtemps désert
525 Et tous les puits ensablés et les meules d'anciens moulins
Gisant aux biefs asséchés. Pourtant tout était vert, très vert,
Les villages étaient plus nombreux, il nous semblait voir des ombres.
Depuis ce matin, sans eau, sans fruit, nous avancions encor.
Nul oiseau, quelques lézards en des combats laissant leur queue
530 Car nous ne les vîmes jamais. Alors suçant leurs dépouilles,
Quelques gouttes amères s'écoulaient dans nos gorges.
Un souvenir lancinant cognait à mes tempes malades
Et ces frondaisons si vertes faisaient un tapis de pourpre
Du sol, des palissades de boue s'envolant en nuages
535 Alors que sous une arche dont les portes béaient trop lourdes,
Je m'appuyai à son ombre comme pour enfanter l'oubli.
Galvan et Honck m'entraînèrent dans l'arène d'un ciel rouge.
C'était une place en cercle, ses façades bombaient vers le centre,
Je reconnus des toits plats et ces couloirs pour embrasures
540 Descendant et remontant, tels des siphons fermés en trois points,
Et tout cela m'arrêtait, Galvan et Honck m'abandonnèrent,
Epuisés, me croyant perdu, parmi ces vieillards surgissant,
Quémandant de leurs bras si longs et des yeux désespérés,
Et ils suivirent l'équipée, Médribn portant Médribnio,
545 Sur ses flancs, Artignawat et les jumeaux s'encourageant,
Et le lourd Méninawat fermait la marche loin de moi,
Au milieu d'une ovation pressante d'or s'entrechoquant.
Un vieillard plus faible s'assit et je l'aurais reconnu
Mais je ne le voulus pas, il aurait pu me haïr jadis,
550 Plus souvent l'on me méprisa, il m'aurait laissé pour compte,
Quand je reçus des coups blessants dont je rougirai toujours
Et nul ne vit ma valeur, il aurait été de ceux-là.
Las! Il tendait ses dix doigts car il aurait toujours connu
En pire ce que j'ai vécu et je l'aurais d'un revers
555 Dédaigné, meurtri, abusé, avec honneur et prestance.
Ne pouvant plus me haïr, n'en ayant même plus le droit,
Il s'avançait devers moi, valide il m'aurait combattu
Mais la lie de la honte n'était pas pour lui jusqu'au bout
Bu, si bien qu'il se devait de s'humilier bien davantage
560 Et il tendait ses dix doigts, pacifié, tout étant perdu.
Sans raison, je lui donnai ma dernière queue de lézard.
Médribn me vit à ses côtés, sur une route dallée
Traversée de racines, bordée de citernes à sec,
Et nous craignions un faux-pas lorsque nous perdions le tracé.
565 Ce fut une grande mousson, une averse de grenouilles
L'annonça, la route dansait, des roulements de tambours
Provenaient du bourg voisin et le tonnerre leur répondit.
Les cimes touffues des palmiers tombèrent, décapitées.
Un vent joyeux s'engouffra, passant haut, passant bas, rythmé
570 Et des blocs de nuages violaçaient ciel et nos regards.
Incessants ces roulements, ce piétinement de taureaux
A la robe noire écumant, tant et si bien que nos pas
Soulevant mille et un sauts, quoiqu'alourdis de notre peine,
Parurent misérables, craquements de brindilles sèches!
575 Et les coups se répétaient immuables, n'augmentant pas
Alors que vent et tonnerre par leur fracas existaient.
Bruit sourd, bruit constant, bruit égal dans le creux de nos oreilles.
Puis le tambourinement de la pluie naissante là-haut
- Oh! seulement quelques gouttes inaccessibles à nos gorges -
580 Déjà si doux à notre ouïe comme un rêve capricieux,
Coup pour coup correspondit aux battements de cette fête
Sauvage vers où nous allions, tenant nos armes bien prêtes.
L'air tout entier vibrait, vibrait, chaque tronc comme une corde
D'une immense lyre jouée dans une lumière bleutée,
585 Et l'air humide ondulait, plus rien ne tenait dessus nous,
Ou bien grisés de fatigue, nous ne ressentions plus rien
Si ce n'est ce martèlement sourd pénétrant nos poitrines,
Agissant sur nos jambes, nos bras, leur donnant l'impulsion,
Accélérant notre cur, ou l'accordant à ses lenteurs,
590 Tombant sur nos nuques glacées, paralysant nos épaules,
Le temps d'un arrêt syncopé - et s'il durait plus longtemps?
Médribn nous a retenus, déjà Deanid vacillait
Et l'habile Nuncima - du sang coulait de leurs oreilles -,
Médribn et le pieux Brentilla ont dit "Décousez vos lèvres!"
595 Ils ont chanté, nous ont forcés, frappant du plat de leurs armes
Pour que tous, nous entonnions et que l'air pris à nos narines
Vînt nous brûler en-dedans, de quoi briser l'enchantement.
Médribnio se contorsionna, je le pris sous les aisselles,
Et d'autres crurent mourir d'étouffements dans des sons rauques.
600 Sur la crête d'un remblai, des masques dansaient,
Puis ce fut un cortège qui s'avança muni de pampres,
Autour de tambourins joyeux, au son de poches gonflées,
Muni de fanions brodés, et tout célébrant notre accueil,
Et des enfants couraient devant, puisant dans des nasses d'or
605 De longs pétales comme cils et le duvet d'oisillons.
Puis des porteurs d'amphores se glissèrent au premier rang
Et l'eau coula dans nos gorges et put même déborder.
Le souverain-roi s'approcha, un masque d'effroi avec
Qu'il plongea dans la poussière tandis que tous se taisaient.
610 L'or et l'argent dans les coupes étaient répandus, offerts,
Mais nous préférâmes les fruits, les pains et des outres pleines.
Alors nous passâmes plus loin sans avoir envie de les détruire,
Et sur les remparts, leurs femmes murmuraient des prières,
Vêtues de pourpre et d'enfants, et je reconnus l'une d'elles
615 Comme une servante de jadis d'une reine qui l'envia
Et j'eus mal de m'en aller sans l'interroger, sans savoir.
La suite des jours m'échappe, chacun à son poste et moi,
Au milieu des bruits des saisons, de voix, de gens qui s'en vont,
Puisque je n'ai plus retrouvé les mêmes mais d'autres encore,
620 Lorsque je change leur nom, et que tous l'affirmaient, même eux,
Ne pas avoir disparu, un soir, entre des toits d'ardoise
D'un village bleu de pentes, dans des traverses glacées
Où la lune frissonne à chaque coup de la brise noire,
Sur les berges détrempées où le martin-pêcheur s'éveille,
625 Là, collés à des murs chaulés afin que tout continue,
Sans nous, sans moi, pour des jours grossiers après l'Événement,
L'on ne sait quoi qui a eu lieu, qui fut essentiel sans doute,
Pour rendre amères nos saveurs et nous désoler longtemps.
Adhérer, ne jamais lâcher, fuir ce que vous n'aviez pas,
630 Les parfums comme des passants dont l'ombre vous entraîne loin
Dans des féeries heureuses - ni vos bras ni vos cheveux
Ne portaient nulle effluve, et les routes sont trop nombreuses -
Connaître le déshonneur comme une ascèse pour des mérites
Qui me rendraient à vous enfin, raisonner sans désespoir.
635 Car vous aimiez composer des parures de perles et d'ambre
Célébrant l'éclat du ciel semblable au retrait de la mer
Dégageant alors les dômes de cités sacrées et blanches.
Et le pire fut un jour de s'avouer ne plus pouvoir
L'attendre et de savoir l'infini des efforts à commettre
640 Que rien ne justifierait plus comme avant qui me tenait.
Ni Vig ni Pétrilak et Sik, dans leur querelle nouvelle,
Ignorant encor les motifs contre Médribn puissant roi,
Ahuris d'avoir un récit d'encerclement comme un piège
Où l'envie courait d'être proie - car Médribn était envié
645 Et tous rêvaient d'être enviés - ne s'approchèrent de moi
Enfoui dans des vals profonds ramifiés en précipices
Si l'âme en nos rêves étend devant nous ce qui l'inquiète.
Rétanoma interrogea les flancs moites de la glaise
Mise au feu d'un camp au soir et il parla pour Artignawat
650 Qui avait eu l'éclair pour yeux et des grandes formes vues
Dans des manteaux d'albâtre, il annonça la déférence
Car des envols nous suivent dessinant nos mondes futurs
Mais il oublia mes peurs depuis ce jour où j'avais dit
"O reine, que de poisons! Voilà, sans toi je suis sans moi."
655 Ou bien dans cette cité il imaginait qu'elle était,
Que je la prendrai alors, que rien n'était à deviner
Pour moi sans consistance quand la glaise rougit au soir.
Des récits se constituaient, ai-je dit, de l'un à l'autre,
Et moi qui fus bien avant, mes lèvres dévorées de mots,
660 Dont personne n'a besoin, je songe à une pluie brutale,
A ces milliers de gouttes, épidémie de destinées,
Comme les seules bordures d'éternité qui me restent,
Qui me soient donc permises, et peu à peu je m'en contente.
Nous avançons vers la Cité, des éclaireurs nous la décrivent
665 Comme devant être bientôt à ne considérer que
L'écart de plus en plus réduit des routes dallées entre elles,
Leur largeur et leur entretien, les premiers tombeaux l'ornant,
Même si nous ne rencontrons que des groupes de pilleurs
Futurs comme nous guerriers et tous l'ont su et sont partis,
670 Et des foules vont s'agréger autour de Médribn et d'autres,
Tels Claona portant vautour sur son épaule et Han
Tressé, maître du fouet, Djébi dont les yeux sont de braise,
Mais nos rêveurs ne l'ont pas vue, et toutes m'ont fait du mal
Moi seul sais pourquoi la piller, venir rompre ses remparts,
675 Abattre son insomnie, je sais à l'appel métallique
De la grive dans les buissons que mille tomberont là.
Nos haltes sont maintenant plus longues, nous nous attendons,
Des villes entières ont fui, nous occupons leur quartier,
Parmi l'inaction et les jeux ; sur des damiers tricolores
680 Nous poussons par un bâton de réglisse mille et un traits,
Et les carreaux hexagonaux où nos jambes sont croisées
De cette allée couverte dominant la rue de poussière
Maintiennent notre existence car nous doutons des passants
A suivre du doigt nos lignes raisonnées ou les leurs.
685 Des traits - voici ce monde qui ne s'efforce pas aux mots.
Brentilla écrit un traité intitulé "Des Devoirs" :
Qu'un roi doit être patient, qu'il réunisse le Conseil,
Dans un endroit désert de nuit, batte les troncs pour chasser
Singes et perroquets bavards, qu'il aime son astrologue,
690 Que sa femme soit vive pour dompter ses enfants nombreux,
Qu'il se défie de ses alliés mais honore leur alliance,
Qu'à trois, deux contre un, la guerre naît, le moins vainqueur s'alliant
Soudain avec le plus faible pour réduire le vainqueur,
Et toujours revient deux contre un, la mort s'abreuvant alors,
695 Qu'il ne soit jamais vu mangeant, exposant ses ouvertures,
Que ses yeux soient inconnus, donnant aux graveurs son profil
Pour signe de prospérité, obstacle aux désastres sombres,
Que chacun autour de lui se tienne à son devoir premier
Et ne puisse obtenir mieux s'il adopte une autre fonction
700 Et moi, feignant l'ignorance devant des actes premiers,
Je vois d'autres souverains écoutant les plaintes des femmes
Dont les enfants sont vendus sur des îles aux flancs de cristal
Où leurs époux s'agrippent récoltant des lichens toxiques.
Leurs codes seront des tables repoussées par le ressac
705 Et les morsures de la mer sur ces blocs rappelleront
Le cri mortel des naufragés, exilés, marins, guerriers,
Dans leur berceau de nacre, pleurant la chair laiteuse et chaude
D'une femme aimée qui les oublie de les croire infidèles,
Et les éclats de la roche diront des vols, des rapines,
710 Les tortures infligées par l'empreinte des gypaètes,
Les îles blanches d'Eole, myriades aux flancs d'acier
Du haut desquelles mêmes les sirènes furent jetées,
Qui aiguisent les vents furieux et les gifles ardentes,
Et leurs incrustations d'ambre célébreront tous les liens
715 D'affection et de promesse, nuds d'argent de la rivière
Et de la mer, tresses de cils, lorsque les lèvres se croisent,
Mais Brentilla soutient Médribn et prépare Médribnio
Face à Vig, Pétrilak et Sik qui pourraient s'entre-tuer
Quand ils nous commanderont car les hommes n'ont pas trois têtes.
720 Leurs couteaux d'airain frapperaient Médribnio surpris, de nuit ;
J'ai tardé à me lever, je dors sur les marches des thermes
D'un escalier annexe, un figuier pousse entre les pierres,
Les fruits sont tombés à ses cris, faisant des taches sanglantes.
Mon bâton a virevolté sur leurs nuques, ils ont fui,
725 Je l'ai porté sous la lune traversant une rosace.
Ce n'était pas Médribnio mais un habitant de la ville
Ou un espion de la Cité ou l'un de ces gueux voleurs
Qui suive de plus en plus notre marche pour un pillage.
Il a saisi mes genoux et moi, j'ai pu sans vanité
730 Lui accorder ma patience, j'ai frissonné, j'étais grand,
Médribnio m'avait servi. Il m'a donné son bracelet
D'argent et la nuit l'a repris. J'aurais voulu l'avertir
D'elle vivant en Lian-Su aux remparts démesurés
Que nous irons renverser pour des motifs inassurés.
735 J'ai scruté son bracelet car une reine laisse sa marque
Sur les parois d'or et d'argent de son peuple protégé.
L'on me donna un camée, j'ai contemplé un pendentif,
Mais là, ce fut vainement car les signes vont me quitter.
Rien ne quitte ma route si ce n'est l'immensité ouverte.
740 Ces hommes, mes compagnons, vont croire à leur tour au destin,
Aux présages et aux songes, comme pour vaincre le temps
Et des institutions naîtront pour donner corps à leurs rêves.
L'exil reprend ses droits en moi, mais je le veux impalpable
Comme ces averses au printemps qui se refusent à être
745 Et ne sont qu'un flottement parfumé ployant de tendresse.
Lian-Su, bientôt sur tes marches ou à l'orée de ton sac
Nous serons, l'ordre de combat se dessine parmi nous,
Des groupes armés sillonnent la plaine et se rassemblent.
Hier nous avons quitté nos quartiers et notre colonne
750 Sur quatre rangs resplendit et frappe le sol bruyamment
Si bien que nous entraînons des bandes informes et lasses,
Poussées par là, rescapées, agies dans l'opacité
Des périls et de l'instinct d'un accouplement à Lian-Su
Et leur donnons une forme que Brentilla a conçue
755 Devant Médribn et ses vassaux Vig, Pétrilak et le grand Sik,
Tous quatre pourvus d'un rang, et nous rencontrons des convois
De chariots, de machines traînés par des bufs et des mules
De rois riches offrant leurs biens substituts de leur absence,
Qui se joignent ainsi à nous pour demeurer sur leurs terres
760 Et leurs conducteurs, artisans, leurs condamnés hérétiques
Nous prient de les protéger, venant gonfler notre colonne
Comme panse de serpent et du fracas de leurs roues pleines.
Je crois ce terrain en pente, d'une pente à peine visible
Et ce sont de grandes herbes porteuses de trois épis
765 Ployant par-dessus nos têtes, recouvrant tout l'horizon
Qui protègent ou menacent notre venue sans direction,
Car, hommes noirs, dites nous si d'aller au couchant est bon,
Si toutes les cités des morts se tiennent au crépuscule,
Car vos huttes de chaume incidemment découvertes,
770 Tant elles semblaient herbe drue, se consumeront sans mal
Si vous taisez vos légendes de ces géants d'autrefois
Qui élevèrent Lian-Su, versèrent votre sang humain
Sur les pierres des fondations et ébranlèrent le ciel
Quand ils cloutèrent les panneaux d'airain sur les murs des tours,
775 Saisirent les vents au collet pour qu'ils polissent leurs uvres,
Et revenus à la mer, laissèrent une gent infâme,
Aux sortilèges s'implantant aux vulves de leurs cerveaux.
Et bien qu'ils parlassent longtemps, l'incendie se déclara.
Le pouvoir des songes mauvais s'accroît parmi nous sans doute
780 Et si l'âcre fumée n'était, je dirai que nous approchons.
Le vent a tourné à l'Est, la steppe s'enflamme au loin,
Résolument nous pénétrons les hautes futaies flottantes,
Et sur nos chars avons construit des tours comme quatre échelles
Reliées par des paliers, cordées, d'où dominer pour le guet.
785 L'incendie nous encercle, celui du couchant et des feux,
Et nous pourrions nous tromper si la nuit n'éteignait cet orbe.
Nous voyons l'ombre des galops d'immenses troupeaux brûlés,
Des étendards déferlent au coin d'un val soudain franchi
Et d'autres chefs saluent Médribn et chacun venu ici
790 Ne sait où la Cité se tient - le voyage fut trop long
Que l'on oublia déjà qui nous parla de ses remparts -
Alors Brentilla scelle leur accord de façon nouvelle,
Posant une pierre plate sur trois dressées et broyant
La tige d'un roseau rouge, verse quelque miel sauvage
795 Pris sur leurs lèvres fardées, pose un vers sinueux aussi:
"Les paroles s'enroulent ou s'en vont devenir fumée.
Qu'elles reviennent au cur qui les nourrit, et le protègent
Si le vent qu'elles contiennent n'a pas fui vivant en elles,
Mais qu'elles rongent leur âtre si elles sont parties en vain
800 De ses tonneaux de rumeurs où l'on ne puise que mensonge!"
Et sa parole résonne soudain si loin que l'écho
Qui revient, est métallique : panneaux d'airain sur des murs?
-I- L'Eveil du prince.
Celui de qui je serai vénéré sera-t-il infâme
Que je me maudirai et devrai ne rien révéler
Mais ses enfants finiraient aussi par s'amender
Au contact de paroles remâchées et comme un sang
5 Devient plus pur en de fins ruisseaux si bien que je m'enfuis
Et me laisse capturer et multiplie mes espérances
Pour ne point toutes les voir et voir des ombres incertaines
Et timides à l'entrée de chemins que j'ai déjà parcourus
Où ces maudits devraient aller un jour au regret de leur infamie.
10 Mais en ces temps que ne faut-il se déplaire et s'abîmer?
Demain a de l'infini les vertus, je me rapporte ce récit:
-"Tel orphelin survivait pour connaître des sceaux
Qu'un vieux marchand trompeur et vicieux lui donna
Dans l'idée de le caresser et il les assemblait comme des sorts
15 Où chacun entrouvait les couloirs de son avenir.
Le sceau le plus fortuné représentait un clocher.
Cet enfant était réclamé des cours et des rois,
Dans les rues, des cris de joie l'accueillaient,
Et chez ce peuple simple, il s'en trouvait pour évoquer
20 Le Fils de leur Roi vaincu qui reviendra de l'île verte
Que l'on voit flotter dans le ciel après une tempête.
De peur qu'il ne s'enfuie, ils l'ont aujourd'hui enfermé.
Il consulte ses sceaux pour lui-même, pour une fois
Et songe à des mains blanches et fines aux doigts nacrés
25 Et non à leurs grossières paumes terminées de tronçons,
Il entend des paroles douces comme le miel
A la saveur de vérité et voit des yeux plaintifs,
Il regarde le sceau le plus fortuné et leur annonce
Qu'il faudra abolir les murailles et les ombres noires,
30 Il se dit "que jamais leurs voix flatteuses ne m'atteignent",
Un prisonnier, un lettré et une jeune catin l'écoutent et pleurent,
Ce qu'il dit maintenant par les sceaux annonce l'erreur,
Son marchand a vendu des tablettes plus belles
Et ses bagues sont de plus en plus grosses.
35 Demain à l'entrée de la ville il sera cloué
Sur la porte au bois sombre durci par le feu."
Moi, je crois qu'avant de mourir il chantonnait
Des notes mystérieuses que nul n'entendit
Et que ses yeux étaient tournés vers des lacs intérieurs
40 D'où parfois émergent les pointes de minarets,
Des tours de silence, des stupas et des zigourats,
Et dans un bref friselis à la surface, ces échelles de cristal
S'effondrent en éclats qu'emportent de par le monde
Les ailes de ces oiseaux en nuées blanches et instables.
45 Mais le prisonnier l'a entendu qui criait longtemps,
Le lettré a vu de sa poche tomber tous les sceaux
Face contre terre sauf un, celui de la tour aimante,
Et la jeune fille sans cesse abusée pleurait si fort
Qu'il lui a parlé dans un souffle et l'appelait mère.
50 Ces guerriers ennemis qui rodent ont dû l'enlever
Car aux jours suivants la porte était nue."
- Je n'ai que faire d'être vénéré, le vent dans les cimes
Est un conseiller en ce domaine que j'admire.
-II- Une nuit où la lune
Le paysage est un tissu peint de rues et de murs très hauts
D'esplanades où murmurent des fontaines aux bassins
Comme des coupes, de colonnes de temples oubliés,
L'on voit des géants soutenir des balustres et des pilastres,
5 Il s'entend des rires par-dessus les enceintes des palais,
Là-bas un concert de flûtes émeut l'absolu et l'incline,
Elle marche à mes côtés et son parfum me perd,
J'ai son reflet parfois dans les glaces des échoppes
Qu'une lanterne chinoise doucement fait s'approcher
10 De mes bras et l'enlève comme une fumée de santal,
Nous allons en cette grande allée où le ciel est lanterné,
Un voyageur dessine à la craie le portrait d'un dieu,
Des piécettes d'argent le recouvrent pour pétales,
Elle est autour d'un mime qui fuit une peur inconnue,
15 La toile est peinte de terrasses où rêver à des départs,
Se dresse un obélisque de marbre surmonté d'un globe
Et sur la place demain nous lirons l'heure,
Des automates en des niches d'or ouvrent leurs portes,
Minuit a sonné, elle n'est plus parmi la foule du mime,
20 La toile ne dit plus sa grâce et nos pas sur les galets,
Il y a des froissements et d'immenses rides sur le côté
La lune s'est levée, toute la toile se plisse et se retire,
Mais de cet éventail qui se ferme, du vent qui en résulte,
Et même si tout se mite et s'empoussière,
25 Par dessus l'arcade d'eau claire de la dernière fontaine
Son bras se soulève et me prie de l'aimer.
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