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 suite chant IX


Récits d'Hispe la Grande ou Encycliades

de N. Trévync

Chant VII : " Le Fleuve" (722 vers): appendices : "Cessair" (183 vers); (franchir) "Rappel d'un adieu"; "Complaintes diverses".

Chant VIII : " Nos Visites" (844 vers): appendices : "Retour sans poids" (24 (se remémorer) vers) : "Superpositions" (10 vers) ; "Combats vains"(24 vers);


Chant VII

Le Fleuve.

 

1 Mes rêves se sont succédés, la trace des plus anciens

A l'envers d'une falaise se mire sur des abîmes

Si glacés et d'un bleu-roi, et si je me penchais vers eux,

Les verrai-je déformés par les dos des bêtes marines

5 Ou par l'érosion de l'oubli à l'effondrement voué?

Et d'autres plus anciens encor et qu'il fallait remembrer

Devinrent le seul expédient, tant la Cité s'éclipsait,

Et pour les retrouver aussi, nous pourrions la conquérir.

Alors un serment fut prêté d'autant qu'avaient disparu

10 Des rêves de tout un chacun, les femmes et leur désir,

Dans ces assemblées de guerriers hurlant quand vient le combat,

Même indifférents à violer, laissant devant eux passer

Ces femmes lourdes d'enfants fuyant leurs villages brûlés.

Qui manuvre nos pensées, le long état de nos besoins,

15 Sur cette plaine dévorée par ces grands coups de vents et d'hommes,

Qui soulève nos cils, la nuit, et danse sur nos pupilles

Leur enlevant leur éclat, - car nous sommes toujours plus lents - ?

Nous dirons : quel fut ton songe? Et peut-être quand l'as-tu eu ?

"Jurez d'en trouver trace, confessez-vous avant l'oubli !"

20 Des éclaireurs sont désignés de plus pour trouver la voie.

Ils prendront le soleil levant pour guide, ils partiront

Par groupe de trois hommes à quinze jours d'intervalles

Pour laisser le levant tourner, chaque matin s'orientant,

Et dans six ou sept quinzaines l'armée se mettra en route

25 A leurs devants, face au soleil, et nous les retrouverons

Ayant parcouru l'espace de façon si régulière

Qu'ils auront vu ce qu'il fallait, même une ville dans les sables.

Ah! si le temps n'effaçait pas jusqu'aux routes pèlerines

De la terre accueillante comme pour lisser son visage

30 Et le tendre, innocent, à qui doit se frayer son chemin,

Que de fois il y aurait arrivées quand souventes fois

S'engloutit l'espoir des pas et la lueur des yeux se meurt !

J'ai parcouru les tentes - ce fut ma tâche journalière -

Cherchant les rêves des rêveurs, non pas de la nuit passée,

35 Et le ciel durant ces jours amassa des trains de nuages

Mais puisqu'il pleuvait sans cesse, des éclats de souvenirs

Et des délires vantards comme des résurgences vives,

Si je savais les assembler - l'eau ruisselait au bord des toiles -

Desserviraient le désarroi qui s'abattait sur nos âmes.

40 "Séceph, tu les écouteras", m'a dit Médribn notre chef,

"Mon fils bien aimé est parti, je l'ai voulu éclaireur.

Les directions sont perdues, que puis-je faire de ces hommes?

Ils douteront de la Cité, la nuit et le jour ruissellent,

Les étangs deviennent des lacs, les fossés sont des canaux,

45 Je n'entends plus le vent puissant, le ciel s'est noirci de feux

Eteints et les nôtres sont las, et s'il ne revenait pas

Tant le ciel cache le lever - comment bien le retrouver, -"

Et je lui ai répondu : "car notre jugement s'enfuit

Des deux côtés, depuis peu il est temps de le rappeler

50 Et ces deux versants forment une arche qui nous sauvera.

Ma bouche n'a pas menti ! Quand j'ai traversé ce bois

D'immenses eucalyptus, foulé ce sol couvert d'écorces,

J'ai emprunté une digue comme une allée arborée,

Dentelée du clapotis de l'eau agitant le reflet des cimes,

55 Tandis que sur les dalles, mes pas effrayaient des orvets.

J'ai cru tordre ma cheville dans le lit d'une roue de char.

Ma vie revint d'une grappe blanche, celle unique d'une vigne

Sur un ponton vermoulu, et la digue se courbait là

Et sous une voûte plus dense, elle parcourait la mer

60 Devant moi à des lieues durant, dans un absolu silence.

Le soleil y démêlait ses tresses entre les aiguilles

Et jusqu'au soir je marchai dans des scintillements franchis.

Ma bouche n'a pas menti, une procession de seigneurs

Et de dames recueillis s'avançait vers une chapelle

65 De pierres dorées, si douces, les vitraux soudain brûlèrent

Et nous entrâmes pas à pas avec le soleil couchant.

L'or des candélabres au plafond même s'immobilisa

Car nous étions silencieux sous le regard lointain des fresques.

Dehors, l'eau d'une source débordait et tombait en mer.

70 Nos longues ombres s'unissaient vers la courbure du dôme.

Une voix d'enfant s'éleva : " Mère, est-il temps de venir ?

Les pleurs de la fontaine chagrinent mon cur à l'extrême

Quand pourrons-nous les sécher ?" Sa voix se perdit dans un chant.

Une colonne s'empourpra, l'or vibra et nous sortîmes.

75 Ecoutez le frottement des robes sur toutes ces dalles !

Un homme pris de tremblements déchira ses vêtements

Et son désespoir paraissait si juste ou si bien partagé

Sur leurs visages désarmés que nul ne se prit à rire.

Puis nu dans sa seule folie glissant, descendant vers l'ea u,

80 Il voulut la recueillir mais ce n'était qu'un bruit, une ombre,

Des gouttes sans substance perlées d'azur et tant légères.

Des larmes silencieuses sur des joues fardées ont glissé.

Dans le soir, la citadelle comme un charbon, comme un doigt,

Incandescente et noire, se dressait au bout de la digue.

85 A la base une pointe et là-haut des tours évasées."

Médribn se tait, c'est trop de mots pour lui tout seul d'un seul coup.

Il faut encor beaucoup d'hommes pour comprendre les discours

Et s'ils sont assis, c'est mieux, la parole se lie d'autant

Et l'un hoche la tête quand un mot pur vient l'éblouir

90 Et ce mot est alors compris de l'autre à ce hochement.

Là, c'est un doigt qui se courbe, des épaules accablées,

Là, le pied creuse le sol, la taille soudain redressée,

Des yeux se plissent au loin, la main se cache dans la manche.

Au battement des paroles dans la nuit, sombres présages,

95 Frôlements aveugles de sens, répond la fresque limpide

De ces corps s'articulant pour le bien de notre mémoire.

Je le dirai à Médribnio, il aura tant vu de choses

Que mes paroles pourront se ficher dans leurs creux et bosses

Et ces yeux poursuivront alors les reflets si repliés

100 De la Cité et ses portes que le vent pousse en tourment

De crainte d'être chassé, tant il aime tous ses parfums

Et la mélodie de sa voix que l'on croit sur chaque place

Entendre. Médribnio dira : "En route ! N'hésitons pas !"

Le seau sort de la citerne, ruisselle sur tous ses flancs.

105 Meilleure est l'eau ancienne que ces ornières dans le tuf

Où nous perdons nos chariots, nous avançons mal au-devant

De nos éclaireurs sans fumée qui les distinguât au loin.

Sur les crêtes se tiennent les citernes au creux des combes.

Des rêves, là, ont resurgi, des éclats de souvenirs

110 Puisque la voix halète, prise d'un vent vieux, sifflant,

"Ecoute si j'ai plié sous le poids d'un sac inouï.

Un magicien passait par là, décharné, vêtu de pourpre.

Il a jeté à mes pieds une bourse sortie de sa robe.

"Prends ! C'est un trésor", a-t-il dit. "J'ai couru jusqu'au village.

115 Elle a grandi entre mes bras, c'est devenu un gros sac.

Je l'ai juché sur le dos, il s'alourdissait toujours plus.

Sur la place je l'ai posé, nous l'avons vu s'agiter

Et nul ne voulait s'approcher. La toile enfin a craqué

Et c'étaient deux enfants roses aux cheveux roux, aux dents blanches

120 Qui se sont dressés, affamés. Sais-tu comme ils avaient faim ?

Ils ont grandi comme l'herbe, vidant nos greniers et nos caves,

Ils hurlaient, tapaient du poing, nous attrapaient par les cheveux,

Riaient, tordaient nos bras chétifs, c'étaient des géants odieux,

Cassant les cornes des taureaux, leurs joues poussant les nuages

125 De leurs souffles dévergondés, et bousculant les collines

De leurs épaules velues, et quand ils partirent un jour

Ravisseurs de nos vierges, nous pleurâmes moins que prévu."

Alors j'ai dit à cet homme dont le seau était douloureux :

"Les dieux confient leurs enfants aux hommes. Qu'ils soient leurs jouets!

130 Mais nous renverserons l'effroi de ces déités de misère.

Elles logent dans la Cité, vous y retrouverez vos vierges."

Et dans l'eau des citernes, ils voyaient des yeux amoureux.

Il y eut des jours merveilleux à l'accès des hauts plateaux ;

Les feuilles des derniers arbres d'un vert d'opale brillaient,

135 Décolorant l'il rougi du soleil sur leur dos brisé,

Toutes aussi longues et fendues que des langues de vipère,

Et leur miroitement radieux à la frontière des pluies

Que nous laissions derrière, était traversé d'arcs-en-ciel.

Nous chassâmes des poulardes aux plumes d'argent, bien grasses.

140 Quoecal, roi des Sécuri, nous découvrit un feu ancien

Et la voûte des pierres nous parut familière à tous.

Un de nos hommes envoyés avait dû s'y tenir déjà.

Nous devions donc obliquer, corriger notre direction,

Plus au sud pour les rallier, il nous en angoissa d'autant

145 Et au débouché du plateau, l'immense respiration

Que cela nécessitait ne vint pas, c'était trop immense.

"Il faut consulter les ongles d'un homme qui jeûnera,

Les taches blanches apparues, clairières dans les ténèbres,

Seront livrées à nos désirs", Brentilla parlait ainsi.

150 "Je jeûnerai cinq jours durant", sa voix était douce et belle,

Le poids du monde s'allégeait, et Médribn pensait à son fils.

"Ne oubliez", ces vieux mots sont une devise sans haine

Brentilla plongea ses mains dans de l'eau gorgée de sel noir,

Puis dans le lait des figues, enfin dans la chair de fruits rouges.

155 Ce retard nous contrariait, tous regardaient ses ongles roses.

Ce n'était plus la corne salie tournant autour du doigt

Que nous coupions au couteau, que nous entendions se casser,

Ressemblant à du bambou, des lunules opalescentes

Eclataient et des ovales lisses sur des peaux ridées.

160 Il était vrai qu'apparaissaient des barques blanches divines

Sur des océans matinaux jaillissant du bord des doigts,

Allant au ras de l'horizon, nous cachant leur cargaison

A cet instant s'échappant d'un naufrage bien décidé.

Puisque le pouce nourrit l'enfant, la tache sera don,

165 Si sur l'index elle se tient, tenez la pour un défi.

Elle navigue au majeur, elle porte des amis nouveaux,

Au quatrième, vous verrez l'amour glisser son anneau,

Et le dernier à l'extrême, promet toujours un voyage.

Si les amis sont au milieu, n'est-ce pas pour vous conduire

170 D'ici vers eux et de là-bas vers vous comme un flot fendu.

Mais aimer est un déclin, vous sortirez de votre main

Pour dans une autre glisser vos doigts et nul ne vous condamne,

Car le cinquième est en trop, il s'écarte, est un avorton,

Les plantes ne voyagent pas mais leur graine dans le vent.

175 -" Qu'avons-nous besoin de cela, Brentilla?", lui ai-je dit.

"- Nous dormons dans la boue, bientôt le froid tombera sur nous.

Leurs graines velues tournoient et sont déjà parties bien loin,

L'on toussera dès demain et nos ventres seront gonflés.

Ces ravins sont les rides d'une terre déjà gercée

180 Qui ne nous portera plus mais seul le vent de la tourmente.

Où est la brise de la mer? L'écume cogne au bateau,

Devant nous des collines vertes s'éclairent au matin,

Des maisons basses se serrent autour d'une tour ancienne.

Pourquoi les regardons-nous de nos yeux sans sommeil depuis

185 Des jours et ne sentons nous pas que nos corps sont morts de froid?

Nos yeux sont restés en vie. Qui a construit ce paysage

Sur nos prunelles bleuies, qui a cru descendre sur les quais

Et recevoir dans ses mains ce bol de lait tiède et ce pain?

Car nous avons été fouillés, puis remis sur notre esquif.

190 Les morts ne peuvent souiller ces terres de nos yeux connues.

Maintenant nous sommes perdus. Où se tient ma jeunesse?"

-"O Brentilla, c'est la Cité que tu as vue, je le crois.

Nul ne l'a mieux rêvée encor, ses murailles sont tombées,

La mer clapote sur son sein, nous sommes prisonniers des glaces,

195 Le froid qui vient nous rapproche. Allons, partons, je t'en prie !"

Et notre immense cohorte reprit sa marche au soir.

La tête lourde des épis mouvante fut un rappel

D'établir des réserves, les grains trop murs jonchaient le sol

Mais des vallées silencieuses s'ouvraient à perte de vue

200 Où nous devions récolter et nos dos se sont inclinés

Et nos mains ont cueilli le blé et nos sacs se sont emplis

Et les chariots furent si lourds qu'ils versaient dans les ornières

Et dans les gués s'embourbaient. Que de moissonneurs dispersés

Sur des routes de traverse ! Médribn, rassemble les hommes !

205 Tu seras dit devant tous "père des peuples". Entends-tu ?

Médribn tient entre ses mains, trouvé dans un buisson, cassé,

Le bouclier de son fils. Y-a-t-il du sang ? Y-a-t-il ?

Qui a osé s'écrier : " Construisons alentour un tertre ?

Sur la plaine il n'errera pas dans nos nuits pour nous parler,

210 Tordant ses membres déchirés couverts de mousse et de terre.

Et nous en construisons d'autres comme des chignons pointus

En pierre plate sans enduit - que le ciel soit un treillis -

Pour tous nos éclaireurs partis au nombre de vingt et un,

Nous tracerons des allées, et des terrasses avancées

215 Par des corridors étroits, des portiques, des escaliers.

Des visages compatissants tutélaires veilleront

Du plus haut des tours d'entrée là où les portes dressées

Se tiennent avec leurs battants massifs mais juste entrouverts

Pour découper un peu de ciel, et tout autour un rempart

220 Haut comme une balustrade où s'appuieraient des pythons

Dont le tronc serait colonne, ornée de têtes de singes,

Des douves et des bassins entre chaque tertre pointu

Doublent les lieux de leurs palais. La lune qui étincelle

En mille éclats sur ces paumes souvent bleues souvent transies

225 Décomposera leurs songes à l'infini de leur mort.

Car ils resteront chez eux, ils ne reviendront plus ici,

Nous les avons encerclés ! C'est la Cité que nous cherchons,

Celle qu'ils ont bien trouvée, messagers comblés de bonheur."

Ainsi se tut Gunaguna dont les pieds étaient en sang

230 Et d'autres soupiraient aussi, pensant au nombril du monde.

- "Médribn, ai-je dit alors, les fourmis boursouflent la terre

De leur fine poussière quand il leur faut vers le printemps

Conquérir l'année qui vient, et pour nous ce flot de poussière

Dont la pointe gravit le ciel, de nos chars, de nos chariots,

235 Vaut les tertres les plus hauts. Il nous faut glaner notre espoir.

Continuons d'avancer, ces plateaux sont nos escaliers,

Ces rives sont nos allées, ces nuées ont des yeux sur nous,

Ces lianes et ces racines forment une grande frise

Où nous lançons nos gestes sur l'arc des pluies à venir.

240 Gunaguna, mon ami, nos messagers pourront nous voir

A nos tours de poussière que nous dressons dessus nos têtes."

Le bruit de notre marche répété, apaisé, étonne.

La terre se fait rare et nous montons de plus en plus

Entre des pics vêtus de blanc, le soleil rougeoie et guide.

245 Ce sont des plis et des vallées nombreux qui, un bref instant,

Depuis nos observatoires - car nous peuplons chaque soir

Le pied d'une éminence d'où, le matin nous attendons -

Rayent l'immensité dorée, retenant nos envoyés.

De combien de jours sommes-nous d'eux éloignés d'autant ?

250 Nous tournons et nos roues tracent un sillon et c'est un cercle.

Artignawat en a parlé, il a connu des enclos

Drus de palissades pointues où s'appuyaient des toits

Enjambant des ruelles et se jetant autour des puits,

Qu'un grand incendie corrompait, mêlant craquements et pleurs

255 Jusqu'à cette cendre lisse, les douves comblées aussi,

Sillon dans la poussière - si peu de vent vient l'effacer -,

Et cela nous découragea si fort, tout semblait si vain,

Qu'avons-nous besoin d'aller ? La Cité a dû exister

Et nos émissaires partis n'en ont trouvé que l'abîme,

260 Et dans ces niches en ruine, des nomades décadents,

Cruels en leurs songes vils, et ils n'osent venir le dire.

L'arc brisé de nos épaules et le hochement des têtes

Comme des flèches affaissées, trahissaient notre pouvoir

Epuisé, notre dégoût, moins que la Cité ne fût pas

265 Que le vide de tout destin, que l'inutilité d'être,

Et se disperser à quoi bon pour aller encore vers rien ?

- "J'ai senti l'odeur de la mer, ses vagues sont des sillons,.

Avez-vous vu la pluie tomber sur elle, mouvante plaine,

Et le soleil venir de biais dresser ses tentes dorées ?

270 Cela disparaissait aussi mais la rame s'appuie, avance

Entre ces mirages fardées, et soulève des dentelles.

Les joues sont bien tirées dedans, l'onde obéit au bateau

Et quand la brume se lève, nous lâchons nos noirs corbeaux,

S'ils reviennent, nulle terre, mais comme nos envoyés,

275 Ils ne sont pas revenus : la Cité est près de la mer."

Et quand j'eus fini de parler, Médribn a souri, et tous.

La roue du chariot a grincé, le vent en devint jaloux.

Des blocs isolés s'élevaient, avant-coureurs des falaises

Violacées, qu'ils dominaient encor et par leurs échancrures

280 Epineuses de sommets, le soleil montait au matin

D'un de ces balcons rocheux pour que nous prenions notre route.

Les nuits et les jours hurlaient, notre corps était traversé

De lourds brouhahas et de cris reconnus, entendus jadis,

Nos maîtres stridents, nos mères nous accouchant sans espoir,

285 Tartaxanati reconnut le cri du lierre roussi

Sur une construction désolée et moi, le bruit du papier,

Le fermoir des registres et des voix livides, feutrées,

Et d'autres, des tortures, l'appel des anges dans la nuit,

Car ces roches effarées, transpercées, conduisaient le vent

290 Par mille canaux et coudes. Jamais terre ne fut ainsi.

Nuit et jour, le vent sifflait jaillissant de toutes ces bouches,

Se jetant à nos oreilles dont nous fermions les conduits

D'argile mêlée de laine de nos bonnets rabattus.

Il semblait que la tourmente vint à augmenter nos cris

295 Et l'instant d'après à danser sur des airs que nous aimions,

Bien qu'ils nous fussent inconnus - certains tournaient enivrés,

Se tordaient les chevilles et sur le bord des précipices

Gardaient leur équilibre, inondés d'extase livide -

Et en plein midi à chanter des berceuses de nos mères

300 "Doux, mon enfant, ton pouce, dans une chambre nous irons

Où l'abeille fait son miel, et tes paupières seront closes

Au gré de ses ailes dorées, au gré des flots de mes bras",

Si bien que nous percutions des forêts d'objets en travers

Et pris de somnolence nous nous affaissions sur la route,

305 Et leurs têtes moutonnaient entre ces rocs usés de vent,

Ronds comme de gros galets, issus des falaises criardes.

Puis le vent se mit à gronder, cela parut amical.

Nous eûmes la même pensée, notre roi en fut heureux,

"Médribnio, mon fils, est passé là parmi ces sortilèges

310 Et il a pensé à moi ", car nous évoquâmes nos pères

Comme s'ils venaient de naître après un vide insensé,

Et cela me terrassa, d'autres aussi furent brisés,

Sans eux où seront nos fils ? Nous n'avons point droit au chemin,

Nous n'avançons ni reculons, ô Mânes venez à nous !

315 Pères, quel fut votre regard quand nous vous avons quittés,

Sans le remarquer, le savoir, un soir, un matin, ou quoi ?

Peut-être même étiez-vous partis déjà sans nous le dire

Pour que rien n'évoluât si l'antérieur n'existe pas ?

Et nous demeurions penchés sur ce cercle s'ouvrant en nous,

320 L'il fixé sur l'astre au couchant comme si le ciel entier

Allait se vider par ce trou aux bords luisants de l'éclipse.

Puis l'il déserté du sommeil, nous attendions près des lampes

L'immense combat au matin de l'air froid et bleuissant

Contre des ustensiles jaunes, épars, de notre vie.

320 Brentilla put me sauver: " Un peuple envahi, dit-il,

Oublie, sa mémoire est usée par le vent, sa voix s'enroue.

Des hommes ont fait ce rêve d'ombres toujours prisonnières.

De leurs fines bouches sortaient des questions dures et secrètes.

Elles disaient : " Vous ne pourrez plus jamais vous oublier,

325 Vous êtes l'écurement, vos maisons vous ont exilés,

Vos pièces sont encombrées de larcins et de rapines,

Vos rideaux sont comblées de nuit de nos soupirs éperdus."

` Ils veulent un sacrifice, un homme devra mourir

Ou plus, si le vent ne saute, il faut apaiser les Mânes."

330 Brentilla me dit : " Conjuguons nos pensées. Si la pensée

S'éteint, les murs de la Cité s'élèveront jusqu'au ciel.

Allons auprès des hommes, leurs pères sont enchaînés

Dans des liens incestueux, dans des entrelacs monstrueux

Qui leur furent inventés par des héraldistes pervers

335 Ouvrageant leurs blasons en faux qu'ils clouèrent aux carrefours

Afin que l'on en vomît l'opprobre tombant sur leur fils."

Et dans le vent qui grondait la voix de Médribn s'imposa :

"Hommes dépourvus de fils, jusqu'à quand le resterez-vous ?

Cette terre est inféconde et ces mottes écumeuses

340 Jusqu'au pied de la Cité, et ces arbustes secoués,

Décharnés, sans floraison. tout sera encor raviné.

Dans les fondations, nos totems ont été ensevelis.

C'étaient des masques de limon noir en souvenir d'un Homme,

L'Immensément Emerveillé, nous y verrons nos visages,

345 L'héritage de nos âmes. J'eus honte de ma faiblesse.

Errer, rentrer continûment, qui ne voit ressemblance

De ces avenirs communs que la Cité nous abandonne,

Tant elle se met en travers de ce qui seul compte vraiment ?

Que l'on ait des devenirs comme avoir pour pères des ancêtres,

350 Comme les faire naître, décupler ainsi son armée !

Et le vent changea de cap, il se fit sifflement habile.

Sans cesse nous nous retournions essayant les deux côtés,

Persuadés qu'il était là, fâchés de ses facéties,

Alors que l'instant d'avant, sa voix joyeuse et amicale

355 Plaisait et aurait allégé notre peine raboteuse.

C'étaient des voix bien réelles accompagnées de senteurs.

Vig reconnut Pétrilak, Sik entendit Artignawat,

Pétrilak disait à Vig : "Je n'aurai bientôt plus de jambes,

Il faudra que tu me portes." Et le lilas embaumait,

360 Un chemin entre des haies encor effleurées de rosée.

Et lorsque Sik se retourna, souriant à l'horoscope

Tiré par Artignawat où il serait cocu chanceux,

Il ne resta de la menthe rien mais l'odeur voyageuse

De la tristesse et l'envol d'une poussière issue du cur.

365 La voix égale des jumeaux fut doublée, Feoxinnu

Crut que Tartaxanati l'habitait et son frère aussi.

Ils en riaient de bonheur, des iris bleus ornaient le roc.

-" Si l'Un participe de Tout, qu'adviendra-t-il du multiple?

-"Non, Feoxinnu mon ami, l'Un loge dans chaque objet,

370 Nous ne saurions exister", et sur ces mots se retournant

Pour vérifier son dire, il se heurtait à l'absent,

Et vive était sa douleur. " O ces iris devenus verts

Après de souples pensées où l'esprit gagnait sa patrie,

Quelle serre vénéneuse vous désignez à mes rêves",

375 S'est écrié cet amant Tartaxanati mal aimé.

Et nous ne répondions plus à l'autre s'il parlait vraiment.

Les chariots s'immobilisaient, les ordres restaient inutiles.

Souvent nous nous sommes lassés du travail pour rencontrer

Les lieux où s'invente l'oubli mais le terme était si proche

380 Qu'anéantis à ne saisir que le néant encor plus,

Nous recherchions le désert, et notre armée se dispersait

Vers des grottes silencieuses, toujours ameutés de vent.

Quoecal, roi des Sécuri, comme il fouettait ses hommes

Raille les pleutres guerriers de Médribn, leur lâche abandon,

385 Djebi qui n'a point dormi vocifère et le vent l'écoute

Et ricane comme lui et un démon aux yeux de braise

D'un canyon glacé lui répond. Djebi se rue sur Médribn.

Qui s'interpose quand déjà les Sécuri interviennent ?

Moi, je n'ai plus à courir de grotte en grotte les reprendre.

390 J'ai tant marché, tant attendu, mes arguments sont amers.

Je disais "Rejoignez-nous", c'étaient des défilés brûlants,

L'enjambement des racines, le poids des mots sur les sentes.

Ils écoutaient, s'absentaient, j'étais seul quand son souvenir

M'accabla, ô douce dame des prières, chassez-la

395 De votre cortège où elle est, Gwenyl verse un poison pâle.

Tout s'en départ également, l'immensité symétrique

D'une stupeur éblouie, la raie de ses cheveux, ses yeux,

Ses lèvres et le calme éclat de son corps harmonieux.

Devant elle la vie s'éteint, j'irai mourir à ses pieds

400 Là-bas, devant la Cité, ô reine du ciel aidez moi !"

Déjà aux pieds de Quoecal, Médribn est traîné, en sang,

Et des laines légères d'édredon flottent dans sa tête.

Il songe au duvet épars de la première lunaison.

Il revoit tous ses gestes, les superpose dans sa vie

405 Jusqu'à recouvrir des mois et les voit s'assembler sans reste,

S'emboîter sans éclat saillant s'il n'y avait ce rempart

Noir, aux lourdes tours ventrues et cette forme qui s'agite,

Ce corps douloureux, cloué sur une porte, d'un jeune homme,

Et il a peur quand le cri de ses compagnons descendus

410 Des monts l'extrait de sa terreur, voici qu'il meurt apaisé.

Il oublie Médribnio son fils, il sera vengé par nous.

Face à Quoecal, Brentilla nous a disposés en rang.

Nos visages sont fripés, ce combat répète des gestes

Déjà faits, déjà semblables, car le vent redit sa plainte

415 La berce à nos oreilles. Les heures, mes surs, ont donné

Au vil vermisseau mille anneaux, c'est pour mieux mordre sa queue.

Djebi n'a plus de volonté, il regarde atterré Médribn

"Qui ai-je tué ici ?, et cela n'a pas de raison

A moins d'accomplir autant contre moi et d'ouvrir mon cur."

420 Ce vent fait pencher la tête, ce roi regarde Médribn,

Son épée sur le côté enfoncée, et il souffre là,

Sa poitrine veut saigner, l'esprit saisit à l'avance

L'espérance même à peine formulée, il est très pâle.

Nous nous souvenons aussi d'un conte ancien parlant du lait

425 D'oiseaux en un pays d'îlots dissipant une blancheur

Comateuse qui venait en des fards aériens très clairs

Et l'enfant nourri par ce lait franchit l'automne des morts

Et l'hiver désespéré lorsque l'on songe à se détruire

- Ce que murmure le vent, déréglant les curs de son rythme.

430 Qui, dans la nausée, parlera, d'une voix jeune et de cristal,

De quoi rompre l'enchantement, des pluies inondées d'éclairs

Où nous tiendrons nos vrais combats glacés, brûlants, amoureux,

Mais jamais évanouis et jamais perdus à soi-même ? -.

Nous nous tenons face à face, Brentilla nous a rangés,

435 Quoecal se tait et Djebi pleure son roi lentement.

La plainte du vent lancine, j'ai mal au cur par sa faute.

Djebi a posé ses mains sur le corps, le sang par ses doigts

Continue son lent passage, il a enduit son visage.

Quoecal et Brentilla le soutiennent désespéré.

440 Nous entendons la pulsation de notre sang dans nos veines.

Toute notre vue faiblit, nous aimerions dormir aussi.

Le vent n'entre plus en nous, Médribn est notre voix commune,

Djebi ne l'a jamais blessé s'il a ouvert grand ses bras

Quand le coup fut si près de lui, que ses yeux par aucun sable

445 Gênés, regardaient sans effroi, et d'autres l'ont vu sourire

Ne pensait-il plus à son fils ? N'entendait-il pas la haine

Soufflée de nous détruire les uns les autres et soi-même ?

Quoecal a peur sans Médribn. N'est-il pas plus seul vraiment ?

Il promet d'introniser Médribnio dès qu'il le pourra.

450 Brentilla acquiesce et moi. Unis, nous renversons un char,

Plaçons l'épée, le bouclier sur le roi qui fut défunt

Et de grandes pierres plates recouvrent tout peu à peu.

Au soir, dans leurs intervalles, le soleil étend sa main,

Ses beaux ongles lumineux, orangés, et reçoit son âme

455 Pour la tendre sur les tambours du ciel où roulent les astres

En des processions sacrées que scandent de sourds battements.

Maintenant nous rétrogradons avec le soleil à gauche.

L'arc de cercle que nous traçons a pour faucheur un droitier.

Nous descendons dans les vallées, traversons quelques rivières

460 Et les outres chargées d'air, gagnons le flanc opposé

Parmi les futaies encombrées ou des routes défoncées.

Si, sur les berges, l'on trouva des pans de murs écroulés

Et même cette cité détachée du lit de son fleuve,

Voici le vingt troisième col : bientôt les bras de l'année

465 Caresseront le soleil dans son berceau de brumes pâles.

Nous n'avons pas de nouvelles de nos éclaireurs partis.

L'entaille de la vallée est d'un vert noir qui nous désole.

Des falaises l'enferment (verrons-nous le soleil naissant ?)

Courbée comme une faucille demeurée dans une plaie,

470 Pleine de vapeurs humides, entre ses bords de gouttière.

Ce bruit, est-il son fleuve de sanie et d'effroi glacé

Que les rouges rayons rasants ont délaissé avant tout,

N'y-a-t-il point d'autre col sur l'autre côté acéré

Quand nos chevaux tomberont après nos chariots sans effet ?

475 Puis, sur un ciel bleu laminé, dans le silence du soir,

Nous procédons vers le bas, l'il devenu indifférent.

"La mémoire fait des dunes, arasez-les, compagnons !

Le grain du péril est amas de peurs augmentées par elle.

Qui donc retraversera le pays des vents insensés ?

480 La poussière du chagrin a des tourbillons folâtres,

Ce sont pour nous des déserts que nous avons parcourus.

Les larmes ne font rien pousser, aplanissez vos chemins."

Quoecal et Brentilla, tous deux, ont applaudi ces mots.

Sans force chacun s'est levé, la brume nous a saisis

485 De ses écharpes violettes tendues par-dessus les cimes.

Puis des branches de sapin ont brillé comme des fanaux.

La cendre enflammée voltigeait en place de nos rêves.

Au matin nous touchions le fond, faibles fantômes chassés.

Par des flottaisons du jour et ses miroitements épars,

490 Des cascades de cristal débouchaient du fond d'un grand cirque

En des fracas atténués, des champs courent sur l'adret.

L'avancée sera facile jusqu'à midi descendant.

Le fleuve torrentueux fait trop de bruit dans son couloir

Et dans ses rives sont tapies bien des entrées de cavernes

495 Où nous verrions des fumées pour que nous ne nous tenions pas

A distance, loin des voix quand elles hurlaient dans le vent,

Pour que nous nous arrêtions à ces seuils mêlés de félins,

Mais la sueur de nos mains lisse la poignée de nos arcs.

Notre colonne est hérissée d'archers se tenant aux bords.

500 Ce qui nous entoure est vide, nous suppléons, et l'éclat

Sera ce que nous voudrons et même les années passées.

Nous sentons devoir résister à cette déclivité.

Nos pieds enrobés de peaux seront plus durs que nos oreilles.

Que de vapeurs tout autour, et dans les clairières surgies,

505 Entre des rayons bleutés, ces terrasses striées d'argent

Où des peuples de femmes se relèvent et nous regardent

Passer sur la rive opposée, les mains fleuries de coton,

De nuages, l'on ne sait, tant le ciel peut creuser sa voie

En ces grands fonds émincés, en ces tremblantes assises.

510 Mais nous voyons à leurs tailles dressées qu'elles retardent

Comme nous l'échéance, ne sombreront point au salut.

Le fleuve n'est pas plus large, son volume est plus profond.

Les monts s'incurvent peu à peu, leurs cimes sont dénudées,

La roche est lisse et grise, à midi l'astre s'est placé

515 Au centre d'une boucle entre ces pitons recourbés

Pour la dernière fois, entier, les joues roses d'un enfant,

Et toute la vallée soudain, ses demoiselles coiffées,

Les cônes des toits, les totems, les greniers sur pilotis,

Les terrasses suspendues, ont frémi de sa joie nouvelle,

520 De son rose élan vigoureux si bien que l'ombre tombant

Aussitôt nous perfora. Qu'attendons-nous pour traverser

Comme lui et franchir outre ? Nous aurons son orbe au dos.

Demain nous ne le verrons pas se lever sur ces tranchants

Mais gravir cette falaise, si nous pouvons réussir.

525 Ce sera l'atteindre en son nid et joindre ses mains aux nôtres.

Alors nous vîmes les ponts arrachés, leur plateau brisé,

Et la beauté de ces femmes éclata et nous saisit.

Devant, le sol versait toujours et rien n'arrêtait les roues

De nos chariots éprouvés. Au soir, la fumée des villages

530 Se courbait et s'enfonçait vers la droite et vers le Bas.

Nous avançons insomniaques, privés d'envie de sommeil,

Guidés par le bruit du fleuve, par des rêves éveillés

Et nous n'éteignons même plus nos torches quand vient le jour.

Un chariot fut emporté, il a doublé notre colonne

535 Et sa bâche se gonflait comme une cloque sur l'eau verdâtre.

Nous avons lancé des perches mais cela nous parut vain.

Qu'attendons-nous pour serrer ces rives aimantes, aussi?

Puis la bâche s'est ouverte, des linges s'en sont allés

Enveloppant de leurs bandeaux la soudaine nudité

540 Des flots par de larges tournants, et la torsade nouée

Qu'ils essayaient, soulevait, cachant les mains du naufragé,

La laine et le feutre dressés par l'eau, devenus si lourds !

L'ombre de la nuit saisissant, nous semblions voir des murailles,

Des rues fermées de grilles, désaffectées et s'enfonçant

545 Le bord effondré d'escaliers, des citernes éventrées

Par l'eau du ressac emplies, et lorsqu'il cria dans l'effroi,

De la voix incertaine des gens éloignés, l'on comprit

Qu'une telle puissance heurtant le ciel et les falaises,

Provenait d'un entonnoir où il sombrait et qu'il creusait.

550 Une pluie de brume tombait, la nuit retardait son pas,

Des ogives blanches sur nous célébraient notre marche

Et dans ce couloir glacé, comme des volutes maladroites,

Nous ondulions, abusés, perclus d'abandons, vers le vide.

Brentilla cueillit alors une plante que l'on frotta

555 Et son odeur atroce sur nos doigts venait rappeler

L'Océan où nous irions sur ses rivages conquérir

L'or luisant de la Cité et nos grands rêves enchaînés.

Le fard de ses joues enduira nos lèvres, et son parfum.

Las ! J'ai songé à Gwenyl comme une coulée de regard

560 Exalté dans leurs prunelles s'ils ont été condamnés

Comme moi à son venin, et ce mal est commun ici.

Que ne l'ai-je su avant ? Haïs les et sois-en-jaloux !

Les messagers sont partis, ils ne reviendront plus jamais,

Ils sont allés au-devant, pressés d'arriver avant nous

565 Et se blottir dans ses bras sans notre crasse et notre nombre,

Ils ont effacé leurs traces et suivi d'autres repères,

Ils seront sur les remparts railleurs et nous montrant leur sexe.

Si je remonte le fleuve, seul je gagnerai les crêtes.

Sur nos épaules le froid se glissait en de grands zigzags.

570 Claona a éternué avec tout un grand fracas

Et son manteau fut déchiré, nous étions autour d'un feu,

Chacun à ses grises pensées quand de le voir stupéfait

Fit jaillir de nos gorges un rire joyeux qui courut

De feu en feu dans la nuit se répondant ici et là.

575 Nos pires peines fuyaient, le feu sautait, on l'enjamba,

Une peau s'enflamma, l'on rit, nul resta sans allégresse,

Ceux épuisés qui dormirent, et nous préparant le pont.

Je m'endormis au point du jour et je vis d'abord en rêve

Le porche d'un bâtiment pour de jeunes étrangères

580 Venues en procession d'un île battue de pluie,

Avec l'offrande sacrée emmaillotée dans de la paille

Et leur mission achevée, comme leurs rires différaient

Des nôtres et ravissaient mêlés au son d'un clavicorde.

Soudain une gouttière tomba au milieu de leurs cris,

585 Puis, à nouveau ces rires, l'instrument imita la chute.

Ensuite, j'eus ces images d'un théâtre sans lumière

Où un homme seul restait sous le velum qui clapotait

Et comme il ne bougeait pas, semblable à un manteau laissé,

Je fus dérouté de lui par une foule de passants

590 Aux visages interdits aux teints de rouille et d'albâtre

Mais ce n'étaient que des dessins qu'il faisait, que je faisais.

Je fus enfin en discussion avec un ami sans nom

Qui m'échangeait de vieux signes que je connaissais par cur

Reportés des disques d'airain sur des liasses trouées,

595 Et sa voix se confondait avec ce que je psalmodiais.

D'étranges rapports naissaient quand le pépiement d'un oiseau

Vint se rajouter brûlant : l'infini trouait son chant.

Il déclinait ses appels, transplantait nos curs dans l'ailleurs,

Nous n'étions rien ou si peu, il eût fallu pleurer au moins.

600 A midi nous choisîmes un promontoire bosselé,

Couvert de lilas, d'iris, de jacinthes que nous foulons

Et sur les champs d'en face par delà le fleuve livide,

Bruyères et boutons d'or s'étagent en émoi pour nous.

Où sont passés ces peuples de femmes aux corolles d'or

605 Si ce n'est dans ces parterres que l'ombre seule caresse ?

Nous avons coupé des bois, creusé un canal dérivant

Le fleuve pour l'affaiblir, planté des pieux entre lesquels

Avec des hottes nous versons des amas de rocs, de poutres

Parce que de cette jetée nous lancerons nos grappins,

610 Tendrons nos cordes sur son bruit et viendrons à l'autre rive

Où des lévriers sauvages aboient dans les verdoiements

Et la rosée si bleue ; voici qu'après leur haleine

Ils courent au bas d'un rebord, puis au travers d'un champ d'urnes,

Ils flaireront nos cordes, nous craignons pour ceux qui traversent

615 Nous sommes encerclés d'eau et son écume est un sous-bois,

Le canal n'a rien affaibli, notre digue emploie notre île,

Nous l'arasons, l'engouffrons, et sa tresse s'asseoit sur l'onde.

Vig et Sik sont au canal, Pétrilak au pont, ils commandent

Que nous écartions nos chevaux, leur il s'emplit de l'abîme

620 Et Vig a planté son bonnet sur les yeux de son cheval

Cana qui hennit doucement, Vig peut longer le canal,

Nos bêtes traverseront sans regard, confiées à nos voix.

Pour l'heure tordons nos épées mais cela ne nous plaît pas

Et Pétrilak l'ordonne, nous y suspendrons nos filins.

625 "Dans vos bâches, découpez des lanières et cordez les !"

Et nous voici dénudés, nos biens sur cette arche jetés.

Feonixu et son frère sont les deux premiers passés,

Ils ont fixé les grappins, planté des pieux et des rivets.

Nos cordes se sont enroulées et nous les avons tendues

630 Deux à deux, l'une sur l'autre, agrafées de nos épées,

Et plusieurs fois renforcées si l'une vient à se briser.

Les roues du chariot ont roulé, le sabot mal en appui,

Sur des traverses liées, nous avons vu les yeux du fleuve

Se vider comme des gouffres, de leurs cils lécher nos cordes

635 Et quand je fus au milieu, regardant droit devant au sud,

Je sus qu'il allait en enfer car l'horizon s'effondrait.

Ce n'était qu'un cercle dressé, couché, où se déversaient

L'amertume et le regret, y logeant de grandes montagnes

Et le sable de ces oiseaux migrateurs au soir des ans.

640 Plus loin allés, nous aurions sombrer, engloutis d'inertie,

Ou pire, en ce déversoir fuyant nous avancerions

Toujours plus près, toujours plus loin, nos os séchant sur la route,

Les uns après les autres, et nos yeux devenant aveugles.

Mais nous avons traversé, l'air est plus doux, le sable d'or

645 Et nous n'aurons plus d'épée, quand des vieillards aux cheveux blancs

En amont, en procession, portant une effigie drapée,

Ont surgi, et sur la berge l'aspergent d'eau et de sable

Qui se dissolvent au contact de cette statue de bois

Et demeurent ainsi au sol comme des billes déliées.

650 La chaleur devient lourde. Immobiles nous attendons.

L'effigie n'existe plus dans le temps, dans cette journée.

Cela se détache de tout, nous avons tous reconnu

Les tissus armoriés de tous nos messagers partis.

` Nous approchons d'on ne sait quoi, ils étaient en tout au nombre

655 De trente six, Medranaga, Médribnio et Lancéan,

Et nous comptons moins un tissu, là où la tête surgit.

C'est l'étoffe de Médribnio qui n'a pas été cousue.

Au fait était-elle blanche ? Qui le dit, s'en souvient-il ?

Dans l'accablement du jour, dans son ardeur qui nous tient,

660 Nous parlons à ces vieillards : "Où sont nos enfants et ces femmes

Que nous vîmes dans les champs, qui d'eux ou d'elles a disparu?

- Ils sont venus peu à peu, ils nous appelaient de leur berge.

Nous les avons fait traverser, ils étaient las, oublieux.

Nous savions où ils allaient, nos veuves les ont retenues

665 Dans leurs bras aussi, sur leur lit nous les avons dénudés

Mais tous, peu à peu, au matin, vers la Cité amoureuse,

Nus, ils se sont évanouis tandis que cette effigie

Est l'image de leur mère seule à pouvoir les sauver

Des enlacements vénéneux, des fibres de leur esprit."

670 Alors nous regardons ses traits, le bois nacré et doré,

Inexperts, cillant des yeux, pour trop de scintillement,

Et si elle avait un voile retombant sur ses épaules,

Il serait d'un tissu royal, à moins que ne soit encor,

Parmi eux, le fils de Médribn, et dans ce cas qu'il se montre,

675 Qu'ils le rendent à son peuple, car notre colère s'agrandit

De le savoir retenu comme étalon pour des femelles,

Quand ils nous ont permis d'entrer sous leurs toits troués de chaume,

De voir leurs couches de vieillards et l'abandon de jouets

Aux sols de brique épaisse, ce miroir où elle s'aimait

680 Se vêtir ou bien se tresser, bru, vieille épouse, servante.

L'immense désolation régnait sur ces places vacantes.

Ils reprirent leur chant strident, l'un demandant à chacun

"Dis-moi, ami, ce qui est blanc" et que l'on vienne à répondre

-" Blanc est le sureau au printemps, il s'incline à chaque étage,

685 Et les yeux qui faiblissent à son contact peuvent guérir.

- Blanc est le sureau un temps, étoile ou lys, elle s'est penchée

Auprès de nous, plus blanche, dis-moi, ami, ce qui est blanc.

- La neige d'un plumage dans l'azur ardent à midi

Ou le pommeau de mon épée, hier, ont étincelé.

690 - Le duvet est blanc et l'épée tel l'éclair tel un nuage,

Mais ce ne sont que taches, quelque éblouissement de l'il

Quand elle secoue son manteau, l'ombre même de ses plis

Calque sa transparence, le pur éclat de la lumière.

Ami et frère, dis-moi ce qui est blanc à l'absolu.

695 - Vieillard, enfant tu traçais sur l'ardoise avec la craie

Le portrait des animaux et tu secouais un chiffon

Comme une poignée de sable, comme la poudre de l'herbe,

Comme la dentelle, ce soir, de tes grandes surs au bal.

- De tous nos matins, voici la cendre livide et jetée

700 Et le reflet blêmissant des miroirs entretenus

Et l'accablement des gestes pour ne cerner que si peu

De gaze et de fil d'ange mais ce qui est blanc se suspecte.

Ami, frère, toi mon âme, qu'attends-tu pour m'en parler ?"

Puis ils se turent inertes, le soleil fit scintiller

705 Les galets usés d'un chemin, puis couronna les sommets.

Nous sûmes que la Cité se tenait derrière le col.

-" Votre venue, des traités, est connue, les oniromants

Voient les présages grossir ; si nos épouses sont captives,

L'épaule marquée du sceau, nous pleurons nos enfants aussi,

710 Vous en êtes la cause : qu'aucun songe ne vous occupe

Ou qu'ils soient désespérés : retirez leur ces rêves de femmes,

De maisons et de diadoques et leurs crânes rouleront

Au pied de nos hautes tours car nul ne rit autant que nous !"

Demain, nous franchirons le col. Nous songeons à Médribnio.

715 Et ces vieillards ont frémi malgré tout leur oubli voulu

Quand les roues ont donc crissé lorsque nous les avons quittés.

Or, devant l'effigie vêtue - dans ses yeux l'azur souriait -

Certains amoureusement ont posé leur front sur ses pieds

Non qu'elle soit une femme car nos désirs sont presque morts,

720 Sous l'emprise de la Cité en nous pratiquant l'érosion,

Mais moi, j'ai eu peur d'avancer au souvenir de Gwenyl

Dont j'épuise le poison et dont je taris les élans.

Appendices

- I- Cessair, fille de Noé, raconte:

Mais si le songe, cette nuit, se représente,

J'ai fatigue d'avoir trop pensé qui me laisse sans idée,

Est-ce afin d'entendre le vent en février

Régulier et bas sur le canal et les ifs

5 Lorsque radeau inerte la tête s'est délestée et dodeline

Mais devant moi la Rivière de l'Encre veinée

Cette nuit encor avec sa berge naïve et pure

Brille dans tous ses méandres et ses routes

Aussi loin que la lassitude détourne mon esprit,

10 Loin de là où cent fois le vent en février passe,

Dans des grottes vertes et bleues ou des criques innocentes.

Et le songe décrit les tours que longe la Rivière de l'Encre veinée,

Aucun feu n'y fut allumé, le vent seul a poli ces rochers

Et la rame lisse leurs reflets pour la première fois.

15 Mais si le songe, cette nuit, vous tenait, à votre tour,

Qui croirait que nous n'étions pas, trois hommes et moi,

Et cent cinquante jeunes filles aux tresses violettes

Là sur la route de la lame goudronnée, franchissant les gués

Les mers limpides et les moutonnements des fleuves déserts

20 Dans les années oubliées, crois-tu que tu l'oublierais

La paix méditative qui nous tenait et te tiendrait

En ce mardi de vent chiffonnant nos fantômes

Parmi le blanc horizon levant et les colonnes brumeuses des arbres.

O nos âmes branlantes au fond des soutes

25 Le monde alors sur flottaison nous inquiéta

Pourtant déjà de noirs nuages ont crevé les cieux

Et des fleuves sont nés, souvenez-vous, nous lissions nos cernes,

Des parfums délicats annonçaient des plages intactes

Nous imbibions d'azur nos tempes, qui regardes-tu

30 Au creux des vagues encrées, ce beau front pâle

Et nos yeux d'agathe, profitant de la foudre ancienne

Et de la syncope de l'éclair pour contempler sa côte immaculée,

Nous caressions nos lèvres du jus des grenades

Que des courants de l'immense rivière portaient,

35 Rappelez-vous que la fontaine un soir déborda

Cela fut le premier signe, et les rondes des enfants étaient brisées

C'était un grand quotidien paisible où chacun s'ignorait

Pour être comblé et orgueilleusement s'adorer.

Le vent de février se leva, le songe vint des cyprès bleus:

40 Les feuilles sur l'eau du fleuve s'en vont à l'ouest,

Une libellule s'est posée, la berge d'en face est une nacre limpide.

O mes nombreuses compagnes racontons notre voyage,

Le barattage des flots laiteux, le silence se confiant entre nous,

Nos positions confinées dans la buée sous la nuit goudronnée,

45 Et nos rires répondant aux giclées d'un embrun.

Pourquoi même conter que l'on pensait longtemps

Quand la venue éternelle imbibe la chaleur des haleines?

Nous passions devant l'octroi des villes maudites

Aux tours comme des forêts de poings rouillés.

50 Un amant nous faisait signe croyant la reconnaître parmi nous,

Il se disait : "marche-t-elle de côté, émue, après une soirée

Où la harpe me plaignit et évoqua mon empressement,

Sort-elle des cours des entrepôts déserts,

Près des pontons chargés de grain, de briques?"

55 Puis il nous voyait et l'appelait parmi nous.

Ces murs sont nus d'une seule lanterne,

Et le vent qui s'en échappe est lourd de misères honteuses.

L'une répondait parfois et le rejoignait et sa main sombrait.

Bien las es-tu, dieu du lendemain,

60 Et si je t'interroge, tu dis

"Rien pour l'extérieur".

Air décidé, traits accusés, en avant,

Prêt à chaque départ,

Bien que ce qui s'engouffre

65 Est le devant-sans-nom.

Car nous doutions.

Parfois, très tôt, sur ce fond de teint limpide,

Le soleil s'éparpille,

Dieu du lendemain.

70 Ou, si, au doux lever de la pluie,

Nos fronts endormis croient arriver,

Tu souris : oui, chaque lieu et instant

Servent bien à partir mais ils ne se terminent point.

Dans la chaleur vespérale, pressées de déposer notre dégoût,

75 Suffoquant et distordant nos corps,

Nous rêvions de frais vallons au creux des vagues,

Et ton regard gris-pâle s'absorbe loin de nous,

Ta voix s'isole parmi des vents interdits à nos âmes,

Tes paupières palpitent, sans un pleur,

80 Tu es tout ce qui se déplace à l'extérieur,

O dieu d'une mémoire que je n'ai pas encore.

Mes surs au solstice d'hiver pleurent Méroé.

Gerçures de nos espoirs sous le vent glacial

Frottant la route ondée et la poitrine fait mal

85 De respirer et chanceler d'une haleine engourdie

Refluée dans les fronces des châles par les soupirs

Et puis derrière le vent est si gonflée d'eau qu'il pèse

Sur la poupe et porte des cris parmi des défilés mouvants

Et des districts perdus aux toutes lumières éteintes.

90 Alors pourrons-nous encore avancer si, éraflées par la tourmente

Nous quittons la nef transparente qu'anime notre rêve,

Ne nous devons-nous pas au sol immergé dans le vent

Où allumant nos feux d'écorces d'arbres blancs

Nous habiterons assistant à des envols de cendres

95 Comme tournoiements offerts au ciel plus haut ?

Immobiles sur nos bancs de pierre, dans le silence,

Nous endormons nos craintes et appuyons nos lèvres

Au vent qui passe si haut dans sa foule et nous emmène.

Assistant l'inquiétude lunaire, nous tournons comme rhombe.

100 L'astre glisse sur nos genoux découverts ses sueurs pâles

Et je pense avoir remis au lendemain

D'immobiles travaux à l'abandon, je pense aussi

Aux journées sans intérêt, à la lumière sous les préaux,

A la farine dans de grands sacs percés,

105 A de vieilles rencontres qui m'auraient aidée.

Fermant les yeux par instants, devant les versants,

Les jambes nues en tailleur, j'aurais préféré tant autre chose

Qu'il ne resterait rien d'humiliant (auprès d'eux, les engloutis,

Ils vivaient d'arrogance et de refus, j'ai péri),

110 Rien de toutes ces insomnies amères que le vent

M'a promis d'emporter de son aile limpide.

Ma tête sur la poitrine s'incline, maintenant

N'est-il pas odeur de ces terres nouvelles

Où la lune reste à sourire sur des lieues et des lieues

115 Encore désertes et sur les aires moussues des premiers récifs?

Et tel est notre accès par le glissement silencieux sur l'onde,

Pour de très longues arrivées car nous abordons

D'abord par les cavernes de l'atmosphère où

Ont lieu les sillonnements nouveaux de nos corps.

120 Les lueurs déposées échauffent d'imperceptibles cristaux

Sans rien accentuer du cours de nos rêves

Et préservant nos flottements dispersés, nos souvenirs,

Mais débute le monde et montent les journées,

Fatales poussées, partages s'augurant lentement.

125 Des vents solaires à la périphérie, leurs ondes

Glissent sur l'Etang limpide avant de refluer

Sur ces bords où nous arrivons parmi leurs millions d'écailles

Et dorures légères sur le pourtour de notre île.

Nous accédons : que de danses au dehors de la porte

130 Au-dessus des vagues, sur les côtes noires,

Des essoufflements sortent des Falaises en un va-et-vient ému,

Les marées sont puissantes à l'attente de notre vaisseau,

Et nos voix chantent des mélodies douces à en mourir:

"Sur un mur de sable, s'écorne une liste,

135 L'année est en fuite, seule dans la cour qui va là?,

Toutes sont parties, nulle ne se reverra,

Entends leurs voix dans tous les éloignements

Et j'ai chanté cette comptine, n'aimez-vous plus notre enfance?"

Enfin, sur la grève, défaisant nos tresses, nous les enduisons

140 De ce sable blanc et de la lune qui s'étire sur l'onde noire.

La proue se renverse et Ladra notre pilote est tombé.

Son saut n'en finit pas, du bord de l'arc il nous salue,

Accroché aux rayons lunaires il veillera sur nous,

Son vaisseau est cette île, nous dit-il de ses doigts transparents.

145 Je te remercie, ô déesse matutine, de m'aider,

Ô Vierge insaisissable de trop d'étoiles,

La peine est rattrapée avant le soir, la colère et la faute

N'ont point le temps de se répandre, la brusquerie

De l'envol des corbeaux s'irradie en fuseaux diaprés, la haine

150 Aux ailes brûlées s'étourdit en un feu de fanes adouci, et le soir,

Ô Mère, ne naîtra jamais si tu le veux, ton combat est pour des siècles.

Voici que tu ne m'abandonnes pas et ma gorge se serre.

Sur ces rivages le mal ne s'installera jamais, nous le jurons.

Les nouvelles années ont élu domicile, ici,

155 A la surprise des lunes hivernales et des lunes nilotiques

Ces tisseuses sanglantes de nuages écorchés de plaies,

Notre mât oscille sur le ciel et indique le pôle,

Les voûtes neigeuses proches des prairies solitaires,

Les nouvelles années se sont posées, ici,

160 Pour la joie des jours égaux à la nuit,

La Lumière est dans les trembles et les pointille d'or,

Nos seins pulpeux et l'abondance de nos corps cambrés

Emeuvent les lacs pensifs comme des yeux agrandis,

Les nouvelles années sont enfin venues,

165 Malgré le sommeil du soleil, ô beau vieillard,

Il fait si chaud, nous dansons de faibles mouvements

Sur d'antiques vases, et figurines ou suppliantes,

Nous écoutons sa respiration si paisible,

Ce soir, grand-père s'éteindra, sans bruit,

170 Une goutte de miel heurte le bord d'une coupe,

Fermons les yeux, qu'il se détache de nos paupières lasses

Comme un flottement qui s'ajoute à cette vague

Au loin, à l'Ouest, frêle ou si vaporeuse,

Les années nouvelles se sont succédées, jadis,

175 Avec cet enfant toujours jeune parmi nous

Un enfant mâle que nous voilions de nos linges,

C'était aux jours où l'ombre s'alourdit

Parmi les tentes des saules et les talus jaunes,

Le vent derrière nos bras se tait ou maugrée,

180 L'enfant combat des fièvres et a beaucoup gémi,

Bientôt cette terre sera rendu à son silence,

Au nacre de ses innocences, à nos signes d'adieu.

Aimez encore les terres qui accueillent nos rêves.

 

II- Rappel d'un adieu

C'est un après midi gris (nos parapluies se ressemblent) et mon meilleur ami a réussi à un concours prestigieux. Il a décidé de me dire adieu. Il part et sait que j'ai à tout jamais échoué. Il parle comme toujours, je dois prêter oreille, il est content de son futur voyage et nous évoquons des livres rares qui ont hanté longtemps nos conversations. Oh! je me souviens parfaitement de toutes les stations où nous nous sommes arrêtés au sein de la faculté, d'abord le petit hall et son distributeur, l'ascenseur jusqu'au sixième, le peu de lumière de l'escalier en redescendant jusqu'au premier, comment nous repartons du côté de la voie ferrée, pour gagner cet autre hall où deux ans auparavant il fut reçu comme moi à un examen qu'il ne voulait pas présenter et que je lui avais conseillé, enfin la galerie qui longe la voie. Jamais il ne m'avait invité chez lui, et il s'informait si peu de moi quand je l'invitais, il simula même une maladie respiratoire qu'il n'avait pas mais qui me tortura toute mon enfance, parce qu'elle paraissait digne. Et pourtant je sais que cet après midi-là, tandis que nous nous asseyons pour parler de ses lunettes et de quelque connaissances, à proximité de la Poste d'où il rejoindra son domicile, alors que tout me reste en mémoire pour y avoir été, je me souvenais de moi. Ni la jalousie ni le regret ni la tristesse ne m'habitaient. Il devait avoir quelque conscience et il la manifestait avec élégance. Son prénom était Joseph. Quelqu'un qui avait été et qu'il était en train de faire disparaître, s'adressait à une autre suite de soi lucidement réduite de tout ce qu'il avait donné, et soudain le poids du destin sur des épaules tremblantes. Plus aucun événement n'a contredit ce jour et j'écoutais alors Hymnen malaxant la phrase "les jeux sont faits, rien ne va plus". Se sentir trahi moins par un être qui n'en est que l'expression immédiate que par le cours de la vie qui la reproduira à chaque demande, conduit à fonder d'autres continuités secrètes. Pardonnez nous, Seigneur, ces inventions où souvent nous croyons vous apercevoir. Ce sont des couloirs au crépuscule, et nous ne cessons de les traverser pour gagner des salles encore à naître et dehors tout est déluge, engloutissement de nos premiers espoirs et de ceux qui émergent des pièces enfouies quand nous osons relever la tête, c'est une vie dans une arche après tout qui dure trop. Qu'attendons-nous pour envoyer nos corbeaux? Et toi Joseph, qu'attends-tu pour appeler tes frères et les secourir: le plus jeune a le plus souffert. Sa mère vous aimait tous deux.

III- Complaintes diverses

Alpha - La mort outrepasse ses droits lorsqu'elle m'accompagne

Dans mes rentrées à demeure, à s'inscrire dans l'esprit.

Ai-je la parure d'un vieillard qui s'endort sous le porche

Indifférent aux rires colportés par mes compagnons dans la rue,

5 Pourquoi vous rencontrer uniquement et vos marques d'affection,

Peut-être la beauté est-elle liée aux astres, et le vent votre adorateur?

Ah! ma route ne s'en ira plus si loin. Aussi ai-je levé un doigt mouillé

Mais la respiration de la nuit fait vaciller toutes les lampes

D'un lent et consolant balancement peuplé d'échos et de prières.

10 Quelle est cette procession d'épaules et de têtes sous de gris manteaux

Sinon les peines du jour et qui s'efface lavée au creux des anses.

Sous peu, les yeux fermés, ce soir encore, je serai. Et désormais?

Bêta - C'est une pluie bien légère et la tristesse du monde s'écoule. Demain sur les champs inclinés, ce sera une journée de givre. L'un est l'enclos des souvenirs paisibles ; un peu derrière soi, dans une faille, en dépit des vastes surfaces herbeuses, au flanc de vieilles côtes, celui des regrets écrasé par des meutes d'ombres, et en contrebas des labours, le temps les dissipe tous.

Gamma - J'ai longtemps pris la peine de vous voir et seules les premières heures du matin - elles se sont raréfiées - me plaisaient. De jeunes femmes au teint lumineux, porteuses de pavois, arrivaient et sur les murs le blanc éclat, surface du ciel, comme le dessin transparent des cimes, me disent que vous viendrez. Je lisais dans cette salle poussiéreuse et tout autour il y avait tant de force pour aplanir ma route irrégulière. Je voyais un lac uni et s'écoulant. Mes cheveux ont blanchi parmi d'autres matins froids et clairs. Nous voilà encore rêvant de ce qui n'a jamais vraiment été, longtemps vous êtes partie, vous m'aviez aperçu et vous êtes partie, au soir vous étiez là, nous voilà encore rêvant de ce qui n'a jamais vraiment été sauf l'apparat illuminé du ciel qui vous entoure.

Delta -

Quelle lanterne au bout de son poteau

Par-dessus les haies montre quelque chemin

Et une borne qui repose sur un talus?

En fin de ligne, c'est la dernière de la plaine

Suspendue sur de pauvres arbustes dans la tourbe

Et des collines désaffectées s'incurvent vers les paluds.

Ferme ton il jaune : mon âme est de passage.

Epsilonn -

Personne ne t'aurait vue ainsi,

ô naine si blonde aux grands regards

Et je pense à tes sentiments, à ta beauté,

Je te vois fixer mes souliers neufs

5 Qui me conduisent incertain pour toujours,

La Tristesse est une grande personne

Qui te mènera vers sa sur la Joie,

Je l'aimerai pour toi, dès ce soir,

Autrement tu ne m'aurais pas reconnu.

10 Nous deux alternant et doubles - danse dehors

Et mort à l'intérieur, liesse au creux de l'âme

Et tombeau à l'extérieur- : mais que l'inversion demeure!


Chant VIII

Nos Visites.

 

Et puis, de toute façon, ce jeune dieu s'est converti

Pour que nul ne vît en lui un rival et il a nié

Qu'il soit même issu d'ailleurs, venu d'un noble Extérieur ;

Quand on l'a traité de vers se glissant dans les fruits terrestres,

5 Les vieux arbres ont refleuri et le vent fut parfumé.

La querelle ne cessa point, alors il se retira

De lui-même, de sa mission - que nul ne le reconnaisse

Au travail de son uvre - maintenant il se retira

Jusqu'à laisser qui il était et l'on conçoit qu'il recouvre

10 Sa mémoire parmi nous s'il voit notre grande misère,

Cette infinie persécution dont nul ne sait la raison

Et peut-être pas mêmes leurs vils auteurs si bien haineux.

Nous campons autour de Lian-Su sur des terres gonflées d'eau.

Des cimetières royaux et leurs galeries circulaires

15 Affleurent parmi la tourbe d'où surgit quelque morceau

De granit noir, un angle droit d'une pierre éclatée

Par cette pâte spongieuse gisant dessous, où buter.

Et les hautes murailles quand le soleil s'abat sur elles

Brûlent nos yeux aveuglés, puis déversent une ombre pleine

20 Quand la mer rougeoie et se tait, le jour levant des tempêtes

Et le soir inondant les tours de ses reflets crénelés.

Alors des archimandrites au bonnet pointu s'avancent

Là-haut, dans leurs amples robes, dans leurs gestes et leurs plis

D'oiseaux nocturnes étranges parmi les chemins de ronde

25 Jusqu'à faire descendre les draperies de ciel cuivré,

Ou bien ce sont des vantaux rabattus car nous entendons

Un fracas de meules grinçant, le hennissement d'un cheval

Dont la crinière s'enflamme peut-être quand il s'effondre

Sous les coups de gros maillets que soulèvent ces mains de prêtres.

30 Notre arrivée a réveillé des combattants déjà là

Et la densité nouvelle des feux suscite l'espoir.

Nous serons donc plus nombreux mais la muraille a des plis

Infinis, des renfoncements de crustacés et des niches

Où la nuit se rétractant émergera dans son essaim

35 D'yeux et de dards, de langues lorsque nous voudrons approcher

Et ses plans, ses surfaces lutteront contre notre nombre.

Nul ne sait encore compter ni les chiffres absolus.

Le Nombre devra se dresser pour affronter la Surface.

Entendez-vous l'exploit futur de ces unités groupées

40 Quand nous rangerons nos flots recouvrant les aspérités

De nos escadrons bien formés déformant la plate plaine

Par l'ombre de leurs lances, par l'éclat d'airain de leur masse

Et tout notre horizontal élan contre le ciel ténébreux

De Lian-Su, verrue des mondes, tribunal de la souillure

45 Où nulle plainte ne monta quand Médribnio fut tenu.

Et dans ces rêves, harassés, nous fermons nos yeux ici.

Combien de jours faudra-t-il pour nous laver de nos épreuves !

Tant de fatigue s'est posée comme une poussière verte

De printemps passés jadis, et nos membres sont engourdis

50 Dans des cocons avortés ou flétris de grande vieillesse

S'il fallait tant attendre pour découvrir les murs odieux

Que nous n'ayons plus de force devant eux pour les abattre,

Que les poils de notre barbe, que l'épi de nos sourcils

Soient devenus instables - était-ce ainsi ce qu'il fallait ? -

55 Et je dois mourir maintenant comme si j'avais conduit

Le peuple de mes désirs et ces quelques grappes humaines

Sur ces bords, si marécageux où le sel gorge les touffes

D'une mer, reculée là-bas, sur laquelle je partis

Après qu'Adéna me quitta, emplissant un port d'azur

60 De la grâce de ses ongles vernissés dès le couchant,

Berçant de ses paupières bleuies le rythme de nos vies

Naissantes quoique ce fût il y a longtemps dans l'oubli.

Allons ! Allons ! Il est temps. Reverras-tu les grandes salles

Du trône où seul tu restas pour fixer la réalité ?

65 La fixité des objets s'obtient. Ils déteignaient de leur rencontre,

Se boursouflaient de mémoire, tendaient des parois rêveuses

Aux vieilles sensibilités, aux couleurs, à la surface,

Finissant après un trajet dans des bassins antérieurs,

Arrivés là, altérés, pour des contours de cessation.

70 Comment croire donc aux êtres si leur plan déjà s'enfuit ?

Oh! Ce tracé lisse d'un bol ! Ces quelques gouttes sur l'anse,

L'humide enveloppe des jours ! Il fallait les écarter,

Se mêler, devenir l'un d'eux, parmi ces rangées de livres,

Quitter les toits goudronnés, les collines aux filets de brume,

75 Devenir le losange d'un carreau posé, répété,

Ce faux nud d'un quadrillage, ressemblant au lit d'un fleuve,

Gratter des caractères anguleux sur des parchemins

Loin des saccades des regards dans les ruelles percées

Du soleil où l'on achetait des voiles de soie plaisantes

80 Comme de blancs nuages sans partage aucun, et rester

Longtemps les mains sur les genoux, hypnotisé de substance

Vitreuse, de nappes d'azur, cette bordure des roses,

Du jaune et bleu pétale de l'horizon touchant les choses

Car le temps prit sa mesure : elle provient du vide

85 Et de l'exaspération, son unité se tient là.

Et lui aussi indexa tout selon un second cerclage,

Rides sur les bords mais aussi des déploiements incessants.

Que cela me paraît loin ! Et l'échec n'a rien arrangé !

Dressez-moi ! Que je voie là-bas les vers luisants du talus,

90 Que culmine la fixité de cette allée aux cyprès

Que le lune fait grille quand nous sortions avec nos mères

Car dans les coins de la nuit, déjà une jarre près d'une marche,

Le vacillement d'un lampion s'éteignant sur une cime,

L'ombre portée des tables aussi puissante que nos cernes,

95 Les replis des bûches sciées et les armoiries des rives

Que les lampyres créaient, tout cela bravait la poussière

Etouffante de l'été, et plus tard nos bibliothèques

Désertes et sommeillantes où bien en vain je m'enquis,

Et la nuit brisant le monde dans l'insomnie, l'asphyxie,

100 Dans le refrain répété " Tu es une clause oubliée !"

Grevé d'instabilité, ne comptant plus sur la mémoire,

Je contemplais les éclats, reconnaissant, en fis la somme,

Cela valait les qualités secondes et leurs essences.

La lenteur inexpressive du matin est sans danger,

105 La fixité des êtres s'obtient par l'effort de tels rêves

Quand un visage nourrit un paysage ou l'enfante,

Quand l'arrondi d'un bras blanc découpe le ciel de son arc,

Quand ils ne naissent ni du jour ni des besoins de la nuit,

Mais sont en nous des aqueducs ou des souffles transversaux

110 Venus unifier en nous un or dispersé - notre bien -

Comme les mots d'une langue que nous pourrions épeler

Ils m'entourent et disent : "Brentilla, est-ce du délire ?

Quel est le bois que brûle Séceph, notre bon compagnon ?

Va-t-il mourir lui aussi ? - "Sans doute à moins que l'on ne vienne

115 Annoncer quelque nouvelle car nous tous sommes usés

De tous ces jours répétés comme nos pas depuis longtemps.

-" Mais il est pâle, mais il est froid et sa main est sans force.

-" Peut-être est-ce une dernière mue, sa peau ne naîtra plus ?

-" Qu'entendons-nous aux maladies, avons-nous herborisé

120 Le long de toutes nos routes, quand bien même il était temps ?

- " Nous ne savons rien du monde, nous le traversons, aveugles,

Dans la tourmente d'un rêve terriblement juvénile,

Humant quelque vain destin qui se brise sur ces murailles.

- " Des bandes soumises sont là et leurs rois blêmes frissonnent

125 Vêtus de haillons poussiéreux, et ils se saluent entre eux,

Sans rire pour le moment, déjà certains ont déserté

Mais quel est l'il où l'éclat du soleil viendrait à briller ?

-" Quoecal songe à Médribnio. Ah s'il avait aussi un fils !

Il songe à ses épouses au temps de leurs enlèvements

130 Quand il glorifiait son peuple, le conduisant à la guerre

Pour avoir des prisonnières dont l'une serait féconde.

Là-bas sur les terrasses le vagissement d'un enfant

L'attend et il ne le sait, il me faut rentrer, pense-t-il.

- "Je vais chanter, dit Brentilla, pour que son esprit se prenne

135 A nouveau d'amour pour son corps. Vous reprendrez ma complainte,

Je vais visiter les mondes, interroger les passants

Jusqu'à le ramener ici mais je sais qu'il a couru

Vers la Cité en premier lieu. Demain Séceph brandira

Son épée incrustée d'or et nous dresserons nos échelles

140 Pour ces premiers engagements, et d'autres feront des sapes

Et combleront les fossés. Ce bruit lui sera si joyeux"

Et il est vrai que j'ai voyagé, jamais en plein jour, le temps

N'aurait pas été si couvert, il s'enfonçait à l'intérieur

Des salles et des boulevards de cette ville haïe

145 Tout aussi profondément. Emu, l'on ne voit que l'objet

De son trouble ridicule, je ne voyais que des bancs

Vernis auprès d'une porte lourde ouvragée de goules,

J'étais assis au matin dans le parc public derrière elle.

Sous une pluie volatile, de jeunes gens s'en allaient,

150 Surtout ce garçon chargé et sa compagne se tournant,

Douloureuse de partir, silencieuse dans l'air pluvieux.

Il était sûr qu'ils quittaient ces rues, qu'elle était indécise,

Des brumes hanteront ses yeux, un peu de moisissure verdâtre

Ces arbres ont des feuillages bien trop denses et profonds.

155 Est-ce malaise que j'ai de les voir partir sans moi

Puisque je les ai connus, puisqu'ils ne me voient déjà plus

Et sont passés oublieux de mon ombre assise en ce banc,

Quoiqu'elle se fût retournée et que ses yeux se soient voilés ?

Il faut gravir l'escalier, le palais a ses jardins.

160 Ce sont des lieux où j'ai marché le soir guettant l'arrivée

De torches pour me visiter mais leur halo s'éloignait

Vers des demeures joyeuses et des jardins entourés.

Leur pas lumineux résonnaient sur les aiguilles des pins.

Cet escalier n'est pas commun, nous le montions fièrement,

165 Il dessert des esplanades en nombre, il est immense,

A l'emprunter on s'aperçoit que les gens d'avant nous ont

Autrefois regardés monter, nous accompagner leur plut.

Car nos pas sont commentés, notre humeur nourrit leurs pensées.

Le quartz pris dans les dalles des rambardes, des colonnes,

170 Brillait, le vent venu des ports limait nos pommettes rouges

Car ces voix aimées de jadis, ces longs regards attendris,

Murmuraient aux lourdes filles du Nord "Fardez donc vos lèvres,

Et parfumées, quittez vos jeux, descendez à leur rencontre,

Vos parfums ont ému le ciel", leurs étoffes nous frôlaient.

175 Cet escalier est immense, nul ne le prend sans bonheur.

Mais j'ai gravi maintenant sur des mousses qui étouffent

Et ont poussé sur les lèvres des statues qui nous aimaient,

Divers paliers. Certes, parfois, dans le printemps matinal

Aux esplanades fleuries, quelques passants se recueillaient.

180 Elle lisait un poème reçue la veille, étrange,

Dont le sens s'éclairerait dans un entretien annoncée

Avec l'ami des Alliances, le doux gardien des secrets,

Et sur ses genoux découverts, sur sa tunique soyeuse,

Elle a posé un iris. Du pollen bleu salit son doigt

185 Comme l'encre pour un devoir sur l'âme quand elle s'enfle.

Il manie un cerf-volant qui s'endort sur le matelas

D'Azur mouillé du matin, il entend de longues syllabes

Qui ne forment plus de mots ou ce sont des notes tenues

Sur les ailes recourbées des rayons de l'aurore éprise.

190 Le cerf-volant chute sans fin, il fait si lourd, si humide.

Attendez ! Un kiosque vitré brille encore de ses lampions.

Nous nous réfugierons, le jour est veiné et les bois

Sont des coraux vers où nager. Nous collons bien nos bouches.

J'ai revu ces fenêtres grillagées, couvertes de lierre,

195 Du bâtiment d'escrime, de la maison de la musique,

Des petites écoles jouxtant les champs secs de l'été

Crissant de sauterelles et à la mousson inondés.

Mais qu'étais-je venu là ? La rouille a couvert ces forêts.

Les façades sont mortes. L'on pleure des pensées désastreuses

200 Et les corps rencontrés sont laids. Il fait mal monter ces marches.

La journée s'est dégradée, les faux labeurs l'ont entamée

De peines et de profits et si je n'étais cet esprit,

Puisqu'ils vont à cloche pied, forcés de descendre les marches,

L'il creux, ils me renverseraient. Tout au bas, l'on a, sans doute,

205 Le Tribunal, ses cours fermées, et les bâtiments du blé

Soulèvent leur poussière de leurs arcades, de leurs roues,

Des bruits criards et sournois reposent sur des brouillards gris.

Le vent tournoie et s'attriste entre des barreaux et des larmes.

Ils ne me renverseront pas, d'où venaient ces voix anciennes,

210 Sinon de ces souffles passants dont je suis, et je soulève

Moi aussi leurs cils en passant, et cela leur est un songe

Qu'ils reprendront à midi quand ils frottent leurs mains calleuses

Et nettoient leur visage avant de toucher à la pause.

Je vais de l'un à l'autre tant que leur oeil n'est pas voilé

215 Par le frisson d'exister - la pluie s'arrête de tomber

Sur le manteau des feuilles quand toutes ont été lavées -

Puis le souvenir revient : qu'est devenu le palais

Du temps où je construisais un bateau après qu'Adéna

Laissa sa forma prise dans l'embrasure des ogives

220 Malgré un ciel pallide ? L'ont-ils peuplé de courtisans?

Il y avait plus de parois de stuc percé, de tentures

Vertes et bleues, alvéolées et des halls d'embarquement

Où le vent crépusculaire glisse ses langues de feu,

Des salons s'ouvrant sur des baies, sur des collines brûlées

225 Le jour mais à l'aurore, le bleu de l'air se scindait

En jaune et vert sur leurs flancs. Quant à moi je cherchai des yeux

La mer lunaire et glaciale entre ces vantaux de bois

Eclairant un couloir, celui des chambres résidentielles.

Un chat pensif sur le rebord sait déjà la mer déserte.

230 Les éclats métalliques, ce sont les rafales du vent

Que le ciel, las d'un miroir, bouscule sur l'eau étonnée.

Le palais a des hublots d'un verre épais et dépoli.

Quand la vue plonge dehors, et des charmilles, des rosiers

Et des rideaux d'arbres pointus vous détournent de la plaine

235 Mais des arcades découpées surplombent des cours fleuries

Où la servante descendue, les anneaux de sa cheville

Heurtent les marches et tintent ou bien c'est l'éclat de l'eau

En cascade sur la vasque ou des musiciens aveugles

- L'onglet a cassé la corde puisque leur doigt se souvient

240 D'avoir caressé son sein quand ils étaient jeunes promis

Et la corde devrait pleurer sur leurs épouses laissées

Alors elle tinte aussi, chante la trilles des sereins

En cage sous le grenadier car tout doit sembler joyeux -

Le regard lointain ou mort, lorsque les reines dénudées

245 Apaiseront leurs craintes de vieillir dans des bains légers.

Pour l'heure, il est trop tôt, l'ombre joue avec le silence.

Dehors, à travers le hublot, la poudre d'or du feuillage

S'évapore vers le ciel, les tuiles d'un arc de triomphe

Sont huilées, un lupin y croît, un sable rose tournoie

250 Et la plaine t'échappe, cette fois encor, comprends-tu ?

Ils ont lancé l'attaque, voici toutes ces lignes noires,

Ces hampes et ces bannières, ces grues et ces catapultes,

La fumée des feux grégeois, le cri brutal de la trompette.

Bientôt à coup de butoir les portes d'airain craqueront

255 Et les béliers pousseront leurs têtes frisées endormies,

Et le désir me saisit de rejoindre mes compagnons.

Quand l'odeur répugnante des pots de chambre me fait fuir,

De cette seule lucarne d'où le jour plonge en la plaine,

Des va-et-vient ont commencé, les chambellans sont inquiets,

260 En haut d'un cerisier en fruits, un petit singe s'ébat

Et tout le ciel perfuse parmi les stries et les rides

De notre monde réel, parmi les lances des soldats

De la garde impériale, parmi l'averse de nos flèches,

Et les troupes cheminant et les cerfs-volants des devins.

265 Les rois maudits se réveillent. "La grise plaine se meut.

Que chacun, à sa porte, se rende! Sans quoi, nous mourrons.",

La reine a versé sa cire, et l'ordre leur est énoncé.

Ce singe est bien trop criard, la servante a posé sa cruche.

Qui donc aurait besoin d'elle? C'est assez du bruit des armes.

270 Ai-je donc longtemps vieilli? Se souviendra-t-il? Je ne sais

Si je le reconnaîtrai. Et l'eau a mouillé ses genoux

Qu'elle essuie de ses cheveux. Des gens de loi passent devant.

Ils empruntent les mêmes pas, ils n'ont jamais conscience

Qu'il est étrange pour moi d'aller sur mes pas incessants.

275 Le poids de leur robe balaie l'empreinte de leurs regards

Anciens. Qui pourrait lire le palimpseste des jets d'eau

Sur la brume née du temps, le dessin à l'encre pâlie

Du vieux cahier de leurs pensées, l'enveloppe déchirée

Des masses des hautes maisons où l'on vint les écouter

280 Quand rien ne les corrompait, que découpait l'azur bleu

Lorsque ce ne sont plus que lieux désaffectés se touchant?

Moi seul, je marche dans mes pas, j'ai reconnu mon allure.

Je savais déjà autrefois quand je frayais un chemin

Même pour la première fois, qu'il était là et ailleurs,

285 Qu'un frère lui ressemblait, où j'avais sans doute marché

Dans le comté du Milieu, sur les bords du fleuve sacré,

A l'extrême bout des terres, sur l'escarpement d'un songe

Et je sifflai "je t'ai aimée, bien au-delà de mes forces,

Je n'ai plus de passion", l'air m'est revenu entier.

290 La plaine m'a évoqué le glen qui va jusqu'à la grève.

Nous referons ce départ mais ensemble cette fois-ci,

Je sifflerai de tout mon cur et tes yeux nous souriront.

Tes membres vont si vite au jeu de dés sacrés et noirs,

D'autres joueurs sont émus et tu veux me croire jaloux.

295 Je lis un nouvel alphabet, des mots lointains sur aimer

Et j'oublie que je souffre. Qu'attendre d'autre de la science?

En ces jours, le corps se creusait, cela devenait immense,

Fait de dunes et de lacs dedans, de plages intérieures

Où l'âme à perte de vue vagabondait dans son tourment,

300 Si petite, si dilatée, construisant des escaliers

Aux côtés des enceintes et tours cachant l'ouverture,

Peu après les abandonnant pour dévisser et sombrer

A vive allure vers les roseaux habités d'un dieu qui chante

Car les sons l'ensorcelaient et le corps s'augmentait encor

305 De cieux incendiés de honte ou d'écoulements de nappes

D'eau parfumée de longs espoirs quand, lasse d'avoir joué,

Pour avoir cassé un ongle sur les dés nacrés et noirs,

Tu t'appuyais sur moi, douce Adéna de mes passions.

Cent haies de roseaux cacheraient le feu de mes souvenirs.

310 Le petit singe ne crie plus, les gens de loi ont passé.

Quel jour prendront leurs procès en ce temps de siège et de guerre?

Le coupable n'est-il pas celui qui ne frappe pas l'huis

Mais ébranle les charnières? Songent-ils à des otages,

A condamner des prisonniers futurs, à des tribunaux

315 D'exception pour l'urgence? J'aurais dû marcher avec eux,

Ils vont parler de Médribnio, devant la reine attentive.

Et me voici atterré, pris dans la spirale du jour

Qui monte de la cour fleurie jusqu'à ce dortoir dessous

Le toit d'un long bâtiment aveugle, cerné de charmilles.

Les angles pointus des rayons veulent, sur un bout de crépi,

Epingler la libellule que l'onde d'un beau reflet

Né du basin, sur un mur, a trompée comme un beau sourire.

Mais si je vais plus haut encor, je verrai la plaine en feu,

Les vents de fumée lutter contre l'éclat de nos armures,

325 Nous approchons des murailles, des sapes et des tunnels

Sous des couloirs de peau, de cuir, se préparent sous les traits

Des chefs placés aux huit portes, qui gouvernent les entrées.

Ces rois cruels font jeter des essaims d'abeilles folles,

Des nuds tressés de vipères, et des poudres abrasives.

330 Leurs mages ont guidé les vents, nous dressons des paravents

Et nos boucliers résonnent dehors du martèlement

Des flèches et des pierres, parfois nos genoux plient, parfois

Douloureusement vacillent, nous claudiquons dans l'effroi.

Quoecal a choisi le nord, ses parois de lave noire

335 Et son énorme porte surmontée de onze tourelles.

Ses lourds battants sont ouverts, je vois le soleil enfoui,

La danse de la poussière ocre sous la voûte d'ombre

Qui précède la porte. Son chef a lancé des coursiers.

Je ne connais pas son nom et cela me paraît étrange

340 Et de n'avoir vu l'éclat du jour que du fond des couloirs.

Ils ont beau être nombreux, ils sont aux marches du vide.

Quelle est cette marquise du bel ennui - ils semblent seuls-

Qui sera leur promise, dont les couleurs ornent les bras?

Faut-il, tous, rêver d'Adéna sans être jaloux d'autant?

345 Ce sont des caravelles sur la mer et leurs rivages

Sont des désastres d'oubli, ils n'atteindront point nos guerriers,

Il faudra les rechercher le long des chemins de la plaine

Dans la poudre de ses chantiers, dans ses fours à chaux, ses aires

De vannage, les copeaux et le mica des carrières,

350 De pied en cap fossilisés comme ces peupliers noirs

Car ils auront disparu au milieu des gerbes de sable

Et ces taillis dispersés sont leurs enjambées innombrables,

Ils sont entrés dans l'angle des jours sans vie, dans l'éventail

Des cartes décolorées que la main du soleil abat

355 Quand il songe et veut nous dire que maintenant nous aurons

Devant nous tout le temps et plus, avant comme après, toujours.

Que Brentilla dissipe leurs ombres de fards incarnés!

Que leur départ ne ruine pas mon cur qui se doit rester

Entre ces murs à nouveau déserts abandonnés aux mouches

360 Et s'il y a huit portes, elles ont laissé s'en aller

Des êtres chers, délicieux, à chaque saison grand'ouvertes

Sur la plaine s'éveillant, comme des giboulées de grêle

Désagrègent un bourgeon ou le ressac remue la vase.

J'attends l'éveil de la plaine puisqu'ils ne reviendront pas.

365 Aucun d'eux entre mes mains n'a pu fleurir sous mon haleine,

Qui ressemblerait à un roi, mais les guerriers qui assiègent

Ma cité pour l'heure occupée, vers lesquels je suis allé

Seront plus proches que les miens, et parmi eux je serai.

Mais un vieillard édenté m'a surpris et m'a dénoncé,

370 "Il fait des signes à l'ennemi, c'est un esprit maléfique,

Il s'est posé sur le créneau dont la gueule est un chacal",

Et je sais que leurs mages capturent les êtres subtils.

J'ai profité du brusque sursaut d'une bannière au vent

Pour revenir au palais. La sueur brûlera leurs yeux.

375 La plaine sera longtemps en feu, la tourbe est incendiée.

Qui, en moi, soupire ces mots? J'ai abrité une voix.

Ma pensée se souvenait, et dans son espace peuplé,

Il y a un paradis où la voix a pu s'installer

Traîtresse à toute cause, convertie à tant d'espérances

380 Que je songe à ce jeune dieu dont Médribnio fut le signe,

A cette main fine et brune d'un enfant sous des draps blancs

Qui, dans la nuit ne dormait pas dans sa chambrette au volet

Rouge écorché écaillé, maintenant qu'il est en souci

D'un arbre entre ses mains planté dans le grand bois du jardin

385 Jusqu'à l'oublier au profit d'un caillou brillant d'étoiles.

Et me voici sur un banc et mes pensées vont à leur rythme.

Le conflit est bien engagé aux huit portes de la ville.

L'escalier d'autrefois n'est plus, mon jardin est encerclé,

Les couloirs sentent la cire, ce sont des chemins sans fin.

390 Où trouver l'esplanade royale et sa cour secrète?

J'entends encor les moulins à blé bruire dans la torpeur

Et l'harassement des jours, la mer s'est retirée des caps,

Du ventre des mouettes et nos lèvres n'ont plus de sel

Il est temps de redresser le monde, de refrissonner

395 Au premier gel de l'année, de marcher sur la route au froid,

Dans le vent du nord qui, je le crois, me fait aller si vite

Qu'un chien noir s'est approché, s'arrête près du canal gelé

Et la lumière commence sa croisade au bas des murs

Et des premières façades. Un homme demande sa voie

400 Et cette étrangère aussi, de la pâleur de l'hiver même,

Sous les derniers réverbères longeant le mur d'un lycée.

J'ai traversé le parc désert, deux enfants cherchaient leur chat,

Ils ont voulu me le dire, puis un vieillard m'a prié

De lui indiquer le jour tandis que des pauvres buvaient

405 Un bol fumant devant un mur et l'un voulut m'inviter

Mais j'ai passé avant et les saluai de la main,

Poursuivant. Ma poche est lourde, son poids est insupportable.

Qu'emportons-nous de si lourd? C'est le bruit ancien de nos pas

A peine marchés qui nous vient rattraper, embarrassés

410 D'avoir été, le grincement de ces croisées entrouvertes

Qui ensevelissent tout, l'étrangère, les enfants, le vieillard,

En ces temps où je marchais sans cesse rêvant de rencontres

Alors que je portais l'hiver, ses brouillards, ses blancs déserts,

Que je voyais le passage là-haut de groupes heureux

415 Des pèlerins dans la rue, leurs lignes sur le ciel noir,

Et si j'ai tant et tant marché, à quoi bon y revenir,

Dire que ce fut peine perdue puisque tout ce que j'ai fait

Par la suite sans cesse aussi fut couvert de même neige

Désolée, effaceuse, en vain jusqu'à me faire asseoir

420 Sur ce banc, l'âme collée aux psalmodies de mon angoisse.

D'une grande fenêtre fermée d'un store l'on entend

Une récitation sacrée en vertu des guerres futures.

Autrefois un clavicorde peuplait de ses sons cassés

L'air humide du matin et désormais nous écoutions.

425 Lui me ressemblait, il errait, le temps s'était décousu,

Des lambeaux et des vides l'atteignaient, le laissaient sans but,

Il parlait, heureux de m'avoir et que le temps passe un peu.

Autrefois le clavicorde s'attardait et nous parlions

Comme lui par saccades, par espoirs ou bien par dépit.

430 Allez savoir qui s'en souvient? Je lui dis :"Séparons-nous,

Je m'engage vers le nord", et quoiqu'il pût me retenir,

Même pour meubler son temps, il n'en fit rien et je partis.

Il me ressemblait à peine, je porte l'hiver désert.

Tout venait à s'effacer déjà et désormais encor.

435 La fumée des feux grégeois, les nuées d'un orage proche

Ont rendu le ciel violet, le store soulevé retombe,

Des versets s'en échappent et tournoient autour d'un poteau

Duquel pendent des lanières terminées par des grelots

Et si un souffle survient, l'on dira que le tintement

440 Tient à la force des versets. Des nuages violets flottent

Sous les voûtes du porche, des passants vont près des gros blocs

Dont les murs épais sont construits, d'autres gravissent les marches

Et une brume grisâtre fait de la poussière des sables

Les enveloppe, les jaunit, leurs bures sont déformées.

445 Des hanches et des cordes, des carapaces de tortue

Dépassent comme des bosses et dans des lins et des soies.

J'entendrais sa voix brûlante, ce qui vient d'elle est sa voix,

Son corps délicat surgira, l'épopée sera chantée,

Elles ont monté les marches, le concert va commencer :

450 Que de bonheurs, que d'exploits, des douleurs tordent nos sens,

Des peurs parcourent des steppes inconnues où nous errons,

Jaillissent des fontaines de sang, nous enjambons des arches,

Des géants pleurent longtemps dans des cavernes effondrées,

Une comète s'éteint d'amour dans un ciel auroral,

455 La tige d'un roseau frotte le berceau d'un enfant seul,

Des bateaux partent au couchant, nous nous agenouillons au pied

D'un oratoire dans un champ, sans les heures, sous un chêne,

Rien n'est plus grand maintenant qu'une note et, l'il absent,

Mais son visage m'attire, je meurs de son seul désir

460 Quand tous découvrent l'Illusion, les vains voiles de nos corps,

Et sont au-delà des reflets, la pointe de son sein vibre

Sous le lin gonflé, exalté, les directions s'assemblent,

Je n'irai plus au nord si pur, la mer a rongé les caps

De l'ouest et ses étés auréolés, tout englouti,

465 Te souviens-tu de ce chant " Pas un bruit, tout dort et l'aurore

Approche sur son trône d'or, le son d'une cloche au loin

Résonne par l'air du matin. Alors l'aurore au dehors

Sort enfin. De tes roses rayons la terre tu enrobes,

De ta lumière le ciel tu illumines. Ta ceinture

470 Enserre une étoffe fine et ton beau corps déploie ta robe.

Si la lumière blanchit, si l'horizon serein bleuit,

Dessus les toits des maisons, ce doux parfum, cette fraîcheur

Demeurent, ô déesse, mais déjà les astres meurent."

Ce chant n'enchante plus mon cur, toute jeunesse s'enfuit

475 Brillante et ridicule. Puis, du sud, aucune nouvelle

Dans les grands amaryllis de sa voix, et dans les cascades

Des glycines et des jasmins, qui pénètre les couloirs

Sombres et moisis, faïencés et resurgit par l'aula,

Ondoyante de menthe, parfumée de café grillée

480 Jusqu'à l'ut de l'azur bleu mais je meurs de mon seul désir

De la voir me regarder, de presser ses lèvres sans fin.

Rien n'est plus étroit maintenant que mon cri dans son enceinte.

L'odéon couvert de métal peut tomber sur moi impur.

J'ai connu de ces hontes dont je rougirai jusqu'au bout.

485 Pourquoi avoir été ainsi? Quelqu'un s'est ri de moi.

D'où vient que, malgré mon esprit, l'on soit si bête, si sot?

Des lieux vous chassent comme proie, leurs flèches sont imbibées

D'un poison qui rend niais car c'était ici en tel jour,

Ailleurs ce n'aurait pas été, je n'ai pas mieux fait non plus

490 Mais j'ai voulu revenir en ces endroits où j'ai failli.

Un seul endroit fait déjà mal. Faut-il, tous, les visiter?

De la grande fenêtre fermée d'un store, l'on entend

La psalmodie des versets. Par cette ouverture nouvelle,

L'air de la rue est rythmé, des blocs épars gisent au sol,

495 Le porche n'est plus dans l'axe de la baie ainsi conçue,

La mer a été éventrée, les échos de l'odéon

Ont roulé comme les blocs et l'eau croupit dans les cupules

Où nous trempions nos doigts blessés par les cordes, et nos fièvres

Empourprées de nos jours lisses de honte, lisses de joie.

500 Derrière un pilier de marbre, je vois les lattes du jour

Croiser les jeux des colonnes et dans ces mailles j'entends

Les versets las et épuisés dans l'après-midi étouffante

D'un vieillard accompagné de ses fils tonsurés si jeunes.

A quoi pourrons-nous vivre et quels vêtements emprunter

505 Quand il y aura trop de temps, quand nos membres seront creux

De cette moelle furieuse si tout logis est comble

De vieux pendentifs dédorés, médailles et grands registres,

Puisque tu ne l'as pas vu - lui le Seigneur et ses houris

Lorsqu'il caracolait au vent vers son ange descendu

510 Des monts percés, brûlés d'azur, et d'extase s'inondait -

Ni dehors jadis ni en toi bien qu'il conquît tous les êtres,

Comme la lune vient cueillir les étoiles entre index

Et pouce que tu suces encor, ignorant qu'il faut mourir ?

Voilà, ils pourraient y songer, se l'avouer et le dire

515 Mais ils scandent de surcroît, "autrement nous ne pourrions vivre

Nous habitons des vêtements d'emprunt qui ne nous vont pas.

Le temps va bientôt s'achever, le creux de nos corps le loge

Lui le souffle éternel sans fin, et ma demeure est la sienne

Ornée, caressée de parfums, je côtoie de blanches chairs,

520 Un ange a ouvert les portes à mes coursiers unifiés,

Les plaines et les monts dansent au gré, je me rêve autant,

Ni dehors ni dedans ne sont, l'univers est mandragore,

Mes champs sont couverts de fleurs enracinées dans le ciel,

Ni veille ni sommeil ne sont, j'ignore qui je deviens."

525 Il fait si chaud l'après-midi et l'on rêve de s'enfuir.

Ce culte dualiste s'est emparé de l'odéon

Et les rues fanatiques de la cité vont bouillonner

Contre eux, ils seront chassés, la lune sera cimeterre,

Sur des monts ils seront brûlés, eux qui se veulent si purs,

530 Ils fuiront sur des chevaux loin à l'ouest des mers dorées

Car nos rêves nous poursuivent et la vie en tord le suc

Jusqu'à nous le faire avaler et qu'il soit au moins liqueur.

Il ne pourra qu'être amer au pire et jamais poison,

Ils diront, " Vous voyez bien que cette vie est un enfer,

535 Un Misérable la joue, mais votre haine vous revient,

Vous haïssez, on vous hait, les larmes seules sont sans fiel.

Si la Cité est ébranlée de nos attaques joyeuses,

Vous en serez les victimes - qui ne veut des expiations?"

Mais la flûte et le tambourin, la harpe et le clavicorde

540 Où êtes-vous passés, berceuses et longues trirèmes

D'élans qui naissaient au cur et le fol désir de t'aimer?

Il y a tant d'infini dans une musique, ce sont

Des hublots illuminés, une pauvre lanterne penchée,

Puis de hautes fenêtres où se masse la nuit

545 Ecarlate, gonflée de bruits, de vent chargé de comètes,

Sur cet il au fond de moi tout sillonné de solitude

Qui s'étiolerait sinon, ce sont des lucarnes dorées,

Des porches anciens mordorés, des cloîtres et des arcades

Qui ont absorbé sans compter, là, en bordure des dunes,

550 Des milliers de soirs immenses s'ouvrant sur cet il en moi

Et les lourdes pêches d'ombres qui entrent et sont entrées

Et les sombres vapeurs lestant les filets, à ces solstices,

Sur les cornes de mon cur, à ces embrasures soufflées

Dans ces sables marins blanchis, sur ma paupière décollée,

555 Se mueront en scintillements, en écoulements perlés,

Comme autrefois se sont mués, faisant croire à la jeunesse,

A des étreintes célestes, à ces pourtours bienveillants,

A ces silhouettes penchées vous regardant d'au-delà

De la lumière pénétrant l'il mauvais qui m'habite.

560 Un cri corrompait la rue, des hérauts proclamaient la fin

De la Cité, de nos jours, ils étaient jeunes, sans écho.

Alors je les ai rejoints, ils distribuaient des cartons

Invitant au grand départ et à fonder des colonies.

Une croix dans un cercle était leur sigle répété

565 Sur leurs fanions, sur leurs bras sur leurs papiers répandus

Et leur vie en dépendait, ô image, grande magie,

O mandala obsédant, je suis à tes pieds prisonnier.

Ils avancent décidés, je n'aime pas ceux qui le sont,

Jamais ils ne pourront savoir qu'ils auraient ou qu'ils pourraient.

570 Maintenant si je sommeillais Des groupes se sont formés.

La rue est vocifération, maintenant si je partais

Des bâtons et des casques ont surgi et des banderoles

Boursouflent les façades ; l'on y dénonce les seigneurs

Auréolés des portes, leur nez crochus, leur appétit,

575 Leurs courtisanes sont nommées, le désastre de leur cur.

De la reine, ils ont approché, et ces meneurs dans les rues

Maintenant si je rentrais dehors bruissait de vents fous

Et Xiev m'avait rencontré ont songé à elle, cette nuit

"Nous rentrerons dans son palais, elle me prendra dans ses bras,

580 J'éliminerai les autres, ils iront sur les remparts"

Se sont-ils dits cette nuit. Xiev m'avait pris par les épaules

Et nous avions édifié avec du papier goudronné

Une grotte et des pentes et des pâturages aux déserts

Mais dans le pli ombragé, nous n'étions pas vraiment des hôtes,

585 Nous étions l'antre penché, c'était notre corps qui ployait,

Il ne naîtrait rien de nous, nous étions courbe bienveillante,

Au loin des animaux chantaient, même l'hyène et le crapaud,

La nuit autour s'arrondissait de ses bleus les plus profonds,

Des troupeaux en éventail approchaient et sur leurs toisons

590 Blanches se formaient des colliers d'étoiles devenues noires

Pour ne point rivaliser et que l'Eclat fût sur les plaines.

Maintenant, avant que ce flot de piques comme un torrent

M'emporte sur ses lames scintillantes, sous ce ciel rouge,

Si je retrouvais l'escalier où, avec Xiev, je grimpais,

La foule dévalera vers les portes de la cité

Comme les plis noirs d'un serpent et sur le dos des cuirasses

Se dessinent des éclairs en corolles et des chardons.

Xiev au sommet du clocher avait soulevé une trappe.

Une pluie d'astres desséchés avait couvert nos épaules.

600 C'était une esplanade si ancienne pour tous les nids

Et des pierres incertaines et j'ai vu de là des dômes

Inconnus, des flèches cachées, les coupoles d'anciens bains,

Des vérandas suspendues et des bulles d'or et d'argent

Et dans les jardins d'en-haut, le soleil en vagues bruissantes

605 Heurtait leur proue décorée, les grandes baies où se voyaient

D'étranges meubles à tiroir et des urnes sur des trépieds.

Maintenant, que Xiev parle enfin puisqu'il le voit comme moi!

Certes, nous sommes éblouis, le vent brûle nos pommettes,

Des mains blanches s'agitent au passage des grues cendrées,

610 Une fleur cueillie s'est échappée, elle chute si lentement,

Un enfant lit et sa mère s'est appuyée contre une grille

Qui s'ouvrage peu à peu de ses mots ânonnés pour elle.

Xiev reconnaît des palais à des emblèmes d'autrefois :

Ici, le palais des nièces, le portique aérien des brus,

615 Les cachots face à la lune des rejetons mal formés

Que l'on tient là-haut au secret, les kiosques des grands anciens

Qui songent assis dans l'air chaud, et les cabinets de cartes

Où une jeune épouse attend. Maintenant, Xiev, détourne-toi

De ces reflets aériens, irons-nous rejoindre la reine?

620 Vois-tu ce pic de diamant au-delà de toutes ces pointes,

A peine pourtant plus bleuté que leur plage de lumière

Dont nos yeux s'éblouissent, souviens-toi, Xiev, de nos espoirs,

Du peu de temps qu'il fallait et des terres qu'ils enchantèrent

Avant que nous redescendions comme cela fut jadis fait

625 Le long des murs humides jusqu'à ce recoin de la cour

Avec sa vasque de marbre ébréchée d'une eau glacée

Où nous avons lavé nos doigts gris de suie et de poussière

Parce que Xiev n'aurait pu, devant sa mère, se montrer tel,

Et dans la rue où nous rentrions, l'on ébranchait les platanes.

630 Aujourd'hui, me disais-je, tous sont allés sur les cimes.

J'ai quitté la rue en feu, la révolution est en marche,

Les généraux ont répliqué, leurs soldats reflueront-ils?

Il me faut courir aux créneaux, leurs portes sont dégarnies.

O mes compagnons, avancez! Il n'est pas encore trop tard!

635 La volonté ne sert à rien, ce sont des souffles qui poussent

En nous et nous distendent dans un sens soudain primordial.

Qu'irons-nous faire à ce poste? La nuit s'abat sur les ombres.

Une journée entière déjà s'est ici écoulée.

C'est à la table du soir que tu rejoins frères et surs

640 Et l'angoisse te saisit de devoir aller te coucher.

Demain, dehors et dedans, le conflit brûlant va renaître.

Les buccins ont résonné, Brentilla soigne les blessés.

Quoecal, sous la tente, a quitté la porte du nord,

Il nomme les sentinelles, il attend les ingénieurs,

645 Si les sapes sont commencées, les échelles assemblées,

Il faudra avancer avec des plates-formes sur roue

Que l'on couvrira de peaux. A-t-on inhumé nos cadavres?

Ou faut-il les incendier comme ce peuple des Mnagas

Dont le roi, à la porte sud, le glorieux Mmemananta,

550 L'a ordonné dès le soir et la fumée qui a monté

S'est empourprée au couchant, colorant les remparts de sang?

Et aux autres portes qui dira l'exploit de ce jour?

Les prisonniers ont-ils parlé, et de Médribnio surtout?

Mais moi je me suis penché sur quelqu'un, la tête dans son coude,

655 Qui semblait dormir épuisé, et j'aurais pu être son rêve.

Il est sur un tabouret très bas, devant une étagère

Sur laquelle il a posé son front, je ne vois pas son visage,

Le col de sa chemise remonte vers ses cheveux gras,

Des flacons et des planches couvertes d'insectes cloués

660 Sont disposés au-dessus sur les étagères d'en haut.

Des effrois d'ombre, des éclats tournoient depuis la bougie.

Je ne vois pas si des fers tiennent ses chevilles rougies.

La pièce est haute pour voler et ses rangées de bocaux

Font des échelles dans le noir, et ma voix résonnerait.

665 J'aimerais tant que ce fût Médribnio, la bougie vacille,

Mon souffle pourrait l'éteindre d'un déplacement trop vif,

Je vais torsader la pointe de la flamme comme un fil

Et la lier à ses cheveux, douce résille nimbée

De tant de tendresse tissée qu'il voudra se retourner

670 Comme au jaillir d'un songe pour que renaisse son visage.

Mais il ne dort pas, il veille et ne peut trouver le sommeil.

Son nez est pris dans son coude mais ses yeux sont au-dessus

Vers le large écran de verre d'un vase à sa droite

Là où la lumière s'abat, par-dessus son corps penché,

675 De cette bougie posée au rebord par l'effondrement

De la cire rehaussé