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Récits d'Hispe la Grande ou Encycliades
de N. Trévync
Chant IX : " Le Siège " ( 1304 vers); appendices : "Froide épitaphe" (4 vers); (passer outre) "Joyeuse épitaphe" (4 vers) ; "Dernier canto" (35 vers) ; "Abattements conçus" (22 vers).
Chant IX
Le siège.
Au troisième jour du combat, Quoecal se reposa
S'éloignant de la mêlée poussiéreuse devant la porte.
Dans l'ombre de ses paupières, il rejoignit son regret.
Il était midi et plus, et les rayons tournoyaient drus
5 Sur les cous brûlés et rougis et sur leurs veines gonflées.
Les blessés gémissaient, absous de tant d'ardeur excessive
Par l'écoulement de leur sang, pour enfin frémir de froid,
Quand, exsangues, ils soupirent à leur corps "ferme ces plaies
Du temps que je m'évanouis", leur front ceint de perles pâles.
10 Appuyé sur sa lance, son bouclier jeté à terre,
Il regarda les contreforts dénudés au pied des tours,
Les chemins que les terrassiers préparaient pour les machines,
Les répliques saccadées à quelques jets encor fournis,
Les pics dressés pour désarmer les charges des destriers
15 L'incandescence de l'air butant aux vantaux de la porte
Coiffée de tourelles étagées d'où partent les dards
Soulevant la voûte du ciel, et là-bas le canevas
Des tentes d'un autre camp, celui de Vaenaxa
Assiégeant une autre porte, et plus à l'Est le roi Tra-Ran
20 Faisant lui aussi monter la même poussière agitée.
S'il avait pu ou voulu regarder maintenant à l'Ouest,
Il aurait su que Sikna pliait, reculait, fuyait
Et ses machines en pièces et ses tours d'approche en feux
Et que Cionour accourait pour couper leur avancée
25 Délaissant sa propre porte dans l'espoir d'un coup d'éclat.
Or Quoecal contemplait un sous-bois empli de broussailles
Que la lumière traversait de façon oblique et neuve
Qui avait poussé en lui sous la clôture de ses yeux
Et il se surprit à contempler et même à prévoir le nombre
30 Des taches d'ombre devant lui, et tandis qu'il avançait,
Leur nombre augmentait encor sans qu'il sût se tromper vraiment.
Cependant la lumière plus rare paraissait plus dense
Encor plus prête à jaillir et poussant derrière les taches
Qu'elle bombait, découpait en petites ailes palpitantes
35 De phalènes affolées à chaque pas de Quoecal
Qui baissait la tête à temps bien que cela n'évoquât point
Un couloir se resserrant mais plutôt de légers remous
S'incurvant et reculant dans des bruissements flottants.
Il établit simplement que sa vie avait bien passé
40 Et qu'à force de vieillir ses désirs en éclats, jadis
Qui scintillaient tout autour, superposés, se rassemblaient
Et une pointe d'amertume le saisit, perçant son cur
Quand s'ouvrirent les vannes de sa propre réminiscence
Mais en adroit combattant il s'écarta de sa tristesse
45 Et courut identifier l'ultime tache qui restât,
Un dernier éclat si blanc parmi toutes ces algues brunes
Si, au bout de cette allée s'évasant, il y aurait là
Ce qu'il ignorait quant à lui, tant ses désirs sont confus
Et disparus encor plus ("j'en ai fait mon deuil", pensait-il.
50 "Aucun fils ne lui succéda, son royaume se brisa"
Ont répondu les devins lisant les chroniques futures)
Mais ô combien il surprit des battements dans sa poitrine
D'une force douloureuse dont ses oreilles bruissaient.
Ce n'était point son cur anxieux ni l'air captif dans les veines
55 Qu'il aurait fallu tenir, cela était un germe hâtif
Lançant sa vrille spiralée dans le clair-obscur des soirs
Ou dans les aubes d'autrefois, et des boucles, des nervures,
Des stries formaient un sous-bois qu'il parcourait maintenant.
Sans difficulté il comprit qu'il touchait le lieu exact
60 Où ses espoirs étaient nés, où le désir se convertit
En croyances inavouées (chaque fois un trou de lumière
Cerclé des arabesques de cette plante bien curieuse
- D'où tenait-elle sa vertu, à la brillance du grand jour ?
Avait paru l'aveugler ou le saisir de son vertige)
65 Et s'il était Quoecal, roi vénéré des Sécuri,
Cela venait d'avoir cru, car les hommes sont sans croyance
En ces temps de toute usure, peuplés de joies éphémères,
De besoins instinctuels et de craintes superstitieuses,
Et nul ne sait encor d'où vient ni le songe ni l'illusion
70 Mais une certitude que l'on peut aussi partager
Et qui n'a trait qu'à des terres au-delà de l'horizon.
Faut-il, cependant, penser qu'il fut heureux d'avoir trouvé
Alors qu'il rencontrait en lui une devise étrangère
A la plupart de ses propos quand il devait commander,
75 Courtiser et puis juger, et quand il avait eu envie
De plaire et de chagriner, oui une devise illicite
Qui avait dû, contre son gré, laisser sa trace et le guider
Comme peut-être d'aimer encore sa première épouse
Surtout son regard bleuté, sans joie qu'il n'ait point eu de fils
80 Auprès de tant d'autres femmes, et peut-être en ce jour
Où des prisonniers condamnés ont fui sans qu'il s'en souciât,
Si bien qu'il restait hagard, ne s'avançant pas au-devant,
Malgré les miroitements curieusement, se disait-il,
Caresseurs et mélodieux, lui pris dans leur danse légère ?
85 Que devait-il envisager ? Il l'ignorait stupéfait,
Plus rien n'affectait le sous-bois si ce n'est une enveloppe
De rayons, un trait lumineux en haut en bas puis en cercle
Et s'il demeurait des taches, la transparence du bois
En était, certes, la cause puisqu'au fond tout brillait plus
90 Et de là se répandait sur les parois pour ressortir
Comme un cerne limpide dessinant un bord aiguisé.
Il aurait tout intérêt à l'enjamber rapidement.
Que la plante de ses pieds ne soit pas d'un seul coup ouverte !
Tout pont est une lame car le poids des péchés l'enfonce.
95 Vous n'irez pas sur la rive juste à l'heure où en décousent
Le Bien et le Mal, la Cité a conçu ces précipices
Mais l'onde de blancheur parut à Quoecal si porteuse
Qu'il laissa toute crainte. Devant lui, il était midi.
La poussière blanchissait, les remparts formaient une arête
100 Cinglante comme une lame, soudain un tremblement eut lieu.
Quelques blocs des créneaux churent, le sable des joints versa
Une fine poussière en pluie le long des murs sur tout l'entour.
A l'Est, en ce même jour, à cause des rayons rasants
Qui se traînaient sur la mer, Tra-Ran rassemblait ses guerriers
105 Parmi les éclats glacés des ombres des tours métalliques,
Et la terre semblait grise dans la limaille du soir.
A peine avaient-ils écorné l'angle d'une poterne noire,
Déjà le ciel des magiciens avait effeuillé ses voiles
Luisants, marbrés sur les murs. Il était vain de s'épuiser.
110 Il se tourna vers son camp ; pourtant un éclair violacé
Jaillissant entre les créneaux comme échappé des vantaux
Descendus des parties froides du ciel complice des mages
Le frappa brusquement au dos. Tra-Ran tomba par le front.
Se souvenant et se disant "jeune, là où j'habitais,
115 - Une montée y menait sous des platanes qui bruissaient -
J'ai découpé les nervures de leurs feuilles desséchées
Selon deux triangles égaux et une feuille en chaque main,
J'ai couru pour qu'elles tournent comme des hélices rapides.
Voici que j'ai glissé soudain, des grilles ornent l'allée,
120 Les marches descendent très souvent sur chaque côté.
Mon genou saignait, j'attendis celle que j'aimais longtemps,
Un ami est parti de là, il n'est jamais de retour
Entre ces piliers qu'importe - tout au bas de la montée.
Des gens heureux s'enfoncent par ces traverses grillagées.
125 Formes astrales lointaines de ceux qui savent se faire
Aimer depuis des siècles, savoir-faire ancestral inné.
A-t-on entendu l'écho de leurs rires jusques en bas?
Car gravir cette montée n'est pas d'un emprunt interdit.
Il s'y voit des hommes assis, le visage est absent,
130 Chacun a trop attendu, veille et sommeil se sont mêlés
Et Tra-Ran reprit souffle. Se souvenant et se disant
"Ces hommes baissaient leurs yeux et des poux couraient sur leur col.
Un attelage rouge et or aux chevaux carillonnant
Vint à passer devant eux, au dernier porche se tient.
135 Des laquais chargés de diamants s'approchent de chacun d'eux:
'Amis, notre maîtresse les offre pour votre bien'.
Les pierres roulent de leurs doigts, et ils ne sont que broussailles
De cheveux et têtes penchées. 'Dites-nous , que doit-on faire?'
Ni l'éclat ni l'espoir ne sont à leurs yeux des tentations."
140 Tra-Ran violemment pensa se jeter de l'un à l'autre
Et quand ils se redressaient empoignés par sa main brûlante,
Leur il issu de l'abîme alors métamorphosait
Le diamant posé à leur pied en un vil petit serpent.
Aussi la vit-il descendre de sa calèche dorée
145 Et recommencer, se pencher, ô douce dame fleurie,
S'arrêter à leurs marches, à droite, à gauche, le long
De cette allée montante, chercher un front, poser ses mains.
Le parfum des feuilles mortes, leur âpre poussière aussi
Tournoyaient comme un essaim dénouant ses nattes blondes,
150 L'ondulation de son corps gagnait les plis de ses étoffes.
J'atteignais son profil, jamais n'obtenant son regard,
Courant encor à sa suite, la voyant à son insu.
Pourquoi ne se levaient-ils pas?, et moi qui n'hésitais pas,
Les poches pleines de joyaux, et saluant son exquise
155 Tendresse à nos vux enfouis puisque ses pas m'entraînaient
Aussi loin qu'irait la montée, pourquoi étais-je oublié?
Lasse elle s'est assise enfin, sa tête était aussi penchée,
Elle s'endormirait ainsi, comme eux, il n'y aurait rien
Jamais le long de ces lieux, qui pourrait un jour subvenir
160 Dès lors comme sa venue, ô douce dame bien née,
Certains, par habitude, riraient, enlacés à leurs amours
Sans que ces songeurs glacés ne s'en soucient, sans qu'ils les voient.
A l'évidence, Tra-Ran n'était d'aucun de ces deux mondes,
Immobilisé en ce lieu, entre ces grilles, ces porches,
165 Cette place en bas couronnée d'un arc de triomphe incongru,
- Il n'était point mendiant niché sur ces marches au soleil,
Le flot d'ombre des feuilles le soulevait comme une vague,
Il n'habitait point ces logis blottis à flanc de collines,
L'écorce blanche en lambeaux évoquait son dépouillement -,
170 Il croyait à sa montée, il en atteindrait le sommet
Quoiqu'il glissât plus souvent, ignorant qu'il devait chuter.
Les uns se sont arrêtés, les autres de se fixer,
Quelqu'un inversant le cours par inclinaison pour Tra-Ran,
Cette dame bien venue, or voici que se souvenant
175 Et disant " Je vous ai vue, personne ne vous remarquait,
Quoique vous ayez détourné vos yeux malgré mes efforts,
J'ai senti votre caresse, oui, j'ai humé votre peau,
Je sais que vous existez, je partirai vous conquérir,
J'ai interrogé vos laquais, leurs indices m'ont suffi,
180 Ils m'ont dit 'Lève une armée, convoque tes désirs, tes joies,
Rassemble dix courages qui te seront des officiers,
Et quitte ces guenilles. Le ciel de ses yeux à ce prix!'
La nuit est tombée sans bruit, la lumière des réverbères
Tentait de jaillir en l'air, il avait plu si légèrement,
185 Sur le sol elle s'épandait, délavée en très longs bandeaux
Sur l'avenue déserte mais derrière l'arc de triomphe,
Parmi les brumes du couchant grises, si grises, croyez-moi,
Le dôme jaune d'un arbre déjà atteint par l'automne
Avec un parterre égal de feuilles jonchées pâlissantes
190 Se découpait comme les toits d'une ville suspendue
Au flanc d'une falaise ceinte d'abîmes et de parois,
Et si l'arbre n'avait été l'immense figuier sauvage
Dont la sagesse est connue, Tra-Ran l'aurait cru irréel
Si bien que se souvenant et disant " Tant que je peux voir
195 Dans ce bleu de la pré-nuit qui découpe intensément
Son feuillage flavescent, j'ai décision de m'en aller."
Et la nuit n'est jamais venue, l'azur inondait sa marche
Et sans qu'il se retournât, il se sentit chef de guerriers
Que son passage aspirait, qui se servaient de lui pour voir
200 Des brins d'azur oublié. 'Nous nous reverrons', disaient-ils
A chaque fois qu'ils assemblaient un peu d'avenir en route
Car ce qui, alors, s'arrangeait, c'était un autre présent
Mais la nuit brunissait ces bleus, de plus en plus l'azur si noir
Et le figuier s'assombrit. A-t-on vu peuple plus serré
205 Autour d'un roi-voyant? Se souvenant et se disant
Le nez dans la poussière, "quand au débouché sur la plaine,
Quand j'ai vu la noire Cité Lian-Su aux tours de métal,
J'ai su qu'elle était venue comme l'Aurore est prisonnière."
Ses guerriers en cercle autour, nul n'osait venir le dresser.
210 Ils avaient le visage contre terre ni se disant
Ni se souvenant sans lui (qui donc était étendu?)
Et tout cet abattement, nul ne le mesura jamais
Et ils restaient interdits devant l'ombre inversée des tours
Devenues des puits dentelés où Tra-Ran leur roi d'azur
215 Se perdait, leur tournant le dos, buvant des eaux innommables,
Une fine sagaie enfoncée dans sa cuirasse percée,
Quand Quoecal fut averti par Vaenaxa tout proche.
Ils s'avancèrent, écartant l'attroupement inutile,
Ils ne le touchèrent pas plus mais seulement s'appuyèrent
220 Sur le tronc d'un arbre mort qui avait poussé à côté,
Puis demandèrent à chacun qu'usant au mieux de leurs lances,
On le dessouchât profond, ainsi à coup de leurs francisques
Que les racines soient coupées et qu'on enfonce des coins
Pour que l'arbre pivotât dans un craquement s'abattant,
225 Toutes ses branches étendues, immensément grand par terre,
Et ses racines rougeoyaient dans le tuf mortel du sol.
Grâce à quoi, Tra-Ran se leva, d'abord à genoux, très pâle,
Comme décloué des forces souterraines sans azur.
La sagaie se détachait, en craquant elle se brisa,
230 Sa cuirasse fut délacée, du sang vermeil l'imbibait.
Tra-Ran se redressa, seul, à bout de bras tenant l'épée
Et ses bras et son épée étaient dorés par le couchant
Déjà descendu vers la nuit bleuissant, mais lui devint
Flavescent, azuréen, par lequel ses hommes voyaient.
235 Les tours parurent plus aiguës, les dents des créneaux aussi,
Un frisson de gel glaça, puis ce fut un ébranlement.
Quelques bornes fendirent, le sable des joints versa
Une fine poussière en pluie le long des murs sur tout l'entour.
Les jours de l'aube noire, la lune qui rasait les flots
240 Transformait en bloc la Cité pour Quoecal et Tra-Ran
Et Vaenaxa entre eux. Le ciel lumineux basculait
Tête en bas, des heures durant impuissant à renverser
Les masses de leur côté immensément sombres des murs
Dressées par l'éclat lunaire plaquant sa nacre à l'Ouest.
245 Ils allumaient des feux, ils incendiaient des arbres entiers
Mais entre les trois camps des vents d'abîmes morts s'engouffrèrent.
Un engagement eut lieu. D'une poterne bien cachée
Des archers sortirent d'un coup tandis que des cavaliers
Fonçaient sur les Sécuri, les acculaient vers les archers.
250 Le combat était égal, dans les broussailles mouraient des corps.
Les assauts heurtés des flèches ou bien saccadés des lances
Entamaient peu les rangs serrés des guerriers de Quoecal.
Tra-Ran convoqua ses hommes par centuries, nommant l'un
Pour lui ressembler tout autant et qu'ils voient ainsi par lui,
255 Ce peuple d'aveugles nés dont la vue renaissait encor
Et ils furent victimes des machines aux feux grégeois
Puis d'une sortie brutale de chars aux multiples roues
Munies de faux, crachant la poix. D'un pas régulier et ferme
Chaque centurie tenait bon, brisant les faux et les bras.
260 Les douves sont à combler. Vaenaxa s'y employait.
La porte qu'il occupait se reflétait dans dix canaux
Et les îles qu'ils formaient, étroites, étaient exposées
Par un visible calcul, au tir précis des échauguettes.
Des vannes cachées amorçaient des crues et des tourbillons,
265 Vaenaxa voyait souvent son ouvrage disparaître.
Il vint nous interroger Brentilla, Vig, Feoxinnu et Sik
Quand nous passâmes le pont de ce val au soleil chutant.
Je me souvenais des grappins et de l'eau les imitant
Comme pour les prendre à leur jeu "ne suis-je pas une tresse?".
270 Des sources gonflent ces douves dont les fonds sont incertains.
L'on en vint à creuser un lac en contrebas et en place
Même de son camp déplacé, et un chenal tout en pente
Où les eaux iraient se vider. les toits pointus des bories
Reconstruites sur ces bords se mirèrent à l'identique
275 Des tours noircies de Lian-Su, à vrai dire les pointes seules,
Tant ce camp paraissait celui de pauvres hères tremblants
Pour un glauque déluge qui venait absorbant les terres
En les rendant fangeuses où ils glisseraient sans un bruit.
L'eau maintenant s'avançait vers des prés qu'elle corrompait
280 De sa vase croupissante. Les douves se vidaient peu.
La Cité y ajoutait des immondices toujours plus,
Des reflux nauséabonds couraient, Vaenaxa monta voir
Si ce débordement de fleuve infernal irait cessant.
C'était au sixième jour, ses hommes préparaient des claies
285 Pour enjamber les canaux, il allait seul à mi-journée.
Déjà l'ombre de la Cité rétractait ses tentacules.
Le mouvement serpentueux des reflets naissant sur l'eau
Venait ouvrager la porte. Il s'avançait aux canaux,
A la lisière d'un bois, des verrats avaient labouré
290 Le sol d'un champ incliné. Au centre, la terre séchait
Mais aux bords restait humide d'un beau brun plus coloré.
Un peu de vapeur ourlait encor le bas de la forêt.
Puis il la sentit dans son dos en lourds volutes serrés.
Ses tissus gris virevoltaient, l'on tendait des paravents
295 Pour faciliter sa marche, elle jetait devant elle
Des embrassements mouvants et des brumes accumulées.
Mille fontaines de vapeurs molles et grises versaient
Leurs colonnes, autour d'elle, et marchaient à sa rencontre
En des affolements tremblants à l'idée de la vêtir.
300 Alors les arbres sont plus grands quand la brume les distend.
Une rangée se dressait devant lui comme des gardiens
Aux têtes chenues, aux bras longs, extatiques, dénombrables.
Il avançait d'un bon pas, se raidissant indifférent.
Les troncs sont encor visibles et ces nervures sont rousses.
305 Pourquoi ces nuds s'effacent déjà? Et toi, branche fleurie
Où des rubans ogamiques pendaient en signe, au vent,
Pourquoi cette gaine gonflée de fourmis? A les poursuivre
J'épuise mon il en tous sens. " Admettons! Laissez le ciel
Se glisser entre mes doigts! Ayez pitié, je dois marcher.
310 N'y-a-t-il plus de rémission? Elle vient pour m'épouser."
Et d'autres paroles venues, brassées dans l'effondrement.
Elle émet des reproches : " Une année vient de s'écouler,
Le beffroi sonne la demie et son ombre sur la place
Tourne de plus en plus court, à son pied l'on creuse une tombe.
315 Ce n'est pourtant pas l'été, le ciel hivernal a bleui
Jusqu'aux dalles de la place où les rayons sont rasants.
Une année t'a amené sous la même pluie silencieuse,
Tu as tendu tes filets mais j'entends les coups de la pioche.
L'ombre de mon beffroi se meurt, l'on creuse pour l'enterrer,
320 Tu devais les réunir, abriter de tes mots leur âme.
Le soleil est rasant pourtant, que d'étages du beffroi
Sont tombés, ô fine fleur - nul ne fut converti par toi -
En poussière mêlée d'eau, en lentes ombres délavées,
Toute une année a passé. Où sont ces princes convoqués,
325 Ces argentiers du Ponant? Autrefois tu parlais si bien."
Vaenaxa ne voyait plus les arbres ni le chemin,
Il avançait en se heurtant, ses jambes traînant la brume
Comme une paralysie et des fils attachaient son dos
Mais il se traînait encor d'un pas d'aveugle confondu,
330 Il marmonnait sa grâce, la langue gonflée et raidie,
Des soubresauts le traversaient quand un héron l'étonna
Sur son seul pied, extatique, venu au bord du chenal
Pour une eau poissonneuse s'il avait pu en être ainsi,
L'il clos, le bec dans ses plumes. Cela semblait une aiguille
335 Au sommet gonflé du chas. Qu'il devienne fil, qu'une main
Veuille bien sans dé ni loupe enfiler sa vie si mince
D'homme poursuivi de folie dans ce grand il éclairé,
Qu'il ne soit victime d'aucun totem paré de ses gloires
Inatteintes à tout jamais, que la place où il tournoie
340 Comme un cheval au manège - le cocher réduit son tour
A la vieille bête de trait, bientôt il l'attachera
Au pied central dans une fosse loin de l'ourlet rehaussé
Des bords, même si la place n'a point eu d'autre horizon -
Qu'elle soit immaculée des traits noirs de l'heure inepte
345 Où il tomba, courut en vain, espéra et se perdit
En des crises soudaines où l'Etrangère l'assaillait
"Deviens mon voile, je suis nue, déjà sur le sol ton ombre
Existe si peu si peu, trace de ton inimportance,
- Les brouillards sont si amples, depuis l'origine formés-,
350 De nos vastitudes pleines, a-t-on idée?
Et j'ai froid, nue parmi eux", que moi Vaenaxa je dise
" Je n'ai pas quitté l'arène, tous les jours j'ai accompli
Mes ablutions pour une uvre inépuisée, j'ai subsisté,
J'ai barré le vent pluriel des refus et des abandons,
355 Beaucoup m'ont connu petit, j'en ai conduit certains ici,
Ils sont venus de plein gré, de ceux qui m'ont trahi, que dire?
Ah si seulement aujourd'hui ils avaient su être là!"
Qu'il cache sa détresse, qu'il patiente voilà pour lui
Et que le fil dans le chas passe libre pour en finir
360 Avec ce carrousel rond lorsque l'heure va revenir
Telle, anéantissante, quand tous s'en vont voyageurs
Et que cette femme aux cheveux blonds qu'il aima s'est absentée
Elle aussi de cette place où il tournoie et vertige.
A voir l'ombre si proche, nul mieux que lui ne la connaît
365 Tandis que l'or de ses cheveux réjouit tous les miroirs
De Lian-Su, s'était-il dit, ce pendant que les tours dressées
Paraissent encor des beffrois et qu'il sombre alors surtout.
Mais l'il blanc du héron suffit. Des veines d'or s'y découvrent
Si fines, si légères car tant qu'il les voit ou le croit,
370 Les flots de brume blanchiront, le soleil ne peut surgir
Dans la boue s'il vient un jour, si le chas lui est suffisant.
O conviction, autre folie! Vaenaxa quitte le bois.
Le flot a vidé les douves, le sable des joints versa
Une fine poussière en pluie le long des murs sur tout l'entour.
375 Les fonds en furent tapissés, c'était du sable doré.
Et puis il y eut le mal répandu sur les quais de l'ouest
Là où Cionour se tenait dans la vase d'algues mortes,
Siégeant avec la mer au loin et l'entrave de ces digues
Désertées et dédaliques dont l'une devait conduire
380 Jadis à l'entrée du port si bien dissimulée pour l'heure
Par ces tours et tourelles protégeant de vraies et fausses
Portes en trop grand nombre, avec des clous scintillants
A tous les rayons du soleil et des guerriers automates
Hirsutes et grimaçants dont les corps s'ils sont atteints rouillent
385 Empalés sur les roseaux dans les bassins de carénage
Multipliés en ces lieux dont nous sentons l'amer appel
A cette mer qui gronde au loin, qui viendra nous submerger
Surgissante par leur magie, par derrière, à nos trousses,
Dès que nous ne penserons qu'à assaillir et mourir
390 Au milieu de ces bassins avec le ciel pour obturer
Ces tombes pour des géants parmi les joncs, leur forêt drue.
Et son corps, ses genoux, ses bras, la nuque soudain pesante
Se raidissent cristallins à l'aube du huitième jour
Quand Cionour pour lever la hampe du bel oriflamme
395 Se sentit paralysé devant le front de son armée
Alors que le célakanthe de son drapeau sur son fond
De cyan s'orangeait au matin, puis Cionour pétrifié
Considéra dans le rempart une anfractuosité
Soudaine, jamais apparue qui semblait une niche vide
400 Entre des blocs cyclopéens et les débris fracassés
D'un épervier nocturne. " Admettons que je me souvienne
Moi, je suis parti poursuivi, et je n'ai jamais été.
Me souvenir est interdit, s'il le faut j'inventerai.
Qui a brisé ses ailes, qui lui a démembré le cou
405 Puisqu'il demandait appui, le temps de reposer ses yeux
De ces folles lumières perlées sur ces gorges nacrées
Et de ces anneaux clinquants entourant d'alertes chevilles?
J'ai entendu son faible cri quand il passait sur la lande,
L'il pour des aguets très furtifs et l'ombre pour seule proie,
410 Si la lune éclaire un fourré, si des lambeaux de nuages
D'un noir d'encre s'effilent sur son blond buvard, si un jonc
Pointe au travers d'un banc de brume, si, à tout cela,
Un peu d'ombre sur le sol s'étend comme un reflet d'ailleurs,
Voilà pourquoi son faible cri, lui qui n'insiste jamais,
415 Et son il gris comme éteint et toute absence de forces.
Pour mes chasses j'ai aimé - et l'on doit me le reprocher -
Les assemblées moribondes - sur le seuil, les invités
Se sont salués, embrassés, ils emportent les parfums
Des salons bleus et de leurs serres, sous les cèdres, mille et une
420 Rayures les dispersent, d'un seul battement de mes ailes
Je mêlerais leurs contours, sur les graviers gris leurs pas crissent
Et le battant d'un portail à la lourde ferronnerie
Ne sait s'il doit s'ouvrir encor: qui tarde d'eux? Corps ou ombre?
De leur nombre qui se souvient même quand ils étaient seuls
425 Comme moi de branche en branche qui aurait dit où j'étais?
J'allais si immobilement, si imperceptiblement
Que je l'ignorais moi-même, tels ces paquets de vent chaud
Dont l'air résonne longtemps et qu'une palme bousculée
Révèle par accident, ainsi mon bec dans leurs reflets
430 Se nourrissait de chers oublis, ô bel oiseau du silence!
Pour mes chasses, point de désert ni de vagues éperdues!
C'est ainsi que j'ai disparu de mes propres souvenirs
Qui ne sont que flèches pointues pour emporter des lambeaux
D'une plaie qui ne se ferme de trois pouces enfoncée
435 Malgré, vous dis-je, le vol de ces flocons chutant aux bords
D'une mer si humaine car violette, de jour en jour,
Mais rien ne s'apaisera si blessé vous avez été
Et vous l'êtes vivement: l'on avait brandi des portraits,
Je pouvais me reconnaître, cela vous arrivera,
440 Tout de moi était décevant et colporté, indécent.
Des nuages éreintés, livides étaient suspendus
Et leur flottille inépaisse ne cachait rien de ma bouche
Amère, de mon menton dur quand je courais les oracles
Car vous voudrez du passé aller à l'avenir aussi,
445 En épeler les syllabes indistinctes, murmurées,
Car j'étais si tremblant, cruel que je vins par des passages
Couverts, très tôt, heurter l'huis où elle logeait, étrangère,
Parmi d'autres voyageurs et tous dormaient, c'était silence,
Seuls ses souliers sur la marche témoignaient de sa présence,
450 Elle parlerait du pays, le sien et de notre ami
Car vous voudrez savoir où sont les vôtres partis jadis,
Et la plaie s'ouvrira de plus, de quoi sont faites ses lèvres,
Les siennes enfantent des mots qui furent connus de moi
Dans des harmoniques tenues comme ces flocons touchant
455 La mer dansent un temps sur l'onde, où elle loge mes espoirs,
Mais ce jour-là j'ai frappé, le couloir résonnait en vain,
Une femme de service m'a dit "J'ai la clef pour entrer,
Nous verrons si elle est là, je la sais âgée fatiguée".
J'espérais. Voici ses souliers. Mais le vent, la pluie, l'oubli
460 Chaussent-ils d'autre sandale que leur envie d'être lestes,
Nu-pieds sur les carreaux glacés quand la demeure est très grande?
Ainsi, sa chambre est vide. Un oiseau, col blanc et or,
Sur le rebord s'est posé. Rien ne l'effraie, elle n'est plus là,
Il ne nous voit pas encor. J'observe. Rien ne se souvient
465 Ici qu'elle fut présente, ni le lit ni le miroir.
Même quel parfum aviez-vous? Ne songerait-on pas mieux
Aux êtres si l'on pensait qu'ils nous sont toujours disparus?
Aujourd'hui, vois-tu, je t'aurais questionnée, je savais quoi,
Je n'ai plus rien à picorer que mes propres salissures
470 Sur la margelle où tes coudes s'appuyaient devant l'azur
Et quand tu te retournais, sur ton front, les astres absents
Le jour, que tu discernais, avaient inscrit des hiéroglyphes
Que j'aurais dû interroger puisque tu me regardais
Longuement, sans impatience. "Eh bien! sortons maintenant!"
475 Cette femme de service sentait ma peine et la sienne
Avant que nous nous retrouvions dans le couloir matinal.
Laissons-nous jeter un il en arrière dans cette pièce
Comme si, pour nous deux, elle eût abandonné un indice,
Ne serait-ce qu'un rien posé, rien qui lui appartînt,
480 Mais un signe d'avoir été. Or, en rabattant la porte,
Tout l'éclat de la fenêtre sombra. Dehors il fut nuit.
Nous avons été aveugles longtemps après que nos yeux
Nous conduisent dans le couloir après s'être adaptés,
Nous aurions dû le savoir, sinon à l'instant, vite après,
485 Et même nos sens n'ont pas su, pour devins qu'ils soient tenus,
Quand nos profils s'échelonnaient, toi femme simple épelant
Ton nom M, A, R, T, A et moi au revers des miroirs
Du métal poli de ce hall où sa voix m'était connue
Comme un battement d'ailes froissant la nuit bien finissante
490 Et crissant de pierreries, certes encore sous la cendre ;
Tu le savais mal , Marta, je n'ai rien vu, non plus, à temps,
Qu'elle était née pour enfanter, et nous crûmes qu'un enfant
Chez cette femme si âgée ne l'inassouvirait pas
Maintenant s'il n'était divin, qu'elle parcourait le monde
495 Et s'en était allée d'ici, car aucun n'avait les signes
Exceptionnels ni toi ni moi - nous n'étions que des valets -
Alors que de sa chambre, la croisée nous l'avait montrée
Et ses mains dans la lumière et l'azur pour résonance
De sa voix et les songes comme langes à nos soupirs
500 Et l'anagramme de son nom devenu "aimer" (les lettres
Enserrent de grands vides qui nous émeuvent désormais)
Oui, elle vint pour enfanter des berceaux où faire naître
Midi et ses dames blanches et des ombres transparentes.
Sur le dos des scarabées, au lieu d'un coffret de santal,
505 Elles ont posé leurs bijoux. Voici l'or de la lumière!
"O servantes, courbez-en les rayons, il nous faut bercer
Le monde dans des draps soyeux et les hommes si brutaux".
Alors Cionour comprit que son oriflamme et ses ailes
Plissaient le vent et le lustraient, c'étaient des places nouvelles
510 Dont le jour serait charmé ; parmi ces portes creusées de niches
Qui hébergeaient la mort, les ossements brisés, la nuit,
Des artefacts métalliques, de ténébreuses échelles,
Trompe-l'il et faux semblants dont le nombre trouble l'esprit
Là où la flèche soufrée, lancée aux pieds des fondations,
515 Même s'il fallait tester à chaque saillie et motif,
Flamberait et deviendrait couronne à l'éclat repoussé,
Il se disait: "La Porte est là", heurtée par les vents de l'aube
Qui, malgré tout, tressèrent ce berceau stérile et désert.
Une flamme enfin naquit, le sable des joints versa
520 Sa fine poussière en pluie nourrissant longtemps cette ardeur.
La nouvelle est parvenue, nous nous éloignons de chacun.
Les camps ne se verront plus, nos émissaires l'ont noté,
Leurs pas se sont multipliés, Lian-Su grandit sous nos yeux,
Le sixième jour est conté. Que de ravins et de plis
525 Ont cru durant ces nuits et jours, ce qui advint est ancien.
Des pluies de sang sont tombées sur le roi Maemananta
Et ses guerriers se sentirent souillés jusque dans leurs rêves.
Là où le soleil à midi plombe, il pleuvait du sang
Comme une récente oblation sur les Mnagas et leur roi
530 En lourdes gouttes cramoisies, puis le ciel s'éclaircissait.
"La terre a tremblé sous mes pas, sous les sabots du cheval
Qui se cabre heureusement, la crevasse se fend sous moi
A l'infini, en pitons, ressauts, gorges tumultueuses
Aux effondrements de casses qui s'engloutissent plus bas,
535 A des lits entiers de lacs qui basculent, à des écluses
Dont le murmure se perd dans le vide toujours plus clair,
Car ces terres sont ocrées et leurs pourtours ruissellent d'or.
Je me tiens à sa crinière, la peur le raidit longtemps
Et ses sabots de derrière dans le sol sont enfoncés.
540 Au loin, la Cité grandit, des mains de géants surélèvent
Les trois arceaux précédant et protégeant la porte sud.
De crevasses sinueuses, le sol est gercé devant.
Sous ses sabots arrière, tout doit s'effondrer et descendre.
Bientôt tête première, je verserai et tomberai,
545 Mes doigts serrant sa crinière, mon épée à mes côtés,
Selon ce rite des Mnagas, le guerrier est enterré
Avec ses armes et son cheval, mais que l'abîme est immense!
De la terre révulsée surgissent des restes de murs
Des citadelles en ruine, des terrasses et des cours,
550 L'immense cimetière des rois vaincus, des assaillants,
Des tribus d'avant Lian-Su lorsque sur leurs âtres fumants
Elle répandit son sel noir et quand des conquérants vinrent
Innocents, heurter ses murs et crurent l'encercler de tours.
Elle enfouit leurs sceptres et aussi quand des rois privés
555 De leurs fils rendus otages avançaient chargés d'argent,
Elle les pilla criant que les princes avaient disparu
Tandis qu'ils gémissaient au fond de puits et devaient mourir
Sous des éboulis lancés et leurs pères sous les fracas
De la terre remuée. O pauvres tombes réprouvées!
560 Et j'ai compté les vagues qui me séparent de la porte
Au nombre de trois, trois plis, trois crevasses qui s'amplifient.
La mienne cumule l'horreur, mais j'entends des craquements
Par derrière moi, vers mon camp - y-a-t-il plus que le vide?-
Et je n'ose me retourner vers plus d'abîme surtout
565 Lorsque sous mes yeux à midi les rayons sont arqués
Et se déploie le soleil ondulant, plus large même,
Comme si chaque crevasse l'absorbait et l'attirait.
Il fait jour jusqu'au fond du sol qui s'enfuit toujours plus bas.
Les murailles de la Cité se dressent sur des falaises
570 Creusées à leurs pieds d'airain et des plateaux inaccessibles
Séparent des canyons abrupts, parfois une cataracte
Lumineuse s'élance en flots ardents, c'est la chevelure
Trois fois peignée du soleil car des brouillards sulfureux
Diaphanes le retiennent qui s'amassent en grandes nappes
575 Et voilent déjà mes yeux, ses naseaux frémissent aussi.
Maintenant nous avançons, soulevés par ces ondoiements.
Ses sabots n'ont plus d'assise, il ne peut hennir, il hoquette,
Ses flancs s'incurvent par à-coups, s'évasent sous l'étrier
Et cette respiration est insensée, celle d'aucun
580 Temps, d'aucune mesure qui ne serait essoufflement
Et pulsation de l'abîme qui l'anime et le soutient.
Au loin, l'on ouvre la Porte et par delà ses montants,
Un horizon de ténèbres échevelées, rougeoyantes
Se dresse et nous regarde par-dessus les trois crevasses
585 Qui se rétractent, s'assemblent, l'une adossée à l'autre,
Puis ce dos écaillé, sur lequel il pose son pied,
- Et des ruisseaux tourbillonnent vers les ravins infinis
Où des eaux de feu ruissellent et qu'elles éclairent en bas -
Donne son souffle brûlant écornant les pointes et clous
590 Des vantaux noircis grand ouverts et cette fumée ondule
En trois anneaux spiralés. Nous avançons sur la fournaise.
Feobhar hennit et faiblit, entre mes doigts sa crinière
Brûle, incandescente torche illuminant les abîmes
Sur lesquels son sabot s'appuie, ces gouffres sont interdits
595 Inaccessibles au-delà pour un temps, pour notre effroi.
La bouche-porte le veut lorsque nous serons à ses pieds,
Agrippant un peu son seuil, nous sombrerons désespérés,
Nous avançons sur la braise fumante et sur des lames.
Feobhar parcourt ces forêts de fils tranchants, de rasoirs.
600 Des cerceaux de flamboiements sortent de la Porte vers nous.
Jamais, ô guerriers, votre roi n'a conçu pareil tourment
Même lorsqu'il courait affolé parmi les ruelles du port
Au-devant de philosophes se tenant aux entrepôts,
A la mort de ses parents qu'il chérissait et ces penseurs
605 Déroulaient des parchemins d'une ondulation si secrète
Où leur voix éveillait l'écho des processions dans le ciel
Et si seul j'ai donc été, suspendu à sa blanche écharpe
"Tout là-haut dans ma chambrette", la balle de ma sur aînée
S'envolait alors vers le mur, te souviens-tu de son jeu?,
Maintenant sur Feobhar comme si tu devais t'envoler
610 Vers la Porte aux crocs pointus, et tandis qu'elle jonglait, seule,
Seule la balle rouge montait quand sa comptine arrivait
A "chambrette", l'entends-tu?, et cela te semblait si beau
Si la balle revenait dans la fontaine de ses mains,
Maintenant que tu dois plonger, loin du flot de sa crinière,
615 Et cependant qu'il devisait avec lui-même, au-dessus
De la fournaise crevassée, une vapeur ténébreuse
Entoura de sa corolle plate les tours de la Porte.
Le ciel allait se véroler d'amas noirs et de pustules,
Sa voûte ne serait jamais plus cette étoffe fraîche et lisse
620 Qu'elle agitait au matin de nos deux jeunesses aimantes
Quand tu cherchais des bras, les siens, pour y effeuiller ton âme
Mais quelle écharpe aurait pu de quelle longueur déroulée
Descendre de tant d'étages afin que tu la saisisses
D'autant qu'elle riait de toi comme l'aîné du cadet,
625 Te souviens-tu de son nom, du dessin que firent tes lèvres
A l'appeler, à l'énoncer, et non du goût trop amer
Du venin d'une gorge enflée quand elle effrangea son écharpe
Et que les fils redevinrent laine en flocons dans le vent
Sur la façade incendiée à midi, pour être partie.
630 Si seul tu as donc été, le poids de l'ombre à tes épaules,
Faudra-t-il toujours le porter? "Oui, bien sûr, me suis-je dit,
Ce sont de plus amples motifs que la laine qui s'envole
Tente dans ses vides et creux, l'âme s'y loge bien mieux,
Une écharpe est un chemin déjà tracé, large emprunté,
635 Nous n'aurons plus de crainte si nous sombrons dans ces abîmes
Où des pluies de pétales tournoient autant que nos espoirs."
Alors Maemananta lâcha Feobhar et tomba
Sur le sol longtemps pour lui, à la stupeur de ses guerriers.
Sa lance fichée le retint, à moins qu'il ne l'appuyât
640 Et que sa chute n'en fût pas une, sa lance à la main
Qu'il enfonçait toujours plus dans la terre meuble argileuse
Que des secousses ébranlaient comme un frisson gigantesque
Jusqu'à Lian-Su agitée, jusqu'à la Porte et ses éclairs.
Tous les Mnagas s'effrayaient, se couvrant de leurs boucliers,
645 Et ils virent tomber leur roi et gémirent éperdus -
O clameur enfantine des hommes en proie à la peur! -
Mais de l'écaille de la terre soulevée, de l'eau rougie
Jaillit le long de la hampe, puis un flot, et soupira
La Terre d'un long râle comme au jour où l'Agriculteur
650 Offensa son échine, son ventre et creva ses grands yeux.
Il se redressa, s'écarta de cette source nouvelle:
Le plateau lui parut plus haut que la Porte de Lian-Su,
Le sol n'était plus craquelé, des fissures couraient sur les murs
De la cité et des blocs s'étaient décollés, inégaux,
655 L'eau sulfureuse descendait, le sable des joints cherchait
De sa poussière à l'arrêter le long des murs sur tout l'entour.
Mais puisque le Temps revient sur ses pas en ce même jour
Sixième d'un mois lunaire, l'été non encor venu,
La coupe de la lune débordait et des fleurs s'ouvraient
660 Bien avant le jour, dans la nuit, et leurs pétales très blancs
Comme s'il eût fallu le roi couronner, surgissaient en vifs massifs
Et des haies d'honneur se formaient. La nuit était un printemps.
Cependant l'on m'éveilla : "O Sikna, préfet gouverneur,
Lève-toi et regarde les hauts frontons glacés de marbre
665 Couverts de neige de diamants et d'étoilements précieux.
Des allées au travers des murs se teintent du vert porphyre.
Lian-Su s'est parée pour toi, et que l'aurore t'intronise!"
Un silence sublime comme posé sur chaque objet
Sur toute la plaine immense détachait chaque cristal,
670 Tous les troncs, tous les feuillages, heurtait le moindre gravier
Et les plus hautes corolles et la pointe de sa lance.
Des chemins fardés montaient vers les remparts aux ventres creusés
Infiniment concaves. Il se taisait, saisi, glacé.
Or, dans la nuit, il y eut, sous les tentes, contre Sikna,
675 Des rumeurs et des bruits haineux et le choc des osselets
Dans le casque d'un soldat ivre qui pleurait en dormant.
Trois fois, la main de Beothr, son neveu, plongea et sortit
Les plus noirs d'entre eux d'abord, trois, puis deux et un, et plongea
La main de Nemphered l'aïeul, "Mais je n'irai qu'une fois!
680 La mort saisirait mes doigts", dit-il, et sa prise fut six,
Et plongèrent les deux mains de Ction le bâtard soupçonneux
Pour en finir au plus vite. Un cri de satisfaction
Quand l'on compta deux et rois. Un cri de peur. Un osselet
Si noir s'y était accroché à sa bague! Donc il roula.
685 "Sikna est notre malheur, l'infamie couche à ton flanc!"
Mais Sikna dans la forêt de cristal avance sans bruit.
Un géant très maigre se tient, la barbe en pointe, devant lui:
"Luttons, tous deux, mon peuple contre le tien!", vient-il à dire,
"Qu'ils assistent à nos exploits, voilà qui sera la mise."
690 Et tandis que son peuple se démenait tout agité,
A chaque fois qu'il misait, ici, ceux du bâtiment,
Là, tous les lanceurs de grappins, les osselets l'insurgeaient.
Combien d'hommes perdit-il et comment, il convient de dire.
- "Tu me diras ce qu'un roi puissant peut accomplir d'extrême.
695 Je ne suis qu'un serviteur et mes maîtres m'ont envoyé
Pour te montrer leur force, je ne les vaux pas et pourtant"
- -" Les enseignes renommées de leurs pères, en bleu, en blanc
Sont à l'entrée d'un passage, il est étroit, je l'emprunte,
C'est un couloir très étroit, l'homme qui se faufile avance.
700 -"Du haut de mes fenêtres, l'on voit l'arc-en ciel sous la pluie.
Si je veux, je le soulève et je peux le multiplier.
Son aqueduc livre l'encens, la myrrhe et l'or à mes maîtres.
Sous ses arches en triomphe marchent des rois obséquieux.
Je teins de pourpre le ciel, Lian-Su vêtue de zibeline.
705 - J'avance mal, je me heurte dans ce couloir encombré,
Chaîne de gens, chaîne à mes pieds, ô réfugiés de l'averse.
Ils sont jeunes, ils partent là-haut vers le mont le plus haut.
Je leur ai vu ce rêve, une montagne est née grâce à moi.
710 L'arc en ciel domine les pics, tu as misé en premier.
Tes généraux, tu les perds. Tu dis: "Voici mes capitaines!"
- Nos enfants jouent toujours avec des palets d'or que je vais
Chercher dans le lit des oueds les plus anciens, les plus purs.
Leurs marelles grandissent au gré de leur saut vers l'azur.
J'étends leurs membres, ils sont fiers, je couronne le meilleur.
715 J'ai barré la rivière que le cours du soleil emprunte.
Je ramasse ses larmes, mes fils joueront demain encor.
- Je débouche sur une cour, modeste ruelle aussi.
Les grands toits la protègent, il pleut autant qu'en un déluge.
Des encoignures, des mains s'avancent et souvent tremblantes.
720 On y lit leurs histoires, la paume a jauni, s'est froissée,
Elles sont considérées par moi, l'obituaire s'enlumine.
Offrir vaut mieux que demander, offrir sans avoir été
Réclamé. Mise tes chariots, vide les de leurs trésors.
- Sur le perron de notre rue, passé le porche abrité,
725 Cérémonieux, j'accueille les maîtres anciens par mes soins
Venus des villes du nord: vieux livres, coffrets de couleurs,
Horloges, draps et lunettes s'empilent au vestibule.
Ils me parlent d'un continent qui s'engloutit et s'enfonce.
Demain, pour le fixer au fond, j'irai dresser un pilier,
730 Pour y conduire, une jetée, et des brisants face au vent.
- Très essoufflé je m'assieds sur une borne millénaire.
Trois jeunes gens sont déchaussés, ma pierre fut éraflée
Par le timon des charrettes, l'un chante et vielle sans fin.
Ils suivirent un condamné sur sa charrette emmené.
735 Lui et elle distribuent des fleurs rouges pour qu'on les jette
Tout autour de l'échafaud, beaucoup roulent au caniveau.
Je viens de signer sa grâce, mon cur l'a innocenté.
Le Savoir honore l'homme, c'est une route plus large.
La plainte meurt en complainte. Mise ton or et tes soldats.
740 - La fête battra son plein, cette nuit, sur les ponts couverts,
Courant de salon en salon de ce côté et puis de l'autre,
Enjambant la rue et la nuit s'oubliera, ô belle absente.
Chaque salon aura son bal et ses couleurs et ses salves
Et cette rue oubliée comme la nuit, comme nos angoisses,
745 Mais moi, chef d'orchestre absolu, je ferai tomber les astres
En bouquets autour de Lian-Su, recomposant tout l'azur
Pour que ses feux la comblent, ruisselant d'éclat sur ses toits.
- Je porte une longue barbe, j'apaise ma faim d'un pain.
Des rufians et des comploteurs débouchent d'un coupe-gorge,
750 Casquettes sombres sur le front, redingotes d'un brun pâle
Quand je mâche, j'oublie mon bras, il reste loin de moi, raide.
Pour mordre il se repliera mais eux, tels des oiseaux
Dans la tempête ils s'assemblent, trop nombreux sur quelque esquif,
Et sur leur appui sautillent dans la nuit aux pieds glissants.
755 Ils viennent de l'outre monde et des remous de son fleuve
Brutal, qui roule trop et trop de formes et qui s'engorge
D'épaves et de naufrages et sous les balcons et proues
Des façades éclairées, ils s'agripperont s'ils le peuvent
Et s'entre-tueront aussi à moins que de mon bras souple
760 Je lance des filins de toutes les fenêtres ouvertes.
Le Soleil prête son éclat à la lune. Le Feu l'emporte
Sur ses reflets. Mise encor. Il reste ton âme.
- Aux moissons du ciel succèdent les récoltes et vendanges
Trois fois l'an, aux Ides mêmes je plongerai mes deux bras
765 Dans la fourrure des blés, dans l'ombre des rizières bleues
Et mes pieds dans la presse dégoutteront la pulpe pourpre.
Là, les flûtes extatiques, les lentes chansons d'hymens
Et les danses de l'été s'emploient à votre délivrance
A l'orée riche des greniers où siègent, l'il satisfait,
770 Vos intendants replets et bons, sous des figuiers enivrés
Où les ailes des colombes éventent vos souffles courts,
Puisque dans votre rêve vous errez sur un chemin
Poussiéreux en plein midi (alors sur vos lèvres je verse
L'amère absinthe fraîche), aux franges de grands parasols
775 Blancs pour abriter l'élue la plus rare la plus exquise
Qui pleure sa virginité du temps où, à ses parents,
Je l'achetai ou l'enlevai car j'ai sondé vos désirs
Et jusqu'à les connaître j'ai su façonner ces épouses
Sans qu'elles ne soient des géantes mais divines de beauté,
780 Car je dois vous avouer que je vous ai donné mes filles.
- Un enfant attend sa mère, assis au bout de la rue,
Sur les deux marches très usées, sa tête sur le vantail
D'une grille qui ferme le passage. Bientôt midi.
C'est jour de marché, de monde. Sa poitrine lui fait mal
785 Et ses tempes font un étau. Ecoute, enfant, de là-haut
Les airs de la harpe tendue d'une école de musique.
L'air recommencé monte, puis se reprend et s'interrompt,
Et c'est une corde frappée qui tente sa voix lyrique.
De leurs essais et reprises, te souviendras-tu longtemps
790 Comme s'il fallait ne jamais désespérer malgré tout?,
Et j'ai fait fondre sur toi ces chutes de notes brisées
Et ces soudains et courts élans et ces pétales froissées
Que sont les accords hésitants pour que tu n'aies de souci
Pour tes attentes sans souffles, au pied d'autres escaliers,
795 Mais de colline en colline ou sur la cime ondulée
Des peupliers gris, là-bas, toujours. Quand nous arriverons!
Ami, toi qui m'écoutes, toi qui retrouves ces archives
Après l'oubli et l'oubli sans que je sache qui viendra
Et le nom que tu porteras, déchiffreur lecteur pauvre enfant,
800 Pour la première fois soudain, j'ai besoin que tu sois là:
Il faut que tu décides du tournoi, de Sikna vainqueur
Ou non, avec logique et goût, ou l'éclair sacrificiel
Qui unit ciel et terre donnant aussi sa propre issue
Et selon ces trois modes, détermine toi pour Sikna.
805 Le géant a vu très grand, il se tient sur les promontoires
De l'horizon découpé. De biais, je vois leur enfilade
Et les feux de leurs palais dans la nuit jetés dans la mer.
Je n'ai plus d'autre songe qu'errer d'un cap à l'autre au loin
Et mon goût ne s'éveille pas à tous ses pauvres passants
810 Que Sikna croise malmené, même si les encoignures
Et les portes cochères forment aussi criques et plages.
Si l'homme est un adulte demandant aide et précaution,
Que les dieux lui soient propices, que la nature le fête,
Le géant l'a rendu tel qu'il devait être en le comblant,
815 Mais s'il naît à son enfance, à chaque début tenté,
S'il faut s'assoupir, tomber et croire que sur ses paumes,
La vie inscrit ses hampes, alors Sikna dit ce mystère
Et raconte l'illusion dont ma tête veut s'ébrouer."
A ce stade de la nuit, l'insurrection parut complète.
820 Les insurgés étaient nombreux, l'on devait donc assiéger
La tente royale vide car Sikna face à Lian-Su,
Dans un désert de cristal que les sabots de son cheval
Brisaient à l'infini, ô bruit comme de grands os cassés,
S'avançait et basculait (à quoi bon détruire Lian-Su,
825 Ses rotondes exquises et ses délices suspendus?)
"Il faudrait l'assassiner, demain passer à l'ennemi
Puisque les dés l'ont décédé. Là où il nous a conduits,
Nous n'avions pas de haine, nous nous remettrons mercenaires
Aux instances de la Cité, nous aurons un toit, des femmes
830 Et du haut des tours noircies, nous ne verrons plus où Sikna
Planta sa tente ni les gueux poussant leurs troupeaux nomades
Et nous oublierons déjà", car c'était leur vu et promesse.
Parmi ces miroitements naissant aux angles acérés
Du cristal sous les sabots, Sikna descendit de cheval
835 Et soudain je ne le vis plus mais seul l'immense réseau
Lunaire des éclats dansant, l'ascension de pèlerins
Ou des incendiaires courant de meule en meule dans la nuit.
Sur aucune de ces routes le roi ne s'était enfui.
Je me souviens d'un îlot dans une baie bleue et radieuse
840 Dont il fallait vraiment douter tant je ne l'apercevais
Qu'au soleil levant, rasant, où les rayons le caressaient
Car l'ombre des falaises l'enserrait vite d'une brume
Et la baie, de par sa beauté, me le faisait oublier.
Géant, je juge tes mains radieuses, coupe d'abondance.
845 La mise va t'enrichir, ces hommes sont à toi, son âme
Si lors je le perds de vue, si le noir miroir l'engloutit.
Et s'il venait à baisser la tête, le cou incliné,
Il emporterait avec lui, pour suivre son dos, le bas
Du ciel et les collines et les arbres et les grands lacs
850 Basculeraient de leurs gaine glacée au-dessus de son chef
Dans un froissement sublime propre à renverser Lian-Su
Comme un front d'orage pèse d'un souci libérateur.
Alors ses hommes assemblés déchirent de tous côtés
La toile de sa tente, découvrent sa couche vide.
855 Face aux remparts il se tient et qui ira le tuer là?
Ces murs sont des mains, ces créneaux sont tous les doigts du géant,
Il doit entrer, il l'appelle, ce n'est pas la haie royale
Qu'il croyait devoir emprunter, il est à pied et mal chaussé.
A sa chausse une jeune feuille colle, séparée trop tôt.
860 O quelle injustice aussi! Si tôt, si jeune, arrachée.
Et qu'il soit crotté lui aussi, juste avant sa reddition!
S'il marche d'un pas encor, cristalline elle craquera.
Genou à terre il se courbe et de ses doigts la réchauffe.
865 Avez-vous vu au matin la rosée de son eau lustrale
Purifier nos êtres, nos corps? Un sentiment délicat
Le conduit à la humer, fraîche, soudaine, et le roi
Se retourne pour rentrer là où son peuple l'attend, haineux.
Il fiche sa lance au sol et leur dit: "Regardez, amis,
870 Cette nuit, elle a fleuri, elle s'enfeuille, observez-le!
Nul signe ne fut plus clair. la rosée coule dans nos veines."
Et ils jetèrent leurs dés et certains pleurèrent de honte.
Des mousses bleues et rouges poussaient en place des joints
Et des lézardes surgies le long des murs sur tout l'entour.
875 Là, où en hiver, le soleil dresse sa pâle couronne
Et nous étions à la lune claire et sous son diadème
Face à une porte basse presqu'enfouie sous le sable,
Simple poterne inusitée face à ces murs sous les dunes
Dont le tracé paraît perdu, mais qui s'avance, s'enfonce
880 Et ne revient plus, englouti par les guerriers de Lian-Su
Aux aguets arachnéens, le dos fracassé, gémissant,
D'une voix introuvable quand nul secours ne les situe
Vous souviendrez-vous des nuits où ils ont pleuré sous la lune
Et des jours où de la Cité, le vent du désert se lève
885 Et corrompt le ciel au matin de leurs soupirs d'agonie
Dans les flammes de poussière de leurs bûchers où leur âme
Se tord de l'amer regret de ne pouvoir être vengée
Si bien que les gens de Tzrom devenaient inconsistants.
Tzrom lui-même n'existait pas sur ce sol fait de vapeurs,
890 De cris et de parfums abjects, d'effervescences du sable,
Face à ces murs incertains qui s'avançaient à leurs devants
Un jour encore circulaires et demain poches ouvertes
Et toujours incluant un trou, cette porte sans un seuil,
Face à cette porte sans tour ni créneau, d'un jaune pâle?
895 Deux hommes avaient planté de hautes et solides perches
Et ils tendaient des cordes comme pour un enclos céleste,
Sans qu'elles soient parallèles forcément, et en travers,
Puis ils firent des paliers ou des plateaux étroits, disjoints,
De bois et de roseaux cassés et il fallait des échelles
900 Pour passer de l'un à l'autre ou glisser ou s'accrocher.
Ils travaillaient sans se parler, ils grimpaient toujours plus haut
Et cela nous parut si beau que chacun se munissait
De longues perches, de cordes, pour qu'ils n'aient plus à descendre.
Le crépuscule rougeoyant devenait interminable,
905 Glissant de corde en corde, parcourant leur échafaudage,
Pour nous tous qui regardions leur ombre tacher l'horizon
Et leurs bras démesurés saisir au sol leurs murs troués.
Puis ils voulurent des toiles, nous n'avions que des lambeaux
Que nous leur fîmes parvenir tout au bout de mêmes perches
910 Et à mi-chemin, le vent les accueillit et les fit bruire
Et cela parut rafraîchir notre fournaise vraiment.
Ils ont cousu, attaché des parois, des auvents, des toits
Ici et là, sans raison pour une demeure flottante
Faite de pièces possibles qu'il aurait fallu fermer
915 Mais derrière ou devant selon, ils avançaient, se dressaient,
Ils devenaient des mimes, et rêveurs, nous nous rassemblions
Pour suivre ce qu'ils contaient, ventre obèse, tête d'aiguille,
Corps dédoublés ou le corps devenu une seule jambe.
Certains n'osaient plus regarder, certains pensaient à la guerre:
920 La tendresse n'aura plus lieu d'être, nous dirons les choses
Sans les prononcer jamais, à quoi cela pourrait servir,
Tout est décousu, démembré, nous parlerons d'autre chose,
Quoique l'amer et vif désir des tendres inclinations
S'y manifeste toujours et nous l'oublierons aussi
925 Si bien que nos paroles nous deviendront alors obscures.
Qu'entendions-nous par tendresse, ce ciel de sang écarlate,
Ces noirs gymnosophistes, le bruit grinçant de l'armature,
Et ces claquements de toile comme coups de fouets, oui,
L'un dévorera l'autre, a-t-on vu vivre côte à côte
930 Deux araignées?, ils se tueront, le jour vacille pour nous.
Mais leur mime continuait, les rayons semblaient des cils
Où se poser, où danser, certes nos yeux s'affaiblissaient.
Ils réclamèrent des sucs, de quoi teindre poteaux, lambeaux,
De quoi se grimer tout entier et composer de grands masques,
935 Et nul ne voulut leur donner du pourpre et des oxydes
Car tout serait devenu comme au dernier jour à la fin
Quand le soleil sera percé et nous ne les verrions plus,
Eux, leurs montants, leurs maisons, tandis que le vert et le jaune
Seront des berges fleuries, le nid d'un oiseau au printemps:
940 Maintenant du bleu savez-vous la valeur s'il disparaît,
Pansements de nos paupières après nos aveuglements,
Et des aurores aimées quand nous étions jeunes et grands?
Chaque étage eut sa couleur, le cinquième le plus couvert
Régulièrement de toiles, ou bien les vides formaient
945 De pareils espacements dans le ciel mat et englué
De chaleurs reconduites du sol et des murs rampants,
Et tous deux disparurent à l'intérieur pendant des heures
Sans que nous voyions leurs ombres derrière le ciel, les toiles
Bien que le soleil se couchât et que son embrasement
950 Soulevât l'ondulation grise, menaçante des beffrois,
Des dômes, des temples pointus, des tours de guet, des terrasses
Hérissées de catapultes, des échafauds au bois vert,
Des tribunes pour des jeux infâmes et leurs piloris,
Des éléphants impériaux aux pieds chargés de faux coupantes,
955 Des grossiers créneaux du donjon, des vantaux très métalliques
Que des mages font surgir au soir pour protéger la ville
Et qu'elle vînt en ces reflets fièrement nous dominer
De là-haut, par ces lambeaux de ciel, de toiles toujours,
Nous troublait au plus profond. Devant, dans le sable, la porte
960 Que nous devions assaillir, s'enfonçait. Aussi, tout autour
De ce nombril s'avançant, des murailles nous encerclaient
Et leurs crêtes brisées, parfois au sommet rond malmené
De dunes et de bosquets, s'apercevaient pour un temps.
Alors certains s'écrièrent: "Qu'attendons-nous de ce monde
965 Où le soleil s'éternise et ne pourra se coucher
Et rejoindre les bras tendus de ses Mères, les Etoiles?
Un vortex s'ouvre à nos pieds comme une fleur patiente à l'abeille
Et croit qu'elle se noiera dans ses pollens comme en du sable
Car c'est une machine volante que tous deux construisent.
970 Le battement de ses ailes sera tel qu'il nous prendra
Et tel qu'il nous écorchera. Voyez: nos joues sont en sang.
Non, il n'y a plus place pour quelque soupçon de tendresse.
Ne sommes-nous pas guerriers, ou que nous soyons mercenaires
Quelle importance pour mourir, là d'un côté ou de l'autre
975 Des remparts de la Cité! Devenons pour elle à sa solde!"
Mais la plupart entendait: "La forme même contredit
L'idée souvent, l'air est dru, le joueur a l'âme navrée,
Le ciel est une forge mais il fait froid sur tout le corps,
Nous voyons venir un bateau, bientôt il accostera
980 Et nos yeux scruteront encor plus, bientôt il nous secourra.
Aucun vent au ras du sol. Là-haut, les feuillages s'agitent.
Toute cette eau si fraîche brûle le palais et la gorge,
Joue, malheureux, de ta flûte, un autre bateau viendra.
La lune vogue dans la lune, tête en l'air, sous quelle vague,
985 Dis-nous, se soulève-t-elle, versera-t-elle ce soir?
Si je vois de moins en moins, comme son regard me pénètre!
Si l'on songe à des amantes, combien nous ont paru belles
D'autant qu'elles disparaissaient, que nos souvenirs les ont
Voilées, et certaines pleuraient que nous les ayons perdues
990 Dans nos propres effacements et des écharpes si grises
Qui se glissent sur la lune blafarde clouée au ciel
De nos pensées éteintes, mais la côte où aborder
A portée de nos brasses, n'est-elle pas cachée de brume?
Son anse comme un croissant assemble la horde des vagues."
995 Et c'est vrai que les toiles du dernier étage semblaient
Des avant demi-lunes où le bleu de la nuit naissante
Jetait ses à-plats dentelés. Derrière le crépuscule
Immense s'enfonçait au creux de la Cité en des cercles.
Alors les deux hommes de Tzrom s'arc-boutaient contre la toile
1000 L'on voyait leur maigre bras appuyer en son milieu
Pour qu'elle se courbe vers nous, que l'ombre tombât sur nous,
Ou que nous soyons repoussés loin de tout rivage ambré
Dans les reflux de la nuit parmi les vagues sans repos
Qui n'abordent point, jamais, mais qui se heurtent l'une l'autre
1005 Sans le tendre apaisement des plages lissant leur venue.
Nous connaîtrons les éclairs brutaux, les traînes des orages
La nuit, l'envol des moussons, et j'aimerais cette terre.
Nous avons eu froid et mal parce que cela devait finir
1010 Et j'aimerais au moins la pluie douce, lancinante et tiède,
Lavant nos yeux, les fermant comme un baume, au moins une fois.
Alors à force d'appuyer, la toile au centre perça
Et les deux de Tzrom par le trou jetèrent leurs mains vers nous
Et soit que les bords fussent coupants ou que le ciel sanglant
1015 De la Cité fût invasif, il semblait qu'il s'écorchait
Un homme indécent, l'un d'entre eux, et qu'il lançait des filins,
Le réseau de ses veines, l'étoupe de ses capillaires,
La tresse filamenteuse de ses nerfs, de ses tendons,
Et comme il nous exhortait à grands cris heureux, pitoyables,
1020 De les saisir et de tirer parce qu'ils le ceinturaient
Et que son corps obturait l'orifice où il se tenait,
Paralysés nous étions mais sa voix qui nous enjoignait
Autrement s'accentua tandis que les flammes gagnaient
Et la campagne s'incendiait, ce qui faisait reculer
1025 La nuit et le ver blafard recourbé de ses lunaisons,
Mais son visage s'éclaira, alors que dans les nuées
Tournoyaient et se tordaient des vapeurs comme les ils de paon
Exorbités, affolés, ce qui hérissait l'étendue
Lisse et bleue d'où nous venions, de fleurs insoupçonnées et belles
1030 Comme nous aurions dû en voir si donc nous avions porté
Les couleurs de la Cité, mais il se transfigura
Entre les mains de l'autre de Tzrom qui, pour qu'il ne versât,
Le tenait par la taille, au point d'en être auréolé
Lui aussi et d'être éprouvé de n'avoir plus aucun corps
1035 A serrer et d'être seul parmi des fils de chrysalide
Qui pendaient dans le vide mais là-haut il s'agenouilla,
Révérant l'événement qui les associait l'un en l'autre.
Il était devenu Tzrom seul partage entre ciel et steppe,
Porteur de leurs doubles espoirs, conjoint égal des deux vertus.
1040 Deux natures s'unissent en lui, un éclat, un effort.
L'un nous sauve, l'autre sauve l'un, il saura sauver
Tout un chacun, tous et moi. Bien sûr, la toile se gonfla.
Nous saisissons ses rayons, c'est un cerf-volant dans le soir,
Sous nos yeux elle s'arrondit, elle embrasse la Cité
1045 D'un nouveau cercle, le nôtre, elle s'emplit du Couchant,
Elle se lustre du Levant, elle s'appuie sur la nuit.
La lune a bouché son trou, nous nous rangeons en demi cercle,
A nos avant-bras pèsent nos boucliers, nous sommes l'écume
Qui repousse l'algue molle, traîtresse sale insidieuse
1050 Où l'écueil se dissimule, nous dégagerons l'entrée
Et les remparts si réels, nous sommes la vraie hauteur,
Le vrai soleil, la vraie lune parce que Tzrom en se penchant
N'avait pas songé à l'orgueil de leur demeure si haute:
Tendresse pour nos rires et nos émois et nos effrois
1055 Quand nous les appelions acteurs et nous étonnions sans cesse.
La lumière est trop vive. Qui la courbera sur nos têtes?
Certes il faudra combattre mais la lumière par Tzrom
Peut être clarté mouvante qui nous sera compagne.
Sur les blocs cyclopéens les reflets du mica, du quartz
1060 Se détachaient, pailletant l'assise des murs et la porte.
Le temps vacille. Sommes-nous de nouveau revenus au point
Où Quoecal et Tra-Ran ont su que la vie s'accommode
Moins d'avancées que de chutes (et ils ont vu la descente,
Le plan de leur déclinaison mais ils ont dit "ce n'est rien")?
1065 Ou bien faut-il resuivre ce pauvre et fou Vaenaxa
Sur la place où le beffroi abat son ombre sur des tombes,
Où la brume est sans raison et vient jaillir de ce manège,
Mais il y a vu soudain qu'elle n'atteignait pas ses rêves?
Et Cionour, quelle part d'irréductible obtint-il donc,
1070 A moins que cela ne soit ce temps qui ne dit rien de neuf
Et dont les ailes battent l'air vide de tant de départs?
Allons nous devoir nous asseoir sur le bord noir d'un perchoir
Et attendre l'il mi-clos et sans d'autre balancement
Que notre tête trop lourde mais les barreaux du soleil,
1075 A dit Cionour le héros, forment des cages heureuses.
Le temps hésite en ce jeu où les cartes sont suspendues.
Faut-il rejouer les parties d'une balle qui se perd
A être trop haut lancée ou les coups truqués d'une mise?
Maemananta et Sikna haussent alors les épaules,
1080 Et Tzrom sans son double aimé, aide-t-il au basculement
Du Temps, lui qui titubait sur l'échafaudage incertain?
Il revient à Viouch de trancher face aux pouvoirs de Lian-Su,
Tant d'espoirs toujours nourris d'espoirs sans jamais d'autre terreau,
Cela n'est-il pas malsain tandis que la Cité est grosse
1085 De gloires, de réussites et même elle s'agrandit
De nos déceptions, ces restes de nos rêves les plus justes?
Certains errent sur les landes faisant comme si Lian-Su
N'existait pas, sans jamais arriver à l'éradiquer,
D'autres ont construit des leurres, des miniatures perverses,
1090 Où l'horizon fut plié, disparu, où tout dépérit,
Et d'autres comme des mendiants aux portes de la Cité
Sont massés et quand on verse les ordures par-dessus
Les murs, ils se croient élus "voici la pluie de nos mérites!"
Moi, Viouch j'ai été blessé à des affrontements brutaux,
1095 Toutes les piques enfoncées dans le corps m'ont arrêté
Et sur ce front de lances je suis figé avec mes plaies.
Ciel et plaine m'entourent, je ne vois plus les noirs remparts,
J'aimerais que l'on m'aide face à la porte que j'assaille.
Ceux de la Cité sont venus derrière de grands miroirs,
1100 Il s'y reflétait l'azur, la plaine incendiée de lueurs,
L'immensité de Lian-Su et mon visage exténué.
Les deux battants de la porte, ouverts, ont montré leur nacre
Polie et leur tain d'argent mais c'étaient déjà deux grands yeux
Et chaque battant se doubla et chaque triptyque encor
1105 Et c'étaient des hommes hauts qui manuvraient aux places sûres
Les paravents qui s'effeuillaient et les inclinaient selon,
Pour m'interdire de passer par derrière ces écrans
Bleutés, afin que rien de moi ne se perde, ne s'échappe
Dans le méandre de mes traits où mon regard s'entremêle.
1110 Moi, j'étais paralysé dans la gangue des jours de glace
Devant ce foisonnement de mon être de toute part,
Portant un habit démodé, qui soudain semblait vieillir
Et les nuages même comme du carton se froissaient.
Mon cheval moisissait sous moi, des oiseaux s'étaient posés,
1115 Des colibris effrontés aux aigrettes droites, plus droites
Que le plumier de mon casque, et l'herbe couvrait sa robe.
Mais la malignité des gens de Lian-Su n'eut pas de cesse
Avant que de me voir danser de façon si chaotique.
En tressautant, les miroirs me hissaient et m'abîmaient
1120 Et avec des claquements de langue et des bruits de gorge,
Ils imitaient les retombées de ce sac d'os qu'est mon corps.
Grotesque je me débattais, moi immobile pourtant,
Sur l'estrade de leur foire, on lançait un ballotin
Multicolore, ventru, et l'on riait de ce pataud
1125 Boursouflé, sorti des bois, et de cette monture idiote
Dont le cou démesuré pendait entre des jambes molles,
Alors que nous nous tenions l'un à l'autre terrorisés
D'être démembrés pour savoir ce que font les charognards.
Jamais autant je n'ai senti la chaleur de tout son sang.
1130 Son cur battait à l'unisson, mes yeux étaient globuleux.
Autrefois sur le trottoir, là où vont les badauds, les femmes
Aux manteaux de fourrure et leurs épagneuls élancés,
Lorsque le soir caressant ondoie sur leurs cheveux rougeâtres,
J'ai été l'un tenu par l'une d'elles et regardant
1135 L'ours blanc polaire enchaîné, vacillant auprès du montreur
"Le voyez-vous se dandiner? O ma chère comme il est
Bon cavalier perruqué, votre amant le jalouserait",
Mais elles songeaient aux steppes, aux longs crissements des traîneaux,
Au temps de leur virginité, qu'il est lourd cet écraseur!
1140 Croirait-il me conquérir? "Puis le montreur se fâchait fort
"Paresseux, de soupe nenni, veux-tu bien sauter, danser?
Quel exemple pour les enfants?", alors que dans les vitrines
Des échoppes à meneaux, son corps fragmenté s'ébranlait,
Et qu'il se croyait là-bas perdu dans ces morceaux brisés
1145 Sans d'autre pensée que l'effroi. "Eh! paresseux, remue-toi,
Que j'aille à l'estaminet ingurgiter l'alcool de canne
Servi par la belle Nora qui ne sent pas l'ours vraiment.
Un jour, je lui parlerai, mes yeux seront des forêts noires,
De son sein un peu de lait perlera comme le toit neigeux
1150 De notre isba, entends sa voix qui ne grogne pas, qui chante!"
Ceux de la Cité sont venus de plus en plus près vers moi
Et leur cercle me grossissait et comme s'ils me connaissaient
Comme l'un de leurs gardiens de porcs, ils disaient :"Il est gras!
A quoi bon raser ses poils qui repoussent tout aussitôt?"
1155 Et par en-haut l'on voyait mes cheveux gris et clairsemés,
L'énormité des tempes et ce front creusé en son centre.
Ils ont osé convoquer des sosies qu'ils prétendaient tels,
Ils disaient en souriant: "N'as-tu pas de frère à l'asile,
A l'infecte tannerie, au guichet des lieux de vidange,
1160 Car tu leur ressembles beaucoup", et sur leurs miroirs maudits
Ils apparaissaient sur l'heure sur des mules et chacals,
Fiers de notre confrérie. Tout en vérité l'indiquait.
Je n'étais plus ce front pur, quelque visage pour âme.
Vous me reconduisez, miroirs, à ce que j'ai voulu fuir,
1165 Je suis enfant de Lian-Su, loin de son aristocratie
Aux yeux verts, aux membres déliés, pourquoi ce foisonnement
De rêves, un jour, m'a saisi? Des excroissances concaves,
Convexes, inextricables, peuplent vos justes surfaces.
"Ce qui s'avance vers toi, ce ne sont point d'autres sosies.
1170 Embrasse ta famille, bel enfant perdu prodigue,
Lian-Su est bonne mère! Les plus laids ont droit à ses bras!"
- Mon cheval hennit encor de façon si faible, si folle
Et je n'entends pas qu'il brait, de ses naseaux un souffle sort
Si las mais c'est la plaine lointaine que nous parcourions,
1175 Notre martèlement sourd, contre l'infortune des hommes
Un peu de vent sur la terre, voilà, s'en souvenir!
- Nos miroirs te feront quitter les écailles de tes yeux.
Alors ils les ont convoqués, sur leurs panneaux assemblés,
Les dignitaires soigneux, mes maîtres et mes conseillers,
1180 Quand ils s'entretenaient jadis du bien-fondé de m'aider
Puisqu'à leur huis j'avais frappé de si bonne heure ou trop tard
Ils ne souvinrent jamais, ils n'avaient plus aucun nom
Qui puisse me désigner jusqu'à ce que l'un fasse effort
Et regardant de son miroir vers un miroir où j'étais
1185 Dise alors qu'en me nommant il reproduisait quelque scène
Où un homonyme crétin ridicule vieilli
Se présentait lui aussi sur un bourriquet sans allure.
S'esclaffer, tourner tête, cligner, l'air narquois, quelle fresque
Dont je ne pouvais m'extraire sur la plaine gondolée.
1190 Quand même sa crinière, mon doux cheval la secouait
Et sur ses longs crins des puces s'étiraient et s'allongeaient!
Il suffisait de les chasser, elles ne savent pas voler.
Puis il pencha sa tête, "ce n'est pas le vent qui me peigne
Mais leurs laides piqûres ou bien j'ai rêvé de nos courses".
1195 Alors ceux de la Cité ont manuvré leurs grands miroirs
De façon à faire venir les passantes de ses rues
Quand au matin elles vont avec des yeux rassérénés
De s'être si longtemps contemplées, un panier d'osier à leurs bras
Et sans d'autre parure qu'un peu de corail à leur cou,
1200 Parmi les marchandes de fleurs tout aussi belles et heureuses,
Choisir pour leur table à midi ces couleurs égayant l'ébène
Des lourds mobiliers ombrés et ces sols couverts de tommettes
Cirées par des servantes si joyeuses aux jambes blanches
Découvertes que reflète l'eau limpide qu'elles renversent,
1205 Puis une fois leur choix décidé, les voici près des parfumeuses
Dont les étals scintillent, aux bras nus ornés d'anneaux d'or,
Testant un onguent jauni, soulevant le petit couvercle
D'un coffret d'herbes d'orient et la goutte d'une eau fleurie
Va glissant le long du cou à l'orée de leurs seins gonflés
1210 Et tache momentanément quelque encolure légère
De dentelles ou de soie, puis la marchande s'étonne,
Elle dont l'épaule est dorée, que l'émail blanc de leurs dents
N'ait point le rouge carmin, des lèvres pour en rehausser
L'éclat et d'un sourire malicieux, elle au teint si frais,
1215 Sur le revers de son bras, retroussant sa manche, appuie
Des fards, mais des lingères élancées dans un tourbillon,
Aux tuniques boutonnées, parfois devant, sur les côtés,
Enlacent par jeu leurs tailles car les voici parmi elles
Soulevant les étoffes déjà cousues, s'en revêtant,
1220 Et pour les aider au mieux, elles se penchent défaisant
Le strict ordonnancement de leur coiffure relevée
Et ces mèches sur leur joue, sur leurs bras, forment des îlots
Tels ceux qui naissent des boutons défaits de leurs belles lingères
Qui disent aussi: "Choisissez des tissus qui soient plus raides!
1225 Votre corps s'en tient éloigné, serrez les de nos ceintures
Larges pour remonter vos seins, appuyez les sur vos tailles
Que vos hanches se déploient", quand interrompant leur discours,
Leurs coiffeuses sont venues avec leurs bras mousseux, leurs chaises,
Et leurs peignes colorés car elles songeaient à plaire encor plus
1230 Parmi ces filles si jolies dont les boucles cascadaient
Sur des tabliers damassés et des blouses d'apparat
Qui flottaient jusqu'à leurs cuisses mais sous leurs ciseaux argentés
Et l'eau de la cuvette, certaines s'ébouriffaient
Et des forêts automnales aux reflets profonds et chauds
1235 S'apercevaient dans leurs cheveux car elles étaient désirables
Tant leur visage s'éclairait de ces nimbes ondoyants
Et d'autres transformées voyaient à leurs pieds comme couverts
Les amas châtains et roux qu'elles soulevaient de leurs bottines
Et leurs coiffeuses si jolies se penchaient et maintenaient
1240 Leurs blouses sur leurs cuisses nues pour ne point être indécentes
A ramasser ces prémisses d'un jour radieux et parfois
S'accroupissaient en riant, sur leurs genoux ronds déposant
Le peigne d'or et les ciseaux avant de laisser leur place
A des femmes aux cheveux tressés, aux chemises entrouvertes,
1245 Aux pantalons de cuir mâché, qui portaient en bandoulières
Des coffres pour poser le pied s'ouvrant sur tous leurs souliers,
Car elles les appelèrent, retroussant leurs longues robes
Pour se chausser finement, et dénouant leurs sandales,
Leurs bottines, en s'inclinant, (comme la pointe des seins
1250 Semblait brunir le rebord arrondi de leur corsage),
Pour essayer des escarpins sur le coffre rabattu
Et leurs chausseuses leur montraient grâce à de petites glaces
Le galbe de leur jambe et le cap de leurs pieds gantés
Mais aussi l'entre deux jambes qu'un mouvement entrouvrait
1255 Pour essayer des brodequins que le coffre contenait
Et si les lacets manquaient, elles tiraient de leurs chemises
Pour les dames songeuses leurs propres liens des boutonnières
Car des sangles entouraient leurs doux seins comme une résille.
Tout se mêlait dans leurs glaces: l'intérieur nacré des cuisses,
1260 L'élan racé des jambes, ces filets et ces pieds noircis,
Sans que rien ne soit à moi et pour mon insatisfaction
D'homme figé, statufié, et leurs miroirs me signifiaient
"Si tu l'avais souhaité, nous aurions détransi ton corps,
Tu aurais su leur parler, tu les aurais accompagnées
1265 Sur les marchés et dans les rues, en place tu es parti
Sur une maigre rosse mais la gloire de tes exploits
Qui devait leur tourner tête t'a fui. Que de sacrifices
Pour rien! Elles étaient si proches sur nos places et dans les rues.
Tu les aurais accompagnées, ni gauche ni interdit."
1270 Et ces dernières images s'estompèrent. Je me vis
Seul, poussiéreux, le teint ridé, guerrier par substitution,
Roi pour une seule peur: des femmes inaccessibles,
Je les aurais accompagnées au milieu de leurs essences,
A pied, parmi leurs voiles et les voyages élégants
1275 De leurs chapeaux à rubans et mon pauvre cheval bancal
Devenait un caniche, les poils sur les yeux, et poudré,
Quand il hennit à peine - c'était si faible, incertain -
Et s'effondra dessous moi et s'allongea sur tout le flanc.
J'embrassai son encolure, il se raidit et mourut,
1280 En regardant au-delà. Tous les miroirs se fracassèrent
Et les guerriers du roi Viouch de se précipiter alors,
D'offrir une autre monture. Ceux venus de la Cité
De s'enfuir et de refermer la porte qui mal claqua.
Le soleil montait au ciel: entre les battants et les pierres,
1285 Du jour passait ici, là, de tout l'entour de la Cité.
Le lendemain, Brentilla convoqua les huit rois et moi
Séceph pour que chacun narre ce qu'il savait maintenant:
Déjà la Cité paraissait fragile, prête à tomber ;
Trop de fentes et d'éboulis, et l'on entendait gronder
1290 La mer et le ciel tonner, des pleurs s'élevaient de Lian-Su.
Il nous compta un par un, Quoecal roi des Sécuri,
Tra Ran et Vaenaxa, Cionour et Maemananta,
Sikna et les jumeaux Tzrom (l'un visible, l'autre invisible),
Et Viouch et Séceph et lui, Brentilla qui nous assemblait
1295 "Mais cela ne suffit pas", déclara-t-il puisqu'il savait,
"Et si Séceph n'est pas roi et moi non plus, alors il manque
Deux frères à ses côtés, ils étaient onze, sachez le."
- S'agit-il de Mébridnio, ô Brentilla, réponds nous.
- Non, nous nous souvenons de lui. Onze rois furent unis,
1300 Onze rois ont aussi fauté. Pour s'amender ils reviennent,
Tous deux ne sauraient tarder. Faites des processions, faites
Souffler dans vos buccins tout autour de la Cité."
Ce qui fut fait dès midi avec cymbales et tambours
1304 Et déjà les hauts remparts s'effondrent et les portes tombent.
-I- Froide épitaphe
Aux trois classes d'événements suivants j'appartenais :
D'être démoli par l'attente, d'être conçu pour l'étude
Usante et bien aimée pour cela même, d'avoir enfin
Pour seul exploit à vivre la mort inutile et laide.
-II- Joyeuse épitaphe
Dire que demain existeront sans nous
Toutes ces femmes si belles à louer;
Le monde décline comme je vieillis,
Je crains que vous ne soyez à la hauteur.
-III- Dernier canto
Le vernis coloré du jour découpant brume
Et larges buées à l'est sur les fourrés
Lorsque les volets s'ouvraient d'un coup sec
Je le vois encore venir me saluer,
5 O torsion des formes vers leur élan
D'un geste emplissant le vide de mon travail
Aux toutes premières heures lancinantes.
Il me dit "courage" sur le bord du balcon
Puis s'en va au-dessous heurter la vitre de ma mère:
10 Pâle inondation aux franges du sommeil.
La beauté est chose si calme que l'âme s'y repose.
Enflures régulières du vent après une longue reprise
Que creuse le silence, mais que demain soit offert!
J'entends quelques notes d'un accord barque qui accoste
15 De ces étangs bordés de bois humides
Là où les ombres s'amassent sur la surface,
Que demain s'amarre et s'accorde, fin sourire.
Elle, mon amante, régnerait de sa voix rieuse
Faite pour me distraire, vive et gaie.
20 Comme le temps tourne et chute au loin
Vos boutiques nos yeux et les architraves sculptées
Enfouis d'éternité sous nos découragements
Et ils nous reviennent différents, indifférents.
Actes irrémédiables, actes dont nous ne sommes plus capables
25 Aux premières heures des vacances, vide inconsolable,
Déjà tous et toutes s'en vont, plus que trois ou quatre heures,
Ils ont tiré les persiennes, sauront-ils que je suis passé,
La poussière de l'été gardera-t-elle mes empreintes,
J'aurais voulu vous revoir, et son parfum n'est déjà plus,
30 Et aucune adresse pour t'écrire, je me dis qu'elle se retourna,
O chance souveraine pour de futurs jours de joie.
Le crissement des branches nuageuses m'occupe,
En Galilée, la terre n'en finit plus de fleurir
Et ses monts s'enneigent de pétales et de lys,
35 Le temps vire et se relance, mon âme le voit.
-IV- Abattements conçus
Si grande fatigue de nous avons
D'un destin jamais parfait
C'est que nulle joie n'est encore
Et qu'il y a bien de la peine devant
5 Que nous ne soyons aimés.
Si perte de personnes connaissons
Ne s'étant même pas retournées
Lorsque l'an est dans son cycle médian
C'est qu'il y a bien de la peine devant
10 Que nous ne soyons aimés.
Si raison contre tendresse native
Doit demeurer et seule appareiller
Pour qu'intérêt de nous l'on ait
C'est que ce pays est détestable
15 A tant de manières obligeant.
Horizons dégagés à perte de vue.
Ici je n'ai rien à dessiner
Que mes yeux ne se souviennent,
Les fenêtres sont encore bleues,
20 Toute ma colère tourne autour de la table,
Ecoute ma querelle, elle se lasse,
Demain l'enfance reviendra.
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