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Récits d'Hispe la Grande ou Encycliades

de N. Trévync


 

Chant X: " Sciences" (1105 vers) ; appendice : "Les gnomons" (12 vers) (concorder)


Chant X

Sciences.

 

Le relâchement de l'âme dans les moments de dépit

N'est pas une vraie maladie que les eaux pourraient traiter

Ni les courts bouillons herbés mais l'âme se mêle fort bien

A l'attention soudaine qui se porte au corps jusque là

5 Contenu, et exhale les caresses des bains bleutés

Ou les gorgées de verveine en usage pour un cur

Défaillant. Que de camouflets! Il faut tirer un grand trait

Sur tous ces derniers espoirs. Tout l'être est pantois, et cette âme

Se dilue dans des désirs dont elle n'avait cure autrefois.

10 Son château est à l'abandon, tout l'attend déjà sans doute:

Les livres qu'elle feuilletait, les vases et les herbiers

Où elle tenait le secret du monde, et les lambris

Incrustés de citations, les pièces étroites, désertes

Maintenant, devenues laides où elle se concentrait.

15 Car sur les murs, les gravures s'écornent et se décollent

"Refermons ces mappemondes, tous les rivages m'attristent".

Et l'âme se rétractait entre tête et tronc dans le cou.

Plus bas le cur de son côté était pris d'un grand dégoût

Pour les flammes brûlantes qu'il avivait tel un soufflet

20 Pour des causes généreuses dont la gloire était partie.

Les cendres trop nombreuses formaient un tapis étouffant

Et la lune sur le gravier rejetait l'ombre des arbres,

Transperçait les lourds massifs et si le vent n'avait joué,

Le tranchant de sa lame aurait ébréché ce cur

25 Jusqu'à en faire du sable, un sable nacré, épars.

Le rossignol eut beau chanter et ses notes s'élever

Dans la nuit des broussailles, lui songeait aux plans inclinés

Où la lune s'appuyait, à ses tracés nouveaux, glacés.

L'écho obscur du rossignol lui parut insignifiant

30 "Retranchons ces blasons d'antan, leurs couleurs se sont fanées."

Et le cur se refermait entre les barreaux d'une cage

Dont l'ample quadrillage déposait ses fixes mâchoires

Hérissées d'incisives, au-dehors, pour le graduer:

Au ciel pendait une lampe, le rossignol s'était tu.

35 Lian-Su nous parut pauvre, dans une dénivellation

Et ses fiers remparts, des remblais, et ses habitants, des gueux.

Les Seigneurs de la ville, ces rois amoureux d'Adéna,

Jouaient à des jeux puissants sur les terrasses de leurs temples

Avec des cités plus grandes qu'ils embrasaient ou fondaient

40 Au fond de golfes riants, aux bords enlisés des méandres,

Car ruines et fondations se ressemblent tout compte fait.

Sur leurs remparts effondrés, les gens de Lian-Su nous hélaient

Par des cris pleins de haine ou par des gestes impudiques.

Leurs femmes vinrent nous voir, leurs enfants nous considéraient

45 Pour leurs questions futures et nous soulevions la poussière

Pour inciter l'effroi, par des chants aussi, par des rires

Mais tout cela est étrange que les Seigneurs laissent faire,

A nos gesticulations indifférents, imperturbables

A nos exploits et défaites, Et Brentilla déclara :

50 "Leurs calculs ont déterminé jusqu'à nos comportements.

Ils ont voulu notre siège, leur peuple a droit à des joies

Exactement précisées, en tout, les bonheurs sont prévues

Comme les craintes à avoir. Mieux encor : à quel appel

Répondons-nous depuis longtemps ? Et nous ont-ils fait venir ?

55 Qui a mis ce rêve en nous ? Aujourd'hui ce n'est pas la Ville

Mais tant d'autres valent autant. Nous servons leurs calculs."

Et ces mots comme un poignard me frappèrent : "Toi, Brentilla,

Du mal qui nous a tenus tu es donc aussi corrompu.

Les signes dont tu sais le sens du fond des jours de nos songes

60 Sont-ils aveuglément morts alors que nos chefs ont lutté

Pour ne plus abandonner, et moi j'ai fui le lazaret,

Porteur d'une folle infection qui use mes veines encor.

Faut-il que notre marche, nos pertes te paraissent vaines

A toi l'homme proche de Dieu, ne sais-tu que je reviens

65 En ma cité, auprès d'elle, bien avant que la baie d'Hispe

Me vît m'éloigner jadis, n'étais-je pas l'homme sans mal,

Pour des peuplements heureux de rêves, de désirs, d'élans,

Comme enfin seraient les miroirs où chacun sans distorsion

Peut vraiment se reconnaître, se dire fils aimé du monde ?"

70 A ce moment j'ai aperçu l'ombre de ce roi, de dos.

C'était un souvenir brutal qui s'était désassemblé

Et dont il restait un noyau à vous étreindre l'effroi

Tant j'étais enfant et là-bas dans une région intense

D'actes et de rêves sans fin entre iris et longs cyprès

75 Au flanc d'une pinède trouée de maisons seigneuriales,

Dans la cour de mon école : il est midi, il fait chaud.

Un homme crie dans une rue sans issue, entre des haies

De troènes en fleurs fanées, de gros arbres les dépassent

Aux feuilles lourdes des pluies de printemps et sombres du jour.

80 Des larmes roulent de ses yeux, de ce côté les façades

Et les portillons sont fermées mais pourquoi s'avance-t-il

En gémissant et il crie : " Non, non, non" et tourne sur lui

Sans que je voie son visage mais toujours son dos voûté.

Enfant, on me retire. Rentrons ! Ils hocheront la tête.

85 Que peut-on pour sa peine? Il délaissera l'atelier.

O rouages abandonnées ! L'eau du bassin s'est emplie

De feuilles rousses défuntes. Sur le bord de l'établi

Il pleut la rouille des soirs. "C'est l'automne de mes espoirs",

A dit le vent aux poissons, les gonds grinceront si demain

90 - "Mais je n'entrerai plus jamais, mes automates sont morts".

Dans l'eau croupie la ramure du marronnier plie et sombre.

Et j'ai grandi et mon fils s'est assis en ces même lieux.

- " Moi, si vieux, je n'ai rien changé. ( Et son fils le savait-il?)

Délabrement, mon compagnon, ma peine n'a pas cessé.

95 L'inventeur est un homme seul et ma tête s'est brisée.

Le chagrin a démis les roues crantées et les ailes d'or

De mes oiseaux mécaniques pépiant tout au bord des coupes."

- "Il ment ! C'étaient des périls de feux, l'amadou de sa jeunesse

Et des théâtres royaux, une nuit, pour ses invités

100 Prévenus, souvenez-vous quand il apportait de ses manches

Sur des cartes le nom doré des fêtes qui l'enchantaient

Et de ses doigts habiles au milieu d'illusions gracieuses

Il offre à ses cavalières dans un étui de métal

Le baiser d'une flamme pour allumer leurs longs cigares.

105 L'instant d'un souffle et d'un regard que de visages s'éteignent

Qui furent beaux une fois entre ses doigts sourciers de feux !"

- " Cela, l'a-t-il dit à son fils qui s'asseoit sur mon perron

Comme autrefois lui et sa sur quand ils venaient l'écouter.

Ensuite elle a disparu, mes automates l'amusaient,

110 Tout au moins elle souriait. "Il est une tutélaire

Bienfaitrice, disait-elle, allons lui apporter ces lys",

Je soulevais la lime, le temps de les apercevoir.

Mes massifs touffus l'ont prise. J'ai posé l'il de ma loupe.

Le soleil traîne ses gouttes de rubis sur mes outils.

115 Sa tunique était d'un rose limpide. Ai-je laissé

Mes besicles sur l'établi, sur les faïences du poêle ?

Mais je ne la verrai plus. Elle a rejoint sa bienfaitrice."

Certes les gonds de la porte de l'atelier sont rouillés

Mais son art ferait merveille en souvenir d'elle morte

120 S'il l'avait ainsi honorée en continuant d'uvrer.

Pour assaillir la Cité il manque un roi, Brentilla.

Je le ressuscite en moi. Ils seront dix et bientôt onze.

Mais la fumée englobe tout, la poussière des armées

Qui partent d'un coup à l'assaut et la chute des remparts

125 Se mêlent aux premiers feux jaillis des maisons incendiées.

L'avancée est terrible à leurs yeux mais au soir tombé

Tous disent qu'entre les murs écroulés il faut déblayer

Des monceaux et des monceaux et qu'un champ de ruines s'étend

Si chaotique et trouble que l'on tombe sous des gravats

130 Et que les hommes de Lian-Su vous attirent par les pieds.

Nous sommes si près du but, une fois de plus, et si loin

Car des rêves défectueux en sont encore la cause.

"De quelle reconnaissance de la Cité avons-nous

Besoin, ô Brentilla, crois-tu qu'un peu d'impure espérance,

135 Quelque esprit de revanche, de gloire si longtemps désirée

Me tiennent et me pèsent ? N'ai-je pas édifié Lian-Su

Sur des rivières célestes et avec des transhumances

Et toutes ces galeries qui ont sapé ses noirs remparts

Disent seules mes déceptions, comprends comment j'ai agi.

140 Pourquoi me dévisager et soudain me voir si petit,

Se taire, m'abandonner, et ton regard est donc si vrai?

J'ouvrirai son atelier, le soufflet de sa forge gonfle

Comme autrefois avec le van étouffant parmi les grains,

Je servirai sans m'enfuir, le métal fond dans les godets.

145 Bientôt ce sera le bras creux où logeront nos guerriers,

Des poulies l'articulent, le déplacent, le font descendre

Et sa pince vorace se referme dessus quelque barbacane.

Il faut enjamber les amas de décombres, d'éboulis,

Les rues encombrées de toits effondrés où béent les crevasses

150 Quand nos trompettes sonnèrent embouchées devant chaque porte.

Te souviens-tu, ô Brentilla, de l'émoi qui fut sur la plaine

Et du grand fracas des murs et, trois jours plus tard,

Les montagnes lointaines lui firent écho, et du vent

Qui souffla, nous bouscula et, levant dans ses tourbillons

155 Nos quadriges les plus lourds, il frottait si vite les arbres

Que des feux en jaillissaient ici et là jusques au ciel.

C'était une joie sans fin que nous ayons vaincu nos peurs

Hors ces séjours caverneux dans le coma de nos fantasmes.

Parmi ces grands craquements nous naissions, la gorge nouée.

160 Puis ce fut le bruit de la mer revenant sur le rivage

De Lian-Su, ses souples vagues, et ses meutes de nuages

Qui défilent comme algues en banderoles enflammées,

Et le bruissement des galets à l'infini répété,

Les parfums d'îles englouties parmi des bancs de coraux

165 Et moi bercé de tous côtés. Que de grèves solitaires !

Au pied des falaises, le flot marbré de gris, d'opaline

Est revenu et ses éclats, des extrémités du monde.

Et moi, distendu, épars. Que de lagunes accueillantes !

Le foehn descendu des monts en fleurs, touchés par le printemps,

170 Sifflotait à nos oreilles. Le réveil des ours, des loutres.

Il nous prenait à danser, la terre devenait prairie.

Au loin, devant les huit portes, les trompettes abattaient

Les noirs débris, les vantaux et les masques hideux cloués,

Mais derrière, la plaine se vêtait de coquelicots

175 Et nous ne savions, Brentilla, de quel côté regarder

Pour plus de miracle vu, et beaucoup marchaient de travers,

Et moi biface, ébloui. Que de vals ensorcelés !

Nos machines vont se briser : balistes et tours d'assaut,

Le ressort des catapultes, les jantes, les roues cerclées

180 Et les moyeux de nos moulins et des norias puisant l'eau.

Quelles louves s'écarteront pour soulever jusqu'au faîte

Des temples, blocs, acrotères, qui bâtira la Cité,

Les voûtes de ses portiques quand je suivais au gymnase

Parmi les couloirs de brique et l'ombre sur ma peau brune

185 D'adolescent égaré, celle qui naissait comme reine

De ces rues d'un bleu limpide (celui des songes enfants),

Qui redressera son plan d'alors, ses façades légères,

Ses quais pour des catamarans d'où je partis esseulé,

Ses verrières dans le matin baignées de cristal et d'or

190 Que je vis dans mon périple comme cascades en mer ?"

Puis je me tus, mes paroles étaient déjà écoutées.

Elles font disparaître tous mes hôtes et Brentilla.

Je me heurte à leur seul élan qui s'étage et rebondit.

J'aurais voulu une fois avoir ce droit de m'extasier.

195 Mes ailes ont été rognées depuis longtemps, les agiter

Le montre et rend grotesque, la bouche tordue dévalue

Le chant le plus pur et fort, (alors ! des paroles écoutées !),

A quoi bon ce bruit personnel? Mais d'autres exprimaient leur joie,

Il ne faut pas l'oublier, ces peuples venus s'assembler,

200 Pour couvrir tout le tocsin cognant aux tempes dans Lian-Su.

Et soudain le silence car nul n'osait franchir le mur.

L'effondrement se répandait derrière comme une fièvre,

Des blocs avaient roulé vers nous, des pans de pierre taillée,

Plus aucune route droite ni devant ni au-delà

205 Et tous ont cru qu'ils marcheraient alors sur l'amas des ruines

Alors qu'il ne s'agissait que d'un labyrinthe immense.

Voilà pourquoi j'ai crié ma joie pour oublier l'angoisse

Nouvelle car nous allons nous perdre à l'intérieur des ruines

D'abord de vue puis de sens, autant de routes pour nous vies -

210 Qui parlera comme moi -, nous ne sentirons plus de même,

A nouveau ne rien de commun, et des clairières pour centre

En place de la Cité, nous marcherons entre des murs

Au fond des ravins de nos goûts : n'entrons pas, je vous conjure.

Je suis resté sur les seuils à chaque porte-engouffrement.

215 Armés, bagagés, progressant, ils étaient jeunes et grands

Entre les angles des blocs, sans se retourner, dos brillants

Et capes rutilantes, ils s'enfonçaient croyant fouler

Les terres de leur victoire, et colonnes par colonnes,

Convoyer de porte en porte vers le palais d'Adéna

220 Qu'ils verraient s'agenouiller et tenter d'être pardonnée.

C'est là que j'ai eu l'idée qu'il nous fallait un forgeron,

Cet inventeur pour des temps de ruse, un métreur habile

Qui produirait des machines sémaphoriques entre

Nous malgré le jour trompeur, des puits d'amadou par-dessus

225 Les blocs et les falaises rongées des façades aveugles

Mais cet homme gémissait, il disait: "Mon fils ne vient plus

Depuis la mort de sa mère, j'ai fermé mon atelier,

Ma seconde épouse est venue pour m'aider, j'ai oublié

Ce que j'avais vu dans le ciel qui fait mouvoir les étoiles

230 Et tourner les planètes, des fuseaux cristallins, des axes

Actionnant des roues crantées. Et je n'ai plus d'inspiration.

Qui inventera de quoi inventer pour quand on vieillit?"

Et son épouse doucement l'enferma, ô prisonnier,

Pour son bien, pour sa santé, parmi les pampres du feuillage

235 Et les résilles des rameaux dessous la buée des vitres.

Ils se sont tous engouffrés, nous restons Brentilla et moi,

Lui hélant d'éventuels retardataires de la plaine.

Quoecal a rehaussé les hampes de ses oriflammes

Pour que nous suivions sa trace mais voiles sur l'horizon

240 Descendent comme souvenirs, nous allons franchir le seuil.

Un dimanche jamais aussi triste, ma fièvre accroupie,

Mêlé de somnolence, des saccades pluvieuses tombent.

Voyageurs, halte ! Vous entrez dans une zone somnifère,

Lian-Su est devenue cloître où les pas résonnent trop,

245 Ses arches sont des tympans ou des peaux tendues de tambours

Et le vent sur ces rideaux se froisse et crisse pour mille échos.

L'heure est crépusculaire, nous nous retournons juste une fois

Vers les monts franchis autrefois parmi les noirs défilés

Et la plaine luisante, vaste lagune de bitume

250 Où les cris d'oiseaux marins jadis absents cloquent le soir

Et tournent autour des tentes abandonnées sans répit.

Nous écartons ces échos-images comme reflets engourdis,

Epars sur telle nappe de métal gris. Que verrons-nous

En fait qu'il faille oublier quand si près de réussir,

255 Nous entrons amers, sans gloire dans Lian-Su aux murs ruinés?

Avançons. La rue est sombre, se rétrécissant déjà.

Derrière, avant la nuit, l'arquebuse et la bombarde

Enflamment la ramure morte d'un arbre foudroyé.

Une averse noire s'abat et son front comme une valve

260 S'enfle et se durcit soudain, les puits dégorgeant des eaux

Rougies, des rats hors des caves s'agrippent en vain et flottent.

Au fond de deux ruelles, nous entendons le tourbillon

Qui gonfle et s'avancera une fois la barricade percée

Qui le retient et l'élève. l'averse emplit ses poches

265 Et se plaît si fort à bruire sur les lacs et retenues,

Crépitant à leurs surfaces et les lançant à l'assaut

Comme un seul soulagement. Alors nous entrons sous un porche

Par un battant vermoulu dans l'obscurité et le bruit

Des ruissellements de l'eau sur les façades d'une cour

270 Intérieure, carrée, ornée de galeries régulières

Sur quatre étages tous battus par l'averse qui, là-haut,

S'enfle, dissolvant même la nuit en des stries d'un gris pâle

Et ce bruit se répète dehors dans la rue toujours plus.

L'eau qui se vide vers la cour enjambe le seuil de bois.

275 A tâtons, un escalier et des marches très inégales,

Quelque reste de clarté à parcourir la galerie

Et ses portes défoncées par des soudards désenchantés.

Une lampe à huile fume encor, de nos mains de notre souffle

Réveillée, levant sa tête gracieuse sur l'onde noire,

280 Sur nos visages fatigués, mais laissez-moi soupirer,

Devenir fumée mouillée à moins qu'à la retirer

Des courants d'air des portes brisées, elle ne dansât encor.

"Séceph, regarde et penche-toi, mes yeux alourdis de pluie

Ont mal, sur le sol des cartes aux grands rouleaux entrouverts

285 Sur une table renversée près d'une cheminée qui suinte,

Et dans les flammes bientôt nourries de vieux papiers encrés

La table de cèdre éclatée ; nos ombres sont rougeoyantes.

Il pleut. Combat. Le feu et l'eau mais nos âmes atterrées

Assistent sans intérêt et nos dos voûtés se réchauffent.

290 Le vent humide pénètre, poussons la porte démise

Et cette grosse armoire dont le pied bosselé se casse,

Que l'air soit freiné, ce soir, mais un battant laisse échapper

De nouveaux rouleaux plus grands qui s'entrouvrent au sol sans bruit.

Le feu éclaire la pièce, nous chauffons nos dos voûtés.

295 Pourquoi ce retard pour ouvrir pour dérouler leurs secrets ?

Nous n'y croyons plus, c'est trop demandé aux mêmes, ce soir,

Trop d'énigmes nous avons connues et de la pacotille,

Que nos bras tendus au ciel nous élevions à nos mesures

D'hommes exilés, bafoués, par refus de nous admettre,

300 Ainsi, puisque vils et plats, aussi fermons-nous tous nos yeux.

Mais sous nos frêles paupières et quand nos doigts ont frotté

Notre front barré de douleurs, voici des plaines zébrées

De voix qui se perdent sans fin, des échos interrompus

Par d'autres cris en amont de la gorge et qui m'appellent

305 Et sur le ciel balayé d'éclairs très noirs est la ramure

De ces arbres en hiver où s'accrochent des filaments.

Là-haut c'est une lyre mais plus haut encore un fuseau.

La douleur au front a cru, nos paupières se sont enflées,

Sur le mur de grandes ombres sont projetées et nous plaisent,

310 Sans bouger de notre place, nous déployons une carte :

Un carré coiffé d'un cercle. Le feu flamboie de plus belle

Derrière nous et traverse la pièce de son éclat.

Alors quatre murs s'élèvent couronnés d'une coupole.

Nous, avec lassitude, devons revivre à cet instant

315 Où le marbre et l'or ruissellent à nos yeux qui s'engloutissent.

Des hirondelles tournoient, il ne fera ni chaud ni froid,

Entre ces murs l'on entend des bruissements royaux et clairs,

Des processions parcourent le ciel cendré de la coupole,

Le feu flamboie, nous voyons à travers nos paupières closes

320 Mais nous secouons la tête, qu'avons-nous besoin de croire

Aux vertus du carré coiffé d'un cercle qui s'envolument ?

Se dégager de ces vapeurs pulsées du fond des courbures

Occipitales ! Conscience, nous nous débattons sans force

Dans le fouillis des songes, dans les clos où sèchent les linges

325 Souillés d'antiques blessures, des armures jonchent le sol.

Leurs âmes se sont envolées. Qu'avons-nous à faire ici ?

Nous avons été délaissés sur une grève sans ressac

Et tout s'est allégé sauf nous et vers un cap en-allés.

Nous pensions après un bain lustral gagner un sanctuaire

330 Car c'est une autre carte que nous tenons et que le feu

Voit. Des triangles l'occupent que le feu vient transformer

En cinq volumes parfaits cachés à nos yeux sous les formes

Du monde multiple éclos si ce n'est, face aux dunes jaunes,

Pour arrêter leur avance, ces grappes de pyramides,

Quand, parmi les foules j'allais (et leur ombre plus petite

335 Mesurait régulièrement les progrès de notre exil)

Et je les vis ruisselant de sable rouge et de grenouilles,

Grouillantes de sauterelles, ô le temps d'une menace

A venir, si vite évincée, recouvrant leur jeune éclat

340 Auprès des aubes heureuses comme auprès de notre feu.

Dans quel état de coma faut-il que nous soyons ici

Tous deux, chauffant notre dos, laissant le feu contorsionner

De belles figures soignées que les ombres de la nuit

Et le rougeoiement des flammes habitent de leurs désirs ?

345 Mais encore que voyons-nous, est-ce encore ici notre monde ?

Des lignes de nos dessins il s'assemble et se compose

Dans des pièces impériales que nous croyons reconnaître :

Brentilla est un souffleur de verre, autant d'arcs en ciel.

350 Mes pas crissent sur le parquet, chaque ouverture franchie

Donne sur une galerie que dorent de purs rayons

Et nos sens sont comme absents, et si les champs paraissent mauves

Au matin et nos pieds trempés, si des astres cristallins

Tintent pour des vents limpides, nous le pensons, insolents

355 A nous convenir rêveurs, ne saisissant que leur splendeur

Ou leur terrible angoisse pour les ombrages broussailleux,

Des abîmes où s'incarner, quand nos yeux seront usés.

Le feu s'éteint peu à peu, la pièce s'endort et la pluie

Dehors paraît profonde. " Séceph, jette ce pied de table,

360 Me murmure Brentilla, attendons avant de sombrer,

Il est des nuits pour la mort", "Mes membres n'agissent plus,

O Brentilla, je vois le bois mais je ne peux l'attraper",

"Séceph, je t'en conjure, retourne-toi et alimente

Notre foyer qui s'éteint, de l'eau pénètre le conduit

365 De ses vapeurs humides", "Mes yeux piquent, je vois très mal

Parmi les grises volutes, Brentilla, nos voix sont pâteuses

Tant qu'elles bourdonnent en nous. Bientôt je n'entends plus."

Puis le lendemain j'étais seul dans le silence et le jour.

Je dégageai la porte, les rayons éclairaient les pointes,

370 Je me penchai, l'eau se tenait là montant jusqu'à l'étage,

Sans le moindre clapotis, lourde et de la couleur du plomb

Et ce n'était pas la cour seulement qu'elle avait emplie

Car gagnant la soupente, me glissant par une trappe,

Le même plomb s'échauffant par endroits occupait les rues

375 De son immobilité intégrale, inaltérable,

Et là-bas, en lieu des places, avec des toits comme plages,

Accostaient déjà des barques lourdement chargées de biens,

De grandes poutres, de pierres pour dresser des édifices

De bois et de marbre bleu dont nul n'avait le souvenir.

380 Avait sombré notre Cité. Le temps avait donc passé.

Sur le faîte vernissé, je m'assis longtemps regardant

Les derniers toits reconnus et l'incertain tracé des rues.

Du fond des chenaux ouverts le croc d'une grue remontait

Parfois, d'antiques vestiges, la statue d'un commandeur

385 Ou l'aile brisée d'une Victoire et des volets sans persienne.

Je voyais de plus en plus de barques ployer d'arrivages,

Et les voiles latines remplacer les pièces carrées

Dont je gréai mon navire autrefois quittant Lian-Su

Et curieusement tout cela ne m'attrista que très peu

390 Comme s'il n'était vraiment plus temps de s'endeuiller d'un espoir.

Mon immobilité fut si parfaite que deux oiseaux

Vinrent se poser sur mes bras et demeurer dans les soirs

Où j'assistais à l'incendie de cette mer si pesante

Et quand la pluie douceâtre la crevassait sans trop d'effort,

395 Je croyais voir mes compagnons en bas guerroyer encor

Et leur ardeur soulevait des échauffements, des vapeurs

Qui se mêlaient aux brouillards qu'apportaient sans fin les galions

Aux voiles comme des vesses. Je les voyais s'arrêter

A l'horizon, redoutant les flots de vase et de limon

400 Où l'on enfonçait des pieux, où des travailleurs déversaient

Des pierres venues des monts d'où jaillissaient les cent rivières

Inondant notre plaine, que sillonnaient barques et caïques

D'un peuple inconnu, si vif et, fermant les yeux, j'entendais

Les roues pleines de leur chariot dans les fondrières glaiseuses

405 S'embourber et projeter de la terre noire en giclures.

Là, sur leurs fossés épars, épongeant la sueur du ciel,

Ils placent des madriers, allument des feux de roseaux

Et leurs mains immobilisées se tiennent longtemps dessus.

Tel est le serment des hommes des lieux toujours s'évasant,

410 Puis ils viennent enduire avec truelles et frottoirs

De rose incarnat, de jaune, les édifices dressés

Sur l'oubliée Lian-Su, et de l'un à l'autre des ponts

Enjambent et des coursives et des loggias pour aller

Annoncer le renom spolié d'une ville s'élevant.

415 Des cavités demeurent. Ils dorment dans les bâtiments

Inachevés. Certains, la nuit, s'habillent et arpentent

Les quais effondrés, en cours, et sur les lucarnes béantes

Où la lune n'ose entrer, vers ces lacs à peine bordés

De masures toutes chaulées, heurtant leurs bottes trouées,

420 Ils voient des places, des dômes, et, sur quelque galet noir,

Munis d'une craie, ils tracent les contreforts anguleux

Que le vent érodera, pour les caresses de la pluie.

Rien n'est plus beau ici-bas. Oui, mais n'y aura-t-il personne

Pour rêver à des songes anciens quand je me souviens

425 D'une tour que j'ai cherchée ? Elle se tiendrait isolée,

Entourée de rocs effrités qui lui ressemblent beaucoup,

Sur une lande de mousse, de genets et de lentisques,

Et les blocs tombés ont caché son entrée ; sa pierre est grise.

C'est pour vous que je suis parti, peut-être l'ai-je oublié.

430 Maintenant sous l'incurvation des brises, seul sur mon toit,

Dans le dégagement offert - les murs sont tombés, mon siège

S'achève en raz de marée -, je la sais en rase campagne,

Incertaine de ma venue. Je sais quand elle m'apparut

Pour la première fois (je sais comment je la confondis) :

435 C'était au bout d'un couloir, une serpière de lumière

Traînait sur le sol nettoyé. Las ! à qui dire au-revoir?

Tous s'en sont allés au loin. J'irai rejoindre leur combat

Et leurs jeunes corps enlacés, mais au bord de la fenêtre,

Tant je m'étais élevé parmi d'azuréens étages,

440 Je l'ai vue crénelée, dorée d'une lumière intime.

Plusieurs fois je la remplaçai : beffroi, phare, obélisque,

Vains simulacres, je crois, car nos yeux s'enfoncent faibles,

Nous nous commettons au proche, et nos collines deviennent

Vite des monts prestigieux mais je pleure parfois encor,

445 Ma vue se brouille aujourd'hui, où devions-nous donc aller ?

N'Tahila me surprit et s'installa soir après soir

A regarder la lune que l'on ne voyait jamais pleine

Et jamais décroissante mais parfois un vol de corbeaux

La masquait pendant plusieurs nuits et d'autres ailes plus grandes

450 Encor dont le battement nous échappait, couvraient le ciel.

C'est ce que N'Tahila pensait car il se parlait tout seul,

A voix haute sans me voir, puis il me prenait à témoin :

"Pâle ombre vêtue d'oiseaux sans puissance, demande-leur

De voler jusqu'en ces plaines où le vent vient de leurs ailes

455 Et qu'ils se glissent au-delà sur le dos de leur vol compact

Annoncer aux étoiles que N'Tahila les attend

Et désespère toujours, nuit après nuit, considérant

Qu'aveugle est le monde sans elles, et qu'il les appelle!"

Et ainsi s'affligeait-il. L'eau clapotait, à deux pas, noire.

460 "Si l'on ferme les paupières, la même nuit vient s'étendre.

Moi, lui dis-je, je ne veux poser mes regards ni en haut

Et surtout pas en bas. A l'horizon, le bord des monts

Me désole et tout devant, l'eau s'alourdit d'algues mortes

Et tu oublies l'il du monde, son opacité nouvelle.

465 Il ne tient plus à nous voir, il s'est revêtu de brouillards.

Parfois, il se posera sur nous, sur un seul qui verra

Quelque brève étoile au ciel car celles que nous pourrions voir

Sont des reflets incertains et celles que nous construisons

En esprit, par nos formules, sont les larmes qu'il laissa

470 Le long de ses voies lactées, lui, ce dieu jeune, le beau dieu

Lorsqu'il voulut pèleriner, certain que nous le suivrions."

A l'Ancien succède le Neuf. Tandis qu'il levait le nez,

D'un jet je lançai un oiseau et si vite, étincelant,

Et la traînée de ses plumes ébouriffées m'apparut

475 Poussière et fracas de diamant, et si haut qu'il descendit

Mais cette fois-ci devenu comète, mon pauvre oiseau

Assommé à quelque voûte céleste, pauvre victime

Pour de narcissiques espoirs d'hommes et que rien n'assouvit.

-"N'Tahila, en faut-il d'autres ? " Et son extase dura.

480 Enfin sa nuit s'éclairait. Sa danse ébranlait les solives

Du toit, il ouvrait ses mains comme pour cueillir la lumière.

Je me dénudais sans regret ; leur envol fut fabuleux :

Des pluies et des vents diaprés, les uns pour se fixer, les autres

Pour trembler sans fin aux bords des néants ténébreux encore,

485 Certains en des glissements compacts ou des chutes sans bruit

Croisant l'astre errant qui revient sur ses pas toujours inquiet

D'avoir perdu, oublié, et l'astre volumineux

Qui poudroie de tous côtés, et d'autres pluies invisibles.

Quand le matin se leva, par affection, sur la terrasse

490 De son observatoire, aux mosaïques blanches et noires,

Il m'avait déposé, laissé, parmi les cimes fleuries

Des cédratiers et des cyprès, assis au bord du jardin,

Puis il s'en alla dormir au creux de la coupole bleue

- Une petite porte en fer claqua sous le cadran solaire -

495 Des mains très blanches saisirent le tronc luisant d'un grand cèdre

Et l'emportèrent à l'Est. Là-bas, un tronc d'eucalyptus,

Couché par la tempête, de son long, obturait le ciel.

Dans l'encoche d'une branche morte, elles ont placé

Le cèdre et le font tourner à l'aide d'un fil d'or fin.

500 De la sciure s'envole parmi l'air laiteux et blanc.

Il fait froid sur la terrasse, les feuillages sont glacés.

Parmi leurs échancrures, la brise est bleue, mon souffle est court,

A l'intérieur, sans haleine. Leurs mains s'activent tant et plus.

La sciure est un nuage que rien n'échauffe et qui tombe

505 En bruine grise livide sur une ville endeuillée

Aux canaux d'une mer de plomb dont les marées font sonner

Les cloches de mon palais dans la vase et le limon.

Des rois m'appellent d'en bas : "Nous festoyons, ce soir, ami.

Au fond de nos crépuscules sans fin nous chantons encor.

510 Ton trône est resté vide, la reine s'y tient toujours

A son côté droit, parée" , et dans les rues et sur les places

Je cours avec un cerceau avec mon plus vieil ami.

La marée heurte les statues d'airain dressés sur le pont

Et les renverse et les roule. C'est là que prenant son sac

515 Mon père se retourne, sa main me dit "au-revoir".

Il part au loin, et sa harpe tinte longtemps sur le pont

Que tous empruntent un jour, m'adressant un dernier regard

Vide comme la Cité, effacé comme son sourire.

Je frissonne, j'ouvre les yeux, la cime d'un cédratier

520 Ondule, vais-je souffler ? Faut-il que mon haleine chaude

Sorte, petit nuage gris tout semblable au jour qui sort ?

Or leurs longues manches pendent d'étoffe blanche et légère

Et le mouvement des mains les emplit d'un vent bleuissant

Qui les gonfle et les distend mais cet autre vent qu'est-ce encor

525 Comme un souffle ondulant passant qui vient par à-coups futils ?

Les pétales ont bougé, eux seuls, je veux me souvenir

D'une jeune fille assise sur un banc à lire seule.

Elle saurait adoucir ma voix comme celle du vent

Que j'aime tant quand il reprend ses longs efforts dans la nuit

530 Et dans nos vieilles avenues tapissées de feuilles mortes.

Une fine sueur dans le cou, les jambes lourdes, je vais.

Crois-tu, mon âme, qu'aujourd'hui, d'elle ses yeux nous verront

Mais surtout que nous serons fiers, maintenant que nos idées

Sont sans succès, sans écho et que tout est fait de rien ?

535 Elle ne cessera de lire que le soir ne tombe aussi.

Nous partirons pour des carrières de blanc calcaire couvertes

De neige à midi ou de jets de poussière, te souviens-tu

Si j'ai changé depuis ce temps parmi ces trous d'azur blanc ?

Car j'aimerais nous revoir au commencement, avant même,

540 Au poudroiement de nos joues qu'une simple caresse rougit.

Sur la plaine deux piliers élevés font barrière au vent.

Nous les contemplions sans un mot, sans comprendre, fascinés

Qu'ils se tenaient, là, pour nous et reflets de nos attentes.

J'ai été très occupé, des heures entières, dehors.

545 Votre livre s'achève : vous avez dû quitter le banc.

Sur la route à peine mouillée, sur la terrasse automnale,

Vos pas ne laissent de traces, effacées par les grands plis

De vos manches qui flottent d'un mouvement de balancier.

L'air s'allège de son poids, les pétales ont bougé, eux seuls,

550 Vous aimeriez me toucher, effleurer l'ombre de mes cils.

Je ne sais qui vous êtes, peut-être une autre, aussi belle

Que celle assise autrefois dont le livre n'a plus de pages

A tourner dans le bruissement alangui d'une insomnie.

Je ne vous donnerai pas mon haleine que je ne sache

555 Si je n'aurais plus alors besoin de rêver, si vous venez

Après une longue attente, l'ascèse de jours déserts,

Pour être au départ conjoint de toutes nos grandes actions

Ou si vous êtes passantes, s'arrêtant très peu, un instant,

Que parmi rangées de livres deux vieux érudits regardent

560 Se tenir près du monument aux morts, peignant leurs cheveux

Sous les drapeaux étincelants, eux dans l'embrasure ouverte

D'une salle de lecture juste au-dessus de la liste

Des guerriers disparus jadis comme ces noms d'auteurs sans fin

Dont ils compulsent les uvres, rêvant d'aimer et d'agir.

565 Et vous verriez que je ne suis ni sur l'une ni sur l'autre

De ces listes ni même sur le calepin personnel

De ce vieux lecteur luneté quand il notait avec fièvre

Ses pensées et ses projets qui porteraient un jour son nom.

Mais leurs longues manches blanches sont celles des suppliantes

570 Et leurs doigts sont décharnés aux nerfs sursautant qui se crispent.

La sciure maintenant s'amoncelle, leurs bras sont las,

Il faudrait mon haleine, souffler, attiser le tison,

Mais de son livre achevé va-t-elle enfin lever la tête,

Elle seule qui saurait admirer cette ombre royale

575 Qui, condamnée, lance son pic sur la souche et le retire

Car il s'est mis à pleuvoir et la tranchée est submergée.

Une averse de mauvaise lumière, de mes regrets

Décomposés, va tomber, ô souche inébranlable et vieille

Sur quoi mon trône est posé. Lorsque j'y montai autrefois,

580 La souche cria, ô signe qu'ils attendaient du vrai roi

En ces temps de lumière d'ivoire touchant les collines,

Avant nos gestes gris voilés sur ces places où l'eau se mêle

Au vent et à la brume, car je crois que nous rêvions

Pour ne point avoir ainsi vu que le soleil nous quittait.

585 -"Roi rêveur sur la terrasse, gémissent-elles penchées,

Souffle de ton haleine sur le second monde naissant.

Il ne peut dormir dans le plomb. Bientôt nos bras fatigués.

- N'ai-je point honte, ô déesses, elle tenait dans son livre

Entre les pages mon portrait et ses yeux ne le quittaient.

590 Il est tombé par mégarde, je pleure mon aveuglement.

Oui, hâtons-nous à souffler sur la plus infime braise !"

Sur les mâts, sur les phares, sur les dômes et les coupoles,

Un liseré d'or rouge, et leurs mains diamantées brillaient.

Tout l'Est se peuplait du matin et aux nacres succédèrent

595 L'incarnat d'un saule pleureur et des broussailles en feu.

Il y eut des champs de reflets, chemin faisant des allées

Bordées de ciel et de mer débouchant aux carrefours sombres

Encor des hommes affairés inéveillés mais de plus

Sur les cimes de mon parc, ce fut des flottaisons de poudre

600 D'un tel léger fleurissement tandis que je soufflais ferme

(Composés du monde, vous voici, à nouveau, avancés!).

Il restait à se promener parmi la splendeur des champs

A l'herbe granulée d'arcs-en ciel, dans l'insolence

De nous plaire rêveur longtemps, il suffisait de poursuivre

605 Les guérets de lumière ruisselant jusqu'aux bords des plages

Où des hommes vêtus de blanc se baignent, la bouche pure,

A l'orée des cours nettoyées d'eau limpide et claire,

Et l'on se devait d'occuper son esprit à des pensées

Aussi luisantes et suivies que ces traces qu'ont laissées

610 Un seul escargot oublieux, la sève d'un jeune cèdre,

La veine d'or aux flancs des monts, le friselis de leurs sources

Heurtant la mer lagunaire et j'oublie, le premier feu

Perçant la voûte du bois emportant l'éveil parfumé

De la flamme, de l'haleine des fleurs jetées en offrande.

615 Ce qui s'ensuivit ensuite n'existait pas mais ma chute

Du haut de la terrasse balayée d'un revers de manche

Tandis que je fermais les yeux, imprégné de lassitude,

En des cercles et des ressorts, à l'envers et à l'endroit,

Me fit entendre les voix de mes compagnons disparus

620 A nouveau désespérément et les roues cerclées de fer

Sur les pavés de Lian-Su de leurs chars conduits par l'orage.

Alors une palme heurta mon front arrêtant ma chute.

Ce fut une barre de douleur derrière laquelle furent

Des champs brumeux et les échos qui naissent de leurs sabots

625 En amont de la gorge et m'appellent mortellement.

Et sur le ciel sans teinte, la ramure morte des arbres

Buissonne et se détache où s'accrochent des rubans

Décolorés de ceux qui voulaient point tomber sans fin

Et se suspendirent un temps mais ils n'étaient que tissus

630 Vêtements-enveloppes qui s'enfoncent là, en dessous,

Et leurs voix m'appellent de loin : "Faudra-t-il un jour revivre ?

Qu'avons-nous fait pour espérer ?" Ils sont passés sous les vagues

Et traversent les vapeurs finales et dans tout le clos

Leurs armures ruisselantes pèsent moins et sont moins grises

635 Et certains m'interpellent : "Vais-je longer le sanctuaire

Ou cette maison abandonnée aux fenêtres qui béent sur

Rien, irai-je choisir ma vie, viens! nous renaîtrons ensemble !"

Mais je reste suspendu, assis au sommet du palmier

Et que mon être s'allège, voilà mon seul vrai désir,

640 J'aimerais entendre croître son tronc de palmes dressées

Qui vont quérir la lumière, puis ondulent, ce faisant,

Aux moindres brises passantes, je ne veux pas le lester

Monter avec lui plus haut et voir la forêt pointue

Et chaque essence se tourner vers le ciel qui se rétracte

645 Derrière nous, absent du nord, dont nos têtes sont le bord

Et qui pousse au-dessus de nous, à chaque effort de nos palmes.

Certains de mes compagnons comme moi pris dans une cime

Se soulèvent et me crient : "Verrons-nous la cité céleste

De Lian-Su, son acropole ? Reconnais-tu ses murailles ?

650 Car au coin des horizons surgissent des lignes très pures,

Et le cristal de ses flèches au milieu de mers limpides."

Du sommet de mon crâne j'augmente le ciel en hauteur

A chaque poussée du palmier et du sommet de leurs crânes

Ils font des voûtes nouvelles autour d'eux, avec leur arbre,

655 Je leur réponds : "Nos arbres croissent selon nos vies plus haut

Plus bas et nous nous parlons à travers des conques ou valves,

Nos voix suivent leurs courbes et redescendent altières."

Puis des fracas terrifiants d'arbres immenses qui s'abattent

D'avoir trop poussé trop haut, d'être grêles et de se perdre

660 Entraînant dans leur chute des pans de ciel et d'autres arbres

Et leurs habitants voltigent comme au jour où élevant

Des échelles sous les murs, certains renversés s'écroulaient.

C'étaient de braves compagnons qui avaient vu un instant

Au travers des créneaux serrés le suprême éclat des cieux

665 Et les fuseaux enlacés des soleils sur de purs cristaux

S'émiettant. Cité céleste. Ils l'ont vue par un créneau.

Puis à perte de vue sous moi avec bris et craquements

Toute la forêt se coucha et les mille épaules frêles

Qui soutenaient tous les cieux affaissés étaient renversés.

670 Du haut de leurs tours les hommes tombaient du haut de leurs nids.

La plante des pieds dressée, ces sages tombaient tête bas,

Gouttes de pluie entraînant le ciel les précédant déjà

Car ce sera votre part que vous emportez de là haut.

Déjà il enrobe la mer, la terre et vous attend

675 Tandis que craque mon palmier, tandis que je tombe aussi

Dans le vertige très blanc d'une plus rapide vitesse.

Ils reviendront à la vie, songent-ils encor, un instant.

Puis ils sont oublieux de tout. Parfois un de mes guerriers

Dessinait sans même y penser quelque géante fougère,

680 Des lianes creuses, des épées sur des tiges torsadées

Et dans les ramures vertes des étoiles ou des yeux.

J'ai combattu contre un guerrier dont l'écu et l'étendard

Etaient une palme lustrée mais il s'enfuit et très longtemps

Sur les champs de bataille je le cherchai sans le trouver

685 Comme s'il devait m'apprendre un secret qui m'eût concerné.

Ma chute soudain s'arrêta, je me crus brisé tellement

La carapace était dure, bosselée avec des teintes

Noires et jaunes vernissées. Alors je me relevai.

Au loin les arbres s'écroulaient, leurs troncs emmêlés formaient

690 Des passerelles suspendues et des ponts plus hauts que terre,

Cachant le vide infini qui gît dessous de leurs feuillages

Et si des effondrements n'avaient lieu dérobant ces sols

Que saurions-nous de l'absence de tout substrat et support ?

Nous n'entendons même pas le craquement d'un tronc heurtant

695 La vaste terre solide car ces puits n'ont point de fonds.

J'ai reconnu ma tortue, je me tiens assis sur son dos,

Elle chemine sur un pont de feuillages encor verts,

Des lézards sur les branches horizontales nous côtoient,

Quelques papillons bleutés, sur les étangs sans profondeur

700 Tapissés de feuilles grasses, des libellules approchent

Evitant la langue fourchue des serpents d'eau, des poissons

Aux écailles mordorées s'emploient à contempler le ciel

Où des fleuves sans rive se font et se défont, s'en vont,

Reviennent remontant leur cours, en des tresses radieuses,

705 Des hydres, des hippocampes surpris du retrait des flots,

De leurs yeux tendres, regardent puis se mêlent aux girafes

Broutant la tapisserie au couchant des rameaux feuillus.

J'observe ces mouvements, passant à côté lentement

Au milieu des herbes croissant, ma tête est lourde de torpeur.

710 Quelle route chacun suit, de quoi ce lézard est-il ivre ?

Quoi, ce poisson me suit des yeux, et peuvent-ils se souvenir ?

Il fait trop chaud à l'intérieur et le sang rougit ma peau

Et bat contre mes tempes. Aveuglement de la lumière.

Porte moi, île-tortue, sous un peu d'ombre car j'ai mal.

715 Pourquoi avancer sur ce tronc dénudé, nous tomberons.

Une fourmilière barre la route, que veux-tu donc faire ?

Des fourmis rouges sont là, mes doigts les chassent tant et bien.

Sur mes orbites de feu elles appuient et me consument.

Je reconnais maintenant des écureuils sautant et l'un,

720 Narquois, dresse sa taille, l'homme est absent de la nature.

Nous pouvons ne pas naître, un petit cheval doit courir

Sur la plaine qui jaunit en l'été car ses longs sabots

Ebranlent des bois enlacés, une antilope s'éveille,

Mais sur sa carapace, sur le bord, pointent les antennes

725 De grosses fourmis inquiètes, comme une lisière de bois,

De la voir sur les contreforts de leur tour et j'ai posé

Ma tête sur son écaille fraîche, mes paumes ouvertes,

Indifférent à leurs sauts, à l'inclinaison de sa marche

Grimpante qui me fait glisser, au ruban noir des antennes.

730 Je souris à Adéna sous la lune duveteuse

Et ses bras blancs sous les plis des losanges d'une treille

S'alourdissent de rêveries. Immobile elle est silence.

Le lin de sa robe tombe, ses seins sont nus et pesants.

L'ombre et la lune caressent l'alanguie dormeuse aux brises,

735 Reine d'un palais englouti, ses bras bercés par les eaux,

Et le modelé de son corps sous les parfums de la lune.

Qui se tient à ses côtés, baise ses mains, couvre ses seins ?

Dans la loggia losangée pourrais-je encor m'asseoir, le temps

De tamiser mon regard, de n'y laisser que de vrais songes ?

740 Je reste à penser au nombre de fontaines d'autrefois,

Aux coups de vent dans les rues, à la leçon de chaque peine

Quand elle disparaissait, que ma voix émue s'essoufflait,

Que le bruit sur la vasque imite l'applaudissement

Pour des succès qui ne seront jamais les vôtres vraiment.

745 Maintenant elle brandit ses poings roux pour que je la hisse.

Elle chante cette chanson avec un accent gouailleur :

"Petit gars, deux lapins morts sont dans le canal. Leurs oreilles

Tourbillonnent au gré des flots comme la lune blafarde

Dans les nuages. Ils s'aiment encore, mon petit gars,

750 Prends les, s'il te plaît, dans tes bras. "Mais cela se meut sans moi.

Certes, il faudra retarder le débarquement du jour.

Ma tortue grimpe trop haut, voici que je glisse et emporte

A ma suite mille animaux et des bois et leurs semences.

Ce sera une toison aux racines et aux grandes bouches

755 Assoiffées qui tariront l'eau du déluge sur Lian-Su,

Adéna en jaillira plus belle qu'avant et plus douce

Et dans l'immense glissement où je sombrais, escorté

De parades amoureuses et des pluies de tout pollen,

Il me semblait déjà toucher le bout de ses doigts si blancs.

760 En suspens, des tourbillons voilaient l'air que nous apportions,

Ces lambeaux d'azur autour des frondaisons de vertes palmes,

Ces lichens diaprés le long des troncs aux fibres cristallines.

De paisibles caméléons qui se mirent dans les lacs

Poissonneux s'empoussiéraient de sable ocré et de glèbe

765 Et même nos fleuves d'en haut aux vagues tumultueuses

Ruisselèrent en méandres. de la cendre s'envolait.

Voici que je m'enfonce, narines et paupières collées

Dans ces volutes vannées sur une aire faite de tourbe

Et sur les flancs des talus, sur leurs éclats de schiste gris.

770 Le bourgeon blanc du coton épineux s'effiloche aussi

Et aux feuilles sèches broyées se mêle et des geysers

Traversent les tourbillons où nos nages se momifient.

Ce bras a la lourdeur du grès, ces ongles sont de l'onyx,

Nos yeux sont des agates, des constellations de mica

780 Ont recouvert notre peau, nous ne pleurons que des perles

Et j'ai au doigt un anneau bien trop grand et qui va tomber.

Les poussières de pierre emmaillotent tout notre corps,

Nuages d'ammonites, clefs du ciel torsadé, contours

Statufiant qui s'insinuent car dans la salle des audiences

785 Sur les pavés de marbre, lorsqu'Adéna sut mon départ

Sur un frêle esquif, elle revint et rendit la justice à tous.

Les statues assistèrent à sa beauté de jour en jour

Augmentée, leurs membres ployaient, leurs bouches purent s'ouvrir,

Leurs narines se gonfler du parfum de son corps suave.

790 La salle résonne encor : aujourd'hui il y a procès,

Les grands rois vainqueurs vont juger les usurpateurs anciens.

Quoecal roi des Sécuri les précède, puis Tra-Ran,

Vaenaxa et Cionour, Cionour porte Sikna

Blessé, Tzrom tient leurs épées, Maemananta clôt la marche,

795 Seul Viouch est absent, il attend à l'encontre d'Adéna,

Et aucun ne s'étonne qu'elle soit juge et non accusée.

Ses amants des huit portes feront connaître enfin leurs noms.

Tandis que je tourbillonne, le chaton de mon anneau

A tourné et je me souviens du liseré de ses lèvres,

800 Je vois Lian-Su sous son manteau de pluies bleutées arrêtées

Et dans la foule des badauds je marche parmi les feux

Et les fumées des bâtiments incendiés par les combats.

Des femmes essuient leurs pleurs et les outrages de la nuit,

Des captifs sont enchaînés à des bornes de la voirie,

805 Ils ont soif et gémissent, l'une d'elles s'est accroupie

Et de ses yeux le conjure. Cette nuit, ils l'ont violée,

Une plaie court sur son cou, sa tête chancelle et il meurt

Entre ses bras désespérés. Fallait-il que nous vainquions ?

O Séceph, songe au malheur et pourquoi tout fut inondé.

810 Le procès a commencé mais de la terre à sa bottine

Me fait oublier la liste de paroles sacrilèges

Des actes d'insoumission, des formules de magie noire,

Puis la trahison des armes, la félonie renégate

Imputable à ces vils soudards, enfin leurs murs indécents,

815 La prostitution des enfants, les tortures des esclaves.

Ils écoutaient sans rougir, ils demanderont des témoins.

Tout semble de plus en plus long, les visages sont de craie,

Les bras plus lourds tout au bout d'épaules massives, le corps

D'attitudes se charge mais Adéna sourit, si belle,

820 Etrange, et me cherche loin de leurs voix qui se distendent.

Je n'ai pas assez de force pour retourner le chaton,

Je suis absent, invisible, je n'ai point d'ombre ni d'âme,

Je la vois à l'aurore, après avoir monté la garde,

Pâle, retournant les feuilles par l'averse rabattues

825 De nos premières plantes au bord des murs de l'oppidum

Et sa silhouette paraît entre les cyprès, sonore,

Comme ses trompes marines sur un port achalandé,

Ou l'ample écho des peupliers alignés sur la plaine

Répète ce cri d'adieu du voyageur dans sa calèche,

830 Elle dans sa robe d'un vert laiteux dispensait ces bruits.

Le volet vient à cogner, l'appel strident d'un pauvre insecte,

Une taupe sans espoir de jour a pu s'inventer un ciel.

Elle fluide et ses pas nouveaux cueillant pavots et grands lys

Et jusqu'où cela fut saisi que l'on vînt nous assiéger ?

835 De ce gouverneur insurgé, de son père sur les plateaux

Où vivait un peuple oublié, qui m'offrit jadis sa main,

Car ses regrets grandissaient, de peuples errants étonnés,

Et quand y avons-nous mis fin, voulant la garder à soi

Que nous sous sommes enfui ? Car la brise de la lumière

840 Retrousse les paupières, alors sur les bords très obscurs

Du monde, dans les souterrains de mes prisons, sur les routes

Où seule mon ombre se voit, je suis allé rapporter

Jusqu'au plus faible écho-éclat passant par tous les relais

De sa présence étendue et de son rêve dispensé.

845 Que tout, rassemblé, rapporté, que tout ce bien réuni

Par le siège de Lian-Su en son centre soit retrouvé.

Jamais en cette fin de cycle ses traits n'ont paru si beaux

Dont la salle du procès lui envoie l'écho adouci,

Tant entre les colonnes et comme au bord de l'oppidum

850 De ses pas devant renaître elle pose l'éclat bleu

Des eaux lustrales. Voilà, le monde entier connaît sa grâce.

Alors maintenant ont cessé les tourbillons de poussière.

Dans une gaine d'argile, si je ne me souvenais,

Les myriades coagulées visent des accords improbables

855 Tandis que mon rêve d'éclat bleu, de ses pas improbables,

De sa robe d'un vert laiteux, du liseré de ses lèvres,

Les parcourt et les ordonne. Que pouvons-nous ajouter ?

Un sillon est mon berceau, je peux dormir et oublier,

J'ai connu des éternités, je suis pacifié, heureux.

860 Les levers sont douloureux et avons-nous accompagné

Quelqu'un dans sa souffrance ? La nôtre nous a occupés.

Et soudain une goutte de sang sur les lèvres d'Adéna

Qu'elle mordait de tristesse, détournant son bleu regard

De moi comme pour me dire " Roi, n'as-tu rien remarqué ?"

865 Et mon cur à nouveau brisé "Je n'ai donc jamais compris ?"

A dessiné parmi moi le visage de Medribnio

Quand elle l'essuya d'un revers au coin de son blanc mouchoir.

Il n'y a rien encor ici, cette glèbe est nue et stérile,

C'est au dehors et tout là-bas que l'être s'immobilise

870 Et il en sera ainsi durant les journées du procès.

Sur les colonnes de bois peint leurs veines ont gémi, se gonflent

Et les dalles ont des roseurs soudaines et qui s'effacent.

Le bruit des guerriers vaincus ne peut cacher le craquement

Des solives et des étais et derrière les vitraux

875 Il pleut, le temps a rafraîchi. Entendez que vous sombrez

Ils ont défendu les portes, ils nous ont jeté des sorts,

Ils se sont gaussé de nous : ils obéissaient à la reine.

Ils vous demandent l'exil, ils partiront sans revenir.

Le temps se décolore, par trop rêveur, dehors il pleut.

880 Le jaune des vitraux se meurt, la reine est pâle à mourir.

Je m'approche. Un peu de sang perle à sa lèvre à nouveau.

Rois vainqueurs, souvenez-vous de Medribnio le messager

Qui fut envoyé au-devant de nos troupes incertaines.

Après avoir trouvé Lian-Su, il ne revint pas vers nous.

885 A laquelle de ses portes fut-il cloué et mourut ?

Nous vous en avons parlé car nos soldats ont enquêté,

Le soir, dans vos campements, on ne cloue pas un jeune prince.

Adéna veut que je parle mais je suis ici une ombre

Et là-haut une ombre, j'aimerais presser ses deux lèvres.

890 Elle fait glisser le sang sur l'ongle de son annulaire

Et la perle se reforme, je la conduis dans sa chute

De mon souffle et la distend, qu'elle soit nuage léger !

Ici, deux épis de blé sur deux astres étincelants,

Là, l'arête fine d'un soc, plus bas le rebord humide

900 D'un puits et ses margelles blanches et ses marches de marbre

Qui descendent vers la fraîcheur au pied des monts arrondis.

Et tandis qu'elle se répand ainsi dessinant au sol

Le visage de Médribnio et qu'ils le voient leur sourire,

Ne souffrant plus, l'il heureux, alors elle est vapeur allant

905 Parmi les pores de la terre, s'élevant, nous effleurant,

Nous qui sommes allongés dans la tourbe pour nous délier.

Sous son chapeau de paille, le visage en feu, inondé

De sueur, à pas réguliers, le semeur vient et s'avance.

S'il redresse sa taille, tirant en arrière son chapeau,

905 Son visage de vermeil s'azurie, avec, s'échappant

Plein de tendresse céleste, tout son être est façonné

De songes et de bonheur. Il est temps de nous éveiller.

Or, dans la chambre des parents, le silence et le sommeil

Ont tout occupé, les meubles d'acajou, les grands tiroirs,

910 La haute table couverte d'une tapisserie trop lourde

Se tiennent immobiles dans la pénombre s'éclairant,

Semble-t-il, à mon espoir. Déjà leurs formes m'effraient moins.

Des anges tutélaires dressés sur les armoires luttent

Contre les châles que la mort lance au plafond. Bénis les.

915 Peut-être, dehors, la mer a des bourrelets cotonneux

Et des écharpes soyeuses vertes et bleues et sableuses.

Puis, sur ce quadrillage fait de grands arcs, vogue un bateau

Calme, inondé d'argent, qui vient. Et parmi tous ces pauvres,

Effacée, advient ta mère. La terre leur semble belle

920 Avec ses palmiers, ses lions, cette source qui jaillit

Mais dès l'automne est corrompue pour venir des marécages

Inférieurs et invisibles de là où s'accumulèrent

Les eaux usées de Lian-Su. Qu'importe ! Leurs maisons vont naître.

Soudain Adéna vacille, son beau visage est de cire

925 Et lorsque la porte s'ouvre, soutenue et me cherchant

Des yeux une ultime fois, elle s'enfonce dans les soirs.

Il n'y a plus rien au-dehors. Je songe à abandonner.

Quittons-nous à tout jamais, je dormirai, je revivrai.

Il faudrait le lui crier : "Moi qui t'ai protégé longtemps

930 Des fantasmes répétés propres à l'imagination

Et à la raison en lutte, et de leurs attouchements

Et même de leurs inventions, j'ai été seul à t'aimer,

A te donner des amants, à te presser et quereller.

Nous nous sommes avancés sur des falaises et sommes

935 Tombés en des plis inviolés, sur des supports inconnus.

Or l'horizon s'évaserait si deux soleils s'éloignaient :

Ta beauté n'a point cessé de s'étendre et de s'accroître.

Dans les couloirs, je n'entends plus le bruit de tes pas en fuite.

Le palais est empli d'eau, tous les parfums sont dilués.

940 Dans les rues, je vais aller sans rechercher ton visage

Sur l'éclat des passantes enivrées de joie ou d'attente.

Pour t'atteindre j'ai réduit mes vux jusqu'à mes rêveries.

Nous nous sommes enfermés dans des espaces raréfiés

Aux parois sombres et parfois elles furent transpercées.

945 Quand tes cheveux s'emmêlaient, alors je coupais une boucle

Et son envol me suffisait pour subvertir mes angoisses".

Il n'y a plus rien au-dehors de notre vieille cité.

Là-haut, je regarde un bateau qui vient, d'exilés lointains.

Et sur des plaques d'argent la lumière pose sa marque.

950 L'allure de mes tantes, leurs corps bruns, chétifs, dans les champs

Ou dans l'ombre des mûriers, y sont restés, diminués

Par l'éclat des jours d'août mais leurs mains sentent la lavande.

Là-haut, dans les cours des fermes, tournoie d'un coup la poussière.

Le semeur s'est endormi et mes tantes seules s'activent

955 Auprès des fours versant l'huile, demain ma mère se marie.

La pâte gonflée d'un gâteau se dore puis se craquelle.

C'est une vieille fissure, celle d'une tour cherchée

Au bord d'un lac retiré, d'une rivière asséchée,

Au fond d'un glen sous un ciel brun dont Lian-Su taisait le nom

960 Et que j'ai parfois aperçue. Qui l'habite maintenant ?

Est-elle engloutie, effondrée comme en ces longues périodes

Où, quand j'avançais errant, elle disparaissait, absente

Des multiples récits en cours de ma conscience, et quand,

Dans la balance, le passé pesait plus que le présent,

965 De plus instables souvenirs surgissaient et la voilaient.

L'on voit le frémissement de l'eau au-dessus de nos têtes,

Un banc de poissons passe, leurs écailles font scintiller

Les pavés lustrés de Lian-Su, un peu de jour se répand,

Un cavalier annonce la fuite de la reine au loin

970 Et s'étonne de ne voir que des rues désertes et calmes,

Il repart croyant s'être trompé de cité. Je comprends

Alors qu'elle s'est réfugiée en cette tour, m'y appelle :

"Enfant, tu montas ses marches, tu ne peux t'en souvenir,

Ici, pour toi tout commença, tu ne peux le regretter,

975 Viens restaurer ta royauté, viens, mes mains se poseront

Sur tes paupières et mes bras se fermeront sur ton âme."

- "Adéna, j'abandonne, j'ai trop erré pour rien, pour toi.

Là-haut, dehors, le bateau est à quai, des orphelins courent

Dans les ruelles en pente, une religieuse les suit

980 En riant, sa main dans la main de ma mère enfant si seule

A n'avoir jamais vraiment faim. Demain ce sera carême.

Il y aura des beignets à la fleur d'acacia, du pain

Trempé dans du lait au rhum, ses yeux brillent de tout savoir.

L'Histoire des hommes se fait par des fondations de lieux:

985 C'est un arbre de l'école, la table de ferme des oncles

Quand la saison le permettait ; cet enfant s'est recueilli

Sur la tombe de sa mère et lui a demandé :

" La veille, tu cousais, mère, trois robes de poupées

Et nous les avons habillées grâce à toi, persuadées

990 Qu'un messager était, la nuit, venu pour les apporter.

Est-il déjà là ? Vient-il ? Et mes surs se sont endormies.

Maintenant je sais, maintenant." Un chat se frotte à mes jambes,

Je suis assis sur un sac de blé, le maître s'est absenté,

J'assiste à sa prospérité, il a donné au grand prêtre,

995 L'édifice sera beau et la place aura sa fontaine.

Adéna pleure, j'entends sa plainte monter de Lian-Su.

Veuve aux cheveux dénoués, elle est allée faire un vu

A saint Nicodème des mers, douze marches devant elle,

Sa main s'accroche au lichen, les chapiteaux sont très anciens,

1000 L'eau de la source suinte dans la piscine moussue,

La marée va monter bientôt et mêler ses eaux salées,

Son visage en ce miroir n'est que désolation profonde,

Sa bague d'or, elle jette et je reviendrai sous peu.

Allons, allons, Adéna, l'océan roule trop d'amours

1005 Déçues et des anneaux gagés mais ton vu est si troublant

Que sa lame viendra vers moi, je sentirai ton parfum

Et la vague me parlera de toi imitant tes sanglots

A remuer les galets et de tes frissons enfiévrés

En troublant le sable doré déjà pâlissant exsangue

1010 Comme s'il mourait avant toi devant moi assis sur la dune.

Grain de blé, grain de sable, vous ne gardez aucune empreinte

De mes doigts qui vous séparent. C'est solstice en ce jour même.

Son vu aura plus de force. Le couchant baigne ses mains

Je ne peux me séparer de ton être qui m'a brisé.

1015 Nous serons seuls, tous ont disparu et tes suivantes parties,

Nous chanterons leurs exploits, nous avancerons dans les ruines,

Je ne lâcherai plus ta main. Ton vu est-il accompli ?

Vois les hommes assemblés, c'est là-haut qu'ils se réunissent

Pour plusieurs causes et motifs. Chez nous, du temps de Lian-Su

1020 Il n'y avait qu'un centre, tout gravitait autour de toi

Mais j'entends un enfant qui joue dans une ferme aux toits pentus

Et retroussés sur le bord, auprès d'un étang et des bois,

Dans la lumière automnale, un air pieux qui le ravit

Et lui suffit à tout aimer et de ses sabots il frappe

1025 Parfois le sol, ô compagnon, son petit accordéon !

Les charrettes vont rentrer, le maïs pend aux séchoirs.

Cet hiver, la toux saisira les gorges et détruira

Les poumons, sa mère mourra, demain il faudra grandir

Parmi les brouillards des mares, ton vieil oncle t'instruira

1030 Un peu et l'homme de culte, si tu l'aides à pousser l'air

Dans les tuyaux musicaux, te donne un sou et des accords

Si doux à ton oreille que ton instrument les reprend.

Les recruteurs sont apparus, des souverains sont en guerre,

Au coin du bois l'adolescent s'enfuit et franchit le fleuve,

1035 Parmi des combattants sans chef il erre parmi les monts

Que la neige encapuchonne. Plus de froment ni de viande.

Le temps n'est plus que froidure, la glace vient nous saisir

Au fond des couloirs du palais et les rues se cristallisent

En des blocs, en des voiles, entre les ogives pointues.

1040 J'avance mal, Adéna, entre mille craquèlements

Et la traîne de ta robe paraît avoir des raideurs

Comme si tes lèvres tremblaient, je ne vois plus ton visage,

Je m'essouffle et me dis seul : " C'est le point le plus élevé

Qu'à jamais tu puisses atteindre dont tu dois te détacher :

1045 Un sous-sol que quitte celle que tu auras tant aimée

Et de là, tu dois descendre, c'est le milieu de ta vie."

Et nous déplaçant, pas à pas repoussant les draperies

De cristal, nous saluions les guerriers vainqueurs immobiles

Dans le parc bordant le palais au grand escalier allant

1050 Vers la cité, vers les remparts. De leurs poitrines sortait

Un hymne aux sons graves et lents qui se perdaient peu à peu.

Quel apaisement venait des rumeurs de ces voix mêlées

Et de celles des ruelles où chacun à son métier

Se délivrait de sa peine en murmurant des formules

1055 Qui célébraient les cieux d'antan dans une langue reconnue.

"Cette paix, me dit Adéna, s'étend jusqu'aux plages blanches

Et le ressac de l'océan emplit les criques sans fin,

Tout ton être aussi, creusé au cours du temps de tes attentes.

Ce que tu n'as obtenu ni par force ni par raison

1060 Ni par colère ou par ruse ni par ton acharnement

Au travail, est sans objet ici, en ce monde fini.

Il te faudrait recommencer là-haut et tu souffrirais."

Et là-haut, cet homme a froid, il est recherché, il a fui

Les enrôleurs de la mort, de nuit il franchit les sommets

1065 Où l'on se bat pour rêver des rêves d'hommes qui soient bons.

Or ces hommes sont jeunes, mendient leur pain dans les villages

Isolés, sont repoussés, il faut descendre vers la mer

Et partir des hautes terres où le vent siffle sa haine.

Cet homme en beau combattant sourit aux dentelles

1070 Du soleil sur la coque. Ce grand bateau part pour l'orient.

Lui joue de son accordéon de quoi bomber la grand'voile.

"Après tant de froid, de brume, - tant de soleil, tant d'éclat !

Après tant de nuits de garde, - le jour en tunique bleue !

Où sont-ils allés vivre quand moi, je m'en vais bien plus loin ?

1075 Compagnons accompagnés, mon père et mes surs m'ont laissé.

Après tant de souvenirs, - tous ces désirs pour l'avenir !

Mesure l'homme à ses rêves, quelle est la distance entre eux.

La côte s'étire encor et là-bas elle s'ouvre au ciel.

Nous avancions par sursaut et c'est l'enchaînement des flots."

1080 Ainsi s'ouvre et se ferme l'accordéon de mon père.

Te souviens-tu de cette enfant, de ses dons, de son éveil.

Les voici tous deux s'aimant et sur les postes des frontières

Là où les rues s'achèvent dans la poussière et le soleil,

Ils ont transporté leur bonheur. les étoiles aiment le vent!

1085 Il me suffira, à mon tour, de courir parmi les herbes

Pour regagner la vie des ans et réhabiter les lieux.

Adéna se tourna et dit - que ses yeux devenaient gris,

Parsemés d'orages tristes et les cils comme des bannières

Déchirées et agitées aux quatre vents du désarroi !-

1090 Et elle me dit en se tournant : "Tu n'auras plus de motif

Ni pour partir errer en mer ni vers les terres ingrates

Ni pour sortir de tes prisons ni hors des lieux d'infamie,

Tu auras pour seuls motifs d'être honoré pour tes biens,

Et les plus beaux, tu puiseras aux souvenirs de Lian-Su

1095 Quand tu crois voir mes traits lointains et moi siégeant aux terrasses,

Si parfois soulevant du blé ou si tu parcours un bois

Embaumé d'eucalyptus, et il te reviendra des gestes

Du temps des cours royales ou de reconnaître un ami

Pour un air de ressemblance trompeur qui t'abîmera."

1100 C'est alors que je lui ai dit : "Adéna, prends donc ma main

Et allons ensemble là-haut. Toutes ces terres nouvelles

Ont besoin de mythes puissants qui soient pourtours agissants

A défaut de processions lentes qui nous ont enchantés.

Limpide aujourd'hui est le ciel, des mouettes virevoltent."

1105 Alors j'ai senti ses doigts serrer les miens avec tendresse.

 

Appendice

-I- Les gnomons

Et tout ce temps qui nous a été accordé par Toi, ô Seigneur,

Nous l'occupons à rien de bien essentiel, semble-t-il, à Tes yeux,

A moins de je ne sais quel mystère à l'encontre de nos visions

Et des grands peuplements là dotés, là rangés et ceux amoncelés

5 Que des clartés spéculaires font miroiter parmi les gnomons

De pierre et d'immenses et douces clepsydres d'un sable nilotique,

En de fausses aurores, car nul ne pleure, en ces berceaux stériles

Où l'objectal gît ! O rien de bien essentiel, la durée d'un temps

Et ce, au mieux ; en outre, j'ajoute l'activité dépensière

10 Des jours vides, à la tâche occupés, à ces purifications

Reprises, aux insomnies et maladies ou à des chimères.

De sorte, quel mystère que ce blanc matin jetant son manteau!

 

101091-230100


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