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Editions CARÂCARA
Seconde partie G.Vincent
Seconde partie
G.Vincent
Introduction Texte latin Traduction Bibliographie
CONTENU DE L'INTRODUCTION
A. TRANSCRIPTION DU MANUSCRIT D'ALENÇON I.Le Manuscrit d'Alençon; présentation a)Description b)Transcription II. Brièveté et insuffisances du Manuscrit d'Alençon III.Divergences de transcription entre l'Edition Selmer et la notre du Manuscrit d'Alençon a) Orthographe des mots grecs b) Forme et place des mots c) Fautes d'accord du ms. A. non relevées par Selmer IV. Conclusion
B. ESSAI DE TRADUCTION I.- Les travaux précédents II. Difficultés et justifications
C.ETUDE STYLISTIQUE DE LA NAVIGATION DE SAINT BRENDAN I. Parentés stylistiques. a) Le succès hagiographique b) Un Latin mérovingien c) L'originalité du texte Il. L'Influence du Vieil-Irlandais a) Les hibernismes b) Une économie interrogative c) La distribution des chapitres III. Une Structure Poétique a) Une versification syllabique b) Résultats troublants mais incertains c) Hypothèses IV. Conclusion
D, DU SENS DES CITATIONS DE LA BIBLE ET DE LA SYMBOLIQUE DES NOMBRES DANS LA NAV. I.Citations de la Bible II. La Symbolique des chiffres bibliques
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Ière partie
INTRODUCTION
Notes
A TRANCRIPTION DU MANUSCRIT D'ALENCON.
Le manuscrit d'Alençon; présentation :
a) Description :
Le manuscrit d'Alençon se trouve à la bibliothèque municipale d'Alençon [Codex 14, f° 1 r à II v.) et provient de l'ancienne abbaye de Saint Evroult.
Saint Evroult fut un moine irlandais du VI) siècle, venu évangéliser l'Ouest de la Gaule; l'abbaye fondée dès le VI° siècle, située. en Basse Normandie(Orne), connut son apogée entre le Xème et le XIème siècles et f'ut reconstruite au XIII° siècle ; elle est actuellement en ruines.
La date du ms. ne fait pas l'unanimité: M. Esposito (Romania 64 p.329) le situe au XIIème siècle; Selmer (Médiéval Studies. 16. p. 105) l'estime au XI°siècle.
Ses dimensions sont : 180 x 140 mm; une moyenne de 40 lignes se présente sur chaque page.
L'écriture appartient à deux (peut-être trois) personnes, faite de minuscules carolines (IXème siècle XIIème siècle). Toutefois quelques remarques rendent la datation incertaine : aa) quelques onciales (écriture du IV-VIIème siècles) apparaissent (lettres d, s, m); ab) des semi-onciales (écriture du IV-VII° siècles) sont à signaler(" e " majuscule au Recto 1 ligne 2; " n " majuscule du titre au Recto 1 - par exemple); ac) la panse de "g" reste ouverte comme c'est la coutume au IVème siècle; ad) la diphtongue "ae" est remplacée par le " e " propre au XI ème siècle.
Les abréviations sont nombreuses et courantes(1).
A partir du verso 4, un espace vide est laissé pour les lettres des débuts de chapitre (2).
b) Transcription
Nous avons rétabli les génitifs des noms en "ae", que le ms. donnait sous la forme de "e", pour plus de clarté syntaxique (exemple : insulae pour insule), mais nous avons conservé le "e" pour les verbes (exemples: Cepit pour coepit / Precepit pour praecepit).
Le "t" a été rétabli là où il y a "c" dans le ms (exemple : tertius pour tercius), d'autant que la graphie de ces deux lettres est fort semblable. Les indications graphiques du ms. ont été gardées dans l'apparat critique :
- des points sous un mot lorsqu'il faut le supprimer : avis - un crochet en fin de ligne à côté d'un mot lorsqu'il faut le lire à la ligne suivante.
Les fautes du ms. y sont signalées (celles qui sont évidentes ont été corrigées), ainsi que les divergences de lecture par rapport à l'Edition de Selmer .Entre parenthèses, sont donnés les mots ( passages effacés du ms. A. ) que nous reconstituons d'après l'édition de Selmer.
II. Brièveté et insuffisances du Manuscrit d'Alençon :
Pour établir notre texte définitif nous avons comparé nos résultats à ceux de l'édition de Selmer (Notre Dame Press 1959) qui utilise surtout un autre ms, celui de Gand, mais propose aussi une lecture du ms. d'Alençon. Outre des différences de découpage du texte en chapitres, et d'autres sur des mots, le ms d'Alençon est plus bref que celui de Gand.
Cette brièveté, certes minime, est évidente à quatre endroits du texte, où des phrases entières sont absentes du ms. d'Alençon. S'agit-il d'omissions ? Selmer le pense. Nous ne 1'envisageons que pour deux de ces quatre phrases : recto I - Ed. Selmer p. 7. L. 61-63/ Ms A ( p. 134/.18-19) ; "nobiscum pervenit usque ad litus ubi erat navicula nostra. Ascendentibus autem in navim raptus est idem vir ab oculis nostris et venimus per praedictam caliginem..."
recto 7 - Ed. Selmer. p. 48. L. 51 / Ms. A. ( p.173. L.23 ) ; " portio cujusdam pisci hac nocte venit illuc, et cras reficiemini inde... "
Ces deux phrases sont nécessaires au sens du texte : leur omission provient d'une erreur du copiste par suite d'un texte où les nombreuses répétitions des mêmes mots provoquent l'impression de " déjà écrit ".
En ce qui concerne les Deux autres (Recto 2. Ed. Selmer. p. 13. L. 33-34/ Ms. A. ( p 139.L. 3); "nam Deus preparabit sibi aptissimum locum. Vobis autem preparabit teterrimum judicium", et (Recto 2. Ed. Selmer. p. 13.L. 33-34 / Ms. A p- 141 L.9 ); "nonne bonum nuntium donavit nobis Deus? Sequimini eum.", nous ne les considérons pas omises par le manuscrit d'Alençon mais ajoutées par le manuscrit de Gand : la première modifie le texte, introduisant une notion de fatalité discutable (3), la seconde n'ajoute rien au sens du texte.
III.Divergences de transcription entre l'Edition Selmer et la notre du Manuscrit d'Alençon :
La lecture du ms. A. par Selmer ne nous est pas toujours apparue correcte bien qu'à aucun moment nous ne remarquions chez Selmer une volonté de dépréciation à l'égard du ms. A., puisque les fautes de ce ms. n'ont pas été toutes relevées et que d'autres lui sont attribuées à tort.
Nous classons ainsi des divergences : (que nous livrons aussi dans l'apparat critique)
a) Orthographe des mots grecs :
Le ms. A porte Sathanas ( p. 141. L.12 et L.15), pascha( p.145.1.6 et p.146.L. 8, Téthis ( p. 192. L.5.) bhotrum (p.178 L. 4 ); Léviathan ( p.191. L.7. ); Selmer les lit Satanas, pasca, Thétis, botrum, Léviatan, pour le même ms. A.
b) Forme et place des mots :
Le ms. A. antépose en certains endroits le possessif et l'adjectif (" nostra mansa ", " ingens belua " etc.) ; Selmer les place en postposition de nombreuses fois, pour le même ms. A. Le ms. A. préfère mettre les verbes au pluriel ("poterant", "moverentur" etc.) en dépit du sujet parfois même; Selmer lit ces mêmes verbes du ms. A au singulier. De même, là où le ms. A dit plutôt "nobis", Selmer lit "vobis" sur le ms. A.
c) Fautes d'accord du ms.A. non relevées par Selmer :
- Une fois "ad vobis" au lieu de "a vobis" -Des mots sont redoublés : " cecipit " ( p. 137.L.3 )/ " tantantum" ( p. 175.L. 16 ) - Des mots sont répétés par erreur : "tribus diebus diebus"( p.166 L.17) (bien que certains se répètent par effet de style que ne relève pas Selmer : "insula mirae magnitudinis, rectudinis" ( p.188. L. 21 ) - ce dernier terme non lu par Selmer).
IV. Conclusion :
Le ms. A. livre un texte latin original, tant par sa syntaxe que par son style (recherche d' allitérations, et d'expressivité).Par rapport au ms. de Gand ( ms. G.) édité par Selmer, il paraît plus dense, peut-être même plus "abrupt" dans la distribution de ses chapitres et dans l'ordonnance de ses mots. Mais nous ne saurions rien dire quant à l'antériorité de l'un sur l'autre (et vice versa). Quant aux erreurs de lecture de Selmer elles sont visiblement minimes.
B - ESSAI DE TRADUCTION.
I, Les travaux précédents
La Nav. de Saint Brendan en langue latine n'a jamais été, à notre connaissance, traduite en
langue Française. Il existe des adaptations, et des traductions du poème anglo-normand de Benedeit (XIIème siècle). Citons l'élégante "légende latine renouvelée" de P. Tuffrau (1'Arti-san du Livre 1925 ) où l'auteur utilise des versions latines (XIIème s.-XlVème s.) de la Nav. et le poème de Benedeit. Pour ce dernier, plus d'efforts ont été faits pour rendre le texte en langues modernes : ainsi en français, la traduction de Francisque MICHEL (le Voyage merveilleux de Saint Brendan à la recherche du Paradis terrestre - Légende en vers du XIIème siècle -Paris 1878) celle de J. MARCHAND La Navigation de Saint Brendan à la recherche du Paradis- L'Autre Monde au Moyen-Age - Paris 1940. Mais outre ces tentatives, la Nav est demeurée non traduite dans sa première élaboration latine (mss.du X-XIème siècles; texte du VIIIème siècle). En ce sens, il nous parait nécessaire d'entreprendre ce travail.
II. Difficultés et justifications :
* Le texte latin adopté est celui du ms. d'Alençon (X-XIème s.), quelque peu différent du ms. de Gand qu'édite Selmer (o.c.) en l'accompagnant des variantes issues de dix autres mss. Plus modestement, nous avons transcrit uniquement le ms. d'Alençon dont la concision par exemple ( bien qu'il ait fallu ré-introduire deux phrases omises au Ch. 1 et Ch. 23 )et l'ancienneté (C'est un des mss. Les plus anciens de la Nav.) sont intéressantes à plus d'un égard.
* Nous avons eu, d'autre part, le souci de conserver les allitérations, les sonorités, les effets stylistiques (verbe antéposé, adverbes en fin de phrase etc. ) du texte, chaque fois que nous l'avons pu, afin de respecter la vigueur et la poésie de la Nav. Mais, nous sommes en tous lieux "en deçà" de ce qu'il faudrait, même si nous avons espéré tirer de notre propre langue les ressources utiles. Et il se peut que le français ait été "forcé", obligé à des rapprochements rudes et étrangers dans ce projet, Que l'on veuille bien nous le pardonner !
* Une autre difficulté doit être signalée : certains mots demeurent énigmatiques ou sont nécessairement traduits de façon approximative. Ainsi quel sens donner à "certamen" (Ch. I) qui perd sa signification latine de "combat" pour désigner dans le texte un lieu, un " oratoire ", (Trad. . Tuffrau), à moins d'avoir le sens de " combat spirituel en soi ", de " méditation intérieure " ; enfin, " scalta " (Ch. 24), mot inventé; n'existant pas en latin et s'appliquant à la flore d'une île merveilleuse. (Trad. Selmer : " fruit, végétation ") ( 4 ) ?
Il a fallu, pour rester fidèle à l'économie de moyens propre à ce texte (sans parler de ces répétitions incantatoires) (5 ), préserver l'indétermination de certaines expressions : "vasa" -vase-, correspond à un récipient servant à la réserve d'eau dans le navire; "navigare", -naviguer -, sous entend "à la rame" souvent ("nager" est le terme exact); "navicula", -embarcation- traduit "coracle, curach" bateau irlandais typique connu depuis César, Tacite etc.; "mala punica", -pomme punique-, peut désigner des grenades (Columelle l° siècle après J.C. l'entend ainsi ) comme des pommes rouges.
Certaines études nous ont été précieuses : l'analyse stylistique de J. Orlandi (op. cit. Ch. V) signalant la parenté mérovingienne de la Nav (il faut ajouter des particularités irlandaises, ou " hibernismes " pour mieux cerner le style de l'oeuvre), les notes de l'édition de Selmer, l'article de H. Zimmer ("Brendans Meerfahrt" in Z.f.D, Alterthum 33-1889). Rappelons, en dernier lieu, que le ms. ne comporte aucun titre pour ses différents chapitres; ceux que nous proposons doivent permettre au lecteur d'avoir des repères.
C - ETUDE STYLISTIQUE DE LA NA\/IGATION DE SAINT BRENDAN.
I. Parentés stylistiques :
a) Le succès hagiographique :
La Nav appartient au genre littéraire hagiographique : le récit de la vie d'un saint est fréquent dans la Haut M,oyen-Age. En ce sens, la Nav fait partie d'un ensemble dont elle suit les règles même si sa diffusion a été plus grande qu'aucune autre vie de saints irlandais.
Toutefois, la lecture de la Nav d'après la ms. d'Alençon nous incite à penser que l'oeuvre se particularise et tend plus vers une création littéraire que vers une édification morale, ou un récit allégorique. Replacer la Nav dans un contexte littéraire, tel est le but que nous nous proposons d'atteindre, en considérant tout d'abord le style.
La Nav d'après le ms.d'Alençon, outre son ancienneté (c'est avec celui de Gand une des plus anciennes versions de la Nav.) présente un texte que l'on peut comparer à d'autres versions de cette légende : la Nav a été de nombreuses fois retranscrite, traduite ou imitée en vieux français, en vieil-irlandais, en provençal, en anglais, en allemand, norvégien, italien, retraduite de ces versions en latin ( soit en vers, soit en prose ). Les principales recensions des mss. de la Nav ainsi que les principales éditions sont les suivantes
*- Esposito : Sur la N.S.B. et ses versions italiennes. ROMANIA. N° 64 -1938. p.328-346. - C. Selmer : Navigatio Sancti Brendani - Medieval Studies 16 Notre Dame Press 1959. pp. 105-116.
(liste de 120 mss. de la Nav, conservés en Europe et en Amérique).
** - Editions de la Nav en Vieux Français :
- A. Jubinal : La légende latine de saint Brendan avec une traduction inédite en prose et en poésie romanes - Paris 1836 (Edition de 1740 vers d'un fragment de la Nav introduit par Gautier de Metz dans la seconde rédaction de son " Imago Mundi ") - C Wahlund Die altfranzösische Prosaübersetzung von Brendans Meerfahrt - Uppsala - Leipzig 1900 - ( Edition d'une version picarde en prose du XIIIème siècle ms. B.N. 1553 datant de 1285- et de deux rédactions latines. ms. B.N. 15076 du XII° s. ; texte latin commun à plusieurs éditions de manuscrits à la manière d'une Vulgate. Egalement édition d'une version en prose du XII-XIV° s. en vieux français ( ms. Maz. 1796) et de deux manuscrits fragmentaires. ( B.N. 13496 Archive du Doubs.6).) - Waters E-G-R The Anglo-Normand Voyage of St Brendan by Benedeit a poèm of the early twelfth century Oxford 1928. -I Short / B. Merrilees The Anglo-Norman voyage of St Brendan by Benedeit Manchester 1979.
*** Edition en Vieil- Irlandais :
- C Plummer Bethada Naem N' Erenn-Lives of Irish Saints Oxford 1922.
**** Editions en provençal, Italien, Allemand, Norvégien, Anglais :
-C Wahlund Eine altprovenzalische Prosaübersetzung von Brendans Meerfahrt - Beiträge zur romanischen und englishen Philologie. Festgabe für Wendelin Förster Halle 1902 -C Wahlund Ein norweg isl. Brendan Fragment - Die altofranzösische Prosaübersetzung von Brendans - Uppsala - Leipzig 1900.p. XLIV-XLVIII. - F. Novati Navigatio Scti Brendani in antico veneziano - Bergame 1892. - M.Esposito Un fragment de la N.S.B. en Ancien Vénitien Mélanges philologiques Florence 1921. - TH. Wright Sanct Brendan a medieval légend of sea, in English verse and prose - The Percy Society 14 London 1844. - C Selmer/ Bayerschmidt : An unpublished Low German Prose Version of N.S.B. Germanic Review 30 1955.
***** Retraductions de la Nav en latin : - C Selmer The Lisbon Vita S.B. abbatis. A Unknow text and translation from Old French into Latin Traditio 13 1957 p. 313-344. - C Plummer Vitae sanctorum Hiberniae oxonii 1910 - t. I. (la "Vita Secunda Scti Brendani" pp. 270-293 traduirait l'oeuvre de Benedeit.) - C Moran Acta sancti Brendani - Dublin 1873 (l'oeuvre de Benedeit traduite en latin). -Emst Martin Die lateinische Ubersetzung des Altfranzösischen Gedichtes auf St Brendan - Zeitschrift für deutsches Alterthum, N.F., 16 1873 pp. 289 322. Traduction en vers latin du poème de Benedeit par Alexander évêque de Lincoln XII-XIV°s.
Mais, de ces multiples reprises il est à noter combien les intentions varient, à quel point l'on s'écarte du ms. d'Alençon ou de celui de Gand. Aussi, il parait capital de considérer ces transformations (stylistiques et par là-même conceptuelles) sur le thème de la Nav, et de tenter de définir l'originalité d'une ancienne version, celle de ms. d'Alençon.
b)Un latin mérovingien :
La notion de style est difficile à appréhender sans points de repère que nous posons ainsi : choix et ordre des mots; syntaxe ; rythme. La Nav est écrite en un latin médiéval caractéristique de l'époque pré-carolingienne, selon J. Orlandi (6) tant au niveau morphologique que syntaxique, Orlandi note avec justesse que le style de l'oeuvre présente de très nombreux traits du Latin antérieur à la réforme carolingienne, dont le souci d'imiter les modèles antiques était grand. " Latin tardif ", " Latin Mérovingien ", c'est ce que l'on peut observer et qui fait entrer la Nav dans une communauté de textes : celle de l'époque mérovingienne. Ainsi notons avec Orlandi (o.c. p. 141-156) :
1) Des désinences actives à des verbes déponents (ex deprecasset au lieu de deprecatus esset, ou deprecaretur; Ed. Selmer, Ch. 11 p. 23; apparat Critique 22/ms. A. Ch. XII . v. 3 et note grammaticale n°5); " osculatis omnibus " employé comme ablatif absolu à de nombreuses reprises. 2) L'utilisation fréquente de participes apposés se mettant indifféremment à l'accusatif (ex : "viderunt insulam.,, coopertam arboribus habentes fructum" Nav XVIII 10-11. Ed. Selmer / Ms. A. Ch. 25. Recto 8 et note grammaticale n° 3). Ce "nominatif absolu" est souvent précédé d'un pronom personnel. 3) Les constructions du Langage parlé où le déterminé est repris par un déterminant, selon un intervalle plus ou moins grand (ex : "Nam furcas ferreas, ubi pendet, illas dedi sacerdotibus" - ms. A. Verso 9 Ch. 32 et note grammaticale n° 4 / Nav XXV 45 Ed. Selmer). 4) L'emploi du génitif à sens causal, final ou adverbial (ex d'un sans causal "Vae tibi fili ! quia recepisti in vita tua meriti talem finem" ( XXIV 16 Ed. Selmer /Ms. A. Ch. 31. Recto 9. et note grammaticale n° 4 ). 5) La substitution du génitif partitif par de + abl (ex : " aliquid de aqua sumere "-Nav VI 19-20 " Ed. Selmer/ Ms. A. Ch. V. Recto 2 et note 5. ) " De + abl " est introduit à l'intérieur d'un abl absolu (ex : "acceptis de fructibus terrae"-XXVIII L. 35 Ed. Selmer/.Ms. A. Verso 11. Ch. 37 note 3) 6) L'usage de " iste " à la place de " hic ", de " ipse " à la place de " idem ", de "nam, enim" à la place de "autem". Phénomènes similaires chez Grégoire de Tours. 7) La préférence des subj plus qpft, au subj imparf, des futurs périphrastiques en "urus-sum" au futur simple. 8) L'abus du verbe "coepi", la construction "loqui ad", "dicere ad" + acc. (au lieu du datif), le renforcement du sens des verbes par une préposition (" intrare intus ", " egredi foras ", " perambulare ", " peragere " etc.). 9) Un vocabulaire de substitution parfois " grandis " au lieu de " magnus ", " diversi " dans le sens de " complures ", " mittere ", pour " Ponere ", " portare " pour " ferre ", " minare " pour " trahere ", " accipere " pour " sumere " etc
J. Orlandi prend soin de comparer ces traits de langue de la Nav à d'autres textes de l'époque mérovingienne (Grégoire de Tours, Vita Hugberti etc.) faisant remarquer que les vies de saints réécrites sous Charlemagne ne présentent plus ces traits de latin tardif. Ainsi la Vita Maximini du VIIIème siècle (Acta Sanctorum Socii Boll. mai VII p.21-24) est stylistiquement proche de la Nav. Lorsqu'en 839 Lupus de Ferrières (participant à la réforme carolingienne) réécrit cette vie, il en "corrige" les traits de latin mérovingien. La Vita Maximini (M.G.h.S.S. Merov. III pp. 74-82) de Lupus de Ferrières possède un latin très différent de la Nav, ce qui permet par comparaison stylistique de situer la Nav dans un contexte mérovingien (VII-VIIIème siècle).
Toutefois nous ajouterons à l'analyse d'Orlandi pour caractériser le style de la Nav que le choix des mots enfin, dénote d'une lecture attentive des textes bibliques ou religieux; nous y trouvons par exemple " refociliato ", " magnalia " (Tertulien) " elemosina " etc. ; certaines expressions sont même calquées sur l'Evangile : " locutus est illis idem vir Dei dicens " (N.B.)est comparable à "anoixas to stoma autou edidasken autous legôn " (Math. V-2) que traduit ainsi Vulgate : " et aperiens os suum docebat eos dicens ". Toutes les phrases prononcées sont ainsi introduites par " dicens " " dicentes "; de même l'expression " nolite expavescere minime fidei " (ms. A Ch 23)correspond à: "ti deiloi este oligo pistoi " (Math - 8 - 26) de l'Evangile (Vulgate : " Quid timidi estis modicae fidei ? "). La prédilection pour " confestim " ( au lieu de " statim " ) et de " perfinire " ( au lieu de " perficere ") serait " presque restreint à des traductions littérales du grec ", d'après P. Grosjean.
c) L'originalité du texte :
De ces premières remarques une conclusion serait possible : la Nav appartient bien quant au style, à la littérature latine médiévale, nourrie de textes religieux (avec quelques références à l'Antiquité : " aequora ponti ". " facies thétydis ", " cum Aurora refulsisset " Virgile) usant de tournures qui sont propres à 1'époque mérovingienne. C'est pourquoi, en raison de l'époque de sa rédaction (VII-VIIIème siècles), la Nav du ms. A s'écarte par son style des autres vies de saints irlandais, plus tardives, et aussi des deux vies de Saint Brendan, telles que les publie C. Plummer (Vitae Sanctorum Hiberniae. t. I. Oxford 1910); l'une - Vita prima - date du >(IV ème siècle mais recopie un ms. plus ancien; l'autre - Vite secunda da-,-du XIVème siècle et servirait peut-être de base au poème de Benedeit écrit au début du XIIème siècle (Plummer p. XIII op. cit.)
Mais si la Nav peut s'apparenter aux textes hagiographiques mérovingiens, elle n'en a pas moins une originalité, définissable selon deux grands aspects, reconnaissables en partie dans les Vies des Saints irlandais de façon plus atténuée :
-Sa syntaxe proche de celle du Vieil-Irlandais.
-Une structure poétique sous jacente ou perdue.
II. L'Influence d Vieil-Irlandais :
a) Les hibernismes :
Ludwig Bieler pour désigner les tournures du latin irlandais, parle d' " hibernismes "(7) ; ces hibernismes nombreux dans la Nav sont les suivants :
-la structure de la phrase est telle que le verbe est généralement en tête, suivi immédiatement du sujet (seuls cum + Subj. Plqpft, ou un part. présent, ou un ablatif absolu les précèdent)(8).
- les adjectifs sont souvent placés après le nom, qu'ils déterminent (9); les pronoms personnels parfois suivent le verbe ( " prosternebant se " par ex.)(10) ; quelques fautes d'accord (masculin pour féminin comme " arbor ", et " avis " ) sont dues, semble-t-il, au genre masculin de ces mots en vieil irlandais !
- la recherche d'allitérations est évidente pour certains passages (11).
Donnons ce seul exemple : "Pannus quoque qui ante illum pendebat aliquando percutiebat eum per oculos et frontem" (ms. A Ch 32. ).
La Nav du ms. A. fait de ces hibernismes non des exceptions, mais une règle constante; en ce sens, elle diffère des autres vies même plus tardives (XIVème - XVème siècles) qui connaissent ces phénomènes, mais de façon moins systématique, aimant à donner à leur texte une " suavité " de lecture plus grande ou plus latine. De même, La Vie de Saint Malo -IXème siècle (12), longtemps considérée comme une imitation de la Nav., est significative de ce souci de latinité (le verbe est mis en fin de phrase; les subordonnées circonstancielles sont plus nombreuses et les adjectifs antéposés etc. ).
Certes ce serait au moyen d'une analyse statistique que ces impressions de lecture pourraient être confirmées, mais il n'empêche que ces faits de langue apparaissent vite et clairement à l'esprit.
b) Une économie interrogative :
La Vita Prima Sancti Brendani, publiée par Plummer (op.cit. p. 98-151) reproduit la Navigation avec moins de concision que le ms A. Ces développements sont non seulementdes considérations morales, mais aussi donnent au récit un air plus souple, un style plus lié, un meilleur enchaînement stylistique.
L'extrait suivant peut nous le montrer :
Nav (ms.A) Ch. V ; Ed. Selmer / Vita prima S.S. Ch. XVI (o.c. p. 108) Ch. 6 - p. 12.
" Mittite intus omnes remiges et gubernamus. Tantum dimittite vela extensa et faciat Deus sicut vult de servis suis et de sua nave. " Reficiebant autem semper ad vesperam dum aliquando ventum habebantnt. Sed tamen ignorabant ex qua parte veniebat aut in quam partem ferebatur navis."
" Mittite ergo remiges et gubernacula intus; tantum dimittite vela extensa; et faciat Dominus de servis suis et de navi quae vult. Cumque jussa patris discipuli complerent, reficiebant se ad vesperam. . Haec enim erat consuetudo eorum se semper ad vesperam horam reficere. Cessantes verso a labore remigandi, aliquando habebant ventum; sed ipsi ignorabant in quam partem eos ducebat vel ex qua parte plage veniebat. "
Ce que nous soulignons d'un trait, correspond aux développements donnés par la Vita prima S.B. : il est à noter qu'ils assurent un lien logique, le résultat d'une action commandée, que le ms A. ne possède pas. Leur style ainsi diffère : le ms. A. garde une économie " interrogative ", la Vita prima est plus " explicative " moins énigmatique, et l'ordre des mots y est plus conforme à la prose latine.
Ce résultat peut être généralisé au regard des autres Vies de saints irlandais. Les hibernismes du ms. A. sont si nombreux que le texte est très proche de la Navigation de MaelDuin, (VIIème - VIIIème siècle. ms. du XIème siècle), écrite en vieil-irlandais, en raison cette commune façon de placer les mots ou même d'ordonner les phrases entre elles.
c) La distribution des chapitres :
Il reste à situer le ms A par rapport au ms de Gand (Ed. Selmer); si les deux textes sont très semblables contenant donc tous les deux des hibernismes et n'offrent que des divergences de détail, la distribution des chapitres par contre est différente. Donnons cet exemple :
+ "Ms A (R 3 ) Ch. IX : "Cui ille dixit : ... Ideoque majores sunt hic quam in vestris regionibus" (i.e. "Oves")
Chapitre X
"Profectique sunt ad navim et ceperunt navigare data benedictione vicissim. Cum autem venissent ad aliam insulam..."
+ Ms. G. (Ed. Selmer Ch. 9. p. 20. L. 45-46) : "Ideo majores sunt hic quam in vestris regionibus.
Profectique sunt ad navim et ceperunt navigare data benedictione vicissim. Ch. 10 (p. 20-21) "Cum autem venissent ad aliam insulam,,,"
La phrase indiquant le départ (Temps-Espace) est dans le ms. A rejetée en début d'un nouveau chapitre; le ms. G. au contraire s'en sert pour conclure la chapitre 9, suivant en cela une logique aristotélitienne (une nouvelle action se fait dans un autre lieu.). Le ms. A a donc une facture moins classique d'autant que la Nav, d'après le même ms. A., se particularise tout au long par cet usage.
Un changement de chapitre se fait seulement après qu'un temps de réflexion a été laissé au lecteur méditant sur une réponse comme dans cet exemple (le lieu et le temps importent peu) et chaque début de chapitre tend à résumer l'épisode précédent. Nous serions tenté de penser que l'auteur de la Nav a voulu ce découpage et que le copiste du ms. Gand n'a fait que rétablir ce qui lui paraissait conforme à l'habitude et à la vraisemblance. Toutefois le problème reste posé.
III. Une Structure Poétique
a) Une versification syllabique
Tout essai pour retrouver dans la Nav un vers quantitatif (tels l'hexamètre dactylique ou le vers adonique),, ou un vers rythmique (tel Le septénaire trochaïque rythmique) fut pour nous un échec (13 ). Mais la lecture de l'introduction à l'Etude de la versification latine médiévale de Dag Norberg (Upsala 1958) apprend aussi que, dans le souci d'imiter l'hexamètre, le poète médiéval en était parfois arrivé à compter les syllabes. Cette versification syllabique plaisait aux Irlandais pour qui " Le nombre des syllabes était plus important que la structure " (op. cit. p.129). Une musique pouvait être là-dessus facilement écrite, à moins que ce ne fût la musique qui commandât les syllabes.
Appliquée à la Nav cette versification syllabique parait possible, sous réserve d'une erreur de notre part. Mais certains passages méritent d'être ainsi interrogés avant même de tenter de les répertorier.
Chapitre XIV. R.4. ( ms. A.)
I Cum autem hoc perfinitum esset '8' accepta benedictione '8'
reversus est in locum suum. '8' Sanctus vero Brendanus '7'
post octo dies facit navim ' 9' onerari de omnibus '7'
quae sibi tribuit predictus vir '9' et de illo fonte '5'
5 omnia vascula impleri fecit. '9 ' Ductis autem omnibus '6'
ad litus ecce predicta avis '9 ' cito volatu venit '7'
et resedit super proram navis '10 ' At vero vir Dei agnovit '8'
quod aliquid sibi voluisset '9 ' indicare. Tunc humana voce '10'
ait predicta avis; "Nobiscum '8 ' celabrabitis diem sanctum '9'
10 paschae et istud tempus preteritum '10 ' in futuro anno '5'
et ubi fuistis in isto anno '9 ' in cena Domini '6'
ibi eritis (in anno) futuro '10 ' in presenti die. '6'
Similiter noctem dominicam '10 ' Paschae celebrabitis '7'
ubi prius celabrastis '8' super dorsum Jasconii '7'
15 Invenietis quoque insulam '9 ' et post octo menses '6'
quae vocatur Insula Familiae '10 ' Albei et ibi celebrabitis '10'
Nativitatem Domini." '8 ' Et cum1aec narrasset '6 '
reversa est in locum suum. '7 ' Fratres vero ceperunt '7'
extendere vela et navigare '10 ' in oceanum et aves '8'
20 cantabant quasi una voce : '8' " Exaudi nos Deus '6'
salutaris noster spes '7 ' omnium finium terrae '8'
et in mari longe. '6 ' Igitur sanctus pater '7'
Cum sua familia '7 ' per aequora Oceani '7'
huc atque illuc agitabatur '9 ' per tres menses '4 '
25 et nihil poterant videre '9 ' nisi caelum et mare. '7'
Reficiebantur autem semper '9' per biduum aut triduum. '6 '
b) Résultats troublants mais incertains :
La régularité syllabique est loin d'être absolue et observable partout. Cependant apparaissent certaines fréquences de 8-9-10 syllabes + 7-8 syllabes (exceptions; Première partie du vers 3 fois 7 syllabes /Deuxième partie 2 fois 10; 2 fois 4 et 9). Il y aurait lieu de penser à une imitation lointaine de l'hexamètre où prédomineraient en fin de vers les paroxytons : si, d'ailleurs,nous nous amusions à compter syllabiquement les vers de Virgile, nous obtiendrions les mêmes " irrégularités ".
(Ex : Enéide I vI-2 Arma virumque cano '7' Trojae qui primus ab oris '8' Italiam fato profugus '9' Laviniaque venit '7' )
Certaines synérèses conformes aux hymnes irlandaises sont à remarquer : triduum, Jasconii... (Norberg op, cit, Ch. II pp. 29-37). Quelques rimes léonines ou en fin de vers, de façon irrégulière, se forment.
D'autres passages du texte ont des traces d'un tel rythme poétique : Ch III/ Ch. VI/ Ch. VII/ Ch.X/ Ch. XI / Ch. 18 / Ch. 21/ Ch. 24 / Ch. 25 (ms. A).
c) Hypothèses :
Aucun de ces passages ne donne de conclusions plus satisfaisantes que l'exemple ci-dessus. Aussi, ne pouvant aller plus loin dans cette voie, nous sommes contraints d'émettre quelques hypothèses :
*- le texte original latin a pu être versifié (ce qui est vraisemblable pour un texte du Haut Moyen-Age) ; en le recopiant, sa structure poétique a été oubliée (d'autant qu'il a pu être appris, pour être joué et récité).
** - le texte original en vieil irlandais a pu être versifié (comme il apparaît dans certaines navigations irlandaises, à 1a fin de l'oeuvre; ainsi Le Voyage des Hui Corra. De le traduire en latin maintiendrait, indépendamment du traducteur et de la langue, une structure poétique (d'autant que le vers archaïque irlandais est de 7 pieds)( 16 ). Notons à ce sujet, que la fin de la Vie de Saint Tibernac ( 17 ) comporte une hymne versifiée syllabiquement : 8 / 8
Tibernach igne gratie amans superna querere
Direxit ad spem patrie Intentionem pontifex."
*** - Un Irlandais a pu écrire ce texte en Latin dans le but de la versifier entièrement par la suite.
Nous ne saurions donc affirmer que la Nav. est versifiée mais qu'il y a des traces d'un rythme syllabique auxquelles il faut prêter attention pour analyser le style de cette uvre.
Qu'en est-il du style de la Nav. d'après le ms. A. ? Nous espérons avoir montré que la Nav. possède, de par son style, une place à part : apparentée aux récits hagiographiques, elle s'en écarte par ses hibernismes abondants; liée aux textes en vieil-irlandais, elle en diffère par des traces de versification imitant l'hexamètre de l'Antiquité latine,
L'enchaînement et l'ordre des idées qui font aussi partie d'une définition du style, présente des particularités curieuses (du fait peut-être de cette triple appartenance, religieuse, latine, irlandaise), ce qui semble avoir provoqué des développements explicatifs variés, et peut être à l'origine du succès de cette narration. L'originalité du style de la Nav doit servir à l'approche de 1' " étrangeté " de cette oeuvre.
D. DU SENS DES CITATIONS DE LA BIBLE ET DE LA SYMBOLIQUE DES NOMBRES DANS LA NAV :
I. Citations de La Bible :
Le nombre impressionnant de versets cités dans le texte, nous invite à nous interroger sur leur finalité et sur leur fonction.
Tout d'abord le choix des Psaumes et d'autres textes bibliques cités dans la Nav dénote d'un certain souci de concordance entre le sens du verset et l'épisode de la Nav où ce dernier est introduit, mais aussi avec l'ensemble de l'oeuvre. Ainsi le verset deux fois cité (Ch. XIVL. 14, / Ch. 35. L. 14), le Ps. 64-6, "Spes omnium finium terrae et in mari longe" ("Espoir de tous ceux qui habitent les confins les plus reculés de la Terre et de l'Océan" Trad. Pirot - Clamer) s'accorde bien avec l'entreprise des compagnons de Saint Brendan; de même le verset lui-aussi deux fois repris aux Ch.XIII et Ch. 33 (Ps. 132-1) : "Quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum" (" Qu'il est bon et doux frères d'habiter unis ensemble " Trad.Ecole Biblique de Jérusalem ) rappelle l'aspiration des moines irlandais à vivre évangéliquement. Pour manifester joie et bonheur, l'usage des psaumes est net : Saint Brendan, à la veille de Pâques, prononce des hymnes (Apoc. 7-10 le triomphe des élus / Ps. 117-27 Liturgie pour la fête des Tentes- Ch 21 - L.II-22-23); à l'arrivée sur la Terre de Promission, le jeune homme chante le Ps. 83-5 (Annonce de la Maison du Seigneur); etc.
Mais à ce souci de concordance s'ajoute un soin d'imitation visible de la vie du Christ ou de celle de ses prophètes : la Nav reproduit presque l'Evangile de Mathieu (.10-37-38) lorsque les compagnons de Saint Brendan (Ch. III) avouent avoir tout quitté pour être moines; l'Eglise d'Albe (Ch. 19) ressemble au Temple céleste vu par Ezechiel (48-16) ou par Saint Jean (APO. 4-4); la flèche ignée (Ch. 19 fin) est expliquée par la texte de l'Exode (3-2) où Moïse aperçoit le Buisson Ardent.
Enfin une volonté d'éclaircissement ou de réflexion théologiques se remarque au cours des trois épisodes où plusieurs versets sont chantés : l'île des Oiseaux, l'île d'Albe, l'île des Trois Choeurs. Les Ciseaux sont des anges déchus qui obéirent à Satan mais se révoltèrent contre Dieu. Les psaumes qu'ils chantent sont des témoignages de la Grandeur de la Création, de la Présence de Dieu, de la perfection future une fois le péché rédimé (Ps 64-1 Action de grâces; Ps. 50-17 Psaume de pénitence; Ps. 148 Louange universelle; Ps. 90-17 (ou 139-17) "Sit splendor"-La vie de l'homme périssable à cause du péché; Ps. 46-7 Yahvé roi du monde; Ps. 46-23 - Reconnaissance de la Création; 132-1 La Vie Fraternelle). Les moines de l'île d'Albe dont la vieillesse est suspendue sous l'effet de la prière, psalmodient deux versets, l'un de détresse (Ps. 37-23), l'autre de confiance (Ps. 4) ou de confession des fautes (Ps. 105-6 Judith 7-19).-Sur l'île des trois Choeurs annoncée par un chant de pèlerinage (Ps. 83-8 / Ch. 24. L. 2. p.176 ) ; une quarantaine de psaumes est donnée où alternent la fragilité de l'homme loin de Dieu, la splendeur divine, la fraternité humaine; ces hymnes s'accordent aux âges de la vie humaine (enfance, jeunesse, vieillesse) ainsi qu'aux moments de la journée (matin, midi, soir).
Ainsi les Oiseaux ouvrent une méditation sur la Création et la Chute de Lucifer; les moines de l'île d'Albe sur la drame de l'existence humaine (face à la mort, au temps); les trois choeurs sur la présence de Dieu en l'homme. Si aucune psychologie particulière et individualisante n'existe pour les compagnons de Saint Brendan, il n'empêche que par le biais des versets cités, bien des sentiments humains se trouvent exprimés dans la Nav.
II) La symbolique des chiffres bibliques est ancienne et connue :
3 (Trinité), 7 (Création), 40 (Carême - Temps humain), 50 ( Pentecôte),. La Nav reprend cette tradition, commençant et finissant par une prophétie (la Terre de Promission); les 40 jours de Carême sont l'occasion d'interdictions (ne pas boire de l'eau, symbole des eaux de la mort - Ch. 20), d'errance en mer et de jeûnes, des Ténèbres devant le Paradis (atteint le jour de Pâques). Saint Augustin ( 18 ) écrit à ce sujet : "Le nombre 40 figure la vie présente, vie de travaux et d'épreuves. Moïse et Elie ont jeûné durant 40 jours pour nous apprendre la nécessité de renoncer durant cette vie où nous sommes exposés à mille soucis, à la crainte, aux tentations les plus dangereuses; nous sommes conduits comme à travers le désert par une bonté qui s'exerce dans le temps." Saint Augustin de rappeler les 40 ans d'Israël dans le désert, les 40 jours de jeûne de Jésus (Serm. CCLXX 3).
Les 50 jours séparant Pâques de Pentecôte conviennent moins à de nouvelles découvertes pour Saint Brendan qu'à 1'expression d'une joie intérieure sur l'île des Oiseaux. Saint Augustin écrit (Serm. CCXI 6) "le nombre 50 est l'emblème de ce temps de la joie que personne ne pourra nous ravir"; (serm CCIII : " les jours qui suivent la résurrection du Seigneur sont la figure des joies éternelles "). C'est au Quatrième jour (3 jours d'effort) que Saint Brendan atteint une île en vue; c'est au quatrième jour que se fait la révélation du vol du frein (Ch. VII); la colonne de cristal a 4 côtés etc. (Saint Augustin : " Serm. CCLII-10 -4 est l'emblème du Temps "). L'ermite Paul a 140 ans (50 ans en Irlande, et 90 ans d'exil)(Ch. 33-34 ), ce qui pourrait nous renvoyer à la symbolique de 7 ( le voyage ne dure-t-il pas 7 ans aussi ? ).
Toutefois si cette symbolique existe dans la Nav, rappelons qu'elle est bien moins marquée que dans le poème anglo-normand de Benedeit. La Nav laisse en "blanc" de grandes périodes, signale des jeûnes de 15 jours et de 12 Jours (Ch. 25-26), donne 8 jours pour sortir de la mer gelée (Ch. 27), une nuit de répit à Judas (Ch. 32). Benedeit parait plus systématique ( 19 ) tandis que la Nav veut échapper au cadre temporel, même symbolique (15 jours valent Un an réel pour Barintus et Brendan sur la Terre de Promission - Ch. I et 37).
Notons enfin que Noël est situé, semble-t-il, fin février-début mars, et a moins d'importance que Pâques; Saint Brendan reste jusqu'à l'octave de Pentecôte puis s'embarque pour Huit mois ( 20 ) en mer jusqu'à l'île d'Albe (fête de la Nativité - Ch. XIV), ce qui place Noël de 2 mois environ plus tard que de nos jours. La fête de Pâques correspond à l'aide de l'intendant, à l'apparition de Jasconius et au séjour sur 1'île des Oiseaux-miracles en nombre supérieur à ceux de l'île d'Albe (Noël).
Le Nombre des compagnons est de 14 (le texte dit "2 fois 7"); le Christ avait 12 disciples. 14 est-il donc choisi pour éviter tout rapprochement sacrilège ? La manière dont ces compagnons sont nommés, par ailleurs, évolue : l'expression la plus courante est " qui cum eo erant " ( " ceux qui étaient avec lui ") mais il y a aussi " combellatores " (Ch. III. L.2.)
" Socii " (Ch. 17. L. 13. Ch. 31 L.6.) " sequaces " (Ch. 19. L. 16.) " sacerdoces " (Ch. 21. L. 16.) " sodales " (Ch. 22. L. 11. Ch. 24. 1. 10.), " famuli " (Ch. XIII. L. I./ Ch. 26. L. 18. / Ch. 31. L. 12.et L. 17. / Ch. 23. L. 18) " dilecti " (Ch. 26. L. l ) " nauti " (Ch. 26. L. 15) " milites " (Ch. 31. L. 14.) " commilites " ( Ch. 33. L. I ) " viri " (Ch. 33. L. 5)
Une progression est à noter (de simples suivants à des soldats unis et aimés ) mais curieusement cette façon de nommer est indépendante par rapport à la perte des 3 compagnons supplémentaires : le dernier jeté en Enfer, par exemple, a donc été compris dans les expressions louangeuses précédant sa mort (Ch. 31). En ce sens déjà, nous pouvons penser que ces 3 compagnons ne sont pas, dès le départ et durant le voyage, victimes d'une malédiction : dans le ms de Gand (Ed. Selmer), Saint Brendan avertit 2 d'entre eux de leur destin effroyable; le ms. d'Alençon que nous suivons ici, ne signale rien de tel au départ, bien qu'il soit dit au Chapitre 24 (L. 13. p.175 ) que "Saint Brendan avait fait une prédiction à leur sujet". Mais le nombre exact des voyageurs (14 + 3 + Saint Brendan) est parfois oublié par l'auteur de la Nav : au Chapitre 24 (l'île des Trois Choeurs L. 17. ), après le départ de 2 compagnons supplémentaires -soit au total 16 personnes -, Saint Brendan divise en 12 un fruit merveilleux et " en donne à chacun " ! Ce n'est donc pas le nombre des compagnons (14 / 17) qui peut nous expliquer le destin des 3 moines en plus. Serait-ce plutôt le symbole du Christ crucifié et des deux larrons ? Le mauvais larron est celui jeté en Enfer (sa disparition s'intercale entre l'épisode de l'île des forgerons et celui de Judas); le bon larron est celui qui a volé mais s'est repenti au dernier moment (Ch.7); le Christ serait représenté par celui qui est abandonné sur l'île des 3 Choeurs (Ch. 25). Est-ce conforme à la Théologie ? L'île des 3 Choeurs fait penser au Purgatoire (Chants répétés, attente de la Grâce) que les historiens de la religion catholique estiment avoir été proposé par les théologiens irlandais du Haut Moyen-Age. Dans ce cas, la Nav serait un des premiers textes à rendre compte du Purgatoire dans la littérature, ( 21 ) sans le nommer toutefois.
Ne pouvant donner une explication de la disparition des 3 compagnons (nous opterons pour l'idée que leur rôle est de nous inviter à réfléchir à notre propre mort : le repentir est tout puissant, même au dernier instant, puisque le Temps est le lieu d'évènements spirituels avant d'être divisible mathématiquement (jours, heures, minutes, etc.). Le péché se saisit de quelqu'un sans espoir de retour s'il n'y a pas abandon à Dieu. La prière (louange et supplication) habite la Création entière -prier c'est rejoindre l'Oeuvre de Dieu, comme l'établit le Deuxième compagnon.
NOTES.
(1 ) J. Stiennon- Paléographie du Moyen-Age. Armand Colin 1973 ; pp. 65-71 / 94-101 / p. 127-128.
(2 ) Nous conservons cet aspect, en adoptant des chiffres romains pour les lettres inscrites, et des chiffres arabes, là où étaient des espaces vides.
(3 ) Chaque reprise ultérieure de la Nav vise à expliquer le destin tragique de ces trois compagnons supplémentaires, par des arguments plus ou moins rationnels ( dont l'idée d'une mort prévue dès le départ ). Leur liberté est plus conforme à la théologie, même si l'énigme de leur destin demeure.
(4 ) P. Grosjean signale que le mot " scalta " se trouve dans les " Hisperica Famina " ( textes latins étranges écrits en Irlande au VI° siècle et rappelant par leur forme verbale les tentatives littéraires d'un J.Joyce au XX° siècle) ; le " s " initial étant un phénomène de latin tardif, il faut voir dans " scalta ", le mot " calt(h)a ", autrement dit un " trèfle rouge " ou " souci officinal ". P. Grosjean " Confusa Caligo " Celtica III p. 77-78. ( Zeuss memorial volume.)
(5 ) De façon peut-être criticable, nous n'avons pas rendu compte du mot " predictus " si souvent répété, en raison de sa lourdeur, par une seule et même traduction.
(6) J. Orlandi, Navigatio sancti Brendani t.1 Ed. Cisalpino Godiardica 1968 pp. 141-169 ) . P. Grosjean, dans son commentaire de l'édition de Selmer, estime que la Nav est rédigée dans " une latinité peu irlandaise ", sans hibernisme notoire, et appartient au latin du Haut Moyen-Age. ( Analecta Bollendiana t 78 fasc. III-IV 1960 p.454-459.)
( 7 ) Ludwig BIELER : "Irish Penitentials Dublin 1963 - in Scriptores Latini Hiberniae 5 Four Lives of St Patrick - Dublin 1971. Voir aussi - Etudes Celtiques XVI l979. L.Bieler note comme principaux hibernismes de la Nav I) la confusion entre " a " et " e " au subjonctif ( " intramus " au lieu de " intremus "-Nav.XII Ed Selmer - ou bien " cantamus " pour " cantemus ") due au subjonctif en a du vieil Irlandais; l'usage de "alias" pour "quidam" ou "aliquis" ("mittite remiges intus...,et alii teneant... " Nav. XXII-10-11 Ed. Selmer) dû au vieil Irlandais " alaile " signifiant "alius, quidam, aliquis"; la traduction par "frenum" (Nav VII. 5) d'un objet désignant un collier, une bride.
( 8 ) Thurneysen A Grammar of old Irish - (Dublin) 1975. p. 327 § 513.
(9 ) Thurneysen op. cit. p. 229 § 361-362.
(10 ) Thurneysen op. cit. p. 283-284 § 450-451.
(11 ) Norberg Manuel pratique de latin médiéval. Ed. Picard 1968. p. 45.
(12 ) A. de la Borderie : Autre Vie de Saint Malo écrite au IXème siècle par un anonyme. Société archéologique du département d'Ille et Villaine n°16 - 1883 - pp. 265-313. F. Plaine : "Vie inédite de Saint Malo, évêque d'Aleth par Saint Bili, évêque de Vannes et Martyr - idem pp. 137-264.
(13 ) L'abandon des formes de la poésie antique pour de.nouvelles formes basées sur le rythme ou sur la même nombre de syllabes, est loin d'être chronologique : la poésie fondée sur les quantités, celle sur les rythmes, celle sur les syllabes ont au Moyen Age coexisté. Si la Nav ne possède nulle trace d'un vers quantitatif, il restait à savoir s'il y avait présence d'un vers rythmique. Le plus courant fut le septenaire trochaïque rythmique composé de Huit accents forts dont la structure est la suivante -'u 'u 'u 'u //-'u-'u 'u 'u Dag Norberg (La poésie latine rythmique du Haut Moyen Age Stockolm 1953) l'observe dans une Variante de Roman d'Alexandre datant du IXème siècle après J.C.) inspirée par le Roman d'Alexandre de Pseudo-Callisthène que Jules Valère avait traduit en latin au IVème siècle. Il est à noter que le Roman d'Alexandre dont on a retrouvé une copie du VIIIème siècle à Bobio (Orlandi-Nav-T.1. Cisalpino Goliardica p. 109) a été proposé comme source de la Nav ( cf. Esposito. Romania 64. p 346). En fait nous n'avons trouvé aucune trace de poésie rythmique dans la Nav.
( 14 ) La poésie syllabique apparaît dès 393 dans une hymne de Saint Augustin Psalmus contra partem Donati (cf. Norberg op. cit. Ch. VII p.136-160) formée de 8 + 8 syllabes; nombre d'hymnes ambrosiens adopteront ce cadre syllabique 8+8 ( ou 16 + 16); les hymnes irlandais soit imiteront l'hexamètre antique par 8 + 8 syllabes soit le septénaire trochaïque 8 + 7 syllabes (Norberg op. cit. p. 129).Mais il faut bien préciser que le décompte des syllabes d'un hexamètre antique donne un nombre de syllabes très irrégulier (où prédominerait 8 + 8). Ces textes semblaient être écrits sur de la musique ou pour être mis en musique, sans que l'on puisse dire si le texte a précédé, ou la musique.
( 15 ) W. Stokes Revue Celtique 14 ( 1883 ) p.22-69.
( 16 ) Watkins Celtica VI. pp. 219-241.
( 17 ) Plummer. op. cit. t. II. p.269.
( 18 ) Serm. CCLIII IO II ED. Vivès. p.301-302, cité par J.Daniélou le Mystère de l'Histoire. p.258.
( 19 ) Thèse de Hilliers-Caulkins- Le récit du Voyage sur terre et sur mer dans la littérature française-du XI-XIIème siècles -Caen 1969. Ch.2.
( 20 ) En fait, au Ch. 24, le texte se contredit : de l'octave de Pentecôte jusqu'à Noël, 8 mois sont donnés; mais Saint Brendan arrive à l'île d'Albe en 3 mois et 40 jours (l'île d'Albe correspond à Noël). Le texte se soucie peu de cohérence; il vise davantage à nous extraire des cadres temporels.
( 21 ) M. J. Larmat le pense : ( Le réel et l'imaginaire dans la Navigation de Saint Brendan -voyage, quête, et pèlerinage, dans la littérature et la civilisation médiévales - Sénéfiance 2 - 1976.-) bien qu'il répartisse autrement le lot de ces 3 compagnons : le Purgatoire appartient à celui qui a volé et s'est repenti; le Ciel à celui qui rejoint l'île des Trois Choeurs; l'Enfer au dernier (dont on ne sait pas la faute peut-être parce qu'il n'est pas du ressort humain de juger les actes d'autrui- Math. 7 1. "Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés".
TEXTE LATIN
VITA SANCTISSIMI CONFESSORIS CHRISTI BRENDANI
CHAPITRE I
Edition SELMER, P. 3, Ch. 1/ (A.F° l°r)
Sanctus Brendanus filius Finloca nepotis Alti de genere Eogeni stagnili regione Mumenensium ortus fuit. Erat vir magnae abstinentiae et in (l) virtutibus clarus trium milium fere monachorum pater. Cum esset in suo certamine (2) in loco qui dicitur saltus virtutis Brendani contigit quidam patrum ad illum quadam vespera venisset nomine Barinthus nepos illius. Cumque interrogatus esset multis sermonibus a praedicto sancto patre cepit lacrimari et prostrare (3) se in terram et diutius permanere in oratione. Sanctus Brendanus erexit illum de terra et osculatus est eum dicens : "Pater cur tristiciam habemus in adventu tuo ? Nonne ad consolationem nostram venisti ? Magis laeticiam tu debes fratribus preparare. Indica nobis verbum Dei et refice animas nostras de diversis miraculis quae vidisti in Oceano". Tunc Sanctus Barintus expletis his sermonibus Brendani cepit narrare de quadam insula dicens : 'Filiolus meus Mernocatus procurator (4) pauperum Christi cumfugit a facie mea et voluit se esse solitarium. Invenitque insulam juxta montem lapidis, nomen ejus Insula Deliciosa. Post multum vero temporis nuntiatum est mihi quod (5) plures monachos habuisset et Deus multa mirabilia (per illum) ostendisset. Itaque perrexi visitare filiolum meum. Cumque appropinquassem (per) trium dierum (iter) in occursum mihi festinavit cum fratribus suis. Revelavit enim Dominus sibi adventum meum. Navigan (tibus nobis) in praedicta insulaoccurrerunt obviam sicut examen apium ex diversis cellulis fratres.(Erat enim) habitacio eorum sparsa. Sed tamen unanimiter illorum conversatio in spe et fide et caritate (una) refectione ad opus Dei semper fuit coadunata. Nihil aliud cibi monstratur nisi poma et nuces at (que) radices et cetera genera herborum. At post completorium singuli in suis cellulis usque ad gallorum cantum seu pulsum campanae permanserunt. Me autem pernoctante insulamque totam perambulante meus filiolus duxit me ad litus maris contra occidentem ubi erat navicula et dixit mihi : "Pater ascende in navim et navigemus contra occidentalem plagam ad insulam quae dicitur terra repromissionis sanctorum quam daturus est(6) Deus successoribus nostris in novissimo tempore". Ascendentibus nobis et navigantibus nebulae cooperuerunt(7) nos undique in tantum ut(8) vix potuissemus puppim aut proram naviculae aspicere. Transacto vero spacia quasi unius horae circumfulsit nos lux ingens et apparuit terra spaciosa et herbosa pomiferosaque valde(9). Cum stetisset navis ad terram ascendimus nos et cepimus ire et perambulare per X\/ ut putavimus dies insulam et non potuimus finem ipsius invenire. Nihil herbae vidimus nisi flores arborum sine fructu. Lapides enim(10) ipsius preciosi genere sunt. Porro quintodecimo die invenimus fluvium vergentem ab orientali parte ad occasum. (Cum consideremus) haec omnia dubium nobis erat quid agere debuissemus. Placuitque nobis(transire) flumen. Sed expectavimus Dei consilium. Cum haec exposuissemus intra nos subito apparuit quidam vir magno splendore coram nobis. Qui statim propriis nominibus nos (appelavit) atque salutavit dicens : "Euge boni fratres. Dominus enim revalavit vobis istam(11) terram (quam daturus est) suis sanctis. Est enim medietas insulae istius usque ad istud flumen. (Non licet vobis transire) ulterius. Revertimini igitur unde existis." Cum haec dixisset (statim illum interrogavi unde esset) aut quo nomine vocaretur, Qui ait : "Cur me interrogas (unde sim aut quomodo vocer ?) Quare me non interrigas de ista insula ? Sicut illam vides (modo ita ab inicio) mundi permansit. Indigesne aliquid cibi aut potus sive vestimenti ? (unum annum enim) in hac insula fuisti et non indiguisti cibo aut potu. (Numquam) fuisti oppressus somno nec nox te operuit. Dies namque est semper sine ulla cecitate (tenebrarum hic. Dominus noster Jhesus Christus) Lux ipsius est. Confestim inchoavimus iter et ille vir praedictus (nobiscum pervenit usque ad... caliginem) (ad insulam deliciosam.) At ubi fratres nos viderunt exultabant exultatione magna de ad(vehtu nostro et plorabant) de absencia nostra multum temporis dicentes : "Cur patres dimisistis(12) (vestras oves sine pastore) in ista silva errantes ? Novimus abbatem nostrum frequenter a nobis discedere (in aliquam partem sed) nescimus in quam et ibidem commemorari (13) aliqando unum mensem aliquando duabus ebdomadibus (seu una ebdomada) vel plusminusve. " Cum haec audissem cepi illos confortare dicens eis : " Nolite fratres (putare aliquid nisi bonum. Vestra conversacio) procul dubio est ante portam Paradisi. Hic prope est insula quae vocatur (terra repromissionis sanctorum) ubi nec nox imminet nec dies finitur. Et illuc frequentatur noster abbas Mernocatus. (Angelus enim Domini custodit) illam. Nonne cognoscitis (14) in odore vestimentorum nostrorum quod in Paradisio Dei Fuimus ? Tunc fratres: " A-1v " responderunt dicentes : "Abba novimus quia fuistis in Paradiso Dei spatio maris sed ubi sit ille paradisus ignoravimus. Nam saepe fragancia(m) vestimentorum abbatis nostri XL dierum spatio inde revertenti(s) probavimus redolentem(15)". Illic vero mansi duas abdamadas cum filiolo meo sine cibo et potu. Ibi in tantum habuimus de satietate corporali ut ab aliis videbamur(16) repleti musto. Post vero XL dies accepta benedictione fratrum et abbatis reversus sum cum sociis ut redirem ad cellam meam ad quam iterus ero(17) cras."
C H A P I T R E II
Selmer, p 8, 1 86./
HIS AUDITIS SANCTUS BRENDANUS
Cum omni congregatione sua prostraverunt se ad terram glorificantes Deum et dicentes : "Justus Dominus in omnibus viis suis et sanctus in omnibus operibus suis qui revelavit servis suis tanta ac talia mirabilia et benedictus in donis suis qui hodie nos refecit cum tali gustu spiritali." His finitis sermonibus dixit sanctus Brendanus;" Eamus ad refectionem corporis et ad mandatum novum." Transacta autem illa nocte accepta benedictione mane fratrum ad cellam suam sanctus Barinthus perrexit.
C H A P I T R E III
Selmer p. 9, l.1
Igitur Sanctus.Brendanus de omni congregatione sua electis bis septem fratribus conclusit se in uno oratorio cum illis et locutus est ad illos (18) dicens : "Combellatores mei amantissimi consilium atque adjutorium a (19) vobis prestolor quia cor meum et omnes cogitationes meae conglutinatae sunt in una voluntate. Tantum si Dei voluntas est terram de qua locutus est pater Barinthus repromissionis sanctorum in corde meo proposui querere. Quomodo vobis videtur aut quod consilium mihi vultis dare ?" Agnita vero voluntate sancti patris quasi uno ore dicunt omnes :"Abba voluntas tua ipsa est et nostra. Nonne parentes nostros dimisimus(20)? Nonne hereditatem nostram despeximus et corpora nostra tradidimus in manus tuas ? Itaque parati sumus sive ad mortem sive ad vitam ire. Unam tantum queramus Dei voluntatem". Definivit (21) igitur Sanctus Brendanus et hi qui cum eo erant jejunium XL dierum semper par triduanas et postea proficisci. Transactis jam XL diebus et salutatis fratribus commendatisque omnibus preposito monasterii sui qui fuit postea ejus successor (in eodem) loco profectus est contra occidentalem plagam cum quattuordecim fratribus ad insulam cujusdam (sancti) patris nomine Ende (22) ibique demoratus est tribus diebus et tribus noctibus.
C H A P I T R E IV
Ed. Selmer p.l0 l. 4/
Post haec accepta benedictione sancti patris monachorumque omnium qui cum eo erant profectus est in ultimam partem regionis suae ubi demorabantur (parentes) ejus. At tamen noluit illos videre sed in cujusdam summitate montis extendentis se(23) longe in (oceanum) in loco qui dicitur sedes Brendani fixit tentorium ubi erat (introitus) unius navis. Sanctus Brendanus (et qui) cum eo erant acceptis ferramentis fecerunt unam naviculam (levissimam costatam et columnatam) ex silva sicut mos est in illis partibus et cooperuerunt illam coriis bovinis (atque rubricatis in cortice) ruborino. Et linierunt foras omnes juncturas pellium ex butyro(24) (et miserunt(25) duas alias) paraturas navis de aliis coriis intus in navim et dispendia XL dierum et butyrum ad pelles preparandas ad cooperimentum navis et cetera utensilia quae ad usum vitae humanae pertinent. Arborem quoque posuerunt in medio navis fixum et(26) velum et cetera quae ad gubernationem navis pertinent. Sanctus autem Brendanus fratribus suis precepit in nomine Patris et Filii et.Spiritus Sancti intrare in navim. Cumque ille solus stetisset in litore et benedixisset portum ecce tres fratres supervenerant de suo monasterio post illum (Qui statim ceciderunt ante)pedes sancti patris dicentes : "Pater dimitte nos ire tecum quo iturus es; (alioquin moriemur)(F°R2) in isto loco fame et siti. Decrevimus enim peregrinari omnibus diebus vitae nostrae." Cumque vir Dei vidisset illorum angustiam precepit illos intrare in navim dicens : "Fiat voluntas vestra filioli". Et addidit : " Scio quomodo vos venistis. Iste frater bonum opus operatus est. Nam Deus preparavit sibi(26) altissimum locum. " Ascendit vero Sanctus Brendanus in navim extensisque velis ceperunt navigare contra solsticium esticunum (27)valde. Habebant autem prosperum ventum. Nihil opus fuit eis navigare nisi tenere vela.
C H A P I T R E V
Ed. Selmer p. 12, 1. 4/
Post quindecim vero dies cessavit ventus et ceperunt navigare usque vires eorum defecerunt. Confestim sanctus Bréndanus cepit illos confortare admonere dicens :" Fratres nolite formidare. Deus enim noster adjutor est et nautor et gubernator atque gubernat. Mittite intus omnes remiges et gubernamus. Tantum dimittite vela extensa et faciat Deus sicut vult de servis suis et de sua nave. " Reficiebant autem semper ad vesperam dum aliquando(28)ventum habebant. Sed tamen ignorabant ex qua parte veniebat(29) aut in quam partem ferebatur navis. Consummatis jam XL diebus et omnibus dispendiis quae ad victum pertinebantur apparuit illis quaedam insula ex parte septentrionalis valde saxosa et alta(30). Cum autem appropinquassent ad litus illius viderunt ripam altissimam sicut murum et diversos rivulos descendentes de summitate insulae fluentes in mare. Tamen minime poterant invenire portum ubi stetisset navis. Fratres enim vexati erant valde fame et siti. Singuli vero acceperunt(31) vascula ut aliquid de aqua(32) potuissent sumere. Sanctus Brendanus cum haec vidisset dixit : "Sic nolite facere. Stultum est enim quod agitis. Ad huc Deus non vult nobis ostendere portum intrandi et vultis rapinam facere. Dominus Jhesus Christus post tres dies ostendet portum et locum manendi et reficientur corpora vexatorum.
C H A P I T R E VI
Selmer p.13, 1.25
Cum autem circuissent per tres dies illam insulam tertia die circa horam nonam invenerunt portum ubi erat aditus unius navis. (Et) statim surrexit sanctus Brendanus et benedixit introitum. Erat autem (petra) incisa ex utraque parte mirae altitudinis sicut murus. Cum vero omnes ascendissent de navi et stetissent foras ad terram precepit sanctus Brendanus (et) nihil de suppellectile tulissent de navi foras. Porro ambulantibus (per) ripas maris occurit illis canis per quandam semitam et venit ad pedes sancti Brendani sicut solent canes venire ad pedes dominorum suorum. Tunc Sanctus Brendanus cum suis fratribus secuti sunt(l) canem usque ad oppidum. Intrantibus autem in (oppidum) viderunt aulam magnam ac stratam lectulis et sedibus aquamque (ad) pedes lavandos. Cum autem resedissent precepit sanctus Brendanus suis (sociis) dicens : "Cavete fratres ne Sathanas perducat vos in temptationem. Video illum suadentem unum ex tribus fratribus qui post nos venerunt (de) nostro monasterio de furto pessimo. Propterea orate pro anima (ejus). Nam caro ejus tradita est in potestatem Sathane". Illa domus in qua residebant erat quasi inserta per parietes in circuitu de appendentibus (vasculis diversi) generis metalli frenis et cornibus circumdatis argento. (Tunc sanctus) Brendanus dixit ministro suo qui solebat panem apponere fratribus(verso2) : "Fer prandium quod nobis Deus misit". Qui statim surrexit invenitque mensam positam et linteamina et panes singulos miri candoris et pisces. Cum allata fuissent omnia benedixit sanctus Brendanus prandium et dixit fratribus: "Qui dat escam omni carni confitemini Deo caeli." Residebant igitur fratres et magnificabant Dominum. Similiter inveniebant et de potu quantum volebant. Finita jam cena et opere Dei perfinito dixit predictus vir : "Requiescite; ecce singula lectura (34) et bene strata. Opus est vobis ut repausetis membra vestra ex labore nimio fatigat(a)"(35). Cum autem obdormissent (36) fratres vidit sanctus Brendanus opus diaboli scilicet infantem aethiopem habentem frenum in manu et jocantem ante fratrem predictum. Statim sanctus Brendanus surrexit et cepit orare pernoctans usque ad diem. Jam vero mane facto cum fratres ad opus Dei festinassent post peracta misteria divina dum ut egissent ad navim ecce apparuit (37) mensa parata sicut et pridie. Ita et per tres dies et tres noctes preparavit Deus prandium servis suis.
C H A P I T R E VII
Selmer p. 15, L. 1/
Post haec Sanctus Brendanus cum suis sociis iter agere et fratribus dicere "Videte ne(38) aliquis ex vobis aliquid ex substancia istius insulae tollat secum". At illi omnes responderunt : "Absit pater ut aliquid furti violet nostrum iter". Tunc Sanctus Brendanus dixit : "Ecce frater noster quem predixi vobis heri habet frenum(39) argenteum in sinu suo quem hac nocte tradidit sibi diabolus". Cum haec dixisset predictus frater jactavit illum frenum de sinu suo et cecidit ante pedes viri Dei dicens :"Peccavi pater ignosce et ora pro anima mea ne pereat". Confestim omnes simul prosternebant se(40) ad terram deprecantes Dominum pro anima fratris. Elevantes autem se a terra elevatoque fratre a predicto sancto patre ecce viderunt aethiopem parvulum salire de sino suo et ululantem voce magna ac dicentem : "Cur me vir Dei jactas de mea habitatione in qua habitavi septem annos et facis me alienari ab hereditate mea ?" Sanctus Brendanus ad hanc vocem dixit : "Precipio tibi in nomine Domini nostri Jhesu Christi ut nullum hominem laadas usque ad diem judicii". Iterum conversus vir Dei ad predictum fratrem ait : "Sume corpus et sanguinem Domini quia anima tua modo agredietur de corpore. Hic enim habebis locum sepulturae tuae, Et frater tuus qui venit tecum de monasterio nostro in inferno habet locum sepulturae". Itaque accepta eucharistia anima fratris egressa est de corpore suscepta ab angelis lucis videntibus fratribus (41). Corpus autem ejus conditum est (42) in eodem loco a predicto sancto patre.
C H A P I T R E VIII
Selmer p. 17, L. 1/
Igitur fratres cum Brendano venerunt ad litus ejusdem insulae ubi erat illorum navis. Ascendentibus autem illis navim occurrit illis juvenis portans cophinum plenum panibus et amphoram aquae. Qui dixit illis : " Sumite benedictionem de manu fratris vestri. Restat enim longum iter usque dum inveniatis consolationem. Tamen non deficiet vobis panis neque aqua ab isto die usque in Pascha". Accepta autem benedictione ceperunt navigare in oceanum semper per biduanas reficientes. Itaque per diversa loca oceani ferebatur navis.
C H A P I T R E IX
Selmer p.17, L.1 Ch. 9/
Quadam die viderunt insulam non longe ab illis. Cumque cepissent navigare ad illam subvenit illis prosper ventus in adjutorium ut non laborassent plus quam vires poterant sustinere. Cum vero navis stetisset in portum precepit vir Dei omnes exire foras. Ipse autem egressus est post illos. Cumque cepissent circuire illam insulam viderunt aquas largissimas manare ex diversis fontibus plenas piscibus. Dixitque Sanctus Brendanus fratribus(F°R3) suis : " Faciamus hic opus divinum. Sacrificemus Deo immaculatam hostiam quia hodie est Cena Domini ". Et ibi manserunt usque in sabbatum sanctum Paschae. Perambulantes autem illam insulam invenerunt diverses turmas ovium (1) unius coloris id est albi ita ut non possent ultra videre terram prae multitudine ovium. Convocatisque fratribus suis Sanctus Brendanus dixit illis : "Accipite quae necessaria ad diem festum de grege". Fratres vero secundum mandatum viri Dei festinabant ad gregem. Qui statim acceperunt de grege unam ovem. Et cum illam alligassent per cornua sequebatur illa quasi domestica illum qui tenebat ligaturam in manu sua usque ad locum ubi stetit vir Dei. Iterum ait vir Dei uni ex fratribus : "Accipite agnum immaculatum de grege". Qui festinavit et fecit sicut sibi injunctum fuerat (2). Cum illi parassent omnia ad opus crastinae diei ecce apparuit illis vir habens in manu sportam plenam panibus subcinericiis et cetera quae necessaria erant. Cum haec posuisset ante virum Dei cecidit pronus super faciem suam tribus vicibus ad pedes sanctis patris dicens : " Unde mihi merito(45) margarita Dei ut pascharis in istis sanctis diebus de labore manuum mearum ? " Sanctus Brendanus elevato eo de terra et dato osculo dixit : "Fili Dominus noster Jhesus Christus proponit nobis locum ubi celebrare possimus sanctam suam resurrectionem". Cui ait predictus vir : "Pater hic celebrabitis istud sabbatum sanctum. Vigilias vero et missas cras in illa insula quam vos videtis proposuit Deus celebrare suae resurrectionis(46). Dum (47) haec dixisset cepit obsequium famulorum Dei et omnia quae necessaria erant in crastinum preparare. Finitis omnibus et illatis in navim dixit(48) ad Sanctum Brendanum : "Vestra navicula non potest amplius portare(49). Ego vobis transmittam quae vobis necessaria sunt de cibo et de potu usque in pentecostem". Sanctus Brendanus dixit: "Unde tu nosti ubi erimus post octo dies ?" Cui ait : "Hac nocte eritis in illa insula quam vos videtis prope et cras usque in sextam. Postea navigabitis ad aliam insulam quae est non longe ab ista insula contra occidentalem plagam quae vocatur paradysus avium. Ibique manebitis usque in octavas Pentecostes". "Interrogabat quoque Sanctus Brendanus illum quomodo potuissent oves esse tam magnae sicut ibi visae sunt. Erant enim majores quam boves. Cui ille dixit : " Nemo colligit lac de ovibus in hac insula nec hiemps (50) distringit illas sed in pascuis semper commorantur die noctuque. Ideoque majores sunt hic quam in vestris regionibus ".
CHAPITRE X
Selmer p. 20, 1. 45, Ch. 9/
Profectique sunt ad navim et ceperunt navigare data benedictione vicissim (51). Cum autem venissent ad aliam insulam, cepit illa navis stare antequam portum illius potuissent tenere. Sanctus Brendanus precepit fratribus exire de navi et ita fecerunt. Tenebantque navim ex utraque parte cum funibus usque dum ad portum venit. Erat autem illa insula petrosa sine ulla herba. Silva rara erat ibi et in litore illius nihil de arena fuit. Porro pernoctantibus in orationibus et in vigiliis fratribus foras (de) navi vir Dei sedebat intus.
CHAPITRE XI
Selmer p. 20, l. 7, Ch. 10/
Sanctus vero Brendanus sciebat qualis erat illa insula sed tamen noluit illis indicare ne fuissent perterriti.(52) Mane autem facto precepit sacerdotibus ut singuli missas cantasset(53) et ita fecerunt. Cum ergo sanctus Brendanus et ipse cantasset missam in navim ceperunt fratres crudas carnes portera (54) foras de navi ut condidissent sale et etiam pisces quos secum tulerunt de alia insula. Cum haec fecissent posuerunt cacabum super ignem. Cum autem ministrassent lignis ignem et fervere cepisset cacabus cepit illa insula se movere sicut unda. Fratres vero ceperunt (55) currere ad navim deprecantes patrocinium sancti patris. At ille singulos per manus trahebat intus. Relictisque omnibus quae portabant(F°V.3) in illam insulam ceperunt navigare. Porro illa insula ferebatur in oceanum. Tunc poterant videre ignem ardentem super duo miliaria. Sanctus Brendanus narravit fratribus quod (56) hoc esset dicens : Fratres admiramini (57) quod fecit haec insula ?" Aiunt : "Admiramur valde nec non (58) et ingens pavor penetravit nos. "Qui dixit illis : "Filioli mei nolite expavescere. Deus enim revelavit mihi hac nocte per visionem sscramentum hujus rei. Insula non est ubi fuimus sed piscis. Prior omnium natancium in oceano querit semper suam caudam ut simul jungat capiti et non potest pro longitudine quam habet nomine Jasconius.(59)(60)
CHAPITRE XII
Selmer p. 22, l.-l, Ch. ll/
Cum autem navigassent juxta illam insulam per triduum antea et venissent ad summitatem illius contra occidentalem plagam viderunt aliam insulam prope sibi junctam interveniente freto magno herbosam et memorososam plenamque floribus et ceperunt querere portum per circuitum insulae. Porro navigantibus(61)contra meridianam plagam eiusdem insulae invenerunt rivulum vergentem in mare ibique navim ad terram miserunt(62).Ascendentibus autem illis de navi precepit Sanctus Brendanus ut navim per funes contra alveum fluminis traxissent quantum plus potuissent. Erat autem illud flumen tam latum sicut(63) et latitudo illius navis. Predictus vero pater sedebat in navi et ita fecerunt per spacium unius miliarii usque dum ad fontem venerant eiusdem fluminis(64). Dixit Sanctus Brendanus : "Ecce Dominus, noster Jhesus Christus nobis dedit locum ad manendum (usque)in suam sanctam resurrectionem". Et addidit : "Si non habuissemus alia dispendia excepto isto fonte sufficeret credo nobis ad victum et ad potum ille."Erat autem super illum arbor mirae latitudinis in girum non nimiae altitudinis cooperta avibus candidissimis. In tantum cooperverunt illam ut folia et rami eius vix viderentur. Ergo cum vidisset vir Dei cepit intra se cogitare et tractare quidnam esset aut quae causa fuisset quod tante multitudo avium potuisset esse in una collectione. Ad hoc in tantum sibi erat taedium ut effunderet lacrimas provolutis genibus atque deprecasset(65) Deum dicens : "Deus cognitor incognitorum et revelator absconditorum omnium tu scis angustiam cordis mei. Deprecor tuam majestatem ut mihi peccatori digneris per tuam magnam misericordiam revelare tuum secretum quod modo prae oculis meis est. Non dignitatis aut meriti(66) presumo sed clementiae tuae". Cum haec dixisset intra se atque resedisset ecce una ex illis avibus volabat de(67) arbore et sonabant alae eius quasi tintinnabulum contra navim ubi vir Dei sedebat. Quae sedit in summitate prorae et cepit extendere alas quasi signum laetitiae et placido vultu aspicere sanctum patrem. Statim agnovit vir Dei quia Deus recordatus esset deprecationem Cordis eius. Et ait ad avem: "Si nuntius Dei es narra mihi unde sunt aves istae aut pro qua re illarum est collectio hic ?" Quae statim ait: "Nos sumus de illa magna ruina antiqui hostis. Namque mox ut simul(68) creati sumus peccando illius omnino non contradiximus labente illo(69) cum suis satellibus contigit et nostra ruina. Deus autem noster justus et verax per suum magum judicium misit nos in istum mundum ubi penas non sustinemus nisi quod presentiam Dei videre non possumus. Sicque misericorder alienavit nos a consortio aliorum qui fuerunt superbi. Pervagamur quoque per diverses partes aeris et firmamenti et terrarum sicut alii (s)piritus qui mittuntur. Sed in sanctis diebus atque dominicis accipimus corpora talia qualia tu nunc vides et commoramur hic laudamusque nostrum creatorem. Tu autem cum tuis fratribis habes unum annum in tuo itinere. Adhuc restant sex. Ubi hodie celebrasti pascha ibi omni anno celebrabis et postea invenies quae posuisti in corde tuo id est terra repromissionis sanctorum".
CHAPITRE XIII
Selmer p. 25, 1. 47, Ch. Ll/
Cum haec dixisset levavit se de prora illa avis et cepit volare ad alias. Cum autem vespertina hora appropinquasset ceperunt omnes qui (70) in arbore erant quasi una voce cantare percucientes latera sua atque dicentes : "Te decet hymnus Deus in Sion et tibi reddetur(F°R4) votum in Jerusalem". Et semper reciprocabant predictum versiculum quasi per spatium unius horae et videbatur viro Dei et illis qui cum eo erant illa modulatio et sonus alarum quasi canticum planctus pro suavitate. Tunc sanctus Brendanus ait fratribus "Reficite corpora vestra quia hodie animae nostrae divina refectione satiatae sunt". Finita jam cena ceperunt opus Dei peragere. His omnibus finitis vir Dei et qui cum eo erant dederunt corporibus quietem usque ad terciam vigiliam noctis. Evigilans vero Dei cepit suscitare fratres suos ad vigilias sanctae noctis incipiens illum versiculum : "Domine labia mea aperies". Finita jam oratione viri Dei omnes aves alis et ore resonabant dicentes : "Laudate Dominum omnes angeli ejus laudate eum omnes virtutes ejus". Similiter et ad vesperas per spatium horae semper cantabant. Cum aurora refulsisset (71) ceperunt cantare : "Et sit splendor" et cetera equali modulatione et longitudine psallendi sicut et in matutinis (72)laudibus, Similiter ad tertiam horam istum versiculum : "Psallite Deo nostro psallite" et cetera. Ad sextam: "illumina Domine vultum tuum super nos et miserere nostri". Ad nonam psallebant : " Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum. " Ita die et nocte aves reddebant Domino laudes. Igitur Sanctus Brendanus usque in octavum diem reficiebat fratres suos festivitate Paschali. Consummatis itaque diebus festis dixit : "Accipite de isto fonte stipendia quia usque modo non fuit nobis opus nisi aut manus aut pedes lavare". His dictis ecce predictus vir cum quo antea fuerunt tribuum ante Pascha qui tribuit illis alimonia paschalia (73) venit ad illos cum sua navi plena victu et potu. Allatisque omnibus de navi coram sancto patre locutus est dicens : "Viri fratres hic habetis sufficienter usque ad diem sanctum Pentecostem et nolite bibere de hoc fonte. Fortis namque est bibendum (74). Dicam vobis naturam illius. Quisquis ex eo biberit irruet super eum sopor et non evigilat usque dum compleantur XXIIII horae. Dum emanat de fonte habet soporem aquas et naturam". Acceptaque benedictione patris reversus est in locum suum. Sanctus autem Brendanus mansit in eodem loco usque in octavas Pentecostem. Nam illorum erat refocilatio (75) avium cantus. Dis vero pentecostem cum sanctus vir cum suis familis cantasset venit illorum procurator portans omnia quae ad opus diei festi necessaria erant. Cum autem simul discubuissent (76) ad prandium locutus est illis idem vir Dei dicens : " Restat vobis magnum iter. Accipite de isto fonte vestra vascula plena et panes siccos quos potestis observare in alium annum. Ego quidem vobis tribuam quantum vestra navis potest portare. "
CHAPITRE XIV
Selmer p. 27, 1. 94; Ch. 1l/
Cum autem hoc perfinitum esset accepta benedictione reversus est in locum suum. Sanctus vero Brendanus post octo dies fecit navim onerari de omnibus quae sibi tribuit predictus vir et de illo fonte omnia vascula impleri fecit (77). Ductis autem omnibus ad litus ecce predicta avis cito volatu venit et resedit super proram navis. Et vero vir Dei agnovit quod aliquid sibi voluisset indicare. Tunc humana voce ait predicta avis : "Nobiscum celabrabitis diem sanctum Paschae et istud tempus preteritum in futuro anno. Et ubi fuistis in isto anno in cena Domini ibi eritis (in anno) futuro in praesenti die . Similiter noctem dominicam paschae celebrabitis ubi prius celebrastis super dorsum Jasconii. Invenietis quoque insulam et post octo menses quae vocatur insula familiae Albei et ibi celebrabitis Nativitatem Domini". Et cum haec narrasset reversa est in locum suum. Fratres vero ceperunt extendere vela et navigare in oceanum et aves cantabant quasi voce : " Exaudi nos Deus salutaris noster spes omnium finium terrae et in mari longe". Igitur sanctus pater cum sua familia per equora oceani (78) huc atque illuc agitabatur per tres menses et nihil poterant videre nisi caelum et mare. Reficienbantur autem semper per biduum aut triduum.
CHAPITRE XV (79 )
Selmer p. 29, 1. 4, Ch.-12/ (F° V.4)
Quadam vero die apparuit illis insula non longe. Et cum appropinquassent ad litus, traxit illos ventus in parte (80). Qui ita per XL dies per insulae circuitum navigabant nec poterant portum invenire . Fratres vero qui in navi erant, ceperunt Dominum deprecare (81) cum fletu et illis adjutorium prestaret. Vires enim illorum prae nimia lassitudine paene defecerant. Cum autem permansissent in crebris orationibus par triduum et in abstinentia, apparuit illis portus angustus, tantum unius receptionis et apparuerunt illis ibidem duo fontes, unus turbidus et alter clarus. Porro fratres festinabant cum vasculis ad hauriendam aquam. Intuens vir dei illos dixit : "Filioli, nolite peragere illicitam rem sine licentia seniorum qui in hac insula commorantur. Tribuent namque vobis has aquas spontanee(82) quas modo vultis furtim bibere".
CHAPITRE XVI
Selmer p. 29, 1. 17, Ch. 12/
Igitur descendentibus illis de navi (83) et considerantibus qua parte ituri essent, occurit eis senex niniae gravitatis capillis niveo candore et facie clarus qui tribus vicibus se ad terram prostravit antequam oscularetur virum dei. At vero Sanctus Brendanus et qui cum eo erant elevaverunt eum de terra. Osculantibus autem se invicem, tenuit manum sancti patris idem senex et ibat cum illo iter unius stadii usque ad monasterium.
CHAPITRE XVII
Selmer p. 30, 1. 23, Ch 12/
Tunc Sanctus Brend anus cum fratribus suis stetit ante portum monasterii et dixit seni : "Cujus est istud monasterium aut (quis) praeest illi vel unde sunt qui commorantur ibi ?" Itaque sanctus pater diversis sermonibus interrogabat et numquam poterat ab illo unum responsum suscipere, sed tantum incredibili mansuetudine insinuabat. Statim ut agnovit sanctus pater illius loci decretum, fratres suos admonebat dicens : "Custodite ora a locutionibus ne pol-luantur isti fratres per nostram scurrilitatem"(84). His interdictis verbis ecce XI fratres occurerant obviam cum capsis et crucibus et hymnis, dicentes istud capitulum : "Surgite sancti de mansionibus vestris et proficiscimini obviam cum capsis (85) veritati. Locum sanctificate, plebem benedicite, et nos famulos vestros in pace custodire dignemini". Finito jam praedicto versiculo, pater monasterii osculatus est Sanctum Brendanum et suos socios per ordinem. Similiter et sui famuli osculabantur familiam sancti viri. Data pace vicissim, duxerunt illos in monasterium, sicut mos est in occidentalibus partibus fratres ducere per orationes. Post haec abba monasterii cum monachis ceperunt lavare pedes hospitum et cantare istam aritiphonam "Mandatum novum do vobis".
CHAPITRE XVIII
Selmer p. 31, 1. 42, Ch. 12/
His finitis cum magno silentio duxit illos ad refectorium et pulsato signo lavatisque manibus fecit omnes residere. Iterum pulsato secundo signo surrexit unus ex fratribus patris monasterii et cepit ministrare mensam panibus miri candoris et quibusdam radicibus incredibilis senoris(86). Sedebant autem mixti (fratres) cum hospitibus per ordinem.Et inter duos fratres semper panis integer ponebatur. Idem minister pulsato signo ministrabat potum fratribus. Abbas quoque hortabatur cum magna hilaritate fratribus dicens : "Ex hoc fonte quem hodie furtim bibere voluistis, ex eo modo facite caritatem cum jocundidate et timore Domini. Ex alio fonte turbido quem vidistis lavantur pedes fratrum cotidie, quia omni tempore calidus est. Panes vero quos modo videtis ubi preparantur ignotum nobis est aut quis portat ad nostrum cellarium. Sed tamen notum est nobis quod ex Dei magna elemosina(87) ministrantur servis suis par aliquam creaturam subjectam. Nos sumus hie XXIIII fratres. Omnie die nabemus XII panes. In festivitatibus et in dominicis diebus integros panes singulis fratribus addidit Deus ut cenam habeant ex fragmentis. Modo in adventu vestro dupplicem annonam habemus et ita donavit nobis Christus/a tempore sancti Patricii et sancti Albei, patris nostri usque modo post octoginta annos. Attamen senectus aut languor in membris nostris minime amplificatur. In hac insula nihil ad comedendum indigemus quod igni paratur. Neque frigus neque aestus superat nos unquam. Sed cum tempus missarum venit aut vigiliarum incenduntur luminaria in nostra ecclasia quae duxinus nobiscum de terra nostra, divina praedestinatione, et ardent usque ad diem, et non imminuitur ullum ex illis luminaribus"
CHAPITRE XIX
Selmer p. 32, 1. 70, Ch. 12/
Postquam autem biberunt.tribus vicibus, abbas solito more pulsavit signum et fratres unanimiter cum magno silentio et gravi labore levaverunt se (88) a mensa, antecedentes patres ad ecclesiam. Gradiebantur vero post illos sanctus Brendanus et praedictus pater monasterii. Cum ergo entrassent in ecclesiam, ecce alii XII fratres obviam illis, flectentes genua cum alacritate. Sanctus vero Brendanus cum illos vidisset, dixit :"Abba, cur isti nobiscum non manducaverunt ?" Cui ait : "Propter vos, quia non potuit nostra mensa nos omnes capere in unum. Modo reficientur et nihil illis deerit. Nos autem in ecclesiam et centemus vesperas ut fratres nostri qui modo reficientur possint ad tempus cantare post nos". Dum autem perfinissent debitum vespertinale, cepit Sanctus Brendanus considerare quomodo illa ecclesia erat aedificata. Erat enim quadrata quam longitudinis tam latitudinis et habebat septies tria luminaria tria vero ante altare quod erat in medio, et bina ente alia altaria. Erant autem altaria de cristallo quadrata facta et eorum vascula similiter ex cristallo, id est patenae et calices et urceoli et cetera vasa quae pertinebant ad cultum divinum et sedilia XXIIII per circuitum ecclesiae. Locus vero erat ubi abbas sedebat inter duos choros. Incipiebat enim ab illo una turma et in illum finiebat et alia turma similiter. Nullus ex utraque parte erat ausus inchoare verbum nisi praedictus abbas. Non in monasterio ulla vox aut ullus strepitus. Nihil ibi quisque praesumebat. Si aliquod opus necesse fuisset alicui fratri, ibat ante abbatem et genuflectebat coram illo postulans in corde suo quae fieri necesse fuerat. Statim sanctus pater accepta tabula et grafio per revalationem Dei scribebat et dabat fratri qui ab illo consilium postulabat. Cum autem Sanctus Brendanus haec omnia intra se consideraret, dixit ei abbas : "Pater, jam tempus est ut revertamur ad refectorium, ut omnia fiant cum luce". Et ita facerunt ad hunc modum in cena sicut ad prandii refectionem fecerant. Finitis omnibus secundum ordinem cursus diei, omnes cum magna alacritate festinabant ad completorium. At vero abbas inchoabat predictum versiculum, id est" Deus in adjutorium meum intende " et dabant simul honorem Trinitati : "Injuste egimus, iniquitatem fecimus. Tu qui pius es pater parce nobis Domine. In pace in id ipsum dormiam et requiescam, quoniam tu Domine singulariter in spe constituisti me". Post haec cantabant quod pertinet ad hanc horam. Jam consummato ordine psallendi, omnes egrediebantur foras fratres ad illorum singulas cellules, accipientes secum hospites. Abbas vero cum Sancto Brendano residebat in ecclesia expectantes adventum luminis. Interrogavit vero beatus Brendanus sanctum patrem de illorum silentio et de conversione, quomodo ita potuissent in humania carne. Tunc predictus pater cum immensa reverentia et humilitate respondit - "Abba coram christo meo fateor; octoginta anni sunt postquam venimus in hanc insulam. Nullam vocem audimus humanam excepto quando(89) cantamus Deo laudes. Inter nos XXIIII vox non excitatur nisi per signum digiti aut oculo rem tantum a majoribus natu. Nullus ex nobis sustinuit infirmitatem carnis aut spirituum qui vagantur circa humanum genus postquam veninus in istum locum". Sanctus Brendanus ait : " Licet nobis nunc hic esse annon ? " Qui ait : "Non licet quia non est Dei voluntas./ Cur me interrogas pater ? Nonne revelavit tibi Deus quae te oportet facere antequam hunc venisses ad nos ? Te enim oportet reverti ad locum tuum cum XIIII fratribus tuis. Ibi enim preparavit Deus locum sepultuae Duo vero qui supersunt, unus peregrinabitur in insula anachoritarum. Porro alter morte turpissima condemnabitur apud inferos. "Cum haec inter se loquerentur ecce illis videntibus sagitta ignea dimissa per fenestram incendit omnes lampades quae erant positae ante altaria. Confestimque, reversa est foras predicta sagitta. Tamen lumen pretiosum remansit in lampadibus. Iterum interrogavit beatus Brendanus : "A quo extinguentur(90) mane luminaria ?" Cui ait sanctus pater : "Veni et vide sacramentum hujusrei. Ecce tu vides candelas ardentes in medio vasculorum. Tamen nihil de eis exuritur ut minus sint aut decrescant neque remanebit mane ulla favilla quia spiritale lumen est" Sanctus Brendanus ait : "Quomodo potest in corporali creatura lumen incorporale corporaliter ardere ?" Respondit senex : "Nonne legisti rubum ardentem in monte Sinaï? Et tamen remansit ipse rubus illesus ab igne". Et vigilantibus totam noctem usque ad mane, Sanctus Brendanus petivit licentiam proficiscendi in suum iter. Cui ait senex : "Non pater. Tu debes nobiscum celebrare nativitatem Domini usque ad octabas Epiphaniae". Mansit igitur sanctus pater cum sua familia per predictum tempus cum XXIIII patribus in insulam quae vocatur insula familiae Albei. Transactis autem festivitatibus, accepta annona et benedictione sanctorum virorum beatus Brendanus cum suis sequacibus tetendit vela in oceanum naviculae suae quantocius et sive per navigium sive per vela ferebatur navis per diversa loca usque (in) initium Quadragesimae.
C H A P I T R E XX
Selmer p. 38, 1. 5, Ch. 13/
Quadam autem die viderunt insulam a regione non longe ab illis. Cum fratres illam vidissent ceperunt acriter navigare quia jam valde vexati erant fame et siti. Ante triduum enim deficit victus et potus. At vero cum sanctus pater benedixisset portum et omnes exissent de navi invenerunt fontem lucidissimum et herbas diversas ac radices in circuitu fontis diversaque genera piscium discurrentes (91) per alveum in mare. Sanctus vero Brendanus fratribus suis ait : "Deus dedit nobis hic consolationem post laborem. Accipite pisces quantum sufficit ad nostram cenam atque assate eos igni. Colligite herbas et radices quas Dominus servis suis preparavit". Et ita fecerunt. Cum autem effudissent aquam ad bibendum, dixit vir dei : "Fratres cavete ne supra modum utamini his aquis, ne gravius vexentur corpora vestra". At vero fratres inequaliter diffinitionem viri dei considerabant et alii singulos calices bibebant, alii binos ceteri vero ternos in quos irruit sopor trium dierum et noctium, in alios quoque duorum dierum in reliquos vero unius diei et noctis. At sanctus pater sine intermissione deprecabatur Dominum pro fratribus suis quod per ignorantiam contigerit illis tale periculum. Transactis his tribus diebus dixit fratribus suis sanctus pater : "Fratres fugiamus istam mortem ne deterius nobis contingat. Dominus enim dedit nobis pastum et vos fecistis inde detrimentum. Egredimini igitur foras de hac insula et accipite dispendia de istis piscibus atque preparate quantum necesse est per triduum usque in Cenam (92) Domini. Similiter de aqua singulos calices fratribus per singulos dies et ex radicibus equaliter".Onerantibus autem navim de omnibus quae (93) vir Dei preceperat, tetenderunt vela et ceperunt navigare in oceanum contra septentrionalem plagam. Porro post tres dies et noctes, cessavit ventus et cepit mare esse quasi coagulatum prae nimia tranquillitate (94). Sanctus pater dixit : "Mittite remiges in navin, et laxate vela. Ubicumque vult (F° 5.6) Deus enim gubernare illam, faciat". Ferebatur itaque navis per diversa loca oceani circiter per XX dies. Post haec igitur ventum Deus illis suscitavit prosperum ab occidente contra orientem. Tunc ceperunt simul tendere vela in altum et navigare. Reficiebant autem semper post triduum.
CHAPITRE XXI
Selmer p. 40, 1. 1, Ch. 15/
Quadam vero die apparuit illis insula a longe quasi nubes dixitque Sanctus Brendanus : "Filioli cognoscitis vos illam insulam ?" At illi dixerunt : "Minime". At ille ait : "Ego autem cognosco. Ipsa est enim illa insula in qua fuimus altero anno in Cena Domini ubi noster bonus procurator commoratur (95)". Tunc fratres ceperunt navigare acriter prae gaudio, quantum vires eorum poterant sustinere. Cum haec vidisset vir Dei dixit : "Nolite pueri stulte fatigare membra vestra. Nonne Deus omnipotens est gubernator et nautor nostrae naviculae ? Dimittite sibi quia ipse dirigit nostrum iter sicut vult". Cum autem appropinquassent ad litus praedictae insulae occurit illis obviam in navicula idem procurator et duxit illos ad portum ubi preterito anno descenderunt de (96) navi magnificans Deum et osculans pedes singulorum incipiens a sancto patre usque ad novissimum dicens (97) : "Mirabilis Deus in sanctis suis", usque "benedictus Deus". Finito jam versiculo et omnibus ablatis de navi extendit tentorium et preparavit balneum. Erat enim cena Domini et induit omnes fratres novis vestimentis et fecit illorum obsequium per triduum. Fratres quoque Passsionem Domini celebrantes cum magna diligentia usque in Sabbatum morabantur sanctum (98). Finitis ordinibus diei sabbati immolatisque victimis spiritalibus Deo atque cena consummata dixit idem procurator ad sanctum Brendanum (99) et ad illos qui cum eo erant : " Proficiscimini et ascendite navim ut celebretis sanctam dominicam noctem resurrectionis ubi celebrastis altero anno et diem similiter usque in,sextam horam.Postea navigate ad insulam quae vocatur paradisus avium ubi fuistis praeterito anno a Pasca usque ad octabas pentecosten et asportate vobiscum omnia quae necessaria sunt de cibo et potu (100). Ego vero visitabo vos die dominica altera ". Et ita fecerunt. Oneravit autem ipse navim panibus et potu ac carnibus et ceteris deliciis quantum poterant capere. Sanctus Brendanus data bemedictione ascendit in navim et ceperunt statim navigare ad aliam insulam. Cumque appropinquassent ad locum ubi ascendere debuissent de navi apparuit illis cacabus quem altero anno dimiserunt. Tunc Sanctus Brendanus ascendens de navi cum suis fratribus cepit cantare (h)ymnum trium puerorum usque in finem. Finito autem predicto (h)ymno vir dei admonebat suos fratres dicens: "O Filioli vigilate et orate ut non intretis in temptationem. Considerate quomodo Deus subjugat immanissimam bestiam subtus nos sine ullo impedimento". Fratres vero vigilabant sparsim per illam insulam ad vigilias matutinas. Postea omnes sacerdotes singulas missas Deo offerebant usque ad tertiam horam. Tunc Sanctus Brendanus immolavit agnum immaculatum Deo et dicabat fratribus : "In altero anno hic celebravi resurrexionem Domini. Similiter ita volo et hoc anno". Ac inde profecti sunt ad insulam avium. Appropinquantibus autem ad portum destinatum ipsius insulae omnes aves cantabant quasi une voce dicentes : "Salus Deo nostro sedenti super thronum et agno". Et iterum "Dominus Deus illuxit nobis. Constituite diem solem in condensis usque ad cornu altaris". Tam vocibus quam alis resonabant diu quasi dimidium horae usque dum sanctus pater cum sua sancta familia et omnibus quae erant in navi egressus fuisset et resedisset in tentorio suo. Cumque ibi cum suis famulis celabrasset festa Paschalia praedictus jam procurator venit ad illos sicut praedixerat in die dominica in octabas Paschae portans secum omnia alimonia quae ad usum vitae humanae pertinent.
Cum autem resedissent ad mensam ecce predicta avis resedit (101) in prora naviculae extensis alis strepitum faciens sicut sonitum organi magni. Agnovit igitur sanctus quia volebat ei aliquid indicare. Ait namque eadem avis "Deus omnipotens et clemens praedestinavit vobis IIII loca per IIII tempora dum finiantur VII anni peregrinationis vestrae id est cenam Domini cum vestro procuratore qui praesens est omni anno. In dorso beluae Pascha celebrabitis; nobiscum festa paschalia usque in octabas Pentecosten. Apud familiam Albei nativitatem Domini celebrabitis. Post VII Vero annos antecedenbibus magnis ac diversis periclitationibus invenietis terram Repromissionis sanctorum quam quaeritis et ibi habitabitis XL diebus et postea reducet vos Deus ad terram nativitatis vestrae". Sanctus pater ut audivit prostravit se ad terram coram fratribus suis referens gratias et laudes suo salvatori.
CHAPITRE XXII
Selmer p. 44, 1. 70, Ch. 15/
Cum haec perfinisset venerabilis senex avis reversa est in locum suum. Porro praedictus procurator finita refectione dixit : "Deo adjuvante revertar ad vos in die adventus sancti spiritus super apostolos cum dispendiis vestris". Accepta benedictione sancti patris et omnium qui cum eo erant reversus est in locum suum. Porro venerabilis pater mansit ibidem praedictos dies. Consummatis itaque diebus festis Sanctus Brendanus fratribus suis praecepit preparare navigium et implere vascula de fonte. Ducta jam navis ad mare ecce praedictus socius cum navi onerata escis ad fratres venit. Cum haec posuisset in naviculam sancti viri osculatis omnibus (102) reversus est unde venerat. Venerabilis autem pater cum suis sodalibus navigavit in océanum et ferebatur per XL dies navis.
CHAPITRE XXIII
Selmer p. 45, 1.2, Ch. l6/
Quadam vero die apparuit illis bestia immensae magnitudinis post illos a longe quae jactabat de naribus spumas et sulcabat undas velocissime cursu quasi ad illos devorandos. Cum hoc fratres vidissent ad Dominum clamabant dicentes : "Libera nos Domine ne nos devoret ista belua". Sanctus vero Brendanus confortabat illos dicens : "Nolite expavescere minime fidei Deus qui est semper noster defensor ipse nos liberabit de ore istius bestiae et de ceteris periculis". At vero cum appropinquasset illis antecedebant undae mirae altitudinis usque ad navim. Quare fratres magis ac magis timebant. Venerabilis quoque senex extensis manibus in caelum dixit : "Domine libera servos tuos sicut liberasti David de manu Goliae gigantis; Domine libera nos sicut liberasti Danielem de lacu leonum; Domine libera nos sicut liberasti Jonam de ventre ceti magni". His finitis tribus versibus ecce ingens belua ab occidente juxta illos transibat obviam alterius bestiae. Quae statim inivit bellum contra illam ita ut ignem emisisset ex ore suo. At vero senex fratribus suis ait : " Videte filioli magnalia Redemptoris nostri (103). Videte obedientiam bestiarum creatori suo. Tantum modo expectate finem rei. Nihil enim ingerit nobis haec pugna mali sed pro gloria Dei reputabitur ". His dictis misera belua quae persequebatur famulos Christi interfecta est in tres partes coram illis et altera post victoriam unde venerat redibat. Altera vero die viderunt insulam procul arbustam valde et speciosam (104). Appropinquantibus autem eis ad illius litus atque ascendentibus (F° R7) de navi viderunt posteriorem partem illius beluae quae erat interfecta. Ait Sanctus Brendanus :"Ecce quae voluit nos devorare. Ipsam devorabitis quia nos expectabimus multum tempus in hac insula. Levate ergo naviculam vestram altius in terram et quaerite locum in ista insula ubi tentorium vestrum possit stare". Ipse sanctus pater predestinavit locum illis ad habitandum. Cum autem fecissent secundum preceptum viri Dei ac misissent(105) omnia utensilia in tentorium dixit Sanctus Brendanus fratribus suis : "Accipite dispendia vestra de ista belua ut sufficiat nobis per tres menses. Hac enim nocte illud cadaver devoratum erit (106) a bestiis". Illi vero usque ad vesperas asportabant carnes quantum eis opus erat secundum mandatum sancti patris. At vero fratres cum haec omnia perfecissent dixerunt : "Abba quomodo possumus hic vivere sine aqua ?" Quibus ipse ait : "Numquid difficilius est Deo vobis tribuere aquam quam victum ? Ite igitur contra meridianam plagam insulae istius et invenietis fontem lucidissimum et herbes multas ac radices et inde mihi dispendia sumite secundum mensuram". Et invenerunt omnia sicut vir Dei predestinavit. Mansit ergo ibi Sanctus Brendanus tres menses quia erat tempestas in mari et ventus fortissimus et inequalitas aeris de pluvia et grandine. Fratres vero ibant videre de illa belua(107 ). Cum autem venissent ad locum ubi cadaver erat antea nihil invenerunt nisi tantum ossa. Reversique sunt confestim ad virum Dei dicentes : "Abba sicut dixisti ita est". Quibus ille ait : "Scio filioli quia voluistis me probare si verum dixissem annon. Aliud signum dicam vobis.(Portio cuiusdam piscis hac nocte venit illuc, et cras reficiemini inde)(108). Sequenti vero die exierunt fratres ad locu et invenarunt sicut vir Dei praedixerat. Et attulerant quantum poterant portare. Ait autem illis venerabilis pater : "Istud vero diligenter observate conditum inde habebitis necessitatem. Faciet enim Dominus serenum tempus hodie et cras et post cras et cessabit impetus maris ac fluctuum. Postea proficiscemini de loco isto".
CHAPITRE XXIV
Selmer p. 48, l. 58, Ch. 16/
Transactis autem diebus praedictis precepit Sanctus Brendanus suis fratribus onerare navim et utres implere atque alia vascula herbes ac radices ad suum opus colligere quia praedictus pater postquam fuit sacerdos nihil gustavit in qua spiritus vitae esset de carne. Oneratisque omnibus in navim velisque extensis.profecti sunt contra septentrionalem plagam. Quadam vero die videntes(l09) insulam longe ab illis dixit illis Sanctus Brendanus : "Videtis illam insulam ?" Aiunt illi : "Videmus". Dixitque illis: "Tres populi sunt in illa insula unus puerorum et alius juvenum tertius vero seniorum. Porro unus ex fratribus nostri illic peregrinabitur". Fratres autem interrogabant quisnam esset ex eis. Cum autem perseverassent in illa sententia, et videsset illos tristes ait : " Iste est ille frater qui permahsurus est ibi " Fuit autem praedictus frater unus ex tribus fratribus qui subsecuti sunt sanctum Brendanum de isto monasterio. De quibus praedixerat fratribus antea quando ascenderunt navim in patria sua. Appropinquabant ergo fratres ad praedictam insulam usque dum navis stetit in litore. Erat autem illa insula mirae planitiae in tantum ut illis videretur equalis mari sine arboribus aut aliquo quod a vento moveretur .Valde enim erat speciosa cooperta scaltis (110) albis et purpureis. Ibique viderunt tren turmas sicut vir Dei praedixerat. Nam inter turmam et turmam spacium erat quasi jactus lapidis de funda et semper ibant huc atque illuc et una turma cantabat stando in uno loco dicens "Ibunt sancti de virtute in virtutem et videbunt Deum Deorum in Sion". Dum una turma perfiniebat illum versiculum altera turma stabat et incipiebat cantare carmen praedictum et ita faciebant sine cessacione.(Verso 7)/Erat autem prima turma puerorum in vestibus candidissimis et secunda in jacinctinis et tertia turma in purpureis dalmaticis. Erat autem hora quarta quando tenuerunt portum insulae. Cum autem VI venisset ceperunt cantare turmae simul dicentes(111) : "Deus misereatur nostri" usque in finem et "Deus in adjutorium meum intende". Similiter et tercium psalmum "Credidi" et orationem ut supra. Similiter ad horam nonam alios tres psalmos : "De profundis" "Ecce quam bonum" et "lauda Jerusalem Dominum". Et cantabant ad vesperas "Te decet hymnus" "Benedic anima . Et tertium psalmum : "Laudate pueri Dominum". Et quindecim graduum cantabant sedendo. Cum autem perfinissent illum cantum statim obumbravit insulam nubes mirae claritatis (112) sed non poterant videre quae antea viderant prae spissitudine nubis. At tamen audiebant voces canentium praedictum carmen sine intermissione usque ad vigilias matutinas, Tune ceperunt turmae cantare dicentes : "Laudate Dominum de caelis""Cantate Domino novum"(cantum); "Laudate Dominum in sanctis ejus". Post haec cantabant XII psalmos per ordinem psalterii. At vero dum dies illuscesceret discooperta est (113) insula de nube et confestim cantabant VI psalmos . "Miserere mei Deus" "Deus Deus meus ad te" Et "Domine refugium" " Omnes gentes " "Deus in nomine tuo" "Dilexi quoniam" sub Alleluia. Deinde immolabant agnum immaculatum et omnes ad communionem veniebant dicentes : "Hoc sacrum corpus Domini et salvatoris sanguinem sumite vobis in vitam aeternam ". Itaque finita immolatione duo ex turma juvenum portabant cophinum plenum de scaltis purpureis et miserunt (114) in navim dicentes : "Sumite de fructu insulae virorum fortium (115) et reddite nobis fratrem nostrum ac proficiscimini in pace. " Tunc Sanctus Brendanus vocavit praedictum fratrem ad se et ait : "Osculare fratres tuos et vade cum illis qui te invocant. Bona hora concepit te mater tua quia meruisti habitare cum tali congregatione". Osculatisque omnibus (116) et sancto patre ait illi Sanctus Brendanus : "Fili recordare quanta benaficia proposuit tibi Deus in hoc seculo. Vade et ora pro nobis". Protinus secutus est duos juvenes ad eorum scolam. Venerabilis pater cum suis sodalibus cepit navigare. Cum autem hora nona venisset precepit suis fratribus reficere corpora de scaltis insulae virorum fortium. Cum haec dixisset vir dei accapit unam de illis. Ut autem vidit magnitudinem ejus et illam plenam esse succo admiratus est et ait : "Nunquam vidi nec legi de scaltis tantae magnitudinis". Erant enim equalis staturae in modum pilae magnae. Tunc cepit vir Dei vasculum sibi afferri expressitque unam ex illis et attulit de suo succo unam libram quam sanctus pater dividens in duodecim uncias dedit unicuique singulam unciam. Ita per XII dies fratres reficiebantur de singulis scaltis tenentes semper in ore saporem mellis.
CHAPITRE XXV
Selmer p. 53, 1. 1, Ch. 18/
Finitis jam aliquantis diebus sanctus pater precepit triduanum jejunium. Porro transacto triduo ecce una avis grandissima volabat a regione navis tene(n)s (117) ramum cujusdam arboris ignotae habentem in summo bhotrum magnum mirae rubicunditatis. Quem ramum misit de (118) ore suo in sinum sancti viri. Tunc Sanctus Brendanus vocavit fratres suos ad se et ait : " Videte et sumite prandium quod Deus misit nobis. " Erant enim uvae illius sicut poma. Quas divisit vir Dei par singulas uvas et habebant victum usque ad XII dies