TRACTATUS

 retour chap.I et II (Deuxième partie)


DERADES

Editions CARÂCARA
DEUXIEME PARTIE - SUITE

 

CHAPITRE III Revirements et ombilics

1) "Merugud Uilix Maicc Leirtis" : l'errance d'Ulysse
2) Pour une lecture "ombilicale" de l'Odyssée
3) Le Livre de Jonas et quelques mots sur Jason
4) Conclusion

Notes

CHAPITRE IV Sur l'espace de la pensée

1) Critique de la Raison et de l'Imagination
2) Vers une pensée acméenne
3) Différences de potentiel et inventivité

Notes

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE


 

Chapitre III REVIREMENTS ET OMBILICS (Ulysse , Jonas, Jason)

 

"Qui navigant mare enarrant pericula ejus". (Ecclésiastique 43-24).

 

Alors que partir et voyager sont synonymes de rêves et d'aventures, et que toute une littérature en loue les vertus, le héros par excellence du voyage, Ulysse , s'embarque à regret pour Troie et ne désire que rentrer. Le thème du retour, ce fameux "nostos" dont la nostalgie est le mal, parcourt l'Odyssée avec force, au détriment du plaisir à retirer de récits célébrant des péripéties appréciées autant que fabuleuses. A la différence des romans d'aventures, l'Odyssée chante "un retour", certes retardé, mais profondément désiré. Plus net encore est le paradoxe qui anime l'épisode de Jonas dans la Bible : indifférent à l'appel divin qui risque de rompre sa tranquillité, il s'embarque pour fuir dans la direction opposée, tandis que toute son aventure en mer n'est qu'un processus pour le contraindre à une mission qu'il juge déraisonnable et dépassant ses possibilités. Que l'on songe un instant, par contraste, à la soif d'aventures et de richesses qui anime Sindbad (et bien d'autres...). Un dernier personnage, tout aussi "parabasique", a toutes les qualités nécessaires au héros voyageur (force, aide divine, chef d'autres héros) : Jason, cependant, les abdique peu à peu au contact d'une magicienne Médée, plus redoutable que ses propres armes. A l'image heureuse du départ, d'une croisière dans un but précis, succède un retour par voie d'errance, le plus souvent subi mais cent fois plus formateur.

Dans chacun de ces cas, une transformation du héros est en cours. Il était, et il devient. Nous proposons même de nommer ce processus, du terme de "conversion" puisqu'une rupture s'établit, de façon répétée. En effet, il s'agit moins d'une lente évolution intérieure que d'un brusque revirement, ou d'une contrariante "remise en cause" : Ulysse , le roi couronné de lauriers, rentre en Ithaque déguise en mendiant ; Jonas, l'individualiste, prêche le repentir collectif sur la place publique ; Jason, porté par la nef Argo, finit par la porter à son tour, symbolisant son nouveau service (fini l'esclavage d'un roi injuste qui l'envoya, en vue de le perdre, conquérir la Toison d'Or ; commence son commerce avec les dieux). Mais ces quelques exemples ne rendent pas compte des images qui servent à expliquer la conversion, à la préparer et à l'ordonner. Projetant sur le monde extérieur, par des images, l'intimité du coeur humain et le comportement associé, le poète indique un détachement : un homme nouveau naît. La conception en est douloureuse, hésitante, reconduite à plus tard, engagée ou immédiate. Le phénomène se montre en plusieurs moments se renforçant l'un l'autre. Comparons à Enée, ou à Saint Brendan, qui, eux aussi, se modifiaient : Enée s'installait en une intersection, Saint Brendan affrontait une déchirure infinie. Ici, l'enjeu est autre : il s'agit d'échapper à une contrainte, à une étreinte, de s'en libérer ou de s'en alléger. Enée proposait une fusion, Saint Brendan une ouverture ; l'un et l'autre y installaient une terre et un peuple. Ulysse ne regagne que son lieu, Ithaque qu'il débarrasse de la présence encombrante des Prétendants, Jonas le quitte forcé et n'y revient pas, mais s'installe au désert, Jason va pouvoir secouer une tutelle funeste et injuste. Tous trois se soulèvent contre une oppression.

Ce motif de l'oppression transparaît d'une certaine représentation de l'espace selon une dialectique précise où l'englobé soudain échappe à l'englobant. L"'enveloppe" s'effondre, disparaît, après avoir "porté" ou avoir voulu étouffer. Pour désigner ce phénomène, nous parlions déjà d"'effondrement" lorsque nous nous attachions à définir les lieux de l'acméité. Mais il est possible de mieux comprendre en rapprochant cela des "ombilics" de la Théorie des Catastrophes. Leur forme rappelle un "nombril" creux ou pointu; leur sens est de dire qu'une nouvelle entité est née et a pris aspect, selon la psychologie immanente à une oppression : le héros la repousse et s'en libère d'autant que lui-même est un homme hyperactif.

L'hyperactivité, en effet, nuit au recueillement ou à l'épanchement des sentiments qui sont comme prisonniers : les portes de sortie ont été closes, les moyens pour relâcher la tension intérieure ont disparu. Il s'ensuit ordinairement un excès de forces contenues jusqu'au moment où l'individu s'exprime avec violence, déclenche un processus de révolte souvent créateur, quoique vite dilapidé. Nos héros auront donc ce comportement étrange de paraître imbriqués dans la réalité tout en la repoussant parfois brutalement. Ils aimeront agir, seront ancrés dans les problèmes réels, et en même temps ils se sentiront cernés, contraints, confinés et n'auront d'autres issues que l'affrontement et le renversement. Qu'il suffise de regarder l'attitude d'Ulysse , homme d'action perpétuel, n'acceptant pas de "perdre" ou de "démissionner", pour comprendre que nous sommes loin des qualités de Saint Brendan ou d'Enée, tournés vers des signes et des contemplations, ou observons les remords du Vieux Marin en raison du meurtre d'un oiseau ! L'oppression commande un autre type de héros, porteur d'une autre vision. Des images le disent avec force, confirment que, dans ce cas, le Destin ne se constitue pas avec des attentes et des promesses divines, mais par une série d'évasions hors de l'indistinct, hors de la menace de l'étouffement.

L'oppression pétrifie, mortifie, arrête le mouvement comme elle le canalise et annule sa direction. Ainsi le héros errant est-il souvent bloqué dans sa course ou détourné. Ici, l'errance se dote d'un aspect négatif bien différent des autres cas : l'arrêt du temps pour les Déluges ou le Dit du Vieux Marin (le mouvement y était apparent ou nul), la lente élaboration et maturation pour St Brendan ou Enée. L'errance devient aveuglement, affolement, réduction du monde dans un premier temps, celui où l'oppression domine, puis elle devient doute, "déboussolement", actes désemparés, ivresse. En usant de la surface marine, le poète décrit ce double aspect (accompagné d'un double comportement aussi) que prend alors l'errance (temps de blocage, temps de surprise ou de "déprise") parce qu'une fois de plus l'espace y est amplifié, a une valeur trans-historique, évolue vers une représentation que l'on pourrait dire mi-abstraite, mi figurative (en ce sens que l'abstrait y a ses figures propres et que le figuratif se nourrit d'un réel soumis à des modèles).

Un renversement de perception se produit, ce que R. Abellio (1) nommerait "inversion d'inversion", c'est-à-dire selon sa phénoménologie, une mutation qui se produit lorsqu'une intensification spirituelle inverse les rapports au moyen d'une crise. Par exemple, et de façon imagée, l'enfant dans le sein de sa mère, une fois né, englobe pour le téter ce même sein ; une intensification a eu lieu, de l'espace clos du monde utérin à l'espace plus vaste du monde enfantin, ce que l'ambivalence du mot "sein" exprimait. Le second exemple est celui de la pomme de Newton tombant sur la terre tandis que cette même terre semble stable dans l'Univers mouvant : il faut inverser ce rapport et supposer que la même attraction s'exerce sur la terre de la part de l'Univers.

A l'inversion, c'est-à-dire à l'englobant premier, au "repliement", succède une "inversion d'inversion", une opération de "dépliement" intégrant la première perception. De même que Jonas, se croyant libre dans son univers quotidien et tranquille, découvre une liberté infinie liée à la grâce de Dieu, de même Ulysse aux extrémités du monde y est plus prisonnier qu'auprès de son épouse qui a préservé sa place libre, parce que cette fidélité est à l'image de la pureté et de la perfection, que Jason sur les bords lointains du Lac Triton s'embourbe et s'enlise avant que ne survienne l'apophanie du Dieu de la Lumière comme signe de sa maîtrise sur un univers jusque-là dangereux et étouffant. Chacun de ces héros se détache de la Caverne où il est prisonnier. L'errance en mer sera le récit, à valeur de paradigme, de la double mutation effectuée pour sortir d'un monde devenu étroit grâce à la perception de son caractère illusoire, récit donc de l'oppression renversée et d'une vastitude gagnée.

Certes, le fait que le héros se modifie, et subisse une transformation intellectuelle et morale par suite d'une insistance oppressante de ses antagonistes, apparaît dans la tragédie, le roman et l'épopée. Dans les navigations ou parabases, l'espace lui-même prend une force excitée, différente de la normale, et c'est sur cette "excroissance" spatiale soudaine que s'articule le récit avec le comportement héroïque adéquat. L'oppression y a pris un aspect visuel indéniable tandis que le héros y acquiert forme et mouvement. Le latent et le sous-jacent sont mis en évidence en tant que processus à l'oeuvre qu'il faut narrer. On sait aussi que ce processus est fait d'une rupture (saut catastrophique) dont le temps est raconté, là où, dans les autres genres, il est souvent "continu" (montée d'une crise, par exemple) ou bien est constitué d'accidents qui n'intéressent que pour leurs causes ou leurs conséquences. Face à une situation d'oppression et de délivrance, le tragédien, le poète épique ou le romancier l'utilisent pour une recherche et analyse des ressorts (passions, pulsions dans la tragédie), des causes et des mobiles (enchevêtrement des dieux et des hommes dans l'épopée, par exemple) et des intérêts et des désirs (dans le roman). Dans les parabases, la situation en soi est déclarée objet d'entendement, grâce à une spatialisation, indépendamment du fait qu'elle soit présente en bien des endroits ou lieux de toute narrativité.

L'errance peut être double : à l'intérieur d'un ensemble qui vise à détruire l'entité errante et à l'intégrer, à l'extérieur d'un autre ensemble qui refuse de l'accepter en son sein. Imaginons une entité : elle peut être prisonnière et vouloir s'échapper, elle peut aussi être déjà détachée et ne savoir où retomber et en quel lieu on l'attend. C'est cette seconde attitude qui prime dans de nombreux cas de littérature populaire où l'idée d'un élément laissé "en suspens", sans attache et comme "voletant" au-dessus de l'ordre admis, provoque un sentiment de malaise, une insatisfaction de l'esprit devant le spectacle d'une rupture de l'harmonie possible. Tout l'effort du créateur sera donc de reconduire cet élément au sein d'un ensemble où il prendra place et achèvera sa course errante. Le monde se clôt à nouveau sur lui-même, s'agrandissant un peu à cette occasion de nouvelles perceptions, mais visiblement la force d'intégration a prédominé sur l'irruption d'une forme, sur ce "projet" (au sens premier) devant nous entraîner au-delà. En revanche, les oeuvres principales choisissent de peindre et d'exprimer comment une "monade" s'est formée envers et contre des forces asphyxiantes, a réussi sa percée et son envol au prix d'une lutte, même si des points sont restés inconnus, même si la monade a laissé des êtres (ou des questions) en suspens et n'aboutit à aucune conclusion intégrant et synthétisant tout le processus de création. Le travail second, celui des commentateurs et imitateurs, sera de reprendre ces monades et de leur donner une solution.

Ces deux attitudes (ramener l'anormal à la norme ; sortir d'une norme devenue étroite pour une autre meilleure), symptômes de deux processus différents, vont s'éclairer d'une comparaison entre l'Odyssée et une version médiévale irlandaise de ce même texte. L'Ulysse irlandais est un exclus qui songe à rentrer dans la norme sociale ; l'Ulysse d'Homère quitte une norme guerrière aimée pour une normalité nouvelle. Directions inverses.

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1) "Merugud Uilix Maicc Leirtis" : l'errance d'Ulysse fils de Laërte :

Cette courte histoire provient de deux manuscrits datant l'un du XIIIe siècle (fin), l'autre du XIVe siècle (fin) appelée respectivement ms Stowe n 992 et ms du Livre de Ballymote (p 445 a - p 447 b). Il revient à Kuno Meyer d'en avoir donné une édition en 1886 et une traduction en langue anglaise. Les questions qu'il aborde dans son introduction cernent adroitement le texte : il semble avoir été écrit directement en irlandais et n'est point la traduction d'une version en latin ou en français, ou en anglais ; il n'y a pas de lien avec le roman médiéval, si célèbre en ces temps-là, de Benoît de Sainte More, La Destruction de Troie qui intègre une brève errance d'Ulysse quoique presque sans rapport avec Homère, mais paraît bien être le résultat de lectures personnelles provenant de diverses sources ; il se peut même qu'une lointaine connaissance du texte grec ou d'une traduction latine se fasse jour dans ce texte irlandais, vu certains éléments dispersés ici et là (Kuno Meyer, p IX : We seem to catch but faint echoes now and then of the Homeric poem"). Bien qu'il soit impossible de dire comment l'histoire d'Ulysse est parvenue en Irlande, puisque la version médiévale de Benoît de Sainte More semble hors de cause, l'on aperçoit à certains textes, selon Meyer, l'introduction de thèmes homériques dans la poésie irlandaise (L'épisode des Sirènes, par exemple) et d'une réélaboration de ces thèmes à l'intérieur de la culture irlandaise comme l'exprime ce texte même de l'Errance d'Ulysse . A noter enfin qu'il est considéré dans le catalogue des Livres de Bibliothèque Nationale de Paris comme une traduction irlandaise d'Homère (n 1575 des traductions ; 8 Yb 186), ce à quoi il ne saurait prétendre. Son intérêt est autre. En voici donc brièvement le récit.

Ulysse et ses compagnons, après la destruction de Troie, atteindraient presque leur terre natale si une tempête subite ne les repoussait en mer durant un an ; puis d'accoster à une Ile aux moutons où ils demeurent trois nuits. Ulysse convainc ses compagnons de repartir, aborde à une autre île surmontée d'une montagne en or mais habitée par un Cyclope. Ce dernier en écrase certains, en élève neuf autres dans ses bras dont Ulysse qui, parvenant à s'enfuir, se munit d'une lance qu'il enfonce dans l'oeil unique du Cyclope. Un flot d'eau en jaillit et menace de les engloutir. Un homme est abandonné sur une île pour mutinerie quoique le texte soit pudique à ce sujet : son sort sera de rencontrer Enée qui le tirera de sa vie de Robinson antique. Une épidémie décime une partie de l'équipage. Sur une autre île qui évoque celle d'Eole, Ulysse obtient du "Seigneur de Justice" moyennant un poids d'or rouge à chaque fois renouvelé, trois instructions ou conseils à suivre pour rentrer chez lui. Si ces instructions sont observées, le retour s'effectuera sans ennui. Elles sont données dans l'ordre inverse de leur future utilisation. Le Seigneur de Justice, en outre, leur offre au moment du départ, une boîte à ne pas ouvrir avant d'être au terme des aventures. Après cet accueil somme toute énigmatique, Ulysse revient chez lui, à sa place au royaume d'Ithaque. Sa femme Pénélope y est reine : derrière elle un beau jeune homme qu'Ulysse ne reconnaît pas comme étant son fils Télémaque. Jaloux, il découvre secrètement la vérité après avoir surpris une conversation de nuit entre la mère et le fils alors qu'il voulait se venger d'eux. Cet épisode le décide à déclarer son identité, mais la méfiance de Pénélope est telle, qu'elle lui impose trois preuves confirmant qu'il est bien Ulysse , en particulier la reconnaissance par une chienne d'aspect fort diabolique que seul Ulysse maîtrisait. Pénélope lui demandera en outre de retrouver la forme qu'il avait autrefois, sa beauté de jadis, tant le voyage l'a usé, tandis qu'Ulysse ouvrant la boîte donnée par le Seigneur de Justice, y trouvera tout l'or offert pour les trois consultations.

Il est évident, bien sûr, qu'une comparaison avec l'Odyssée montrerait à l'évidence et de façon vaine, tous les épisodes oubliés, rétrécis, etc. Ce qui importe, c'est plutôt de se dire que l'auteur poursuivait un schéma précis que seuls certains épisodes pouvaient ornementer. Or la réflexion de l'auteur irlandais s'appuie sur une tradition spécifique d'errance, ou "imram" au cours de laquelle le héros, libéré de ce bas monde, vagabonde dans l'autre, avec pour principal danger celui d'être "attaché", à tout jamais lié par un pouvoir magique à une île de l'Au-delà.

On se souvient de la figure de Maël Duin, victime d'une pelote de laine lancée par une fée, qui ainsi le ramène en son palais, en dépit de son envie de revenir chez lui, ou de celle de Bran qui n'a pas vu le temps passer et se trouve dans l'impossibilité de poser pied en Irlande, etc. Ce thème hante, d'une certaine façon, aussi notre texte puisque Ulysse et ses compagnons forment cette monade dont nous parlions, ne sachant comment retrouver une place demeurée vacante et risquant en plusieurs occasions d'être "prise". Angoisse de l'inadéquation, même si l'exil n'est pas toujours détestable et ouvre des perspectives charmeuses. Analysons donc précisément l'attitude d'Ulysse .

Lorsqu'il est en vue de son pays, il s'exclame qu'en raison de son absence, sa place doit être tenue par un autre roi régnant sur sa terre : "Ce que nous trouverons là, nous causera douleur... il y aura un autre roi sur notre territoire et notre terre sera en sa possession, et la vieillesse tombera sur nos corps, bien que cette terre nous appartienne de droit." (p 17 - tr. angl.) (2)

A quoi ses compagnons lui répondent : "Ne laisse pas cela t'oppresser..." (soit en Irlandais "Na cuirid fort su sin...") où "cuirid" renvoie à une verbe "cuirethar" dont le sens est jeter, rejeter, soumettre, se révolter, repousser, selon une ambivalence pour nous précieuse d'action et de réaction. En effet, dès le départ, l'auteur nous livre l'enjeu avec le mot-clef, celui de l'oppression : être errant, c'est curieusement devoir vieillir plus vite. Il est nécessaire de réintégrer sa place pour retarder quelque peu le mouvement du temps. D'ailleurs, dès qu'Ulysse se sera fait reconnaître par Pénélope, tout à la fin, il retrouvera beauté et vigueur.

Etre hors de son lieu revient à subir les outrages du temps, à être opprimé par une échéance menaçante et imminente, là où traditionnellement Ulysse nous est donné comme un homme préoccupé par le présent et rêvant d'un avenir qui lui accorderait le bonheur du retour. Dans cette version irlandaise, le héros se sent dans la tourmente du devenir, conçoit les conséquences d'un acte passé (avoir quitté son royaume), rêve de les effacer. C'est à une trame dont il est arraché qu'il veut se rattacher, cherchant à mettre entre parenthèses ou en oubli un passé aux effets à supporter. Le Temps n'est pas succession d'un passé, d'un présent et d'un futur, qui fait de l'Ulysse d'Homère un homme vivant son présent en vue d'un futur, mais le héros irlandais paraît doté d'une conscience marquée par la pesanteur du passé sur l'avenir. Il revient au héros, la tâche d'échapper à cette situation. Avoir quitté Ithaque, avoir détruit Troie, autant de facteurs qui l'ont isolé et placé à l'état de "monade" errante vouée à la mort rapide.

Aussi, l'on contera les différents essais tentés pour retrouver un milieu convenant. Au lieu d'une naissance, il sera décrit une involution aux étapes inverses de celles qui avaient produit l'éclosion de cette monade aventureuse. L'oppression sera constituée de ces arrêts forcés, où le héros risque d'être lié et de ne pouvoir revenir au point de départ, mais qui servent à lui montrer comment il est devenu tel et comment il retrouvera son identité. Et il se délivre moins par lutte que par sentiment d'étroitesse, par prise de conscience de la vacuité de ce qui l'a jusqu'alors façonné et motivé. Il doit "revenir à de meilleurs sentiments" pour ne plus être privé d'une socialité qu'autrefois il connaissait.

Sur l'Ile aux moutons, première île rencontrée après un an de tempête, la subsistance est suffisante jusqu'au jour du Jugement, selon le texte lui-même : "Nous avons abondance de nourriture jusqu'au Jour du Jugement, tant il y a de moutons ici. - Voici, dit-il, que je ne vous laisserai pas pour votre salut, renoncer à tenter d'atteindre notre terre natale."(3)

Sur quoi, les compagnons d'Ulysse se plaignent que leur chef ne désire que leur mort, après avoir provoqué celle de tout son peuple. Première condamnation de l'héroïsme d'Ulysse : responsable de la mort d'innocents et première oppression, celle du bien-être facile, obtenu sans effort, et qui ressemble fort aux habitudes de pillage. Ses compagnons lui servent autant de prise de conscience et de remords à avoir que de faire-valoir. Ne résiste-t-il pas au charme de cette solution confortable, quoique inachevée ?

Sur la deuxième île atteinte, se trouve une montagne d'or. "Voilà qui est une bonne trouvaille, dirent les hommes d'Ulysse . Comment le savez-vous ? dit-il. N'avez-vous pas emporté bien assez de trésors en Troie ?"(4)

Mais ses compagnons font la sourde oreille et se précipitent vers l'or. Ce goût du lucre se visualise alors par l'apparition du Cyclope qui les écrase entre ses bras, brisant certains, comprimant neuf autres dont Ulysse qui, jouant des coudes, réussit à se glisser par en bas. Sauvé, il rejoint le reste de l'équipage au navire dont l'avis est: "Emplissons nos vaisseaux des trésors et poursuivons notre chemin".

Ulysse ne l'entend pas ainsi et songe à libérer ses compagnons pris par le Cyclope, au grand dam de l'équipage. Certes il désire se mesurer au géant mais surtout il veut savoir comment "ses" hommes "lui" furent enlevé. Et il découvre que "la nature sauvage (du géant) qui est dans son corps, peut être un handicap pesant, aisément surmontable lorsque son corps est assoupi"(5). Le type d'oppression par force brutale et sauvage renvoie au comportement guerrier, sans foi ni loi qui a dû être le sien à Troie, et qu'Ulysse découvre odieux pour avoir à le subir lui-même. Il pourrait continuer à en appliquer les règles, en abandonnant ses compagnons à leur sort, il résiste à cette forme de tentation et détruit ainsi l'oppression exprimée. En effet, il organise l'évasion de ses compagnons en les faisant glisser le long du dos du géant, puis crève de sa lance l'oeil unique et s'enfuit pour éviter le raz de marée qui s'ensuit : "Et il eut la tâche difficile de se sauver hors de ce lac vaste et large d'eau qui jaillissait de l'oeil".

L'acte de crever l'oeil, dans cette histoire, correspond à un affranchissement certes matériel (mais après tout, l'acte est inutile puisque Ulysse aurait pu partir sans le commettre), plutôt moral comme si le héros se débarrassait d'un double. Aveuglé, le géant maintenait à l'intérieur l'eau prisonnière qui s'épanche : une poche se vide, une oppression s'écoule, un aveuglement signale la disparition dans le néant d'une façon de voir.

La suite du texte réduit le nombre des compagnons à neuf membres : exil de l'un, épidémie des autres. A la différence d'Homère qui fait rentrer Ulysse seul, l'auteur irlandais lui maintient une petite compagnie qui l'alourdit et le retarde, mais sert à montrer de quel point évolue Ulysse , de quelle illégalité a-sociale il s'extirpe. Ses compagnons sont intéressés, âpres au gain, cruels, avares, en bref, ils n'ont plus aucune norme sociale. L'écrivain prend un vif plaisir à montrer comment Ulysse au contraire vise l'intégration, recherche le chemin de la sociabilité. Ainsi signale-t-il son goût pour les langues :

"Maintenant cet homme était très rusé, un homme intelligent, tout à fait sage, prenant part à maintes langues car il était habitué à parler la langue de chaque pays où il arrivait et à questionner les habitants dans la langue qu'ils utilisaient."(6)

Ulysse compense le fait d'être monade détachée, par une attention à l'autre, nouveau comportement prometteur. Il cherche conseil, et compte pour cela utiliser ses biens là où ses compagnons s'écrient :

"Nos cheveux sont tombés, nos yeux ont décliné et nos visages sont devenus noirs et nos dents jaunes, et nous n'avons nullement besoin de dilapider notre or et nos biens pour une instruction qui ne pourrait être d'aucun usage pour nous."(7)

On retrouve ici le thème du vieillissement accéléré lorsque l'on est hors de son lieu, errant à l'extérieur de toute entité sociale chargée d'une valeur de permanence propre à étonner si l'on oublie l'importance de la lignée et de la tradition (sortes d'anti-destin, victoire sur le temps) dans les sociétés premières. Les trois instructions qu'Ulysse consultant obtient du Maître de Justice (pâle souvenir d'Eole), ont une particularité commune, elles mettent l'accent sur le renforcement de l'unité. Le premier avis à suivre revient à prendre une décision lorsqu'il y a accord unanime des membres (et cela trois fois de suite) et lorsqu'Ulysse aura maîtrisé ses passions, en retenant sa respiration par trois fois aussi. Les règles de contrôle de soi et de vie collective sont clairement exprimées. Le deuxième avis se fonde sur l'obligation de ne point s'écarter de la route principale pour emprunter un détour ou un raccourci, autant dire de faire cesser l'errance, d'autant que le retour ne se fera que par voie de terre. En soi, ce changement est bien significatif d'une volonté de tourner le dos à une vie essentiellement maritime jusque là. Le troisième avis donné a trait à la position du soleil convenant pour le départ :

"Ne permettez qu'aucun de vous ne quitte sa place ou son habitation, quelque forte que puisse être son impatience jusqu'à ce que le soleil ait atteint la position où il est maintenant"(8). L'auteur irlandais nous montre bien par là qu'il conçoit la fin des aventures d'Ulysse comme une remise en ordre harmonieuse où chaque chose est à sa place. Le moment n'est plus indifférencié, il est choisi ; le groupe s'organise et s'impose discipline. Certes, à chaque instruction, les compagnons d'Ulysse ont protesté de voir leur or rouge dilapidé pour de vains propos, et lorsqu'ils seront à nouveau en chemin, ils obéiront à contre-coeur, reprochant à Ulysse de les conduire à leur perte. Mais l'unanimité se fera, sans qu'ils s'en rendent compte n'ayant rien d'autre à proposer et mettant en application le premier avis donné d'être tous d'accord. Le groupe social se reconstitue et se resserre. Le séjour chez le Seigneur de Justice dans des conditions de confort de nuit en nuit meilleures, semble comme indiquer le bonheur du civilisé, bonheur retrouvé.

Si nous regardons maintenant comment s'effectue le retour et l'installation en Ithaque, nous retrouvons ce thème de l'adéquation progressivement atteinte. D'avoir attendu que le soleil occupe une position précise, sauve Ulysse et ses compagnons de la mort ; d'autres, partis avant, sont enfouis lors d'une ouverture de la terre qui les engloutit.Dans le désert qui suit, deux hommes oublient de rester sur la route principale, et meurent, réduisant le nombre des survivants à huit personnes. Ces deux épisodes, aussi brefs soient-ils, choisissent des images très "catastrophiques" : une fracture du sol, un saut hors d'un champ stable suivi de mort immédiate. Toute morphogénèse semble interdite puisqu'il s'agit de revenir et de réintégrer une zone de stabilité.

De même, l'arrivée d'Ulysse devant Pénélope, ne nécessite aucun conflit contre des prétendants opprimant le sol d'Ithaque tel qu'on le découvre chez Homère, mais une dernière série d'adaptations. La "monade" n'est point sûre d'avoir encore une place disponible. Il faut vérifier que Pénélope, quoique accompagnée d'un beau jeune homme, est bien restée fidèle à Ulysse , là où Homère n'entretenait aucun doute à ce sujet. L'Ulysse irlandais se souvient d'un souterrain traversant le palais et donnant sur la chambre à coucher. Afin d'entendre la conversation, il entreprend ce projet après discussion avec ses compagnons craintifs, se surprend à vouloir se venger en tuant Pénélope et l'homme qu'il croit être son amant, puis se souvient de devoir contrôler ses premiers instincts.

Bien lui en chaut puisque Pénélope se réveille et raconte à son fils qui dort à ses côtés, comment elle vient de rêver du retour de son époux. Ulysse rassuré s'endort. Toute la scène est dominée par le souci d'une intimité possible, préservée, qu'il reste à retrouver. Le souterrain, le rêve, les paroles de Pénélope affirmant "n'avoir point connu d'autre homme"(9), contredisent le seul acte envisagé et refusé, celui de la décapitation dont la violence rend compte de l'éviction, de la guerre, de la séparation d'un ensemble harmonieux en deux monades perdant toute existence. Ulysse peut donc s'abandonner au sommeil, le moment est proche où tout rentrera dans l'ordre.

Lorsqu'enfin, Ulysse avoue son identité, le lendemain matin, il subit une dernière épreuve et avance trois preuves (paroles ayant trait à leur vie conjugale ; une broche en or échangée ; une chienne nommée, décrite, n'aimant que son maître). Seule la description de la chienne,
("Elle a deux côtés d'un blanc brillant, un dos d'un pourpre lumineux, un ventre très noir et une queue verte" )(10) rompt avec le cadre très quotidien et vraisemblable. L'auteur, peut-être, nous indique par là qu'un tel animal proprement "merveilleux" (d'un aspect diabolique!) est plus proche par son instinct d'une juste authentification que les hommes, et que plus la bête est sauvage, plus la certitude peut être grande. Ce serait un retour à la "vérité naturelle" primordiale, terrestre, s'opposant aux errances incertaines, aux entités nomadisant, aux envols désordonnés des existences humaines. Homère faisait seulement rendre à la chienne d'Ulysse un dernier souffle à la vue de son maître. Cela suffisait parce que tout en Ithaque était opprimé, et que la chienne était un pieux souvenir du maître, laissé pour compte. Ici, la chienne a bien été traitée comme si elle devait servir à la reconnaissance finale. Tout, d'autre part, en Ithaque, est resté identique, régulier. C'est le voyageur, et lui seul, qui a subi l'outrage du temps puisque Pénélope s'écrie une première fois (lorsque Ulysse se fait connaître):"Où se trouve votre beauté et où sont vos hommes, si vous êtes Ulysse ?" (11) puis elle admettra qu'il est bien son époux, quoiqu'elle ait craint que ce soit une illusion forgée par des Esprits : "Le peuple des Esprits est nombreux, et je ne m'étendrai pas avec vous tant que vous ne retrouverez pas votre visage d'autrefois"(12). Etre errant, isolé, hors d'un lieu continu, correspond à une destruction accélérée, au milieu d'esprits malfaisants qui cherchent à capturer l'isolé, le vagabond, et lui découvrent par quelles violences il est devenu "a-social" parce qu'elles opèrent sur lui à la façon dont il opéra souvent sur autrui, l'appauvrissant, le réduisant (perte de ses compagnons), vouant le détruire et l'amoindrir physiquement. Juste retour des choses, où la morale est sauve, rassurante, en l'honneur du genre humain, ce que l'auteur irlandais ne manque pas une dernière fois d'exprimer quand il laisse à Ulysse le soin d'ouvrir cette boîte offerte par le Seigneur de Justice, et le plaisir d'y découvrir enfermée la somme d'or rouge versée pour les instructions. Rien n'est perdu, Ulysse a retrouvé la place qui lui convient, et dirions-nous, l'ordre est restauré dans la joie de tous.

Ce texte pourrait appartenir au genre des contes (13) dans la mesure où il ramène le lecteur à des considérations morales et sociales et le rassure par son souci d'aboutir et de combler, de ne rien abandonner en suspens. Il y appartient, en bonne part, mais pour notre analyse, il présente un avantage capital : il est le reflet du mouvement d'errance ordinaire, il en est le problème inversé. Au lieu de montrer que l'errance est une progressive délivrance, une lutte contre l'arrêt emprisonnant, il s'interroge sur les dangers consécutifs à cette situation : tentatives pour happer le héros errant, l'absorber ou le détruire en des lieux qui ne lui vont pas ; élaboration d'une conscience sur la violence qui a été nécessaire pour devenir une entité sans attache et sans règle. Ce dernier point demeure à un niveau latent, non-dit, si ce n'est par les remarques acerbes des compagnons d'Ulysse et par leur volonté de vivre comme auparavant, sans mea culpa ni remords.

Ulysse s'impose de revenir à une conduite ordinaire, et c'est ce qui le conduit chez lui, lui fournit le moyen de faire correspondre son existence à un lieu adéquat où sa femme l'attend.

Ce texte, malgré sa brièveté et son caractère peu littéraire, préserve en lui une réflexion sur les conséquences d'une "sortie" hors de l'humanité. Une problématique se fonde entre ce goût pour la mesure et l'appel de l'inconnu ; des surfaces et des champs sémantiques s'opposent tandis que l'on dénie à Ulysse le devoir de "se convertir" et que l'on invite le héros seulement à "revenir", à "se dévertir". L'auteur alerté par la réflexion homérique la suit en l'inversant, avec une lucidité remarquable pour présenter une thèse opposée, soit une capacité d'analyse intuitive louable. Cela semble indiquer aussi que certains développements d'une oeuvre acméenne s'instaurent dans une relative négation de l'oeuvre en question, tandis que d'autres suites ne sont qu'une amplification du thème, ou que d'autres conduisent à un schéma plus commun, itératif et imaginaire, ou que d'autres combinent l'histoire à des fins actuelles. Ces quatre directions ont ceci de commun, d'avoir une certaine autonomie par rapport à l'oeuvre centrale qu'elles orientent et déplacent. Ici, l'Ulysse irlandais se dirige dans le sens inverse de l'Ulysse homérique.

2)Pour une lecture "ombilicale" de l'Odyssée :

La perspective est donc celle où le principal effort du héros est d'échapper à une oppression qui arrêterait son évolution afin de gagner cette liberté qui lui permettra le retour, puisque l'errance est conçue comme manoeuvres déjouées d'emprisonnement et tensions vers une conversion ou modification morale.

La tension est interne contre un englobement constant et menaçant, alors que précédemment le héros était livré à lui-même, aux caprices de ses passions, et désirait mettre un terme à son isolement. Ici, la densité s'accroît, s'alourdit, si bien que le héros est plongé dans des voIumes épais dont il doit percer l'enveloppe. La nécessité de l'effilement apparaît de jour en jour, ce qui explique la perte progressive de ses compagnons de façon à ce que seul et acéré, il soit à même d'acquérir cette aisance d'homme délivré. Son errance n'est donc point un simple vagabondage au gré des flots, c'est la rencontre de la pesanteur qui fait dévier la direction, la coiffe ou la brise. L'Ulysse irlandais se purgeait de ses désirs a-sociaux ; le véritable Ulysse devient un nouveau type d'homme qu'aucune oppression n'a pu vaincre, entreprenant et révolté, débarrassé d'une socialité vaine et contestable (n'a-t-il pas vu "les villes et les moeurs de nombreux hommes", c'est-à-dire n'est-il pas plus universel ?).

Les différents épisodes de l'Odyssée portent avec eux des images bien concordantes, utilisent un ensemble d'expressions et une composition qui nous renvoient aux "ombilics" de la Théorie des Catastrophes. Déjà l'espace odysséen nous était apparu comme s'effondrant : or ce sentiment que tout s'affaisse parce que tout plie sous un poids ou manque d'un appui et cède brusquement, correspond aussi à une analyse secrète d'un processus de naissance qui va dans le sens inverse de ce mécanisme étouffant. L'effondrement rend d'abord la réalité brutale, fuyante, vertigineuse. L'Odyssée donne une série d'images marquantes à ce propos dont l'unité paraît être le premier pas vers une théorisation, à savoir que la Théorie des Catastrophes a déjà été appréhendée poétiquement et intuitivement parlant et que sa systématisation nous permet d'en retrouver le chemin. D'un autre côté, elle acquiert de ces textes fort anciens et si présents dans l'histoire du monde occidental, une puissance sémantique impressionnante.

Pour expliquer certaines morphogénèses, qui ne se font ni par attraction d'un puits dans un autre (Fronce) ni par déchirure (Queue d'Aronde) ni par cloquage (Papillon), mais se manifestent par un gonflement et détachement, René Thom réemploie le terme d"'ombilics" en ce qu'il indique une forme ronde de laquelle s'ensuivent une chute et une séparation.

L'ombilic, d'autre part, est au centre de toute naissance (attachement - détachement, ce qui nous rapproche du thème de l'oppression et de l'effondrement). Son étymologie ("umbilicus") le rattache à "umbo" pièce ronde ou conique faisant saillie, pouvant désigner la bosse du bouclier, le rebord d'un trottoir, le moyeu d'une roue, le pli de la toge pointant sur la poitrine, ou enfin lorsque "umbo" est élargi par "l" en "umbilicus" le bouton du cylindre d'un volume, une tige métallique pour cadran solaire, le centre, etc (14). Bien que la question ait été discutée par les linguistes sur l'identité du latin "umbo" avec le grec "omphalos", il s'avère bien que la racine est commune et s'apparente à l'idée de "briller" (cf. skt bhâs, lumière, éclat) d'où provient ce sens de saillir, d'apparaître, de se montrer.(15)

Toutes ces images que nous renvoie l'étymologie, font ressortir un processus de jaillissement s'effilant par manque de support ou d'appui, à la manière d'un nombril d'enfant pointant et détaché, ou d'un phallus en érection. René Thom dégage trois types d'ombilics dont la succession donne des phases souvent représentées dans la Nature. Ces ombilics représentent des catastrophes d'une grande complexité puisqu'ils possèdent cinq et six dimensions. Selon les valeurs combinées de ces cinq et six facteurs de contrôle, un saut catastrophique aura lieu comportant deux axes de comportement (16): "une transition catastrophique (de ce type) doit être imaginée non comme un point sautant le long d'une ligne droite (comme c'est le cas dans le graphe de la catastrophe de la Fronce) mais comme une ligne sautant au travers d'un plan"(17). Cela provient du nombre plus grand de dimensions .

On obtient donc l'ombilic hyperbolique associé dans sa forme au crêt d'une vague ou à une voûte venant à s'effondrer ; puis l'ombilic elliptique semblable à une aiguille ou à un poil, dont la fonction est de pénétrer ; enfin l'ombilic parabolique correspond à la goutte qui se forme au sommet d'un jet d'eau s'élançant et fendant l'air, ou bien à un champignon étalant les pointes de sa tête, ou à de l'eau que l'on verserait dans un broc.

Une dialectique s'instaure ordinairement entre l'ombilic elliptique et l'ombilic hyperbolique parce que le premier vaut pour un état de tension (jet d'eau, épée pointue, poil dressé) tandis que le second tend à un état de relâchement (effondrement de la voûte, écroulement de la crête de la vague, dispersion soudaine).

Dans une note (18), René Thom commentera ce processus ainsi : "Cette dialectique perpétuelle elliptique-hyperbolique n'est pas sans rappeler l'opposition yin-yang de la médecine chinoise, ou encore l'opposition excitation-inhibition, chère aux neuro-physiologistes. Le sexe masculin présente, à cause de la nature même de transport spatial de l'acte sexuel mâle, une nature plus elliptique que le sexe féminin... Dans le même ordre d'idées, on sait le rôle étendu que Freud a attribué au symbolisme sexuel (dans les rêves notamment) ; il faut bien admettre que si les formes géométrico-dynamiques représentant les processus sexuels se rencontrent dans tant d'objets de la nature animée ou inanimée, c'est parce que ces formes sont les seules structurellement stables dans notre espace-temps à réaliser leur fonction fondamentale comme l'union des gamètes après transport spatial" (p 107).

Le processus ordinaire allant de l'elliptique à l'hyperbolique décrit un état intermédiaire encore plus complexe. Il s'agit de l'ombilic parabolique, transition entre les deux autres que René Thom assimile en hydrodynamique à l'extrémité d'un jet d'eau où se forme d'abord une grosse goutte, régime instable qui se subdivise en gouttelettes: "de plus, il y a rupture avec le régime initial encore présent à la base du jet, en sorte que le pédoncule reliant la goutte à la base du jet se rompt également" (p 102 op. cit.). En biologie, la comparaison serait celle d'un champignon à pied, d'abord se dressant (elliptique), puis formant son chapeau aux extrémités instables et prêtes à déferler, "zones de gamétogénèse et de sporulation", (stade parabolique), enfin plissement (formation de lamelles) s'opérant à l'extrémité vers les lamelles prêtes à se répandre et à s'écrouler (stade hyperbolique).

A ces deux exemples tirés de phénomènes naturels, nous tenterons donc d'ajouter une représentation identique provenant de la littérature. Toutefois, signalons qu'il peut exister des transitions en sens inverse, partant de l'hyperbolique pour aller vers l'elliptique, ou une transition composée hyperbolique-elliptique-hyperbolique, quoiqu'elles soient beaucoup plus rares (19). Mais dans tous les cas, "l'ombilic ou nombril se dit en principe pour la singularité par laquelle un organisme-fils se sépare de l'organisme-parent" (p 96). Et pour figurer superficiellement ces catastrophes, avec deux dimensions, représentons-les ainsi :

 


 


 elliptique  parabolique  hyperbolique
 (jet ou pénétration à l'intérieur d'un espace se creusant par une pointe)  (grosse goutte ou chapeau de champignon)  (gouttelettes ou crêt de vague s'écroulant)

Certes les figures sont d'une complexité plus forte mais ces dessins vont nous servir de symboles ou de signes simplifiés permettant une meilleure reconnaissance des formes décrites dans l'Odyssée.

Le récit ne nous renverra pas à un état de société ou à un état de la langue, mais simplement au choix d'images et d'une structure privilégiées, étant donné qu'elles sont en relation avec une morphogénèse. Nous centrerons d'abord notre effort sur les errances d'Ulysse telles que ce dernier les raconte aux Phéaciens - partie la plus ancienne semble-t-il et dont les épisodes sont fameux.

La première mésaventure d'Ulysse (IX-39-66) a lieu chez les Kikones (en Thrace vraisemblablement) ; après avoir quitté Troie, il n'hésite pas à piller leur ville quand survient de l'intérieur une troupe de renfort dont le nombre est considérable :v. 51-52 "Plus denses qu'au printemps les feuilles et les fleurs" (Trad. V. Brard)

Le combat est inégal, et Ulysse , devant les pertes subies par es hommes, ordonne de repartir. A part l'indication du nombre, rien de bien marquant quant à l'oppression. De plus, l'épisode est controversé et peut avoir été ajouté postérieurement.

En fait, la véritable aventure commence par une tempête au vers 67 qui disloque la voilure des bateaux et par une dérive après le Cap Malée qui dure dix jours (IX v. 67 à 83). L'entrée dans l'Autre-Monde se fait souvent au moyen d'une perturbation des éléments. Tous les commentateurs l'ont relevé et nous disent qu'alors s'ouvre vraiment la carrière d'Ulysse . Là, commence l'élaboration d'un espace acméen s'écartant des représentations rationnelles et imaginaires, et désignant les singularités catastrophiques.

Le premier indice donné par le texte est cette brève description de l'ouragan s'abattant sur les vaisseaux. L'aspect d'enveloppement se voit par une traduction plus proche du texte (soulignant les mots-clefs, conservant leur parenté de racine ou sémantique) :"Zeus l'assembleur des nuées projeta sur les vaisseaux le vent Borée en un ouragan divin, puis avec les nuages, il couvrit terre et mer ; la nuit du fond du ciel se jeta. Et nos vaisseaux étaient emportés obliquement....

L'attitude des hommes est d'abord de ramer vers la côte (tension) puis de s'abandonner au mouvement en demeurant étendus. Le dernier verbe (keimai : être étendu) va ponctuer chaque épisode, comme un retrait sur soi après ou avant une épreuve. Après cette tempête, la route paraît irrémédiablement coupée et les voilà prisonniers d'un courant qui les entraîne :"Mais la vague, le courant, le vent Borée me repoussèrent du Cap Malée que je contournais, me firent dévier de Cythère".

Désormais, pris à l'intérieur d'un monde clos, il leur faudra forcer l'ouverture, à chaque épisode. Le thème de l'englobement a été annoncé : Homère va l'illustrer et en précise l'image. Le héros aura pour devoir d'échapper à cet enfermement, de le rompre, sous tous les aspects qu'il prendra, effondrement, oppression, étreinte, écrasement, et même volupté.

Les critiques ont essayé de définir la logique interne aux dix aventures d'Ulysse sur la mer du Couchant auxquelles s'ajoute la Consultation des Morts. La meilleure typologie nous paraît revenir à Gabriel Germain (20) qui les associe deux à deux et met au centre la Consultation qui est l'aboutissement d'un processus d'éloignement et le début d'un autre mouvement de rapprochement vers Ithaque. Le parallèle établi par Gabriel Germain est riche par les comparaisons possibles qui se font jour. En voici l'analyse :

Nékuia
(Consultation des morts)

 5 Circé la magicienne  Les Sirènes 6
 4 Les Lestrygons, harponneurs
d'hommes
 Charybde et Scylla 7
 3 Eole, dieu hospitalier bafoué  Les boeufs interdits du
dieu Soleil 8
 2 Le Cyclope en son antre
aveuglé
 Calypso, fille d'un géant,en sa grotte abandonnée 9
 1 Les Lotophages, hommes paisibles  Les Phéaciens, hommes 10
honnêtes


Les correspondances sont nombreuses et parlent à l'esprit, mettant en valeur l'épisode central de la Nékuia où Ulysse apprend son destin et celui de l'humanité. Mais plus intéressante est cette volonté de "réduire" la diversité des épisodes d'en dégager les doublets puisque nous recherchons une unité encore plus forte. Nous avons déjà placé la Consultation des morts dans l'imaginaire en raison de l'image choisie - celle de l'écran - qui correspond à une tendance de notre esprit de rêver sur le temps par le biais du miroir où se reflèteraient et s'inscriraient les événements passés et futurs, de même que l'on observe un glissement de ces rêveries vers des formes plus sécularisées propres à la pensée utopiste. Cela étant donc retiré de notre analyse, il reste cinq doubles épisodes dont on peut se demander si la composition ne révèle pas quelque structure préparant la voie aux ombilics. Aucun commentaire donnant un rôle initiatique à ces aventures ne s'impose, ce qui négativement prouve bien le caractère ni rationnel ni imaginaire de l'ordre choisi. On ne saurait prétendre sérieusement que telle aventure augmente la valeur morale, spirituelle ou autre du héros, gravissant les échelons d'un escalier comme ce serait le cas pour un initié, ou bien qu'elles construisent autour de lui un réseau labyrinthique où le héros, fait l'expérience du Bien et du Mal de façon existentielle, ou enfin qu'elles livrent une Révélation transcendante (si l'on excepte comme nous venons de le dire, la Nékuia). Ces différents épisodes s'articulent autour d'un autre fonctionnement comme d'une autre série d'images.

La première étape, celle des Lotophages (IX-87-104) est décevante pour notre analyse :Ulysse envoie trois compagnons chez les "mangeurs de lotos" ; bien accueillis, ils goûtent à cet étrange mets, et du coup, se refusent à rentrer, "oublient le retour". Ulysse se saisit d'eux, les enchaîne au fond du navire et repart.Aucune image ombilicale n'apparaît et rien ne permet de dire si "l'oubli" masqué par l'ingestion d'un produit est dans l'esprit du poète lié à une menace d'englobement qu'illustrerait un ombilic.

Cela est peut-être latent en tant que l'hospitalité y est trop abondante, destructrice de la volonté, du passé. Faisant écho à cet accueil, nous avons celui que réservent les Phéaciens à Ulysse . Le héros y arrive nu, s'endort sous un olivier, est recueilli avec respect et reçoit aide et richesses pour rentrer chez lui. Là encore, aucune image d'ombilic, mais surtout des renseignements précieux concernant la "métamorphose" d'Ulysse , ce à quoi l'ont conduit les situations ombilicales précédentes : nous obtiendrons son devenir, (espace de comportement). La seule indication - annexe en fait - portera sur une prophétie que le roi Alcinoos rappelle lorsque le vaisseau (qui a conduit si vite Ulysse chez lui) revient: "Elle disait qu'un navire bien fait des Phéaciens, revenant d'avoir escorté, sur la mer brumeuse, serait brisé et que le dieu envelopperait notre ville d'une grande montagne."(XIII-175-177)

Le navire en question est pétrifié, "enraciné au fond" (v. 163), arrêté dans sa course, donc englobé et pris ; la seconde partie de la vengeance du dieu Poséidon (21), correspond à la même vision d'enterrer vifs sous un mont les Phéaciens, de les priver de leur liberté de mouvement et les ramener dans le droit chemin, (c'est-à-dire dans l'uniformité d'une surface chtonienne continue). Il est étrange de voir qu'instinctivement la prophétie a utilisé deux images ombilicales : la gouttelette échappée du jet d'eau est récupérée par le plan d'eau ; la monade est ramenée à l'unité première indifférenciée afin que cesse le mouvement. De toute façon, le séjour d'Ulysse chez les Phéaciens sera surtout riche d'enseignement pour l'étude de la "morphogénèse", à savoir la "renaissance" d'Ulysse (doté de nouvelles qualités). Un processus d'éviction est en place : à la base, le séjour chez les Lotophages ou la menace de l'indifférenciation (l'oubli, l'amnésie), tout au long un resserrement progressif du nombre de compagnons jusqu'au stade où seul le héros demeure comme une monade isolée et destructible, enfin l'arrivée chez les Phéaciens, sorte de projection hors de la matrice de l'errance, qui s'accompagne d'un récit (raconter c'est être dans une situation où l'on s'est écarté d'un danger, et c'est aussi accroître cet écart).(22)

Les huit autres épisodes qui, selon Gabriel Germain, se répondent un à un, présentent d'autres symétries. Nous rassemblerons en un groupe l'épisode du Cyclope, celui des Lestrygons, celui de Charybde et Scylla, et celui de Calypso, parce que tous sont bâtis autour du thème de l"'étreinte" (mortelle) et du resserrement. L'espace se rétrécit, comprime Ulysse et ses compagnons, puis les abandonne brisés. L'ombilic sous-jacent y est hyperbolique. La mer y est dominante (régime hydrodynamique).

Quand Ulysse arrive au pays des Cyclopes, il aborde d'abord à une Ile aux chèvres sauvages propice à une fondation de cité, halte reposante (IX-116-169). Pour pénétrer en son port, un dieu les guide mais "la brume épaisse entourait les navires et la lune ne se montrait pas dans le ciel, car elle était couverte de nuages ; personne n'avait en vue une île, ni nous ne vîmes les larges vagues roulant vers la terre ferme..." (IX 144-147. Ulysse a noté que cette terre est différente des autres, vu son aspect ténébreux, mais au lendemain, l'Aurore paraît et tout reprend un jour agréable. Ulysse veut en savoir davantage et entreprend une expédition de reconnaissance vers le cap le plus proche, certainement dans l'idée d'obtenir des renseignements sur la route à suivre. La grotte qu'il aperçoit d'en bas, semble démesurée d'autant qu'une cour fermée d'un enchevêtrement de pierres, de pins et de chênes la borde. Par mimétisme, son occupant est semblable à "un pic couvert de forêts qui paraît dépasser tous les autres sommets élevés" (IX 191-192). En soi, la description ne nous donnerait pas ample preuve si l'arrivée du Cyclope dans la vaste grotte n'en modifiait la teneur : il porte un fardeau de bois sec qu'il jette au fond de la grotte, provoquant le repli d'Ulysse et de ses compagnons ; il remplit la grotte de brebis et surtout il ferme l'entrée de la grotte d'un énorme monolithe. "Puis il dressa une grande porte de pierre en l'air, lourde" (IX 240-241): l'adjectif "lourde" est en rejet . Homère, trois vers plus loin reprend : (IX 243-244). "Une fois cette pierre abrupte dressée pour porte, il s'assit pour traire"

L'espace intérieur se comble et se clôt irrémédiablement, abritant un monstre puissant en son sein. La suite en est bien connue : malgré les supplications d'Ulysse (à genoux), le Cyclope broie et dévore membre par membre deux de ses compagnons. Le mécanisme de resserrement est en action. Tout le vocabulaire insiste sur le caractère monstrueux, brutal, d'une folle pesanteur du Cyclope. Seul, Ulysse réagit ; d'abord désarmé et impuissant : v. 295 "le manque de moyen occupait nos coeurs" (amêchanê d eche thumon)
v. 316 "il bâtit au fond de lui-même des malheurs" (kaka bussodomeuôn) où "bysso-domeuô" fait figure presque de néologisme, tout au moins suffisamment rare pour que l'on s'arrête sur cette "construction - domeuô - en abysse - byssos". Car il lui faut non seulement briser cette force mais de plus trouver une issue hors de la grotte. D'où ce comportement en retrait, de concentration, voulant opérer une percée. L'idée qui vient alors est celle d'un pieu affûté que l'on plantera dans l'oeil unique : (IX 326-330 )"le voilà aiguisé, durci au feu, caché sous le fumier"

Puis Ulysse joue sur son nom, se fait appeler "Personne", verse du vin au Cyclope, l'endort. C'est lui qui a pris l'initiative de l'action et il ne songe qu'à une séparation, un détachement qui peut se faire par en dessous, de façon interne si bien que nous pouvons dire que nous sommes à l'intérieur de l'ombilic et notons comment il se dirige vers l'extrémité, l'issue, en assoupissant et en affaiblissant, à vrai dire en rétractant ou fragilisant la force qui l'englobe : (IX 371-374 / 382-384) "Alors s'étant renversé, il tomba endormi ; puis il s'étale ayant fait pencher son énorme encolure ; il rotait lourd de vin / Mes compagnons se saisirent du pieu d'olivier pointu et appuyèrent à l'angle de l'oil ; moi j'appuyais par en-haut et le faisais tourner". Or l'on sait que si la vague se rétracte, sa crête s'affinant vient tout à coup à s'effondrer : Ulysse et ses compagnons sous les moutons attachés, après avoir crevé l'oeil, sortent sains et saufs de la grotte, mais dans une position bien peu noble, et dévalent la pente vers le navire, emportant avec eux les moutons sur le navire. Tout cela indique comment la superbe orgueilleuse du Cyclope s'est effondrée (oeil crevé) et comment le rusé Ulysse a fui (pierres d'une voûte ou crête de vague s'élançant au loin), en accédant secrètement au point où l'attraction centrale diminue et où une autre force (celle du bateau, ou de l'humanité à retrouver) peut agir et provoquer une extraction. Pour aider l'identification, il faut concevoir que la grotte est une vague à l'envers : le haut de la grotte est la base de la vague, la porte de la grotte est sa crête. En diminuant la force du cyclope, ou attracteur, on affine son régime, le fragilise en son extrémité (porte), et on permet à un élément (Ulysse ) d'échapper à l'attraction.

La figure de l'ombilic hyperbolique semble adaptée à un schéma où une répartition interne des forces est décrite (d'abord force toute puissante du Cyclope imposant un repli d'Ulysse : ensuite choix d'une arme pointue qui rétractera cette force ; enfin évasion par en dessous, sur le côté et fuite sur la déclivité du terrain). Ce que le texte apporte à la Théorie des Catastrophes, c'est ce mode de comportement "souterrain" adopté par Ulysse acceptant de perdre son identité ("je suis Personne") et de s'abaisser au mensonge comme sous le ventre de brebis. Si les ombilics possèdent plusieurs facteurs de contrôle, ils demandent aussi deux axes de comportement. Ulysse agit bien doublement : sur le mode de la violence et sur celui du mensonge. Quant aux facteurs de contrôle, nous verrons en changeant leurs valeurs, surgir d'autres formes ombilicales : nous les nommons toujours errance (ici possibilité de se déplacer), a-politisme (ici, refus ou parodie des lois humaines), déraison (au lieu d'incohérence logique, on a affaire à une logique meurtrière), négation de la rêverie (l'imagination comme lien affectif au monde est bafouée) ; de plus, nous introduirons un cinquième facteur qui provient de l'inhumanité de ces êtres, de leur caractère antique et relégué dans la suite de la Création, et nous l'appellerons "reliquat".

Si nous accordons des valeurs de O à 1 à ces cinq facteurs, l'épisode du Cyclope se présente ainsi : l'errance est nulle (soit O) puisqu'ils sont prisonniers ; l'a-politisme est maximal (soit l) puisque le Cyclope vit seul et refuse la société ; la déraison est progressive (soit de O à 0,5) puisque la mort se fait peu à peu et non d'un seul coup ; la "non-rêverie" est moyenne (de O à 0,5) car le Cyclope interroge Ulysse et goûte à son vin, preuves qu'il peut imaginer autre chose que lui ; le "reliquat" est moyen (0,5), vu que le Cyclope est fils de Poséidon, dieu apparemment récent, mais qu'il ne craint pas l'autorité de Zeus. Soit en abrégeant :

E = 0 ; A-p = 1 ; D = 0,5 ; N-r = 0,5 ; R = 0,5

L'épisode des Lestrygons par sa violence destructrice se rapproche de celui du Cyclope. Là aussi, des géants harponnent les compagnons d'Ulysse comme du poisson, animés du même désir propre au Cyclope de les broyer, de les étreindre, d'exercer leur oppression. Comment donc Homère plante le décor ?

X - 78-96 "Alors, après être entré dans le célèbre port qu'une roche escarpée, continue, entoure de tout côté, - deux caps face à face pointent et ferment cette poche, d'une entrée étroite, là tous introduisirent les navires recourbés et dans l'enfoncement du port, les attachèrent les uns contre les autres ; jamais la vague ne s'y soulevait ni peu ni beaucoup ; ce n'était qu'un blanc miroir. Cependant, moi seul, gardai mon noir vaisseau à l'extérieur, à l'extrémité du cap...".

Le décor a même configuration que la Caverne précédente : le même aspect de cône avec une ouverture latérale. En effet, si l'on fait attention au vocabulaire, l'on ne peut qu'être frappé par la fréquence de mots désignant l'encerclement : une falaise continue de tous les côtés, un port d'entrée étroite, sorte de poche concave ("stoma" ; "koilos"), un espace vide prêt à se remplir (les vaisseaux s'y amassent) et à servir de piège se resserrant. Le seul à se méfier est Ulysse : il demeure à l'entrée, entre les deux caps, se plaçant juste à l'endroit où l'ombilic s'affaissant présentera une section fine permettant de s'échapper et de briser l'internement. On doit se présenter de même ce port comme une vague inversée : le haut de la falaise est la base de la vague, l'entrée du port sa crête. Mais si le Cyclope est affaibli les Lestrygons ne le sont pas. Leur attraction est d'autant plus forte; C'est pourquoi Homère place Ulysse en dehors, irrécupérable.

Les habitants, les Lestrygons, sont là aussi des géants sans foi ni loi, broyant les os d'un des envoyés d'Ulysse , puis s'amassant sur la falaise et écrasant les vaisseaux grecs d'une pluie de projectiles (X-120-124). La réaction d'Ulysse est immédiate :

X-125-127 "Pendant qu'ils les massacraient à l'intérieur du port très profond, aussitôt tirant mon épée le long de ma cuisse, je coupai le lien du navire..."

Le verbe "couper" est, on ne peut plus clair, pour indiquer le détachement qui se produit à la pointe ombilicale. La suite de l'escadre a péri. Certes Ulysse survit, mais d'ombilics en ombilics, sa solitude augmente jusqu'au jour où lui-même devra laisser une "partie" de lui-même, tout au moins de façon figurée.

Accordons des valeurs aux facteurs de contrôle. Errance est réduite à 0 ; a-politisme se rapproche de 0 puisque les Lestrygons vivent en communauté avec un roi à leur tête mais sont inhospitaliers ; la déraison est maximale (soit 1), vu la folie meurtrière immédiate ; la non-rêverie est de même (soit 1), vu l'absence de références et d'échanges ; le "reliquat" évolue vers la moyenne (0 à 0,5), en raison du manque de renseignements sur l'origine divine de ces géants. Les valeurs sont différentes de celles du précédent ombilic, ce qui expliquerait une destruction plus grande des compagnons d'Ulysse . L'ombilicage est moindre, la vague plus ronde et ramassée, soit une autre section de la catastrophe (deux facteurs ont des valeurs maximales). Enfin, cela éclairerait une question énigmatique sur la situation géographique des Lestrygons dont on nous dit que chez eux : X-86 sq "les chemins de la nuit et du jour sont proches"si bien qu'un homme, vu qu'il y fait constamment jour, pourrait y gagner double salaire. Les résolutions alternent entre l'hypothèse des journées sans nuit que connaît l'Europe du Nord en été et celle d'une double occupation des pasteurs en Méditerranée (tantôt avec leurs moutons le jour, tantôt avec leurs bovins la nuit de façon à éviter les taons). Ne pourrait-on supposer qu'Homère nous désigne la structure particulière de ce lieu, où le soleil descend et remonte aussitôt, pour maintenir cette poche claire et close, sans dualité, ne pouvant ni ne voulant donner naissance à quoi que ce soit, (car si tel était le cas, cela reviendrait à laisser s'échapper quelque chose) ? Bref, l'économie ombilicale interne primerait, avec un très fort attracteur, rejetant tout autre entité (assimilée à une fuite dans la Nuit), et niant tout autre attracteur (ici la Nuit qui n'existe pas) comme toute intrusion.

C'est au Chant XII qu'apparaissent les deux monstres Charybde et Scylla à trois reprises : annoncés par Circé, (v. 73-110) subis par Ulysse et ses compagnons (234-259), supportés par Ulysse seul (426-444). Souvent confondus (peut-être à juste raison, vu l'identité de la description) avec deux rochers nommés Planctes, c'est-à-dire "errants", qu'Ulysse doit laisser d'un côté, se présentent les Ecueils de Charybde et Scylla qui forment un défilé périlleux. La magicienne Circé nous décrit Scylla comme une montagne très élevée, couverte de nuées, si lisse et si polie que nul ne saurait y grimper (v. 74-79); sur son flanc, une grotte, à mi-chemin ; quant à son habitant, c'est une hydre à six têtes (v. 80-92):

"la moitié (de son corps) est immergée dans la cavité rocheuse ; elle sort ses six têtes de ce gouffre terrible, et de là, pêche, cherchant avec passion autour du rocher, dauphins et chiens de mer..." (v. 93-96).

On retrouvera dans cette description extérieure, le même aspect ombilical avec une enveloppe (montagne lisse), une cavité vaste peuplée d'une puissance attractive (le monstre), et une ouverture sur le côté, d'où sortent six têtes semblables à des lacets de prédation ou à des crêtes de vagues, c'est à dire l'extrémité effilée de l'attraction. La seule différence avec l'épisode du Cyclope sera que le héros demeurera en dehors, et perdra six compagnons (processus d'effilement propre à ces catastrophes). La scène en est décrite avec émotion d'autant qu'Ulysse a donné l'ordre de rester aux rames, craignant que son équipage ne se blotisse à fond de cale. Ses malheureux compagnons sont enlevés en plein ciel et meurent broyés. Tandis que le monstre savoure sa victoire, Ulysse peut passer comme si la masse représentée par Scylla, était incapable de maintenir dans sa zone d'influence le vaisseau et le laissait s'échapper (pointe extrême se brisant) (XII v. 234-259). Mais l'on peut dire qu'Ulysse effectue là encore un saut (double comportement : autoritaire et témoin impuissant) puisqu'il est sur cet espace excité à son endroit le plus fragile et donc salvateur. L'"effondrement" ne s'est pas fait cependant sans pertes humaines ( processus d'effilement).

Charybde est d'une belle symétrie, quoique inversée, par rapport à Scylla. Le monstre engloutit, aspire la vague trois fois et la vomit trois fois, chaque jour. Sur son flanc, elle porte un figuier, aspérité qui fait pendant à la grotte de Scylla. Circé souhaite à Ulysse : v. 106 "Ah ! si tu pouvais ne pas être là lorsqu'elle engloutit en sifflant !" (XII-106).

On a donc un cône de gouffre là où Scylla était une montagne élevée ; trois aspirations et trois vomissements, là où Scylla avait six têtes ; un figuier bien développé sur le flanc, là où s'ouvrait une grotte. Le bouillonnement de l'eau aspirée correspond à la succion et à l'enlèvement opérés par Scylla. Ulysse ne perdra pas d'hommes au premier passage (237-244) (il verra seulement le fond du gouffre) mais au second passage (resté seul sur une poutre), il verra disparaître sa quille, sautera et s'accrochera au figuier, attendant que Charybde restitue sa "planche de salut", quelques heures après ! (XII v. 426-444). En restant à la périphérie, à une extrémité, Ulysse s'assure chaque fois de briser l'attachement oppresseur promu par cette puissance attractive et monstrueuse. La forme en est bien ombilicale, avec une brusque coupure due à un moment d'inattention du monstre ou à une impuissance à maintenir sa pression influente jusqu'aux plus lointains pourtours de son être.

Nous donnerons ainsi ces valeurs aux facteurs de contrôle :
l'Errance vaut 1, vu qu'il y a déplacement rapide ;
l'A-politisme vaut également 1, vu l'absence totale d'hommes ;
la Déraison varie de 0,5 à 0, puisque les monstres sont limités dans leur folie criminelle ;
la Non-rêverie est maximale (soit l) et convient à ces monstres sans sentiments ;
le Reliquat est très fort (soit 1), car Scylla et Charybde appartiennent à une création divine antérieure.

Le double comportement d'Ulysse s'observe à sa volonté de résister et de lutter ainsi qu'à son sentiment d'horreur et d'impuissance, soit un comportement contradictoire, mais les contraires sont compatibles. Par rapport aux autres catastrophes (le Cyclope, les Lestrygons), on observe que les valeurs des facteurs de contrôle ont été augmentées, rendant certainement la catastrophe plus brutale et désarmante.

Le dernier épisode marqué par la notion d'étreinte est tout autre puisqu'il s'agit de l'accueil de la nymphe Calypso, fille d'Atlas (géant antérieur à Zeus). Mais le décor est riant : une grotte des plus agréables, entourée de prairies fleuries et d'arbres où nichent les oiseaux, d'où s'échappent quatre sources (cf. Chant V - 55-77). Calypso est d'autre part, fort belle et son amour (étreinte) est appréciable. Ulysse le reconnaît. Où demeure donc la contrainte ? Dans ce désir qu'elle a de prendre poux époux Ulysse et de lui accorder l'immortalité (IV - v. 208-210 et VII - 255-258). C'est une autre forme d'oppression, bien plus redoutable car si bien amenée et si tentante, à savoir appartenir au monde divin à tout jamais, là où l'Humanité, par la mort, affirme son destin d'entité libre et toujours apte à la redéfinition. De cette île "océane" - Ogygie - où vit Calypso (parce qu'une île possède des vertus féminines de douceur englobante, bien reconnues), Ulysse n'aime que les rivages où il demeure des heures assis (à l'écart, en bordure comme dans tous les autres ombilics précédents), avant de pouvoir échapper sur un radeau, s'arrachant à la tendresse émouvante de Calypso et se projetant vers une dernière tempête qui disloquera son esquif, ultime souvenir de la nymphe et de son île (Chant V - 312-387) (23).

Ainsi peut-on achever l'analyse de ces quatre épisodes dont l'unité vient d'être montrée. Qu'en est-il des quatre autres ? Décrivent-ils un autre type d'ombilic ? Il y a lieu de le penser. Deux épisodes - Circé, les Sirènes - ont en commun d'utiliser la fascination, et le charme, au sens de magie, pour exprimer une puissance d'attraction, ou si l'on veut en terme de physique, un potentiel. Circé est douée d'une belle voix - deinh qeoV audhessa - X - 136 - la terrible déesse à la belle voix) et chante dans son palais à l'arrivée des compagnons d'Ulysse , venus en éclaireurs :X - 221 "Ils entendent à l'intérieur Circé chantant d'une belle voix"sans compter qu'elle tisse une toile (art éminemment "lieur"). La situation générale est celle d'un espace en contrebas : Ulysse sur la grève avoue à son équipage qu'il ne sait où sont le Levant et le Couchant (X - 190-193) et qu'il s'agit d'une île "que la mer infinie couronne" (X - 195), s'élevant à peine et fort basse (X - 196:" auth de cqamalh keitai - "elle repose au raz des flots" ou bien "elle est basse").

De même le palais de Circé qu'entoure la forêt (et non les flots), bien au centre, est dans un vallon,fait de pierres lisses (expression déjà rencontrée dans la description des précédents ombilics : falaises du port des Lestrygons ; Scylla ; et nous le verrons aussi pour l'île d'Eole), située dans un "lieu-ouvert de tout côté" (X - 210-211). Toute l'activité magique de Circé paraît être dans cette volonté d'abaissement et de nivellement : les hommes sont changés en animaux féroces et pourtant apprivoisés (des loups et des lions dociles) ou bien en porcs, comme ce sera le cas pour la troupe d'Ulysse .

Captivité cruelle puisqu'en dépit de leur aspect bestial, "leur esprit persistait intact comme autrefois" (X 240). Pour G. Germain, il s'agirait d'un rite agraire déguisé ou en voie d'oubli, rappelant à juste raison que le porc est, dans le monde méditerranéen non-sémite, un animal noble dont le groin fouille le sol à la façon du soc de l'araire. La mort du jeune dieu Atys (ou Adonis) en Asie Mineure, tué par un sanglier, était célébrée et servait à expliquer comment la Terre ouverte par le labour, fécondée par le sang divin, acceptait de produire d'amples moissons. Chez Homère, le mythe tendrait à s'évanouir et Circé, grande prêtresse, organisant une cérémonie initiatique, serait devenue une magicienne rusée. Il n'empêche que, même si l'on retire du porc notre imagerie dévalorisante, (à noter d'ailleurs le soin dont Homère les décrit chez le porcher Eumée au Chant XIV), une oppression est mise en place, réduisant l'homme à un état domestiqué et affaibli, non hominisé.

Or, si nous regardons le comportement d'Ulysse , nous serons frappés par le fait qu'il ne s'installe pas cette fois, à une bordure ou à l'écart, mais qu'il cherche un sommet d'où voir la région (dès son arrivée, il grimpe sur un pic - X - 145-149), qu'il se munit d'une pique (dont il se sert pour tuer un cerf - X - 156-171), qu'il redresse ses compagnons allongés et sans courage au flanc des vaisseaux (X - 174-177), qu'il fait tirer au sort et que, rencontrant le dieu Hermès, il en obtient une plante magique annihilant la drogue de Circé, et le conseil de brandir son épée et d'en menacer Circé. C'est à la verticalité qu'il incite donc chacun et lui-même, s'opposant à l'oeuvre d'écrasement de Circé. Cette dernière reconnaissant sa force, s'inclinera, l'acceptera dans son lit, accentuant ainsi la portée sexualisante de l'épisode. C'est pourquoi, le rapprochement avec l'ombilic elliptique, interprété comme une aiguille, une pique, et une pénétration, est autorisé. Nous sommes loin des effondrements précédents où le salut était dans la fuite. Ici, une tension se forme, s'intensifie, et aboutit à pénétrer et à s'implanter par rapport à une surface creuse. (24)

L'autre épisode similaire est celui des sirènes qui, elles aussi, "assises sur une prairie, charment de leurs chants doucereux" (XII - 44-45) ; tout autour les os de leurs victimes tandis que la mer, à proximité, devient étale et sans un bruit (XII - 168-169). Comme chez Circé, nous avons ce même espace nivelé, provoquant relâchement et abandon. Or, Ulysse sur son mât attaché, est le seul à se dresser face à cette violence diffuse (XII - 178-179). Les Sirènes lui promettent de lui apprendre comment rentrer, mais c'est malgré lui qu'Ulysse pointe son énergie et la maintient telle. Mais cela n'est certes pas aussi convaincant que dans le cas de Circé. Dernière remarque sur la conceptualisation homérique de ces catastrophes : leur caractère abstrait semble rendu par l'usage du son, du chant, dont le pouvoir englobant se visualise peu, mais n'en demeure pas moins effectif.

Enfin, il reste à étudier les deux derniers épisodes, celui d'Eole et celui des Boeufs du Soleil, pour conclure ce repérage des ombilics dans la navigation d'Ulysse . Le passage d'un ombilic elliptique à un autre hyperbolique, correspond à des phénomènes fréquents et à une dialectique entre un état de tension et un état de relâchement, dont nous avons un aperçu dans le texte homérique si nous observons le nombre de fois où un épisode se termine par "nous nous asseyons sur le banc des rameurs" ou par "nous nous assîmes pour festoyer". Mais entre ces deux ombilics, peut se développer une forme ombilicale intermédiaire, l'ombilic parabolique, qui nécessite six facteurs de contrôle et sous-tend une complexité remarquable. On les assimile à la forme d'un champignon dont le chapeau s'ouvrirait, ou à celle d'un jet d'eau dont la goutte extrême s'évase, ce qui, dans les deux cas, aboutit à un mouvement hors du régime initial (éjection) et à une percée (par coupure ou brisure) à l'intérieur du régime deuxième. René Thom en vint à comparer cette figure à de l'eau versée dans un récipient, pour en désigner l'apparence intuitivement : la goutte versée se sépare en s'épanouissant du premier récipient, puis elle coupe et écarte la surface réceptrice qui peu à peu se referme sur elle, le tout à la manière d'une bouche s'ouvrant et se refermant. Une brève stabilité s'instaure entre les deux régimes et correspond à un temps de gonflement avant dispersion ou à une éclosion avant absorption, parce que le second régime est liant, unifiant, et que le premier ne songe qu'à se débarrasser d'un poids, à le lancer et à l'installer ailleurs.

Or l'île d'Eole présente l'aspect bien connu des ombilics : outre qu'elle flotte (caractère errant, insaisissable),
IX - 3-4 "un rempart d'airain que l'on ne peut briser l'entoure toute et une falaise lisse se dresse" (trad. Bérard);
"une roche polie en pointe vers le ciel". Outre cette description typique des ombilics (une ceinture englobante et lisse, une forme conique), l'intérieur est de même occupé par une présence assez forte, une densité ici harmonieuse mais close sur elle-même : Eole y vit avec sa femme et ses enfants mais ses six fils ont épousé ses six filles, si bien qu'aucun élément étranger ne rompt l'ensemble. Au moment du départ, Eole donne à Ulysse une outre "où il attacha les chemins des vents mugissant" (X - 20 ; le mot chemin "keleuthos" désigne un tracé respecté, toujours parcouru), qu'il ferme lui-même d'une tresse d'argent et dépose au fond du navire. D'où a bien pu naître en Homère une telle invention?. Qui peut croire en un sac gonflé de vents prisonniers ? En fait, l'image s'interprète ombilicalement ; elle est une issue et une voie de salut pour Ulysse dont le désir de repartir reste vif, même dans l'agréable palais d'Eole (X - 17-18). Eole pense à bien faire et lui montre le moyen : préserver ce gonflement (cette outre de vents) qui, situé en stabilité à l'extrémité de l'ombilic, se dégagera peu à peu, (soit en s'écroulant selon l'ombilic hyperbolique, soit s'affinera selon l'elliptique), et se libérera. Homère paraît choisir cette image, de façon si appropriée qu'il y a lieu d'en être étonné. Tant qu'Ulysse est en éveil, tout ira bien et le navire approchera des côtes d'Ithaque au point d'en voir la fumée de ses toits (X - 29-30) mais :"alors un doux sommeil survint, j'avais tant de fatigue".(v. 31) La tension disparaît au moment de la séparation, si bien que l'attraction du régime initial redevient plus forte : pour le signifier, Homère donne comme rôle aux compagnons d'Ulysse d'ouvrir l'outre des vents (X - 38-49) ; le bateau est ramené au large et revient directement en l'île d'Eole (X - 55). Le puits d'attraction (Eole) d'où il doit s'extraire, le récupère : en soi, le phénomène serait complètement invraisemblable (comment un navire antique ferait machine arrière sans la moindre erreur ?) sauf à l'interpréter comme une représentation catastrophiste du réel. On ne peut être plus net dans l'explication du processus. Ulysse aura beau supplier Eole, il sera repoussé et renvoyé dans le non-lieu, devant subir d'autres modifications (en particulier celle de perdre tout compagnon, de manière à accroître ses chances).

Le dernier épisode, - celui de l'Ile du Soleil (XII 260 sq) - nous renvoie-t-il une ultime image d'ombilic ? Ulysse y accoste avec réticence, sachant qu'un danger s'y cache : il fait jurer à ses compagnons de ne pas toucher aux troupeaux du dieu Soleil. Mais, en cette île paisible d'où la mort est absente, Ulysse devra demeurer plus longtemps que prévu, en raison de la tempête qui règne en mer (zone de turbulence), si bien que la tentation sera grande pour ses compagnons sans vivres de s'en prendre à ces troupeaux. Même situation de stabilité relative dans un lieu clos, sans intervention du Temps, d'où il serait possible de partir si l'on en maintenait l'équilibre. Or Ulysse s'enfonce à l'intérieur de l'île, et dans un abri, songeant à prier les Dieux, s'endort (XIII - 336-338). De même que lors de l'épisode d'Eole, ce sommeil dénonce un abandon, dont la conséquence immédiate sera une chute au creux de l'oppression initiale, alors qu'on était à deux doigts d'une évasion. En effet, ses compagnons tuent des bêtes du troupeau, en offrent une partie en sacrifice, et se substantent du reste. Il est trop tard pour qu'Ulysse intervienne. La tempête s'achève en mer, Ulysse s'embarque, mais immédiatement la tempête reprend, et fracasse le navire, ne laissant comme seul survivant que le héros Ulysse juché sur une poutre (XII - 399-419). Il faut interpréter ainsi l'épisode : l'Ile du Soleil correspond à l'outre des vents, un espace gonflé, situé à quelque extrémité permettant la survie au milieu d'un champ excité et brutal, et assurant la possibilité du retour : les compagnons d'Ulysse ouvrant l'outre ou bien dévorant les vaches sacrées, rompent par folie cet espace ; ils sont précipités en arrière (vers Eole ; vers la mort), remontant le Temps ou détruit par lui, et subissent à nouveau l'oppression. Le processus de l'ombilic parabolique n'a pu fonctionner jusqu'au bout ; il s'est résolu en éclatement et dispersion, de type hyperbolique, avec perte d'hommes (semblables à ces gouttelettes issues de la grosse goutte posée à l'extrémité du jet d'eau, pour reprendre l'image catastrophique).

L'ombilic parabolique suppose un sixième facteur de contrôle. Nous proposons de considérer la révolte des compagnons d'Ulysse contre leur chef, ce qu'ils ne font dans aucun autre épisode (obéissance de l'autorité) et de nommer ce facteur du terme de Démembrement (du groupe). Pour les deux épisodes, nous aurons :

Errance : 0 à 0,5 (l'errance est plus forte) ;
A-Politisme : 0,5 à 0 (réduction de l'espoir de revivre en société) ;
Déraison : 0,5 à 1 (de la faveur d'un dieu à son inimitié) ;
Non-rêverie : 0,5 (intérêt moyen d'Eole pour Ulysse , absence du Soleil en son île) ;
Reliquat : 0 (Eole et Hélios sont des dieux proches de Zeus) ;
Démembrement : 0 à 1 (d'une parfaite soumission à une insoumission).

D'avoir classé les épisodes selon les ombilics qu'ils illustraient ne doit pas faire oublier d'étudier de manière synthétique le comportement d'Ulysse . La succession des aventures et des ombilics est la suivante :

1 Les Lotophages (ombilic hyperbolique peu apparent) ;
2 Le Cyclope (ombilic hyperbolique) ;
3 Eole (ombilic parabolique) ;
4 Les Lestrygons (ombilic hyperbolique) ;
5 Circé (ombilic elliptique)
Nékuia (de l'ordre imaginaire) ;
6 Les Sirènes (ombilic elliptique) ;
7 Charybde et Scylla (ombilic hyperbolique) ;
8 Les boeufs du Soleil (ombilic parabolique) ;
9 Calypso (ombilic hyperbolique) ;
10 Les Phéaciens (ombilic hyperbolique atténué).
La série va donc de l'hyperbolique à l'elliptique en passant par le parabolique, puis de l'elliptique à l'hyperbolique, en intercalant toujours le parabolique. Le second mouvement est plus fréquent que le premier, mais cette composition signifie une sorte de montée vers un état de tension (les deux elliptiques de Circé et des Sirènes) qu'interrompt momentanément quelque temps de repos (par l'ombilic parabolique).

Une économie interne apparaît: les ombilics paraboliques correspondent à des situations d'échec et de chance perdues ; les elliptiques indiquent une victoire et une domination d'Ulysse ; les hyperboliques sont liés à des pertes d'hommes et à une destruction. Plus nombreux sont donc les cas négatifs (échecs et pertes) où l'espace excité par la violence d'un attracteur s'empare du domaine du héros et en désagrège une partie. Mais Ulysse en tire comme avantage d'être "délesté", "épuré", d'agrandir l'horizon de sa liberté, de se poser comme type humain universel.

Donnons aussi un tableau des différentes valeurs des facteurs de contrôle :

 Ombilics  Episodes Errance A-politisme Déraison Non-rêverie Reliquat démembrement
 Hyperbolique  Lotophages            
 Hyperbolique  Cyclope  0 1 0 à 0,5 0 à 0,5 0,5  
 Parabolique  Eole  0 à0,5  0,5 à 0 0 à 0,5  0,5 0 0 à 1
 Hyperbolique  Lestrygons 0 0,5 à 0 1 1 0,5  
 Elliptique  Circé 0,5 à 0 0,5 0,5 à 0 0 1  
 Elliptique  Sirènes  0 à 0,5  1 à 0 1 à 0 0,5 1  
 Hyperbolique  Charybde et Scylla 1 1 0,5 à 0 1 1  
 Parabolique  Boeufs du soleil  0 à0,5  0,5 à 0  0,5 à 1 0,5 0  0 à 1
 Hyperbolique  Calypso 0,5 à 0 1 1 à 0 0,5 1  
 Hyperbolique  Phéaciens            


Ces valeurs de 0 à 1 indiquent seulement comment la catastrophe se forme. Il est impossible de donner des mesures à ce genre de phénomène et tout l'apport de la Théorie des Catastrophes réside dans le fait de donner une représentation géométrique à des phénomènes non modélisables. Aussi plus un facteur a d'importance, plus nous en augmentons la valeur. Il est à noter que l'épisode de Charybde et Scylla présente les valeurs maximales et l'emporte en ce sens sur les autres, ce qui en souligne l'aspect férocement anti-humain, le plus destructeur : image d'une oppression en soi absolue ou presque, d'une portée pathologique (proche du suicide, lequel alterne entre un pôle de destruction par séparation et un autre pôle de mort par immersion, fusion).

De toutes ces attractions auxquelles Ulysse a su échapper, que lui en est-il resté ? Qu'est-il devenu pour avoir eu à les subir ? Homère a multiplié les dangers d'absorption pour édifier un autre type d'homme et pour le donner en exemple. Ulysse n'est plus l'homme d'un seul puits d'attraction, d'un seul "centralisme" ou "omphalisme", il sait qu'il en existe des myriades (ni humains ni divins) à moins que l'on ne s'accroche au seul qui soit universel et salvateur ; et qui accepte le devenir : celui de la puissance divine auquel se soumet le mortel (soit un double comportement de reconnaissance et d'humilité). Les autres attracteurs ont pour défaut de vouloir priver de "mouvement" le héros, de lui arracher sa liberté ; celui-là ne réclame qu'une "conversion" personnelle.

Les autres avaient pour eux l'apparence de la nouveauté et de l'inconnu alors qu'ils n'étaient qu'illusion fallacieuse et destructrice ; celui-là c'est la confiance avouée et échangée entre Ulysse et la déesse Athéna (Ch. XIII - 316-319) "Mais du jour que l'on eut saccagé sur sa butte la ville de Priam, et que montés à bord, un dieu nous dispersa, dès lors, fille de Zeus, je cessai de te voir ; je ne te sentis pas embarquée à mon bord pour m'épargner les maux". (Trad. Bérard).

Le voile qu'Athéna a mis devant les yeux d'Ulysse enfin arrivé à Ithaque, soudain se lève, livrant à Ulysse un émerveillement et une fraîcheur de paysage aimé et jusque-là dissimulé par l'absence de dieux. Ulysse a perdu ses compagnons, les biens pillés à Troie, ses navires, en bref toute la puissance et la richesse qui faisaient écran à l'oeuvre d'Athéna. Il les a perdus malgré lui, en partie, car chaque fois qu'il a fallu choisir entre ses biens et sa liberté, il a préféré sa liberté. Son comportement traduit un processus d'allègement, une démarche vers la légèreté d'être qui caractérise la divinité. Le guerrier, c'est-à-dire l'acquéreur, est devenu un homme plus droit et plus juste, qui sauvera sa femme de l'oppression des prétendants et son fils de la mort que ces derniers ont préparée. Nous conclurons en faisant remarquer comment Homère a centré cette préoccupation même au coeur des autres parties de l'Odyssée : dans la Télémachie ou Aventures de Télémaque, fils d'Ulysse , le thème est celui de la séparation hors d'un palais occupé et hors du giron maternel (situation des plus ombilicales) ; dans la Vengeance d'Ulysse ou le Meurtre des Prétendants, demeure présent le besoin de renverser une situation oppressante et de faire renaître le pouvoir d'Ulysse .

L'Ulysse irlandais retrouvait la stabilité du lieu social après avoir goûté à l'instabilité de l'errance et aux stabilités dangereuses de l'au-delà. L'Ulysse proprement homérique renoue une alliance avec le divin dont il s'était détourné, ordonne ses aventures vers une universalité ("il faut dévoiler l'Etre", se dégager des griffes que par orgueil la raison et l'imagination devenues folies étendent sur le réel au point de le déformer à outrance), recherche une adéquation qui le transcende. L'auteur irlandais nous avait mis sur la voie parce qu'il prenait le contre-pied, ramenait Ulysse à son statut d'homme moyen, ce que tant d'autres auteurs contemporains comme Joyce, Giono ou Giraudoux feront, lassés de le voir fréquenter les dieux ou d'entendre dire qu'il les fréquente. Dans ce dernier cas, l'errance est une erreur à corriger alors qu'Homère l'envisage comme un processus transformant Ulysse selon un double plan : le guerrier vainqueur à Troie s'estompe, il devient autre, dans l'ensemble plus humain et plus sensible à la pitié (25).

3) Le Livre de Jonas et quelques mots sur Jason :

Ulysse se sentait menacé par l'indistinction (celle d'une absence d'intérêt positif des dieux), Jonas de son côté se sent menacé par la distinction, l'élection divine, un choix préférentiel subi et désapprouvé. La résistance sera brisée par des catastrophes conduisant à un nouveau comportement, à une conversion. Ulysse retrouvait l'accord des dieux, Jonas finit par l'accepter : dans les deux cas, l'adhésion l'emporte par ces chemins différents.

 

Ce livre est rangé au nombre des récits des douze petits prophètes, quoique sa valeur prophétique soit discutable. Ecrit vers le cinquième siècle avant J.C., il charme par son imagination et son humour si bien qu'"on doit le regarder, en dépit de sa brièveté, comme un des chefs-d'oeuvre de la littérature" selon W. Harrington (26-. Son message peut être défini en ces termes : des peuples païens respectent Dieu bien plus que les Juifs eux-mêmes puisque Jonas, juif élu par Dieu, obtient des gens de Ninive une conversion rapide alors que lui-même est fort réticent à sa mission et que les autres prophètes juifs n'ont jamais eu auprès de leur peuple un succès aussi franc et immédiat. L'universalisme de cet épisode est net, soulignant que l'oeuvre de rédemption divine ne connaît aucune frontière. Le récit inclut des phrases ou des expressions tirées de Jérémie ou d'Elie de manière à assurer une continuité et à l'appliquer à un ensemble plus vaste. Le peuple élu avait tendance à se cloîtrer et à attendre une vengeance divine contre les autres peuples ; l'auteur du livre de Jonas le rappelle à la générosité et à l'universalisme. Selon W. Harrington, dont nous utilisons le commentaire pour ces lignes, "en face du prophète à l'esprit étroit (Jonas), fermé au pardon, l'auteur campe, avec un art parfait, les autres figures de son récit, ouvertes, sympathiques : des païens, cependant" (p 536).

Les suggestions descriptives que l'auteur donne des phénomènes sont apparentées aux catastrophes. A l'injonction d'aller à Ninive (Est) Jonas répond en allant à Tarsis (Ouest), refusant de se mettre en évidence, refluant à l'intérieur du puits d'attraction initial et n'ayant aucune envie de se différencier. Lors de la tempête en mer, alors que les matelots païens allègent le navire en jetant la cargaison (le maintenir en une pointe), Jonas descend au fond du navire et dort. Visiblement, là encore il reflue au creux du puits. Les matelots sont tendus vers les dieux par des prières ; la mer se soulève de plus en plus ; on tire au sort pour saisir de qui vient le mal, et le sort tombe sur Jonas, qui est donc à nouveau propulsé au premier plan, accepte enfin d'être à la "pointe", c'est-à-dire convie les autres à le jeter en mer (éjection d'une parcelle hors d'un ombilic hyperbolique). Jonas reconnaît sa faute, cesse de vouloir fuir et s'abandonne aux flots.

Jonas est englouti par un monstre marin dans le ventre duquel il demeure trois jours et trois nuits avant d'être vomi sur le rivage (il s'agit, semble-t-il, d'un ombilic parabolique, car il y a tension et relâchement). Jonas est passé d'un intérieur (le bateau) à un extérieur (il a été jeté en mer), puis d'un intérieur (le poisson) à un autre extérieur (le rivage). Cette succession et cette alternance entre une poche englobante et une éjection brutale, renverraient assez bien à l'ombilic parabolique dans son gonflement instable qui soudain se brise ou s'éjecte, détachant une unité et la faisant pénétrer en un autre puits d'attraction. Certes il est plus difficile que dans l'Odyssée de donner des valeurs aux facteurs de contrôle en raison de la brièveté du récit et de l'importance accordée à la conversion du héros, mais le fait d'être englouti désigne le danger de la folie (facteur de la la Déraison) et la perte de contact avec le monde (facteur de la Non-Rêverie) de manière visible. Le poisson appartient bien à une antiquité évoquant celle du Déluge (facteur du Reliquat).

L'errance, l'a-politisme, le manque de cohésion (Démembrement) sont en revanche peu nets, quoique discernables en pointillés. Quant au changement de comportement, il suffit de se reporter au commentaire de K. Jung (27) à propos de l'engloutissement par un dragon:"Lorsqu'un individu est englouti par un dragon, il n'y a pas là seulement un événement négatif, lorsque le personnage englouti est un héros authentique, il parvient jusque dans l'estomac du monstre... Là il s'efforce, avec les débris de son esquif, de rompre les parois stomacales... Durant ces aventures (il allume un feu, tranche un organe vital) la baleine a nagé dans les mers de l'occident vers l'orient, où elle s'échoue, morte, sur une plage. S'en apercevant, le héros ouvre le flanc de la baleine d'où il sort, tel un nouveau né, au moment où le soleil se lève. Ce n'est pas encore tout ; il ne quitte pas seul la baleine, à l'intérieur de laquelle il a retrouvé ses parents décédés, ses esprits ancestraux, et aussi les troupeaux qui étaient le bien de sa famille. Le héros les ramène tous à la lumière ; c'est pour tous un rétablissement, un renouvellement parfait de la nature. Tel est le contenu du mythe de la baleine ou du dragon". On notera aussi ce qui sépare le texte biblique (réduit à une simplicité forte) des développements mythiques (détails, amplifications). Le schéma d'une "renaissance" est annoncé dans chaque cas, selon un double mouvement de "mise en abîme" (repentir intérieur), et de projet nouveau (courage).

Jonas à Ninive n'a aucun mal à convaincre les habitants qui se couvrent d'un sac, jeûnent, s'assoient dans la cendre, en guise de repentir. Ils abandonnent leurs habitudes, simulant une "descente" pour s'alléger de leurs fautes qui ressemble à celle effectuée par Jonas dans la baleine. La vie politique et économique de la ville s'interrompt ; les activités domestiques aussi ; seule demeure la prière ou l'action de grâces. Le salut s'opère, non pas en les laissant sur un rivage, mais en les rendant à leurs devoirs quotidiens. Dieu ne les détruit pas et leur accorde une nouvelle chance. A cette symétrie qui évoque en latence l'ombilic parabolique dont le déferlement sauve d'une oppression, et d'un rattachement négatif, s'ajoute l'étrange image finale d'un ricin poussant miraculeusement en un jour et dont l'ombre abrite Jonas (retiré au désert) de l'ardeur du soleil, ricin qu'un ver séchera aussitôt le lendemain. L'ombre bienfaitrice est brisée : ce qui s'épanouissait et coupait le soleil, ce qui s'ouvrait à la jonction de l'arbre et du ciel, et donnait naissance à cette auréole ombrée, disparaît, retombe, s'anéantit à cause d'un ver dont le rôle paraît bien être de réduire l'ombilic parabolique et de le remplacer par une surface unie et plane, celle de la destruction d'où s'absente la vie et qui menaçait Jonas et Ninivites. L'ombre - éjectée - n'est plus ; la brûlure du soleil ou plutôt le "gouffre" du désert l'a emporté. Alors que l'aventure de Jonas et celle des Ninivites se terminaient par une victoire (éjection vers le Bien et métamorphose), le final prend la solution (éjection vers le Mal) inverse et signifie ce qui aurait pu arriver si... De toutes manières l'unité du livre est sauve et s'observe de part en part.

Comment évaluer un degré de conscience, cette progressive théorisation dont l'aboutissement serait la Théorie des Catastrophes ? Certains textes se servent des catastrophes ; seules les navigations ou parabases les exposent : ils ont eu besoin d'un certain espace (la mer comme lieu dégagé de nos constructions habituelles) et de certains facteurs (de 3 à 6) qui ont la caractéristique de conduire vers une extrémité ou un au-delà prometteur d'une turbulence ou d'une perturbation. Ce qui établit la validité de leur conceptualisation, c'est aussi le choix d'une structure (agencement des épisodes), d'une série d'images (se rapprochant étrangement des figures catastrophiques), et d'un vocabulaire dont la fréquence ou la déviance par rapport à la norme, sont significatives. L'impact de ces textes sur les mentalités proviendrait de leur enracinement dans des phénomènes de l'ordre de la Nature. Enfin, ils apportent à la Théorie des Catastrophes une force évocatrice, liée à la perception interne de la catastrophe par le héros.

L'oeuvre d'Apollonios de Rhodes, les Argonautiques, est un parcours érudit et mythologisant des rivages méditerranéens, où chaque lieu est l'occasion d'un rappel de légendes ou de mythes, tandis que l'ensemble se nourrit d'une confrontation avec l'Odyssée. Mais par rapport à cette oeuvre comme au Livre de Jonas, un symbolisme presque constant fait écran : il s'agit de suivre le cours du Soleil, de remonter à sa source (la Toison d'Or que possède un fils du Soleil Aiétès est à l'orient) et à son couchant (là où son fils Phaéton vient à s'abîmer, quelque part vers les lacs Celtes, en Ouest). Cette "remontée" est un thème qui se dédouble donc : quête de l'histoire ancienne par le mythe et Homère, quête de l'origine (solaire). Cela affecte la netteté de l'image catastrophique recherchée (l'a-politisme et le manquement logico-imaginatif sont moins forts) mais nous pensons qu'elle apparaît encore dans la conscience d'Apollonios (au Livre IV, précisément) parce que le retour géographique des Argonautes prend l'aspect d'une poche molle et profonde que les héros finissent par percer. Sorte d'oppression douce, mortelle, délétère. Nous serions dans un type d'ombilic elliptique assez net où l'intrusion doit être poursuivie de crainte de mourir. On en a la trace dans plusieurs épisodes. Les héros pénètrent dans le fleuve Eridan (remontant ainsi vers le Nord vers "son cours le plus reculé" (IV - 546 "mucaton roon" ; "mychaton" mot problématique - désigne, semble-t-il, une muqueuse profonde) ; c'est là que Phaéton est tombé du char du Soleil "dans les eaux d'un marais aux multiples profondeurs" (ou "très profond" - 599 "limnhV eV procoaV polubenqeoV"). De ce marais sort une "lourde vapeur" (IV 600 "barun ... atmon" et aucun oiseau ne saurait le traverser sans mourir. Tout autour dans des peupliers noirs, les jeunes filles du Soleil, les Héliades pleurent et leurs larmes sont de l'ambre, une fois séchées, que roule l'Eridan lorsque le vent gonfle le marais (IV - 600-611). L'image d'une poche, aux vapeurs funestes, entourée de jeunes filles en pleurs s'impose comme lieu d'enfermement mortel. Les héros, au cours de leur remontée, sont "alourdis" (621 "baruqonteV") par l'odeur et les plaintes, puis pénètrent dans le "cours profond du Rhône" (IV - 627) : trois fleuves communiquent entre eux à partir des Lacs Celtes situés à proximité du lac de Phaéton (à moins que ces lacs ne soient une seule et même réalité), à savoir le Rhin, le Rhône et l'Eridan. Or le Rhône lui aussi provient "de la terre la plus reculée" (IV 629 - 630"gaihV ... ek mucathV" où l'adjectif "mychatos" est retrouvé), des "confins de la terre" comme le traduit F. Vian (Les Belles Lettres), là où sont les portes de la nuit. De plus, les héros s'engagent dans un mauvais sens, sur un des cours (le Rhin ?) conduisant vers l'Océan d'où ils ne sauraient revenir. Les expressions conviennent à y voir une description d'englobement et d'anéantissement. Une déesse les remet dans le droit chemin. Ils atteindront la Méditerranée.

Une autre poche se forme en Lybie, sur le rivage des Syrtes "à l'intérieur" (IV - 1235), "dans un golfe" d'où l'on ne peut sortir (IV - 1235-1236), couvert de vase et d'algues. La marée soudain les jeta "sur la partie la plus reculée du rivage" ("mucath enewse tacista / h ioni" IV - 1243-1244 ; même expression a partir de l'adjectif "mychatos"). Les voilà enlisés, ensablés, désignés à la Mort. Le désert les cerne, avec son ardeur solaire. Le héros à midi a la vision de nymphes qui l'invitent à se dresser et à réagir: "Allons, debout, cesse de tant gémir sur tes infortunes... payez votre dette à votre mère pour les peines qu'elle endura si longtemps à vous porter dans son ventre et vous pourrez retourner..." (1325 et 1327-1329 - trad. Vian). Qui donc les a portés dans son "ventre" ? L'image est claire, avouée, et l'invitation à renverser les rôles, à sortir de cette situation "foetale", de même. Les images vont se verticaliser, indiquer une pointe (un cheval jaillissant de l'eau au v. 1365 montre le chemin) ; et les héros porteront sur leurs épaules, leur nef Argô, vers l'arrière-pays, vers "quelque profondeur de la mer" (v. 1379 - "mucon ... qalasshV"; autre usage de "mychos"). Là, ils trouveront un lac possédant une sortie vers la mer. Le dieu du lac, Triton, la désigne en ces termes : "passage à travers" ("dihlusiV" - diélysis - 1573), "route étroite et interne aux terres"("meshgu steinh odoV" - 1575-1576 - meségy steiné odos). Le percement se fait par une piste effilée, comme il se doit. Enfin, dernier stade révélateur est cette nuée qui s'abat sur les héros au large de la Crète, nuée soudaine dénommée (v. 1695) "katoulada", hapax que les lexicographes, d'après Vian (note 3, p 142), ont rapproché d'un verbe signifiant "envelopper" et d'un nom exprimant la destruction et la mort ("katillô" ; et "oloos"). "Ce n'était qu'une noire béance émanée du Ciel ou bien je ne sais quelles ténèbres surgies du plus profond des abîmes" (v. 1698-1699 ; trad. Vian - on retrouve l'emploi de "mychatos" associé à l'obscurité, "skotié" et à la profondeur "berethrôn": "wrwrei skotih mucatwn aniousa bereqrwn"; "s'élève une obscurité jaillissant des abîmes les plus reculés").

Cette poche où les héros sont à nouveau pris, est alors brisée et percée par l'arc brillant du dieu Apollon juché sur un promontoire (v. 1708-1710 "tu brandis en l'air ton arc d'or à la main droite et l'arc allume à l'entour une éblouissante clarté"). L'aurore se lève et se montre un îlot, l'île de l'Apparition ou Anaphé. Il a été montré aux héros comment la puissance divine détruit toute oppression funeste s'abattant sur les hommes, pourvu qu'on la sollicite et la glorifie. Jason peut alors rentrer : il sait qu'il lui faut compter sur lui ("porter sa mère", c'est accepter de naître) et qu'il sera assisté des dieux (Manifestation du Dieu à l'archer). Sa conversion n'est pas aussi "brutale", douloureuse que celles d'Ulysse ou de Jonas ; elle est mûrie, consolidée, confortée. C'est pourquoi on pourrait y être moins sensible, et ce serait dommage.

4) Conclusion:

Ulysse , Jonas et Jason correspondent donc à trois types de conversion : Ulysse se convertit par suite d'effrondrements (l'ombilic hyperbolique y est très fréquent) ; Jonas est d'abord projeté à l'intérieur d'une baleine, entre vie et mort, avant d'avoir un rôle d'observateur et de stopper une catastrophe prête à frapper Ninive (ombilic parabolique) ; Jason s'enfonce dans des marais sans fin avant d'accéder à la Clarté sise sur un promontoire rocheux, gage d'une issue et d'une sortie atteintes (ombilic elliptique). Trois récits illustrant la Théorie des Catastrophes mais aussi lui donnant un ensemble de sensations et de sentiments propres à chaque catastrophe, qui ne peuvent que l'enrichir et la colorer. De plus, ces récits font un tel usage de ces figures ombilicales que l'on peut affirmer une intuition commune, si forte qu'elle serait un pas décisif vers une théorisation consciente. Le pouvoir du poète rejoindrait celui du scientifique, par des voies cognitives différentes, à moins que l'on ne s'interroge sur l'origine de ces "intuitions", et que l'on n'y voie qu'un bon usage de la langue (qui, d'après René Thom, s'est structurée selon ces tensions catastrophiques) ou un effet du hasard.

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NOTES

chapitre 3

(1) La Structure Absolue, p 74-84.
Il y a chez Raymond Abellio cette idée essentielle que le monde est doué d'une conscience qui répond à la nôtre, selon un "jeu" constant où l'homme se saisit, par une série de dépassements spirituels, de l'infinité offerte du monde. (p 89; "La vie apparaît ainsi comme une suite de paroxysmes de plus en plus paroxystiques, tous de même structure, et d'emblée se pose le problème du bouclage sur elle-même de cette chaîne de paroxysmes").

(2) "It is a grievous thing to us what we find there - ... another king over our territory, and our land in his possession and old age on our own form, though it is we by right Do not let this oppress thee, said his men to Ulyxes ..."

(3) "... here we have our fill of food to the day of judgement, in what there is here of sheep. - This, he said, I shall not do for your sake, to give up seeking to reach our native land." - p 18 - Trad. angl. de Kuno MEYER (Texte irlandais, p 2, 1 20-23)

(4)"-This is a good find, said his men to Ulyxes. How do ye know that ? said he. Did ye not get enough treasures out of Troy ?" (p 18 - Texte irlandais, p 1, 1 29-30).

(5)"How my men are taken from me... How do ye know, said he, that the barbarous nature that is in his body may not be a heaviness which is easy to overcome when his body is asleep." (p 19 - Texte irlandais, p 4, 1 62-64).

(6) "Now that man was very cunning, a clever right wise man, sharing in many a tongue, for he was wont to learn the tongue of every coLntry to which he came, and to ask tidings of them in the language that they used." (p 20 - Texte irlandais, p 5 - 1 87-91).

(7)"Our hairs have fallen out and our eyes have grown dim and our faces have become black, and our teeth yellow, and we have no great need to give our gold and our possessions for instruction that woult be of no use to us." (p 21 - Texte irlandais p 6 - 1 105-109)

(8)"Let none of you leave his place or dwelling, how great soever his impatience may be, until the sun has reached the place where he is now." (p 23 - Texte irlandais p 8 - 1 156-159)

(9)"I swear by the gods I worship, said she, that I do not know guilt from another man since he went away in the host of the Greeks." (p 27 - Texte irlandais p 13- 1 250-252)

(10) "Two shining white sides has she and a light purple back and a jet black belly and a greenish tail". (p 28 - Texte irlandais p 14 - 1 283-284)

(11)Where is thy form and where are thy men, said she, if thou art Ulixes ?" (p 27 - Texte irlandais p 14 - 1 272-273)

(12)"Many are the Mighty Folk, said she, and I shall keep my singleness until thy form come to thee."(p 28 - Texte irlandais p 15 - 1 296-297)

(13) On retrouverait la même problématique dans la légende du Hollandais Volant du Vaisseau Fantôme (R. Wagner) : ce navigateur maudit ne songe qu'à revenir, à mettre un terme à son aventure, en s'amendant et en renouant avec un amour sincère. Il s'agit de faire "machine arrière" là où Ulysse achève chez Homère un parcours qui le transforme et le sauve.

(14) ERNOUT-MEILLET - Dictionnaire étymologique de la langue latine

(15)A.J. VAN WINDEKENS - Le Pélasgique, Essai sur une langue indo-européenne préhellénique, p 15 et 67

(16) Nous notions déjà le double aspect de l'errance (temps de prise et déprise) et le double comportement du héros (aveuglé, écrasé et aussi désemparé, ivre d'espace).

(17)A. WOODCOCK et M. DAVIS, op. cit. - p 65

(18) Stabilité Structurelle et Morphogénèse. - Ch. 5 "Les catastrophes élémentaires sur l'espace R" - Note 3, p 107.(N. Ed. 1984, p 96)

(19) cf op. cit. "Morphologie du déferlement", p 101-107 (N. Ed. 1984, p 92-93). En fait, tout dépend du milieu : l'elliptique est fréquent en biologie, mais rare est l'hyperbolique. En revanche en hydrodynamique, l'elliptique est impossible (aucune pointe n'est possible pour un liquide). L'Odyssée va jouer sur les deux tableaux : plasticité de la mer, surgissement d'îles.

(20) Genèse de l'Odyssée - PUF 1954 (ch. "La quête des autres mondes")

(21) Poséidon réclame de Zeus cette vengeance afin que son honneur soit sauf. C'est Zeus qui pétrifiera le navire sur son retour. En fait Poséidon est moins un dieu de la mer, frère de Zeus que l'Ebranleur de la Terre, dieu des raz de marée, de l'eau débordante. Etymologiquement, son nom signifie la violence ignée dans l'eau.Voir C. SCOTT-LITTLETON "Poséidon as a reflex of the Indo-European" Source of Waters God". Journal of Indo-European Studies, n° 4 - 1973, p 423-440.

(22) Cela correspond à la fonction désaliénante du langage (dont parle R. Thom) par rapport à l'espace peuplé d'objets du désir ou de l'effroi, typique de l'animal.

(23)Valeurs des facteurs :
E : 0,5 à O (arrêt de l'errance);
A-pol. : 1 (solitude);
Déraison : 1 à O ("le rendre immortel à le rendre à sa liberté humaine") ;
Non-rêverie : 0,5 (partage entre Pénélope et Calypso) ;
Reliquat : 1 (Calypso fille d'Atlas, géant ancien).

(24) Donnons ces valeurs aux facteurs :

E = 0,5 à O ; A-p = 0,5 à O ; D = 0,5 à O ; N-r = O ; R = 1.
A noter le caractère moins brutal de l'épisode, ce qui explique que la Déraison s'estompe et que la Rêverie soit possible .

(25) M.I. FINLEY notait combien la morale de l'Odyssée différait de celle de l'Iliade, ne serait-ce qu'au plan économique : l'échange remplace le pillage. (Le Monde d'Ulysse, Paris 1986, N. Ed.)

(26) Nouvelle Introduction à la Bible, p 533-53. cf. Uwe STEFFEN : Das Mysterium von Tod und Auferstehung. Formen und Wandlungen des Jonas-Motivs.
ves DUVAL: Le Livre de Jonas dans la littérature chrétienne.

(27)K. JUNG, L'Homme à la découverte de son âme, p 295-296.


CHAPITRE IV SUR L'ESPACE DE LA PENSEE

"Hyperbole ! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu
Te lever
Oui, dans une île que l'air charge
De vue et non de visions
Toute fleur s'étalait plus large
Sans que nous en devisions."
Mallarmé - Prose.

 

 

Si toute pensée se construit autour d'une vision particulière de l'espace, qu'elle soit du domaine imaginaire ou rationnel, et si ces visions sont en nombre limité, correspondant à certaines figures spatiales comme autant de
modes de cette pensée même, à l'inverse il s'ensuit que l'existence d'autres figures spatiales dénote d'autres
modes de la pensée jusque là méconnus. Tout notre travail repose dans cette proposition puisque l'hypothèse principale - celle d'un nombre limité de figures - la commande. Le domaine rationnel, rappelons-le, utilise la
digue, la route ou le phare, le pont, comme images spatiales de l'activité de la raison; le domaine imaginaire
préfère le labyrinthe, le miroir, le cercle, de son côté.

La "ligne droite" domine dans le rationnel là où la "ligne courbe" l'emporte dans l'imaginaire. Ce que peut symboliser une ligne droite n'est pas infini : puisque toute symbolique est une direction ou dynamisme orienté (la colombe, symbole de la Paix, c'est-à-dire un oiseau tourné vers un idéal élevé), les directions possibles avec une ligne droite sont au nombre de trois, à savoir déplacement latéral, augmentation par les deux extrémités, et jonction de deux vecteurs opposés. Soit ces images :

 

 



On ne saurait en entrevoir d'autres, tandis que l'on reconnaît dans le déplacement latéral l'oeuvre de séparation de la Raison (mesure, taxinomie) délimitant des zones précises (une droite et une gauche), dans l'augmentation par les extrémités son travail de progression et de conquêtes, dans la jonction de deux vecteurs son sens des rapprochements et des isomorphismes. La Raison est bien définie, à nos yeux, lorsqu'elle est dite trancher, avancer et rassembler. C'est pourquoi les figures spatiales qu'elle privilégie sont en petit nombre et peuvent ainsi être décrites sous les images de la digue, de la route et du pont.

De même, avec une ligne courbe, on peut observer la tentation d'une fermeture sur soi (cercle), d'un jeu d'aller et retour dans un sens et dans l'autre à la manière de la réflexion dans un miroir, ou enfin celle d'une amplification en tournant sur soi sans se rejoindre (labyrinthe). Soit ces images :




Là encore, puisque le nombre des directions est précis, il est normal donc d'obtenir une délimitation des figures spatiales propres à l'imaginaire.

Si l'on peut être assuré de ce nombre restreint de figures spatiales, et s'il advient que certaines pensées utilisent d'autres figures, comment alors ne pas admettre l'existence d'un domaine qui n'appartient pas à l'imaginaire et au rationnel ? C'est à cette aventure que nous avons été conviés par des textes de navigations improbables mais d'une présence intellectuelle fascinante. Cependant, la démarche fut inverse: nous avions des descriptions d'espaces et il nous faut retrouver le mode de pensée qu'elles expriment, alors que jusqu'à présent nous connaissions la pensée rationnelle et imaginaire mais il nous fallait découvrir comment elle "s'asseyait", s'inscrivait dans l'espace. Ces nouvelles figures spatiales, difficiles à nommer, se sont présentées comme une déconstruction d'un plan stable, soit qu'il s'effondrât, ou s'évasât, ou même fût un lieu sans jonction ou croisement. En place d'un espace formé ou ordonné par une ligne, qui en forma l'horizon, nous étions face à une cassure de plan, à l'intersection de deux bordures, à une fin et un début de deux espaces différents, en un endroit "vide" où l'ordre de ces derniers ne pouvait s'imposer et donner une loi connue de réticulation. Parce que tout cela désigne des bordures de l'horizon, et parce que cela ne pouvait désigner qu'un mode étrange de la pensée, il paraît nécessaire de proposer une désignation, celle d"'acméité". Et c'est vers cette notion qu'il faut revenir, après que le rôle de ces figures spatiales spécifiques a été renforcé et appréhendé par la Théorie des Catastrophes dont l'apport principal fut de les saisir comme des processus de formations, des modifications d'essences. Les figures devenues dynamiques révélaient des changements de comportement, des naissances de peuples ou des affirmations d'identité. L'adéquation de ces figures avec les sept catastrophes conduit à un affinement des descriptions.

Thom a souvent appelé de ses voeux un renouveau de la question des catégories de la pensée et de celle des universaux. Lui-même, dans ses écrits, s'est attaché à montrer, sans emporter toujours l'adhésion des linguistes, ce qui restait, dans le langage, des catastrophes dont le rôle biologique tant au niveau cellulaire qu'au niveau des êtres vivants a été mis en évidence. Il y a des catastrophes de perception qui proviennent de la nécessité de prédation des animaux tel l'homme, dont on retrouve la trace dans les éléments de la phrase et dans le pouvoir des verbes (prendre, donner, couper, etc.). Cette base universelle qui s'enracine dans l'univers biologique laisse espérer en une unité générale, tout au moins des langages, et certainement de l'ensemble des phénomènes auxquels nous assistons dans notre milieu terrestre. Les catastrophes se produisent à tout niveau comme autant de structures formelles indépendantes des contextes différents où elles sont à l'oeuvre. Cette indépendance est synonyme de généralité et d'universalité.

Toutefois, qu'en est-il à propos de la pensée ? C'est par les moyens de la raison que R. Thom a pu échafauder sa théorie, en utilisant l'instrument mathématique et en lui assignant le rôle d'éclairer des phénomènes, et de les rattacher à un fondement absolu, le plus simple mais le plus puissant. C'est la Raison transcendantale de notre tableau où la figure spatiale était celle de la route ou du phare. Abstraction élevée, goût pour l'Absolu, édification en vue d'une Origine, bref une théorie qui se réclame ouvertement du platonisme et suppose, comme les Idées-Formes de Platon, des structures formelles (les catastrophes) articulant l'univers sensible.

Imaginons cependant, que ces figures spatiales catastrophiques aient été mises dans un cadre rationnel qui ne soit pas le leur, et qu'elles puissent désigner un mode de la pensée qui ne soit ni imaginaire ni rationnel

 

1) Critique de la Raison et de l'Imagination :

Qui se pose, s'oppose, soutient l'adage. Si acméité il y a, ce sera d'abord par des antipathies qu'elle apparaîtra. De même qu'elle était occultée dans les parabases - que la critique avait fini par ranger au nombre des oeuvres imaginaires -, de même peut-on supposer qu'à son tour, une fois détectée, elle puisse réduire le rôle de l'imaginaire, afin de mieux définir son domaine. Or, de nos jours, l'imaginaire semble avoir remplacé le rationnel dans sa prétention à atteindre des universaux. Là où plus personne ne pense que la Raison est une, est indifférente à l'éducation reçue et à la culture qui la vit naître, on trouve à la place l'idée que l'homme s'est hominisé (avec cette nécessaire particularité qui l'installe quelque part à part ou à côté des autres espèces vivantes) grâce à son pouvoir de symboliser, selon un code arbitraire, puisant à des sources imaginaires reconnaissables et identiques en tout point du monde. Certes, tous n'ont pas le même avis sur ces sources, que l'on préfère l'interdit de l'inceste, l'inconscient collectif, les structures imaginaires, par exemple, mais dans chacun des cas, on tente d'aboutir à quelques archétypes essentiels. Or, l'acméité opère une critique de l'imaginaire et du rationnel, des limites de la Raison et de l'Imagination, et de leur prétention à définir des universaux.

Ainsi, c'est "l'au-delà" proposé par Raison et Imagination qui est jugé et repoussé pour plusieurs motifs qui vont de leur conventionnalisme, de leur danger de folie à une occultation du réel. L'affaire est délicate à cerner et peut être appréhendée, à considérer comment se développent les champs rationnels et imaginaires. Leur extension est certes illimitée et ouvre des horizons sans cesse, mais elle correspond à un quadrillage uniforme, à l'avènement de plans successifs et coordonnés, à une série de systématisations plus ou moins vastes, à des répétitions et des concentrations, le tout avec une soif de possession et d'humanisation selon un agrandissement linéaire. Toutes ces images et formules vont renvoyer à l'homme, vont devenir ses instruments, vont occuper sa pensée et lui faire sans cesse "advenir" le monde à sa conscience, le lui renouvelant et l'établissant continuellement. Mais en dépit de leur propension à atteindre des illimités de plus en plus lointains, la Raison et l'Imagination ne peuvent concevoir "l'au-delà", si l'on veut bien accepter ce terme pour le moment sans d'autre connotation que d'être en rapport avec les notions d'illimité.

Ce qu'il y a au-delà de leurs fascinants champs et de leurs domaines surpeuplés, ce n'est qu'une terre rase, un vide inexistant, ou un lieu attendant d'être conquis par la conscience et la sensibilité, ou une négation pure et simple de leurs acquis (folie, furie, insaisissable...). En fait, il s'agit d'une impuissance à engendrer autre chose que soi, à découvrir l'altérité absolue, à se situer à une extrémité. Le problème est que la Raison et l'Imagination, dans le filet qu'elles tendent sur le monde, ne sont pas assurées de la solidité de leur entreprise. Archimède n'en était-il venu à écrire : "Donne-moi un endroit où me tenir ferme et j'ébranlerai l'univers" ?

Que voit-on dans nos navigations ? Les situations qu'elles décrivent, permettraient d'amples merveilles ou d'audacieux commentaires philosophiques. S. Coleridge avait les moyens intellectuels pour faire de son poème une oeuvre abordant questions existentielles et métaphysiques comme les aimaient les écrivains romantiques. Tempêtes, effroi, solitude, exotisme, vie sur un bateau, rencontre avec anges, démons, tous les "ingrédients" sont présents, mais utilisés avec discrétion et selon un ordre latent, autre, qui les rend accessoires, comme les bornes placées pour un repérage d'abord, avant de devoir être vues de plus loin, de par une perspective modifiée. Car le centre du texte est cette longue immobilisation, du marin en une poche ou en un plan mortel d'où il sort par contemplation de la beauté. C'est de ce lieu "au-delà" que tempête, exotisme, anges et démons, prennent un sens. Le désir et l'intentionnalité de la pensée se sont amoindris, ont effacé leurs brillantes constructions pour laisser surgir ce lieu sans représentation ni volonté, qui n'est pas pour autant vide et non-structuré, qui ne tient pas uniquement de l'affect et du sentiment. Ce qui importe de saisir, c'est que l'acméité n'est pas en conflit avec la Raison et l'Imagination dont elle utilise avec habileté les moyens et les découvertes mais que délibérément elle refuse leurs "au-delà" commodes, en construit un autre peut-être déjà dans le souci de leur proposer une source transcendante ou un point d'appui plus absolu, ou peut-être encore de s'installer là où elles ne peuvent aller, ou enfin d'opérer une transparence dans le réseau complexe et touffu de leurs créations afin d'y loger un clarté souveraine.

Besoin d'ancrage absolu et impossibilité d'accéder à "l'au-delà", voilà la critique qu'effectue l'acméité à l'égard du rationnel et de l'imaginaire. Noé, qui est le pendant religieux du Vieux Marin, dont l'aventure a la même caractéristique de se situer en un "au-delà" total, (une arche flottant sur un espace vide), après avoir accosté, obtient de Dieu une Alliance, une promesse de ne plus détruire l'oeuvre humaine, c'est-à-dire tout produit de l'imagination et de la raison qui permettent à l'homme de se construire lui-même, Alliance qui suppose aussi un au-delà absolu, placé antérieurement, nécessaire support aux futures activités tournées ou se prolongeant dans un autre sens. Point d'origine si l'on veut. "L'au-delà" étant derrière, il ne saurait être atteint devant. Mais on observe d'autres attitudes de l'acméité vis-à-vis des possibilités imaginatives et rationnelles.

Deux remarques pour commencer s'imposent. La première revient à l'abandon d'une idée qui a résulté de tout un mouvement de pensée en ce XXe siècle, celle que l'Imaginaire serait "l'au-delà" du rationnel, au sens où le domaine imaginaire est peuplé de rêves et de désirs, de fantasmes et d'illusions tandis que la part du réel, tangible, expérimentable, solide, revient de droit au rationnel. Cette division qui eut son heure de gloire ne saurait plus être retenue au regard des découvertes diverses qui ont conduit à voir dans l'imaginaire un territoire possédant des règles et des processus, une activité commandant à des comportements et à des représentations. La réalité est moins devenue affaire de matière et d'atomes qu'un ensemble plus vaste où les faits sociaux, les croyances peuvent trouver place sans trop de disparate puisque le concept même de matière a en physique comme "fondu" et a été remplacé par celui d'un réel qui n'apparaît qu'en fonction d'un observateur.

Ainsi, l'imaginaire ne complète point comme "au-delà" le rationnel ; plutôt il s'affirme comme une deuxième source de l'activité intellectuelle et termine une carrière où il s'apparentait à l'irréel, à l'illusoire, au futile. La seconde remarque a trait aux "au-delà" inventés par la raison et l'imagination qui ont cette particularité de ressembler comme deux gouttes d'eau à l'ordre social qu'ils ont constitué. Le sacré y est du social transfiguré, une quelconque stratification reproduite et embellie, une copie assez nette d'un système rationnel ou imaginaire prévalant à un moment donné. Dans les "au-delà" imaginaires anciens, on retrouvait la stratification sociale du monde d'alors où Dieu est roi, et son Paradis un palais, et ses anges ses serviteurs, par exemple. Dans des "au-delà" philosophiques, où l'utopie se marie à la Raison, la régularité d'une figure géométrique, sa production x fois, ne pouvaient cacher une emprise totale du rationnel. Sont-ce là des vrais "au-delà" ? D'où la nécessité de refaire l'expérience ou de retrouver la voie d'un authentique "au-delà".

L'enseignement que l'on peut retirer de la Navigation de Saint Brendan, est une réflexion sur toute continuité plane qui soudain serait rompue et déchirée par un autre plan. C'est de cette déchirure qu'il faut envisager un autre type de critique à l'égard du rationnel et de l'imaginaire dont tout l'effort semble au contraire résider dans une unification des théories, une synthèse des apports pour l'un, et dans un syncrétisme des formes, un déploiement continu et analogique pour l'autre. A ces tentations d'englobements généreux, toujours animés par un besoin de délimiter un horizon au moyen des figures spatiales précitées, correspond non un nivellement (il y a au contraire hiérarchie, niveaux différents) mais la constitution d'un espace continu où l'imbrication et la superposition des niveaux d'interprétation, de conjectures, ou de symboliques, supposent un substrat permanent que des coupes dans différents sens mettent d'ailleurs en valeur. L'acméité se situe davantage dans une activité "déliante" qui se montre par exemple lors d'une déchirure d'un plan par un autre proprement immatériel. Il y a intrusion au coeur du réseau serré des productions imaginaires et rationnelles.

Le Saint navigateur a prédit le déroulement d'une année aux quatre grandes fêtes chrétiennes (Noël, Cène, Pâques, Pentecôte) et leur a donné une assise réelle (ce sont des îles somme toute réelles, même si elles sont peu localisables) et vers ces quatre bornes, tous les épisodes pourraient converger. Une unité conceptuelle et symbolique pourrait s'étendre et tout événement recevoir un éclairage venant de ces quatre cérémonies. Benedeit, auteur d'un poème anglo-normand sur la Navigation, servira ce dessein, si bien que tous les faits préparent, commentent, illustrent, à la manière d'un paroissial, ces fêtes chrétiennes. La version latine n'en est pas moins tout autant religieuse parce qu'elle les place à l'horizon d'une pensée chrétienne, comme les limites d'un monde, comme des points cardinaux du croyant, mais au lieu d'en développer et mesurer l'influence possible, de répandre en tous sens leurs vertus, elle intercale entre ces bornes, les "Magnalia Dei", les Merveilles de Dieu, fruits inconnus, monstres, aspect inattendu des flots, colonne dans la mer, ermite ou diables, etc. Il ne s'agit pas d'ajouter du disparate, de l'ornement ou de voir transparaître un état plus laïc et païen de la légende. C'est à la méthode même qu'il convient de s'attarder. L'espace des quatre fêtes est agrandi au niveau du récit puisque le passage du lieu de l'une d'elles à un autre lieu devient de plus en plus long en raison de "merveilles" plus nombreuses à raconter mais, comme ces "merveilles" n'ont pas un lien direct avec les quatre fêtes, cela suppose un second plan qui modifie les perspectives. L'épisode de Judas est révélateur à ce titre. Saint Brendan voit, sur un morceau de roche, Judas battu par les flots et persécuté par les démons dès que la nuit tombe. Le récit en soi appartient bien au contexte chrétien que nous avons symbolisé par les quatre fêtes rythmant l'année et définissant un espace rationnel et imaginaire. Donc, entre cet épisode et ces limites, le lien est direct, et cela contredit notre affirmation.

En fait, la perspective est changée puisque notre Judas demande l'intercession du Saint qui la lui accorde, bénéficie en mer d'un moment de repos, obtient notre pitié dans la confession de ses malheurs et dans son repentir, si bien que le dogme d'une punition divine, tel qu'il a pu se développer à l'intérieur de l'espace de la pensée chrétienne dont les quatre fêtes sont les moments forts, s'évanouit ou s'atténue. Par une déchirure progressive mais qui vaut pour un agrandissement, les perspectives sont défaites et réorganisées. La logique d'un système s'y trouve enrichie là où l'uniformité guettait. Mais il ne conviendrait pas de penser qu'un système a été contaminé par un autre système, que deux plans d'essence imagino-rationnelle quoique structurés différemment se sont rencontrés et ont fini par s'entendre. Inutile de croire non plus que des faits et des expériences jusque-là échappant à une théorie ont enfin réussi à prendre place et à s'intégrer. Aucun antagonisme n'est apparu, mais une brèche, un effondrement dans le réseau mis en place, a soudain permis à l'observateur de contempler certains phénomènes et les livrer à une meilleure perception.

L'acméité, dans ce cas, n'entre pas en compétition avec la Raison et l'Imagination, elle leur reprocherait plutôt de ne pas engendrer l'admirable et l'étonnement (d'où naît la Science, selon Aristote, comme chacun sait : Métaphysique, A 2, 982 b. "Ce fut l'étonnement qui poussa comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques..."- trad. TRICOT. VRIN, 1983, t 1, p 8-9 ), à moins que ce ne soient leurs itérations obligées une fois une convention posée, qui soient critiquées. L'acméité paraît casser un processus et ouvrir le cercle d'un horizon, dans un but d'enrichissement (ce qu'élimine l'idée d'une opposition) et de services rendus à un système. Ni ornemental ni contradictoire, mais dévoué à une perpétuelle ampleur, tel serait l'acméen. Aussi grandes que soient les intentions de Beauté, de Vérité qu'annoncent la Raison et l'Imagination, il arrive un moment où le système qu'elles ont mis au point, vient à s'user et s'amoindrir. D'où le recours et l'aide acméennes. Si le système de pensée chrétienne, semble nous dire l'auteur de la Navigation, se limite à des fêtes religieuses et ne s'ouvre pas à une admiration devant la Création Divine, il meurt de consomption, de vie réglée sans aventures spirituelles. Pour lui donner sa valeur, il faut l'implanter dans le vécu et le regard, à ce qu'il paraît. Mais outre ce point d'avoir choisi un système religieux, rien n'interdit d'en appliquer la leçon à tout autre système.

Nécessité d'un dépassement et d'une amplification. L'acméité livre là encore le besoin inhérent à l'imagination et au rationnel dont les pouvoirs sont grands, suffisamment grands pour réclamer que la possibilité d'aller au-delà soit envisagée, vu que les plus belles inventions naissent à côté, en dehors même, d'un système qui les appelle et dont elles sont la récompense. Posez avec justesse vos principes, vos images, vos mécanismes, étudiez-en les mouvements jusqu'au bout, et si cela est correct, l'inconnu poindra. Tel semble être le conseil acméen. Comment ? Par une déchirure interne à votre espace créé, l'impliquant là où nul ne l'attend. C'est un progrès par rapport à notre première analyse sur la critique acméenne qui voyait la Raison et l'Imagination souhaiter un point d'ancrage et se sentir incapables d'atteindre un "au-delà" : non seulement elles ne peuvent l'atteindre, mais elles le réclameraient ; de plus, elles le verraient surgir indépendamment de leurs entreprises, par intrusions soudaines.

Mais ces remarques ne suffisent point. Elles laissent trop de place à des phénomènes insaisissables, survenant par un hasard providentiel. Peut-on cerner mieux comment l'acméité voit les domaines imaginaires et rationnels et quel rôle lui est attribuable ? L'Enéide avait pour message de fonder une terre promise, comme la Navigation de St Brendan; là encore, l'aspect raisonnable est battu en brèche lorsqu'Enée doit quitter Carthage où sans dommage il pourrait s'installer et unir les forces de son peuple à celles de la reine Didon. La douceur du lieu que l'amour de la reine rend encore plus agréable, cette plénitude de sentiments sont à laisser de côté par Enée. Auparavant, le poids des souvenirs, le désir de fonder une ville qui ressemblât de nouveau à la cité de Troie, occupent l'imaginaire du héros et nuisent à sa perception. Pour rompre avec ce premier attachement, nous avons décrit la fonction essentielle de la tempête qui ouvre d'ailleurs l'Enéide. Sa force et la figure spatiale qu'elle prend, sont comme le signe de l'irruption d'une nouveauté au sein d'un imaginaire étouffant et fondé jusque-là sur la répétition (Troie recommencée en Thrace et en Crète, rencontre d'Andromaque, peur des villes côtières grecques). La tempête indique qu'une ouverture est possible, elle décrit un espace changeant et crénelé qui ne ressemble à rien de connu, mais au sein duquel le héros découvre son vrai domaine. Au cours des guerres qui auront lieu dans le Latium, la même topologie apparaissait lors de l'affrontement en ses débuts de deux armées, car l'affrontement ne sera qu'un épisode malheureux jusqu'à ce que le lieu intermédiaire, de conciliation et d'union, s'épanouisse et englobe les adversaires. Image d'un futur prophétique où Rome unira des peuples, et les assemblera sous sa loi nouvelle.

D'un côté, Enée a quitté le havre que lui offrait Carthage selon une alliance très profitable, en proie à un tourment vif, de l'autre il laisse l'image trop présente de Troie s'estomper au cours de luttes agitées ; dans chacun des cas, deux espaces soigneusement ordonnés et possédant leur logique et leur horizon, sont fracturés pour qu'une naissance se fasse. Que penser alors du rôle que s'octroie l'acméité à l'égard de ces domaines si puissants ?

Elle les somme de reculer, d'admettre que leur surface plane et uniformisée (sans dire pour cela qu'elle est ennuyeuse et vide), soit hérissée d'une présence imprévue et étrangère. On aurait alors facilité à penser qu'un certain imaginaire en rencontre un autre et doit lui faire des concessions, qu'un certain système rationnel en découvre un autre, si bien que l'on pourrait faire l'économie de la notion d'acméité et demeurer au sein d'un ensemble de pensées convenues, sans avoir à postuler un troisième domaine. Mais cela n'est guère sensé et valable parce que le surgissement acméen est éphémère, a force de direction préfigurée, n'a pas le temps d'organiser par des liens étroits ce qu'il propose. Certes, il a été rendu possible par suite d'une tension entre deux potentiels ou deux noyaux attracteurs (Carthage, et les Grecs voulant achever de détruire Troie), mais il n'est pas un mélange de deux forces, un moyen terme entre deux tendances, il est d'une essence différente - ce qui nous renvoie à ce que disait René Thom sur la nature des catastrophes qui sont des structures indépendantes du substrat ou des forces où elles opèrent -, et il propose une solution imprévue dont le sens n'est pas immédiatement compréhensible. Comparons l'Enéide à la Navigation : l'acméité, dans ce dernier texte, rompt la répétition et l'uniformité d'un système, lui offre agrandissement et splendeur ; dans l'Enéide, l'acméité, devant le conflit qui oppose Raison et Imagination, assure un passage tout d'abord, mais surtout résout le problème par l'émergence d'un tiers pôle, par un saut et une solution extérieure aux tenants du drame. Sorte de "deus ex machina" paraissant à l'ultime moment.

Considérons la pensée comme un fleuve s'écoulant. En premier lieu, avec Noé ou le Vieux Marin, ce flot apparaît sans source (origine) ni embouchure (un "au-delà") ; maintenant, avec Saint Brendan, c'est un lac, et le calme miroir de ses eaux le condamne à une horizontalité monotone (nécessité d'une perspective plus ample) ; puis, avec Enée, le fleuve rencontre une rivière, se heurte à elle, et tous deux songent à maintenir dissociés leur cours, ou à les mêler confusément, si une fracture dans le sol ne les engloutissait et ne leur imposait un cours souterrain (imprévisibilité d'un changement, apparition d'une tierce solution). Telle est la façon de voir propre à l'acméité concernant l'activité du rationnel et de l'imaginaire où à la fois elle s'oppose et se pose comme nécessaire et pouvant les compléter, et où elle s'aventure à les considérer mélangés, séparés, ou en conflit puisque son propos semble être de ne rien laisser de côté.

De cette façon, son rôle se dessine : elle existe dans chacun des cas. Elle s'affirme face à un processus s'auto-développant et s'auto-alimentant, d'une telle autonomie qu'il peut se suffire et ne jamais s'arrêter, risquant d'être infini.

En effet, prenons dans le domaine rationnel, l'exemple des nombres dont les combinaisons sont infinies, comme les opérations qu'ils permettent grâce au pouvoir de classification, d'assemblage et de réflexion de la Raison; et pourtant, au départ, ce n'est qu'une vision "décollée" de la réalité, une simplification abstraite s'ajoutant aux objets qui ont dans les faits, tous, cette particularité d'être uniques, et ne pourraient donc être comptés et mesurés, interdisant la suite des nombres (1, 2, 3, 4...). Mais une fois la théorie des nombres mis en place, il est possible de "couvrir" le réel de sa "laque" abstraite et d'en étendre à l'infini le champ. L'acméité porte alors ce jugement que l'objet de connaissance, ( si l'on oublie en outre qu'il est souvent même construit, mais on omettra ici cette possibilité), quel qu'il soit, pris dans les rets de la Raison, se trouve transformé, subit une légère métamorphose par suite de la topologie utilisée, ou est "étiré". Comme dans le lit de Procuste, qui avait pour coutume d'allonger ou de rétrécir ses hôtes une fois étendus dans leur lit, "l'objet" doit se prêter à ces modifications, qu'il soit matériel, ou conceptuel (par exemple, l'Intelligence lorsque le rationaliste entreprend de la mesurer avec des nombres et des tests). Mais cette critique s'adresse aussi à l'imaginaire qui, avec un seul thème, peut tant aimer le développer sous forme d'arabesques, et y revenir pour en colorer autrement un élément, etc. Jeu dont on conviendra facilement de l'existence.

Face à cette similitude d'attitude de la Raison et de l'Imagination, l'acméité pourrait se présenter comme une technique semblable au yoga, imposant de faire le vide de la conscience, sorte de table rase de nos représentations qui porte le nom bien connu de "samadhi", jusqu'à ce qu'une série d'images pures et absolues réinvestisse ce lieu, comme une perturbation voulue et sacrée, et non plus issue du balayage incessant de notre pensée agitée. Certes, il s'agit d'une critique qui lui est apparentée, mais les textes que nous avons utilisés ne paraissent pas envisager cette solution d'un vide de conscience, tant par ses héros que par les anecdotes contées. Ce n'est pas une négation et "nettoyage", plutôt l'envie de se soustraire à une domination. Sa nature est d'ordre "accidentel", dirons-nous pour l'heure, là où, en raison de la Théorie des Catastrophes, elle était appréhendée comme le lieu des tensions et des conflits, identifiable à ce "combat, père de toutes choses" dont parle Héraclite à propos de l'organisation de l'univers. Est-elle conjointe à l'activité rationnelle et imaginaire qui provoque son apparition ? La dialectique nous la donnerait comme une possibilité longtemps repoussée, une potentialité retenue et cachée par l'actualisation d'un pôle opposé tout puissant, comme si, à trop aller dans un sens, on accumulait une énergie inverse pouvant un jour réapparaître. L'admirable, l'inattendu, l'accidentel sont privilégiés. Comme dans les domaines imaginaires et rationnels, les "objets" sont déformés, ce qui tenterait de prouver que la connaissance n'y est pas pure non plus, et que l'interprétation donnée aux événements est aussi intentionnelle, marquée par l'impact de la pensée.

Le problème réside dans la difficulté qu'éprouve l'esprit humain à raisonner de façon trinaire, alors que les ambivalences et les oppositions sont si commodes. C'est pourquoi, par l'acméité un lent dégagement est imposé.

Tel le personnage de Jonas dans la Bible : l'ombilic parabolique indique un statut intermédiaire, un moment d'équilibre précaire qui peut se résoudre soit par un détachement (et une salvation, une délivrance) soit par un attachement plus grand (le premier attracteur réussit à reconquérir ce qui risquait de lui échapper). Prisonnier de la baleine, Jonas peut le rester mais grâce à sa prière la bouche s'ouvre et le libère ; prisonniers de leurs péchés, les Ninivites n'auront bientôt plus d'espoir de survivre mais leur repentir les sort de cette sombre caverne où ils étaient tombés. A l'inverse, l'ombre momentanée du ricin qui protège Jonas du soleil, ne résiste pas et s'évanouit, engloutie par le désert : une naissance de forme a échoué, ce simple vers la refait refluer dans le néant, comme une simple prière sincère avait pu retirer le héros d'un autre néant (la baleine). L'équilibre est rompu dans un sens ou dans l'autre, et l'auteur prend soin de nous notifier qu'il suffit d'un "rien", pour cela. Le même sens peut être tiré de l'épisode de l'Ile d'Eole dans l'Odyssée : un attracteur (Eole) accepte de voir un élément (Ulysse ) sortir de son attraction ; une outre pleine de vents, a un rapport mystérieux avec la sortie ; puis cette outre est crevée, et automatiquement, le retour se fait vers l'Ile d'Eole, et non pas ailleurs. Ulysse s'est endormi : le sommeil est cause de son malheur, c'est le "rien" qui provoque l'échec. L'outre des vents, a tout d'une représentation réduite du régime dominant dans le royaume d'Eole (roi des vents dont l'horizon a pour limites, les vents ; c'est-à-dire l'infini ; il faut donc le ramener à de justes proportions pour permettre d'échapper à son emprise). Episode ô combien symbolique pour nous ; à les réduire et à les enclore, on s'autorise alors à les dépasser, on ouvre une issue là où l'emprisonnement domine. Le domaine des vents évoque en retour le gouffre des mers où vit la baleine de Jonas (gouffre plus réduit que l'abîme salé), l'infinie puissance du Bien menaçant Ninive renvoie au désert brûlant qui entoure la ville. Les domaines peuvent s'amenuiser : la mer devient la baleine, la menace divine s'arrête sur une seule ville, le désert perd de son ardeur. Au-delà, est la frontière vers une délivrance. L'opération de réduire et de fermer un horizon permet d'éliminer le caractère diffus et incertain d'un espace trop grand. La situation possède une plus forte intensité, et de cette intensification peut surgir un dépassement. Un système est condensé et délimité pour que l'enjeu soit clair et imminent. L'espace acméen pourrait donc bien être une imitation en réduction, déformée et intensifiée des domaines rationnels et imaginaires (et de leurs nombreux systèmes et sous-systèmes), avec pour objectif "le délivrer".

Sorte de trou noir où la matière et l'espace s'engloutissent, l'espace acméen est porteur de mort, mais sa gravité est variable : après avoir englobé ce qu'il y a de dangereux dans un régime tout puissant, il dégage une ouverture. Cela semblerait être impossible si une saisie par projection n'était faite. Ce lieu de "réduction" renvoie peut-être trop à l'activité de la Raison opérant une simplification du réel ; ainsi la puissance d'un attracteur projetée vers son au-delà, vers le point d'inflexion où son attraction diminue, prend l'aspect même de cette diminution, se dédouble, et forme une seconde entité plus simple et dense que la première, montrant mieux son étendue limitée et appliquée alors à un seul phénomène.

Des autres types d'ombilics - hyperbolique et elliptique - l'on peut tirer une autre approche de l'acméité. Les cavernes et gouffres menaçants de l'Odyssée, tous ouverts sur un côté, et ressemblant à des cônes, rendent compte d'une oppression violente, ou perfide, et surtout ressentie et subie. Aucun état de grâce, de suspension n'est permis comme pour les ombilics paraboliques où un temps de répit est donné. Ici, la menace est imminente, totale et montre sa vraie nature. On se souvient de l'épisode du Cyclope et de celui des Lestrygons durant lesquels Ulysse , prisonnier d'un lieu qui l'encercle, ne doit son salut qu'à la présence d'une ouverture latérale. Le puits d'attraction se ferme, est d'une densité plus forte (présence du propriétaire), fonctionne comme une machine à broyer l'intrus. De plus, ces lieux oppressifs demeurent après qu'Ulysse s'en fut enfui.

Dans l'Ulysse irlandais, des Errances du fils de Laërte, il n'en était pas ainsi : Ulysse crevait l'oeil du Cyclope d'où s'écoulait un lac, débordement significatif d'une poche se vidant ou d'une eau prisonnière retrouvant le chemin de la liberté. L'Ulysse irlandais souffrait d'être maintenu à l'extérieur du monde social ; l'Ulysse homérique découvre en ces lieux le danger d'une autarcie et une altérité plus ou moins absolue, ce qui le propulse hors de son domaine et l'amène à se modifier. Etre homme, dans ce dernier cas, c'est apprendre à connaître la puissance d'une naissance, la souffrance qui l'accompagne, au nom d'un "plus de liberté". L'espace acméen n'imite plus en la condensant à outrance une menace vague d'un espace infini. Il devient une excroissance monstrueuse se dressant par dessus toute norme convenable, et dont le fonctionnement s'apparente à la Déraison ou à la Folie furieuse. Un excès est dénoncé et provoque l'effroi. D'où provient la boursouflure de l'espace ? D'un système dont les mailles du réseau sont trop nombreuses et serrées, si bien qu'un pincement de la réalité s'y fait et provoque un abcès. Le Cyclope évoque un monde ancien de dieux peu favorables à l'homme et qui sont antérieurs à l'ordre de Zeus, dieu nouveau et régnant depuis peu sur l'Olympe après avoir renversé son père et enchaîné les Géants.

En effet, les Cyclopes sont fils de la Terre, cette déesse primordiale aux enfantements inquiétants dans la Théogonie d'Hésiode ; quand Homère donne pour père à Polyphème, le dieu de la mer Poséidon, cela le rapproche un peu du nouvel ordre olympien puisque Poséidon est frère de Zeus, mais cela ne lui enlève rien de son caractère redoutable et antique puisque très vite, Poséidon gardant son attribut d''ébranleur de la Terre", reprend aussi les attributs des dieux des profondeurs inquiétantes. Un système se meurt de son foisonnement, de sa prolifération qui aboutit à un besoin de se délimiter. La Terre a peuplé les espaces de ces enfants monstrueux ; ces derniers se sont multipliés ; enfin, soupçonneux et totalitaires, ils s'estiment les seuls êtres vivants possibles et se protègent en se cloisonnant. La pensée semble bien agir de même, en créant un réseau d'explications, en le développant et en le regardant se développer tout seul, enfin en interdisant son dépassement par une série de fermetures protectrices. L'acméité viendrait alors fracturer cet achèvement autonome afin de l'intégrer dans une géographie plus vaste comme si l'on réduisait la poche ainsi faite, libérant les faits prisonniers en elle, les rendant à une autre organisation, puisqu'une force angoissante s'écroule (Lestrygons et Cyclopes s'effacent au profit de l'homme rescapé brisant une Fatalité jusque là toute puissante). Un autre niveau d'organisation se met en place. Or, l'on sait le rôle souvent créateur d'une erreur, d'une anomalie, d'une exception qui brise un système et entraîne à une nouvelle codification et représentation. L'acméité ne reproduit ni ne conserve ni n'accumule, mais pratique l'incision et l'extraction : elle ne retire d'un lot qu'un élément pour l'ériger et le libérer ainsi du poids et de la contrainte qui étaient siennes. Des potentialités individuelles s'expriment, jusque là éteintes. Un éparpillement a lieu qui ne ressemble pas à un amoindrissement des formes et des êtres (même si la taille d'Ulysse est inférieure à celle du Cyclope) car le choix s'est porté vers la forme la plus astucieuse et développée (l'homme) donnant à penser qu'un changement de niveaux s'opère, allant d'une organisation fruste à une complexité, d'un arrêt du Temps à un Devenir, d'une morale de rustres à une morale de la piété et de la bienveillance. En ce sens, l'acméité critique Raison et Imagination en les accusant d'émettre des systèmes qui se protègent après s'être gonflés de leurs propres productions audacieuses. Un abcès à percer.

Les ombilics elliptiques "disent" la même chose, quoique l'image soit inversée. La forme générale antithétique est celle d'une poche horizontale d'abord lisse et agréable où l'on s'enfonce au point de découvrir que l'issue est impossible. Dans l'Odyssée, un épisode comme celui de Circé en était une illustration, mais plus évidente encore sont ceux des Argonautiques où l'on voit Jason se perdre sur les lacs celtes au milieu d'un paysage blanchi de brume, puis renouveler l'expérience près du rivage des Syrtes sur le lac Triton. L'atmosphère est douce, aucune aspérité, un éloignement des choses se remarque, dans chacun des cas. On est loin de la violence première et sans fard des ombilics hyperboliques (1) : l'oppression est sournoise, pleine d'une mollesse mortelle, agissant par ombres et illusions proposées. Le héros réagissait en maintenant la cohésion de sa volonté et en la dressant comme une pointe. L'espace acméen devenait vaste, ouvert comme une plaine au centre légèrement creux, où les chemins se perdent, ressemblait à un paysage de dunes ou d'ondulations légères de sable, le tout caractérisé par une absence de verticales trop nettes et d'arrêtes trop vives. Cette image de rives atténuées, au fort pouvoir d'envoûtement, désigne en fait une paix factice, un retour à une harmonie basée sur l'ingestion. L'identité se noie au sein d'un enclos charmeur, lié à la Nature dans ce qu'elle a d'indifférencié et de désagrégation.

Nous avons là encore une nouvelle approche des systèmes rationnels et imaginaires par l'acméité, auxquels visiblement elle adresse le reproche de détruire la diversité et d'orienter la réalité vers une centralité uniformisante. Pour ce faire, y a-t-il eu projection accompagnée d'une réduction ou d'une imitation ? Est-ce un nouveau visage de ces domaines que l'acméité donnerait en le déformant quelque peu ? C'est exact que, pour critiquer quelqu'un ou quelque chose, c'est-à-dire l'évaluer, un mimétisme s'observe entre l'objet critiqué et son analyste ; les traits du comédien miment en les accentuant, ceux de sa victime et l'image se reproduit avec une déformation plus ou moins visible, une simplification aussi ou une stylisation.

En effet, rien n'empêche que cela soit un éloge, une idéalisation et non pas uniquement une caricature, quoique jusqu'à présent l'aspect négatif de la Raison et de l'Imagination ait été privilégié. Mais si l'espace acméen est en partie une "copie" déformée de l'imaginaire et du rationnel, il revient à l'acméité de guider cette projection. De plus, il convient que l'on sache si l'espace acméen se limite à cette reproduction au lieu d'être cet "au-delà" que nous avons espéré en quittant ces lieux qui en faisaient fonction pour être trop marqués de l'empreinte rationnelle et imaginaire.

En fait, nous avons pu progressivement voir que l'acméité, en se comportant autrement que l'imagination et la raison devant le problème de l'au-delà, effectuait alors une "critique" des attitudes imaginaires et rationnelles, dont nous donnerons ici le résumé.

Dans le premier cas, où sont impliqués les textes du Déluge et le Dit du Vieux Marin, et qui correspond aux catastrophes du Pli et de la Fronce, l'acméité se situe par rapport à une Raison et une Imagination confondues, prises en bloc auxquelles il est reproché de ne pouvoir atteindre ni un Début ni une Fin : absence d'origine, aucune fin dernière. Leur activité, celle de l'Humanité avant le Déluge, paraît désordonnée et coupable ; quant à leur au-delà possible, le Vieux Marin arrive aux extrémités du monde (le pôle Sud), montre qu'il est fabriqué à partir d'éléments artificiels, qui tendent à se putréfier en un lieu d'immobilisation mortelle. Les reproches adressés ont donc trait au caractère incomplet et factice des représentations offertes par ces deux facultés de la pensée.

Dans le deuxième cas, concernant la Navigation de St Brendan à laquelle s'associe la catastrophe nommée Queue d'Aronde, et l'Enéide décrivant celle du Papillon, on a observé que l'organisation opérée par la Raison ou l'Imagination cette fois-ci séparées et même conflictuelles, était visée et condamnée. Les systèmes qu'elles mettent en place ferment le monde, l'encerclent, et elles s'auto-alimentent.

En effet, St Brendan brise et déchire un univers religieux symbolisé par quatre fêtes, et l'implique dans une vision amplifiée de la Création (le rationnel et l'imaginaire divisés en deux laissent place à un évasement). Enée, à la jonction entre un système à dominante rationnelle (Carthage, abri plein de bon sens) et un autre imaginaire (fondé sur le souvenir de Troie), obtient de Jupiter la chance d'une tierce solution jusque-là prévue mais non apparue. Il est possible d'échapper à leurs emprises même si ces systèmes se veulent uniques et n'admettent point que le héros leur fausse compagnie. C'est donc leur nivellement et leur suffisance autarcique qui sont dénoncés.

Dans le troisième cas, rassemblant le Livre de Jonas, l'Odyssée et les Argonautiques, et décrivant les figures ombilicales au nombre de trois, la Raison et l'Imagination sont conçues non plus comme des systèmes parfaits, mais comme des dynamismes réductionnistes. Il est alors donné de leurs efforts une image déformée, réduite à une forme où l'accaparement domine, où la violence brutale qui broie et écrase, et l'entropie qui uniformise, sont nettement accusées. En les doublant et réduisant, l'acméité donne à voir qu'elles écrasent l'individu, l'engouffrent ou le noient dans l'indifférencié. On assiste donc à une condamnation de leurs différentes oppressions.

En conclusion, l'analyse donne que l'acméité voit ses deux rivales, - Raison et Imagination -, comme des activités sans Début ni Fin, comme des systèmes autarciques, comme des dynamismes oppressifs. Mais cela ne se fait pas de façon constante. La critique ne vaut que pour un temps, celui nécessaire à un changement d'orientation, par exemple. Sinon, l'attitude acméenne à leur égard ne manque pas de respect et en avoue la nécessité (pensons aux fêtes religieuses de St Brendan, à l'aide accordée par les déesses à Ulysse , au ricin couvrant d'ombre Jonas). Il se dégage aussi que l'acméité s'établira comme une délivrance inespérée. Enfin, l'enjeu n'est pas le même selon chacun des cas : une résolution globale apparaît d'abord, puis collective, et finalement individuelle. Les mêmes solutions ne sont pas appliquées s'il s'agit de résoudre un problème propre à l'Humanité, ou à un Peuple, ou à un individu. Et puisque l'Imagination et la Raison, selon l'acméité sont en "faillite", de par leur propre mouvement, on saura que l'aventure décrite par des catastrophes peut accorder un renouvellement conceptuel. L'acméité risque de mieux y dessiner ses contours.

2) Vers une pensée acméenne :

Le domaine acméen n'est pas uniquement un reflet critique des domaines imaginaires et rationnels. On aboutirait, sinon, à une disparition pure et simple de l'acméité. Certes, pour montrer certains effets pervers des facultés imaginatives et rationnelles, nous avons assisté à une reproduction déformante de leurs tentatives par le biais de figures spatiales contractantes et plissantes. Mais ces figures appartiennent à l'acméité, dont une partie a pu servir à opérer une critique, sans être pour cela le pendant négatif des domaines critiqués (une simple négation de quelque principe n'a pas en fait d'autonomie d'existence). Ce qui nous autorise à ces propos, c'est le fait que nous prenons ces différentes facultés de la pensée en face d'une seule et même interrogation : quel "au-delà" envisagent-elles, permettent-elles, comment le décrivent-elles ? Les réponses sont différentes mais chacune d'elles tend à éclipser celles des autres, ou tout au moins à les intégrer dans une représentation, si bien qu'une image déformée de l'autre est sans cesse proposée. Si l'on avait étudié attentivement les relations entre la Raison et l'Imagination à propos de la fabrication de l'au-delà, on aurait certainement vu comment la Raison dénature les solutions de l'Imagination (et vice versa), en rend compte en l'accusant d'obscurité, de prédisposition à l'illusion et au sensuel, et effectue sa critique en ridiculisant l'espace construit par l'imaginaire. Ici, donc, l'acméité ne sera plus perçue par rapport à ses deux soeurs, mais il sera tenté de la saisir dans sa spécificité.

Analysons les différents "au-delà" proposés par nos facultés, ce point idéal qui les justifie et oriente leurs efforts, leur sert d'horizon maximal et leur tient lieu de souhaitable. Car c'est par ce biais que nous n'avons cessé de les interroger pour mieux les comprendre. Ainsi, si l'acméité envisage un au-delà particulier, nous avancerons d'un pas vers cette preuve qu'elle est une faculté ou un mode de penser. Cela correspond à cette idée souvent féconde qu'aller "à la limite" implique et découvre un système mieux qu'aucun autre procédé. Rappelons que nous avons divisé le domaine rationnel en trois sous-domaines selon que la Raison se faisait expérimentale, transcendantale, ou formelle. La ligne droite prédomine mais devient visuellement et dans l'ordre, digue, route ou pont quand il s'agit pour la Raison d'expliquer son entreprise et d'y réfléchir. Il nous est possible de dire quels "au-delà" sont envisagés dans ces trois sous-domaines aux finalités différentes. De même, pour l'imagination dont le domaine se découpait en imaginaire moraliste, utopiste et symboliste, avec pour préférence la ligne courbe devenant labyrinthe, miroir et cercle.

Ce qu'il faut entendre par "au-delà", dans leur cas, c'est le modèle espéré et devant être atteint, constitué des valeurs mêmes qui fondent un type de raison ou d'imagination. C'est le plus souvent la suite "logique" de principes qui finissent par se réaliser ou bien la consécration d'une attente s'achevant en plénitude. Mais ce n'est point un but ; nous opterons pour la capacité maximale d'idéalisation ou de généralisation possible dans une des trois voies rationnelles ou imaginaires. Bordures extrêmes d'un horizon, territoire le plus lointain qui puisse être conçu, l'extériorité la plus grande que l'on puisse englober.

Nous établirons le tableau qui suit
 RAISON
 IMAGINATION

 Mode et figure  Au-delà  Mode et figure  Au-delà
 Expérimentale ou taxinomique
(digue ou jetée)
 Précision absolue
Enregistrement total, notion de perfection
 Moraliste
Echelle des valeurs
(Labyrinthe)
 Mérite reconnu
Monde équilibré, juste, régulé
 Transcendantale
(Phare ou route)
 .
Universalité
Continuité
Vers l'Un
  Utopiste
(Miroir ou écran)
 Pluralité, absence de contraintes
 Formelle ou
connective
(Pont)
 Harmonie des relations, interdépendance générale  Symboliste
(Cercle)
 Correspondances infinies, plénitude



Ce tableau précise approximativement le contenu de ces "au-delà" dont on pourrait améliorer la formulation, mais il faut remarquer surtout qu'horizontalement demeurent certaines ressemblances de comportement entre rationnel et imaginaire. Par leur "au-delà" se poursuit leur oeuvre engagée et les obstacles rencontrés viennent s'estomper. Une profonde unité relie le mode choisi et son "au-delà" rêvé, permettant d'avoir une nette idée de la nature respective de chacun de ces modes. Unité prédéterminée : ce qu'un mode du rationnel ou de l'imaginaire est, détermine son "au-delà" tandis que la figure utilisée apparaît alors comme l'obstacle à franchir, la difficulté éprouvée, le périple à suivre ou le péril encouru.

En transportant cette méthode à l'acméité , nous savons que ses figures spatiales sont les catastrophes ; elles nous narrent une aventure difficile, un cheminement effectué (entravé par les solutions imaginaires et rationnelles) jusqu'à un "au-delà". Au travers des plis et des fronces, des queues d'Aronde et des papillons, des ombilics aussi, un trajet a lieu qui conduit à une résolution. Jusqu'à présent, ces figures spatiales catastrophiques autorisaient à postuler un troisième domaine.

On sait que l'imaginaire n'est plus "l'au-delà" irréel du rationnel à qui revenait seul d'appréhender le réel ; le domaine rationnel et le domaine imaginaire possèdent leur "au-delà" respectif ; le domaine acméen, outre qu'il possède ses propres figures spatiales, doit avoir aussi un "au-delà" dont la reconnaissance nous permettra de désigner l'acméité en soi puisque dans les deux autres domaines, une relation d'identité est observable entre "au-delà" et modes de penser. L'espace acméen obtient alors d'être considéré comme autonome, et non plus comme "l'au-delà" du rationnel et de l'imaginaire qui ont déjà le leur.

Par un tableau, nous retracerons comment l'acméité en vient à s'imposer à l'esprit.

 

 

 Figure spatiale (première désignation)  Catastrophes

 

Interprétation
spatio-temporelle

 

Interprétation
morale et
mythique
 Au-delà
 Décroisement
processus de
décomposition, chute
 Pli et Fronce

 Fin - Début

Capturer/Engendrer Changer/Devenir Rompre/Unir

 Chute et salut
Déréliction et
Alliance
 Terre ferme
renouvelée, atteinte par un mouvement de bas vers haut
 Evasement
Processus historial
 Queue d'Aronde et Papillon  Fendre/Coudre
Poche
S'écailler
Donner/Recevoir
 Terre Promise
Tierce solution
 Eclosion (d'un plan vers un autre plus ample)
 Effondrement
Processus de conversion
 Ombilic :
Hyperbolique

Elliptique

Parabolique
 S'effondrer /Rece-voir
Pénétrer/Anéantir

Ejecter/percer
Lier/Ouvrir/Fer-mer
 
Délivrance
Dégagement


Illumination
Eclaircie
 Issue découpée à atteindre
Clarté vue par l'ouverture d'une porte


Là encore la formulation donnée à l"'au-delà" acméen mériterait d'être améliorée et pourra l'être. L'important est de noter ce déroulement : une aventure a lieu que racontent des catastrophes (héros, paysages, acteurs en subissent les modifications nécessaires à ces ensembles spatiaux) ; cette aventure renvoie à des situations morales que la puissance mythique a depuis longtemps investies; une solution est envisagée et gagnée, et ce succès devient un idéal réalisable, l"'au-delà" permis et espéré. Rien ne prouve, en effet, que chaque situation morale identique aboutisse toujours au même succès, car il y a en cela un caractère exceptionnel qu'indique bien la qualité du héros. Mais une solution ou une résolution est donnée, et livre une orientation. Au-delà fragile qui repose sur un changement de perspectives, une orée ou une clairière entrevue après un temps d'immobilisation et d'horizon rétréci.

Néanmoins, de ces convulsions soudaines et de ces sauts discontinus qu'expriment les catastrophes, nous pouvons tirer cette idée que vécues de l'intérieur par le héros, ces figures douloureuses structurent et alimentent des réflexions métaphysiques (Chute, Terre Promise, Illumination) et de plus, s'ouvrent sur cette idée qu'une adéquation meilleure s'ensuit entre l'homme et le monde. La transformation est gratifiante, elle remet en ordre, elle permet une réorganisation ou un renouvellement dans le sens d'une nécessité favorable. C'est tout au moins ce que promet cet "au-delà". Idée capitale qui nous sépare de la seule analyse de puits d'attraction en conflits puisqu'outre ce combat universel à l'origine de toute morphogénèse, s'avance la conviction que ce combat nécessaire emploie certains schémas de résolution identiques et positifs, tournés vers l'amélioration et l'harmonisation. Car le conflit n'existerait pas s'il ne pouvait aboutir.

S'il existe bien un "au-delà" spécifique au domaine acméen, il reste à savoir s'il s'agit d'un mode de penser tel que l'on puisse parler d'une faculté intellective.

La pensée peut s'impliquer et être appliquée dans différentes situations avec bonheur, mais dès qu'il s'agit d'étudier sa constitution et ses choix de contenus, il devient indispensable de se tourner vers la littérature dont elle est le matériau souvent brut et immédiat où elle laisse ses empreintes, des marques pour une reconstitution et son enrichissement. Penser à la pensée et le figurer est possible par la littérature parce que cette dernière lui fournit une réalité sur laquelle il est loisible d'édifier des théories qui rendront compte de la pensée en soi. De la réalité matérielle, on peut bâtir grâce à la pensée, une science, mais de la réalité littéraire, il est possible de construire une analyse de la pensée (certes, par la pensée, d'où la difficulté d'interférences). L"'objet littéraire" a d'autres vertus que l'objet matériel, en ce sens que déjà touché par la lumière de la pensée, il en conserve une luminosité qui, à son tour, peut renvoyer à la source lumineuse et en rendre compte.

Que l'on pense à ce que l'on nomme "prise de conscience", "reflet d'une époque", "états d'âmes", "crise", "étape de la vie", etc., c'est-à-dire autant de descriptifs de la pensée par la littérature. Prendre pour tableau et matériau de la pensée, une forme particulière de la littérature, à savoir les voyages en tous genres vers l'au-delà est possible en raison d'une adéquation toute intuitive entre le trajet qu'exprime tout voyage et le déplacement de concept en concept qu'utilise la pensée. D'un enracinement vers une essence.

La pensée rationnelle est un projet qui s'articule selon trois tendances et dont le vocabulaire rend très bien compte :

"penser" doit être rapproché, comme l'indique son étymologie, de "peser", et nous aurons le goût pour l'expérimentation qui caractérise le premier mode rationnel (figure de la digue et de la jetée, de la mesure, de la taxinomie en général),

mais "penser" se dit aussi comme un "réfléchir", c'est-à-dire un retour vers une source lumineuse, une clarté première et permettant la synthèse, si bien que l'on reconnaîtra la raison transcendantale (usant du Phare et de la Route pour unifier la réalité),

enfin, demeure le "cogiter" qui est avant tout "une sorte de tassement intérieur, un renversement des choses et de l'esprit qui cherchent à s'emboîter en vue d'une certaine conformité", comme le définissait si bien le philosophe spiritualiste Maurice Blondel (2) , et nous saurons y reconnaître la raison, formalisante et formelle qui relie et associe, rassemble et "emboîte", et se visualise par l'image du pont. Penser pour une approche rationnelle tient donc de la "pesée", de la "réflexion" et de la "cogitation".

 

L'intentionalité imaginaire s'observe aussi selon trois modes. Ce désir se compose en premier lieu des images du rêve et du cauchemar dont le pouvoir est tel que l'on reste prisonnier de leur enclos, durant le sommeil, sensation que l'on retrouve dans l'expérience du labyrinthe et de ce qu'il connote de descente inquiétante dans des lieux indifférenciés. En deuxième lieu, le désir devient rêverie, recréation, perspective coordonnée, là où l'existence ne donne que des fragments et des disparitions, en sorte que cette lutte contre l'évanescence générale s'apparente aux rêveries utopistes qui achèvent ou ferment l'histoire ou l'arrêtent un peu. En dernier, l'Imagination aspire à "engrosser" le réel, à le charger de significations secrètes et contradictoires, à l'occuper par des rapprochements plus ou moins possibles de faits lointains, tant et si bien que nous y voyons une pensée symboliste, usant du cercle (ou d'un anneau que l'on voudrait fermer et qui résisterait sans cesse). C'est pourquoi nous dirons que la faculté imaginaire tient du rêve, de la rêverie, de la jonction, soit trois modes différents employant certaines images de façon privilégiée ou leur donnant une force bien particulière.

3) Différences de potentiel et inventivité :

Maintenant commence la tâche difficile de saisir une troisième intentionalité à savoir l'acméité. On s'aperçoit de cette intentionalité à regarder comment la réalité est perçue selon les textes étudiés : des conflits l'habitent, des menaces pèsent sur elle, une souffrance se lit en ses lieux de tension. La pensée dramatise ce qu'elle rencontre, y découvre une attente profonde en vue d'une délivrance. Cette lecture n'est possible qu'en rapport avec une adéquation (probable ou suffisante) entre l'état effectif de la réalité et la vision apportée par la pensée. De même, lorsque la pensée était rationnelle, et visait par exemple à une "pesée", il fallait admettre que le réel puisse se peser. Ici, la pensée tient du "pathos", le voit dans les objets, et reçoit des objets cette image souffrante. Il y a reconnaissance d'une souffrance qui correspond à une faculté intellective parce qu'une direction (intentionalité) existe, basée sur des conflits et des tensions repérables. A l'intérieur même de la pensée, s'instaure une alternance conflictuelle entre une pensée subissant et une autre provoquant : d'un côté, l'acméité pâtit d'une souffrance, accepte cette situation du monde, en intellectualise les aspects, de l'autre, elle provoque une solution, un rachat, elle organise un dépassement et prépare à un destin.

Le libre-arbitre de l'homme s'y trouve impliqué : l'homme nourrit son malheur et s'en dégage, amasse le danger et s'adapte, en toute liberté et nécessité. Cela provient d'une forme de sa pensée alertée par certaines résistances et tensions internes. L'acméen réside dans cette "mise en équation" douloureuse et tendue, et non plus seulement dans la reproduction et l'affinement de données, leurs combinaisons et leurs suggestions, leurs remplacements et alliances, comme nous l'avions avec le rationnel et l'imaginaire. Une "mise en équation" suppose la jonction de plans opposés, en vue d'un aboutissement : il y a alors un "pâtir", une blessure commise sur les faits et supportée par le penseur qui se heurte à un obstacle, et un "dégagement" qui libère les faits et le penseur de ce poids. L'acméité a ce double visage.

En disant de la pensée qu'elle peut concevoir et projeter une dramatisation du monde, parce qu'elle subit des changements douloureux et qu'elle en provoque, c'est de son essence qu'il s'agit : son déroulement est arrêté par les résistances (objections, hésitations, retours en arrière, tabous, paresses), et des abandons (contraintes, oublis, détours, - autant de potentiels et de dénivellations possibles -). En raison même de ces conflits internes qui nous renvoient aussi aux expressions culturelles, psychologiques ou sociologiques, la pensée acméenne peut lire le réel comme une carte lui ressemblant car peuplée de tensions diverses. Alors, on obtiendra cette définition nouvelle de l'acte de penser, à savoir que c'est amener l'Etre à se dégager d'une emprise (pesanteur ou malédiction) pour l'engager vers une solution (destinée ou salut). Nous aurons une emprise, ce qui revient à rassembler la contrainte aveugle, l'illusion vaine, le déterminisme injuste, tout ce qui provoque un souffrir. Les solutions certes sont déjà connues, non dans leurs résultats toujours différenciés, mais dans leur processus : elles s'apparentent aux sept catastrophes et sont comme autant de façons ou de modes pour aboutir et permettre la fin d'une tension douloureuse, et l'apparition d'un événement (proprement englouti jusque là). De plus, ce qui nous autorise à affirmer que le mouvement de la pensée s'effectue en usant des catastrophes, provient des traces laissées de ce mouvement dans les oeuvres littéraires. Or la parenté de ces dernières avec la pensée est évidente. Les catastrophes sont donc présentes à l'intérieur de cette pensée soucieuse de résoudre ses propres conflits entre plusieurs tendances ou préférences, ce que la littérature narre en transposant dans le domaine humain.

Les conflits de la pensée sont-ils produits par la pensée seule ou proviennent-ils de présences étrangères, affectives ou inconscientes par exemple ? L'on pourrait nous faire le procès d'agréger en elle ce qui est d'une nature différente et corromprait son essence, mais le caractère purement abstrait de sa vision du réel et des solutions proposées nous doit enlever toute hésitation. Il s'agit d'une cohérence bien structurée, d'une opération intellectuelle qui n'est sentimentale ou passionnée qu'à titre d'anecdote, semblable aux lamentations du héros sur son sort, gémissements qui en soi n'affectent pas le processus de la pensée, mais le commentent. L'essence de la pensée acméenne réside dans un état "pathétique" par lequel la connaissance se fonde, selon le vers si célèbre d'Eschyle :

(Agamemnon - v. 176) "Par la souffrance, la connaissance." to mathos tôi pathôi"

dont il ne faudrait pas réduire la portée à un culte de la douleur ; il doit être compris comme la description ou le constat d'un mouvement de la pensée allant d'une oppression à une salvation par le biais de figures spatiales catastrophiques.

Les souffrances physiques, morales, intellectuelles, sous toutes leurs formes, se rapporteront à des situations négatives et subies ; le "souffrir" de la pensée (utilisons ce mot à cet effet pour séparer les concepts), est d'amener à l'existence un étant emprisonné, de le faire surgir de ses propres conflits incessants, de mettre en équation (et l'on pourrait établir que les catastrophes sont des modes de calcul) le disparate et le monotone, le clos et l'achevé. Concepts, conceptions, théories, systèmes se heurtent et s'effondrent, se croisent et se clouent dans le cerveau, puis se doivent à une reconduction vers une issue nouvelle sans que nous ayons à croire que la pensée s'est chargée de parties sensitives qui lui seraient étrangères. Cela ne l'empêche pas, bien entendu, de comprendre et de projeter ses propres résultats lorsqu'elle vient à découvrir le réel (matériel ou affectif par exemple), mais elle ne peut le faire que pour avoir "vécu", si l'on peut dire, en elle des phénomènes de torsion et de tension dus à la confluence de propositions diverses et de prime abord inconciliables.

Maintenant nous supposerons que l'emploi de certaines catastrophes se fait non en fonction du résultat morphogénétique seul, mais aussi pour des raisons supérieures d'adéquation à un dessein lié au maintien de la réalité créée. Il s'agit pour la pensée, de faire vivre à la réalité ce qu'elle même conçoit et subit, en particulier l'avènement d'un Evénement (la venue d'un étant à l'existence, en termes plus philosophiques). Elle n'engagerait aucun processus douloureux si elle ne pouvait être sûre d'un résultat effectif ou tout au moins possible et si d'autre part elle n'en sentait le caractère nécessaire et inéluctable. Consciemment, elle se mettra en situation de devoir utiliser telle ou telle catastrophe, parce qu'elle vise tel effet nécessaire à son projet d'amener l'Etre à apparaître, de créer un événement dans un champ uni et déjà occupé. Comment, en effet, produire un événement ? Comment établir son identité, sa dissimilitude, son unicité ? Tout pourrait nous faire croire qu'il rejoint des partenaires déjà là, lui ressemblant totalement, et ainsi pourrions-nous lui dénier le droit d'être différencié et propre. Rien n'aurait surgi, ne se serait épanoui.

Or, au moins trois postulats sont indispensables pour éviter un alignement sur le Non-Etre (en tant que somme d'éléments égaux et infinis) : il faut admettre que la répétition s'arrête, que les effets échappent aux causes, que l'unique en absolu est possible. Sans cela, l'événement, quelle que soit sa taille, se dissout, au profit d'une réalité hérissée d'accidents qui n'aboutissent à rien, et ne deviennent pas événements. L'événement a un sens, porte une signification, provient d'un dessein. L'accident n'est qu'une défaillance inutile d'une réalité confuse et agitée de soubresauts, mais qui la laissent uniforme, puisqu'aucune modification n'est apportée à sa nature. La répétition du semblable ou du quasi-semblable doit être interrompue pour que le contour de l'événement soit précisé et qu'un isolement se constitue autour de lui. La pensée n'opère pas uniquement un "tri", arrachant le fait à son contexte immédiat ; elle tend à l'accorder à un autre lieu, à le déplacer pour le concilier à un de ses "au-delà" déjà préparés et envisagés.

Prenons le cas de la Révolution Française: le fait en soi a pu être vécu par les hommes politiques attachés au roi comme de peu d'importance, rappelant des révoltes agraires dues à la faim, somme toute courantes. Mais c'était sans tenir compte du travail des philosophes qui avaient créé en pensée un "au-delà" de l'absolutisme royal, sorte de puits d'attraction en puissance qui fit d'une agitation populaire un Evénement historique, parce qu'un lieu avait été préparé et pouvait modeler, accueillir, laisser grandir l'événement en question. La pensée a permis effectivement qu'un "accident" enclavé dans une longue suite de faits identiques l'étouffant ou l'anémiant, soit amené à l'existence, à l'unicité que nous lui reconnaissons, se "love" dans une place annoncée et organisée, comme s'il y avait accord ou conciliation. La croissance de l'événement, son débordement ont conduit parfois à des désenchantements ou à des revirements, mais une harmonisation s'est opérée, modifiant les modèles qui avaient servi à projeter l'accident dans un lieu plus vaste, selon un mutuel échange. Les catastrophes qui répondent le mieux à ces changements de formes, nous paraissent être le Pli et la Fronce parce que l'on y vise une nouvelle alliance, une autre conciliation, une remise en ordre d'une structure affolée ou moribonde (répétition monotone ou cancéreuse). Sans l'événement donc, la réalité "s'accidente" à l'infini, se détériore en fait, au lieu et place de découvrir de nouveaux arrangements.

Le deuxième postulat nous renvoie à l'"hétérotélie", c'est-à-dire à l'impossibilité de mesurer les conséquences de nos actes, de les prévoir totalement, d'être certain que les mêmes effets produisent toujours les mêmes causes. Des intrusions, même minimes, se commettent, déviant une course, faussant un résultat escompté, nous livrant à un inconnu que nous coifferons du nom "d'événements" s'il s'installe dans l'interstice ouvert. Là encore, nombre d'accidents sont des déviations observables dans un processus, mais on ne notera qu'un décalage entre le point de départ et l'arrivée, une frange d'incertitude. Bien différent sera l'Evénement que la pensée fonde et instaure, rompant un déroulement dont elle connaît les effets, au nom d'autres résultats plus grandioses qu'elle appelle de ses voeux ; parce qu'elle souffre à l'idée d'un déterminisme aveugle, étroit, obligatoire, elle propose de rompre le lien entre la cause et l'effet, et de dégager une place où introduire l'événement, si bien que l'effet comme la cause en seront modifiés. L"'au-delà" construit est dans la rupture du lien inéluctable entre deux faits, il est conçu comme une quête de ce qui rompt une habitude ou un système, il inaugure la voie qui rend vaine une opposition ou une causalité. C'est en quoi l'événement de cette forme de pensée se différencie du précédent qui devait être adéquat à un emplacement ou se le rendre adéquat. Ici, l'hétérotélie est souhaitée et recherchée, elle vivifie le monde, le rajeunit.

Et s'il faut proposer un exemple, notre esprit hésite entre l'homme de science, le juriste ou le philosophe, bref tous ceux qui croient en un "dépassement", hors du continu multiple et enchaîné. Car il ne s'agit pas d'une irrégularité (c'est-à-dire un accident) mais d'un "détachement" permettant une redistribution des faits et des concepts, comme la notion de "République" ou "chose publique" annule ou régularise les tensions entre clans familiaux, conduit à une autre réflexion sur le rôle et la place de l'homme devenu citoyen, achève cette dépendance à un clan et aux oppositions qu'elle faisait naître. Dans un autre domaine, la découverte du rôle de la lune sur les marées détruit à tout jamais la relation supposée exister entre le bord du monde et la respiration de l'Océan (quel contour donner au monde ? Et si ce dernier est achevé et parfait, d'où provient ce mouvement de pulsations ?) mais surtout elle la remplace en proposant un agrandissement des contours du monde unis par d"'étranges" attractions. La pensée acméenne instaure de tels événements dans le but de fonder un "destin" : on ne recherche plus une harmonisation comme précédemment, mais un changement d'optique rendu possible par l'intrusion ou le report, la rencontre d'une nouvelle destination grâce à de nouvelles assignations, bref une fondation.

Acte de s'implanter, de s'installer, de lutter contre des résistances obstinées, de se glisser dans l'intervalle, comme le rappelle l'étymologie de "destin" : racine STA - établir, fixer, liée aux mots "constance", "interstices", "distance" ou "obstiner". Nous y reconnaîtrons les catastrophes de la Queue d'Aronde et du Papillon, comme moyens d'obtenir ces résultats formels, mais la pensée qui les emploie concourt ainsi à maintenir l'infinité du monde, à saisir la relative insuffisance de nos conceptions, de même qu'elle pourvoit à un agrandissement. Sans un tel projet, l'événement n'est que "dérapage" inintéressant par rapport à un but prévu et connu, au lieu de cette installation souveraine ouvrant le cercle de l'horizon. La pensée acméenne, en tant que "souffrir", ne saurait admettre que toutes les relations soient une fois pour toutes établies et qu'aucun "miracle" ne se produisît. "Se destiner à" c'est rompre une fatalité, c'est une décision consentie pour un dépassement.

Le dernier postulat, celui où nous posons qu'un Evénement est unique en soi et par soi, peut l'être et doit être reconnu tel, exprime un nouveau "souffrir" de la pensée anxieuse devant la disparition de toutes choses, consciente de l'entreprise menaçante de l'univers, du risque encouru par l'indifférenciation progressive et inéluctable. Ce "souffrir" n'est pas un désir d'améliorer ou de remplacer, ce qui nous renverrait à l'imaginaire dont l'oeuvre est de colmater les manques de la réalité, mais un regroupement de facteurs afin d'accroître une tension et de la résoudre autrement. La réalité est "provoquée" comme dirait Heidegger, c'est-à-dire dramatisée, condensée, à l'image de l'inquiétude de la pensée, dans l'espoir d'une résolution porteuse de nouveauté. On est loin, dans ce cas, du désir inversant une situation malheureuse, la colorant de feux charmeurs, évoquant un bonheur. Certes, dans les faits il faudrait estimer que la part de tensions et de conflits est plus forte que celle des ajustements pré-établis ou des adaptations sélectives.

Outre que nous jugeons la réalité et la pensée en étroite corrélation, nous découvrons donc des séries de faits convenant à la Raison et à l'Imagination : la relative régularité du cours des astres, la sélection naturelle des espèces (image réalisée d'un désir de vie plus assurée), par exemple. Mais une part non négligeable d'événements "uniques" s'impose aussi dans la mesure où l'on accepte de circonscrire un fait, de le déclarer unique, d'éliminer toute similitude gênante quoique inévitable (aucune unicité n'est totale, ne saurait être pensée : il restera toujours quelque point même infime appartenant en commun à deux faits).

Or, cette unicité est accessible si l'on étudie le processus qui la fait naître et qui a converti quelque chose en une autre chose, avec l'intuition de la délivrer de la "gangue" des similitudes avoisinantes. "L'objet" est comme enterré, prisonnier, et la pensée acméenne accroît et intensifie l'emprisonnement, jusqu'à rompre l'objet ou à l'éjecter sous forme d'événement. La pensée ne déplace pas, n'implante plus, mais convertit, donne à l'objet un environnement plus vaste et spécifique, au-delà préparé et non-partagé. Ce dernier est conçu comme un espace qu'il faut étendre, disséminer. Il augmente la différence entre l'objet A et l'objet B, en transformant A en C (avec l'assurance que C est beaucoup plus loin de B). Une identité naît sur le fond de l'identique. Une place unique a été créée. La littérature et l'histoire ont bien des exemples à proposer par lesquels on voit qu'un événement a été privilégié par la pensée, puis contesté et oublié.

En fait, toute observation conduit à ce repérage mais si cela se fait dans le but d'un "découvrement" transformant, c'est-à-dire d'une "conversion" (détournement de sens, polarisation nouvelle, déjouement d'un piège, etc.), alors cela sera du domaine acméen. La volonté de réhabilitation est plus importante que la simple apparition d'un fait nouveau. Tel le "germe du feu" couvant sous la cendre, l'événement existe, couvert d'opprobre, d'approche erronée ou d'oubli, d'indifférence ou de "péchés", il attend sa délivrance, comme un autre Prométhée enchaîné. Aristarque de Samos (IIIe siècle avant J.C.) suppose que la terre tourne autour du soleil; son hypothèse est sans effet ; Copernic, quelques siècles après, la réactualise et valide. Pour ce faire, il a détourné l'hypothèse d'Aristarque qui, d'après ce que l'on peut supposer (3), visait à rendre cohérente une vision pythagoricienne d'harmonie des sphères tournant autour d'un feu central d'essence divine, pour la conduire à une représentation du monde où l'homme perd sa royauté et ne se sent pas forcément à l'intérieur d'un monde harmonieux et régulé.

La pensée acméenne, par le biais de ces dramatisations vers l'Unique (utilisant, à ce qu'il nous semble, la troisième catégorie de catastrophes, celles des ombilics) accorde au monde cette assurance que rien n'est définitivement perdu, que l'effort n'est pas vain, et que tout fait attend l'interprétation correcte, celle le mettant en valeur. La réalité est dans l'invention de contextes appropriés, c'est-à-dire de plus en plus englobants et vastes. Un espace est à dégager autour de l'événement pour que l'on prenne son exacte mesure. Au niveau humain, il ne saurait être plus agréable que cet attachement aux particularités inaperçues et si fragiles. Un optimisme certain se laisse entrevoir.

Concluons. La pensée acméenne oriente les figures catastrophiques vers un dessein général qui ne peut être compris seulement comme l'apparition de formes multiples, incessantes, en tous sens. La morphogénèse est certes à l'oeuvre dans la Nature mais, au niveau des faits de la culture, elle traduit autant de tentatives pour fonder une harmonie non des relations comme dans la pensée rationnelle formellement dégageant des proportions, des nombres d'or ou des rapprochements reproduisibles, mais une harmonie des existants où chacun a une valeur spécifique qui ne doit rien à celle des autres ni par contraste ni par voisinage. Une harmonie est un arrangement de pièces différentes, un ajustement à vrai dire qui se fait par tâtonnements et incertitudes. Il faut à la pensée préparer un espace, savoir comment l'obtenir, afin de permettre à un fait d'apparaître en toute lumière. Les opérations intellectuelles ont été les suivantes (4) :

- déplacer un fait d'un lieu dans un autre déjà établi (où il aura meilleure allure) ;

- implanter un fait dans un lieu déjà occupé (et par là casser un enchaînement) ;

- dégager un espace nouveau pour y recevoir le fait jusque là étouffé et perdu.

On utilisera les catastrophes pour donner une nouvelle forme ou allure au fait-événement mais on aura créé par anticipation et projection acméenne un pôle d'attraction adapté à la réception du fait. Cela provient du "souffrir" de la pensée supportant mal l'inadaptation, la violence et l'incohérence et qui sans cesse provoque des nouveaux lieux attractifs où elle exerce une pression, de façon à y faire tomber, glisser, surgir, se diviser, etc., le fait en voie de devenir événement. La catastrophe permet le passage, explique le changement de forme ; l'acméité oriente cette activité vers un épanouissement de chaque partie de la réalité pensée.

Il y a plusieurs façons d'ajuster la réalité à de nouveaux états où elle est "délivrée" ; cela correspond aux modes de la pensée acméenne ; oeuvre de conciliation et d'alliance (greffer un fait d'un lieu en un autre) ; désignation d'un destin (fonder et implanter "l'autre" au milieu du "même") ; conversion et retournement de situations (inventer un système où un fait sera à sa juste valeur reconnue bien qu'il ait été utilisé et converti pour d'autres explications). Cela peut expliquer les progrès de la connaissance, ses étapes et ses seuils, des changements d'opinion, des différences d'interprétation. La pensée retrouve dans la Nature non seulement ces modifications constantes, un souci d'équilibre, d'économie des moyens comme résolution à des tensions, mais surtout cette absence de repos, le risque de l'entropie, nécessitant astuces, inventions, dégagements en tous genres.

 

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NOTES

chapitre 4

(1) Il faut bien différencier la surface de contrôle de l'axe de comportement : l'elliptique suppose une tension (solution choisie par un système pour éviter la disparition) ; l'hyperbolique préfère un relâchement (pour échapper à des contraintes diverses, une partie du système se sépare du système). "Tension" et "Relâchement" (ou Evasion, Détachement) sont des comportements formels. Pour qu'ils existent, il faut une série de contraintes dialectiques : pour l'elliptique, elles sont amollissantes ; pour l'hyperbolique, elles sont violentes.

La validité d'un système n'est pas infinie. Elle correspond à un espace plus ou moins vaste qui couvre certains faits. Mais de plus, la complexité des relations entrevues par le système entre ces faits n'est pas à négliger. Cela rend difficile toute classification des systèmes pour élaborer des "systèmes de systèmes" où l'on tiendrait compte du nombre et de l'ampleur des niveaux de réalité saisis.

(2)BLONDEL, La Pensée t 1, p XVIII.

(3) Abel REY, L'Apogée de la science technique grecque- Ch. 5 p 75-80.

(4) Il ne s'agit pas de catégories de la pensée qui structureraient de façon à priori la réalité, mais de "mouvements" inhérents à la pensée (considérée comme un fluide s'investissant dans différents milieux).


CONCLUSION GENERALE

 

Il est normal d'avoir parcouru de la distance lors qu'on emprunte le récit d'un voyage en mer. Sur l'autre rive, un vif regret se forme, d'avoir malmené ces textes pour les avoir soumis à un seul et même questionnement, celui de leur représentation du monde. C'est toute une partie de la littérature qui se trouve engagée dans cette revendication. La réalité n'est pas immédiate, elle se construit, et rien ne fonde son objectivité sauf si on l'enracine dans une spatialisation. Tout pourrait n'être que conventions culturelles (images et mots d'une époque) et rendre la littérature autoréférentielle (ce qu'elle est aussi) ou réfléchissant une image fragmentaire du réel (conflits sociaux, génie national ). La navigation en mer fonctionne ainsi, mais aussi autrement, elle structure le monde, selon l'essence même du réel, à savoir sa spatialité et ses morphogénèses.

En effet la meilleure représentation d'un quelconque espace abstrait ne peut être en littérature que la mer, bien plus que le ciel, si l'on veut un substrat sur lequel des formes puissent apparaître. La mer est un plan où l'évolution est permise, où le devenir s'aventure, en raison même des soubresauts qu'elle connaît et des conflits dont sa surface est agitée. L'imagerie littéraire, toutefois, est loin de gêner le caractère universel nécessaire à une intelligibilité des phénomènes : certes, les outils géométriques ne sont pas utilisés, mais les figures décrites ont une valeur générale (par exemple la Terre Promise, l'Encerclement, l'Effondrement, etc.) facilement conceptualisable, dont l'idéalité est suffisamment abstraite pour être employée ailleurs. L'au-delà que ces navigations proposent doit donc être compris dans cette perspective : c'est une proposition d'espace pour narrer une morphogénèse, - celle de l'homme dans ses choix existentiels et métaphysiques - identique à une singularité déployée ; c'est le lieu où l'on passe d'un état à l'autre, il n'est donc pas situé en dehors de la terre, il est en bordure de tout système en rencontrant un autre, et imposant à un objet (ici l'homme) de sauter d'un état à un autre. L'au-delà est une bordure transitive.

Que la littérature, dans certaines de ses uvres, soit apte à formaliser des processus, ne doit pas surprendre, même si son appréhension du réel (jugée intuitive) n'est point une métrique ou un paramétrage symbolique. Certes, ce qui est amené à l'évidence reste englué d'images anthropomorphes, mais cette réalité humaine est une réalité, si bien que le récit doit se comprendre comme une problématique et une solution. Ainsi dans les parabases, la navigation expose comment une pensée partagée entre plusieurs pôles trouve l'issue, devient invention. Que ce soit des "pôles" religieux, philosophiques, historiques ou existentiels, ce seront comme des attracteurs où la pensée soudain se concentre, s'investit, et donc se heurte à des contradictions, des hésitations, des choix, des seuils, et produit des formes nouvelles, d'aspect ici littéraire. On sait que l'on raisonne rarement avec plus de quatre données issues de systèmes différents. Barrière intellectuelle qui veut que nous soyons plus à l'aise dans les oppositions (dialectique), un peu moins avec trois systèmes ou perspectives (trilogique), très peu avec quatre (de même que l' il saisit globalement, et n'a pas besoin de compter les marches d'un escalier s'il y en a deux, trois, ou quatre, mais doit le faire au-delà) (1) . L'image est la même dans nos textes qui ne dépassent pas quatre lieux "attracteurs" : dans l'Enéide ce sera Troie recommencée, les villes grecques, Carthage, le Latium ; dans l'épisode de Jonas, la Judée, Tartessos, Ninive, le désert (2).

Ce qui a lieu cérébralement est ici représenté, et les conflits inhérents à la compétition entre différents systèmes (ou préférences idéologiques) sont alors visualisés, mis en lumière. C'est pourquoi la littérature révèle le travail de la pensée. W. Gombrowicz dans son Journal (1957 - 1960), lorsqu'il se demande ce qui arriverait si on liquidait l'art, répond avec humour : "on ne pourrait plus jamais savoir ce que l'homme sent et pense - l'homme isolé -". L'art ici désigné, est la littérature. L'homme isolé, c'est le créateur, l'inventeur de formes, mais que deviendrions nous si aucune forme n'était inventée ? Justement nous ne pourrions devenir, n'ayant rien à nous "objecter".

Ce qui rend ces navigations si précieuses, c'est que le processus d'où la forme (conceptuelle ou artistique) sort, n'est pas gommé. Elles déroulent le flux de la pensée (partagée entre différents bassins, répartie entre plusieurs hésitations, soit un ensemble de turbulences), et exposent les métamorphoses de l'enjeu (symbolisé par un héros). On y gagne une analyse d'une des formes de l'inventivité, grâce à la construction d'un lieu extrémal, et d'assister à l'éclosion de concepts essentiels à la réflexion (continuité, discontinuité ; coupure et tierce solution ; signification globale et sens local) ou à l'existence (alliance, promesse, conversion).


NOTES de la CONCLUSION :

(1) L'on peut aussi rappeler la fameuse règle des phases de Gibbs en chimie, déterminant qu'un système hétérogène comportant deux constituants et soumis à deux paramètres (pression, température), ne peut excéder quatre phases d'équilibre.

(2) L'Odyssée n'en a que trois : Troie, Ithaque, l'Autre Monde(se subdivisant en Etres trop hospitaliers - Etres trop inhospitaliers).

 

Bibliographie


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