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DEUXIEME PARTIE - SUITE
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CHAPITRE III Revirements et ombilics1) "Merugud Uilix Maicc Leirtis" : l'errance d'Ulysse
2) Pour une lecture "ombilicale" de l'Odyssée
3) Le Livre de Jonas et quelques mots sur Jason
4) ConclusionCHAPITRE IV Sur l'espace de la pensée
1) Critique de la Raison et de l'Imagination
2) Vers une pensée acméenne
3) Différences de potentiel et inventivité
Chapitre III REVIREMENTS ET OMBILICS (Ulysse , Jonas, Jason)
"Qui navigant mare enarrant pericula ejus". (Ecclésiastique 43-24).
Alors que partir et voyager sont synonymes de rêves et d'aventures, et que toute une littérature en loue les vertus, le héros par excellence du voyage, Ulysse , s'embarque à regret pour Troie et ne désire que rentrer. Le thème du retour, ce fameux "nostos" dont la nostalgie est le mal, parcourt l'Odyssée avec force, au détriment du plaisir à retirer de récits célébrant des péripéties appréciées autant que fabuleuses. A la différence des romans d'aventures, l'Odyssée chante "un retour", certes retardé, mais profondément désiré. Plus net encore est le paradoxe qui anime l'épisode de Jonas dans la Bible : indifférent à l'appel divin qui risque de rompre sa tranquillité, il s'embarque pour fuir dans la direction opposée, tandis que toute son aventure en mer n'est qu'un processus pour le contraindre à une mission qu'il juge déraisonnable et dépassant ses possibilités. Que l'on songe un instant, par contraste, à la soif d'aventures et de richesses qui anime Sindbad (et bien d'autres...). Un dernier personnage, tout aussi "parabasique", a toutes les qualités nécessaires au héros voyageur (force, aide divine, chef d'autres héros) : Jason, cependant, les abdique peu à peu au contact d'une magicienne Médée, plus redoutable que ses propres armes. A l'image heureuse du départ, d'une croisière dans un but précis, succède un retour par voie d'errance, le plus souvent subi mais cent fois plus formateur.
Dans chacun de ces cas, une transformation du héros est en cours. Il était, et il devient. Nous proposons même de nommer ce processus, du terme de "conversion" puisqu'une rupture s'établit, de façon répétée. En effet, il s'agit moins d'une lente évolution intérieure que d'un brusque revirement, ou d'une contrariante "remise en cause" : Ulysse , le roi couronné de lauriers, rentre en Ithaque déguise en mendiant ; Jonas, l'individualiste, prêche le repentir collectif sur la place publique ; Jason, porté par la nef Argo, finit par la porter à son tour, symbolisant son nouveau service (fini l'esclavage d'un roi injuste qui l'envoya, en vue de le perdre, conquérir la Toison d'Or ; commence son commerce avec les dieux). Mais ces quelques exemples ne rendent pas compte des images qui servent à expliquer la conversion, à la préparer et à l'ordonner. Projetant sur le monde extérieur, par des images, l'intimité du coeur humain et le comportement associé, le poète indique un détachement : un homme nouveau naît. La conception en est douloureuse, hésitante, reconduite à plus tard, engagée ou immédiate. Le phénomène se montre en plusieurs moments se renforçant l'un l'autre. Comparons à Enée, ou à Saint Brendan, qui, eux aussi, se modifiaient : Enée s'installait en une intersection, Saint Brendan affrontait une déchirure infinie. Ici, l'enjeu est autre : il s'agit d'échapper à une contrainte, à une étreinte, de s'en libérer ou de s'en alléger. Enée proposait une fusion, Saint Brendan une ouverture ; l'un et l'autre y installaient une terre et un peuple. Ulysse ne regagne que son lieu, Ithaque qu'il débarrasse de la présence encombrante des Prétendants, Jonas le quitte forcé et n'y revient pas, mais s'installe au désert, Jason va pouvoir secouer une tutelle funeste et injuste. Tous trois se soulèvent contre une oppression.
Ce motif de l'oppression transparaît d'une certaine représentation de l'espace selon une dialectique précise où l'englobé soudain échappe à l'englobant. L"'enveloppe" s'effondre, disparaît, après avoir "porté" ou avoir voulu étouffer. Pour désigner ce phénomène, nous parlions déjà d"'effondrement" lorsque nous nous attachions à définir les lieux de l'acméité. Mais il est possible de mieux comprendre en rapprochant cela des "ombilics" de la Théorie des Catastrophes. Leur forme rappelle un "nombril" creux ou pointu; leur sens est de dire qu'une nouvelle entité est née et a pris aspect, selon la psychologie immanente à une oppression : le héros la repousse et s'en libère d'autant que lui-même est un homme hyperactif.
L'hyperactivité, en effet, nuit au recueillement ou à l'épanchement des sentiments qui sont comme prisonniers : les portes de sortie ont été closes, les moyens pour relâcher la tension intérieure ont disparu. Il s'ensuit ordinairement un excès de forces contenues jusqu'au moment où l'individu s'exprime avec violence, déclenche un processus de révolte souvent créateur, quoique vite dilapidé. Nos héros auront donc ce comportement étrange de paraître imbriqués dans la réalité tout en la repoussant parfois brutalement. Ils aimeront agir, seront ancrés dans les problèmes réels, et en même temps ils se sentiront cernés, contraints, confinés et n'auront d'autres issues que l'affrontement et le renversement. Qu'il suffise de regarder l'attitude d'Ulysse , homme d'action perpétuel, n'acceptant pas de "perdre" ou de "démissionner", pour comprendre que nous sommes loin des qualités de Saint Brendan ou d'Enée, tournés vers des signes et des contemplations, ou observons les remords du Vieux Marin en raison du meurtre d'un oiseau ! L'oppression commande un autre type de héros, porteur d'une autre vision. Des images le disent avec force, confirment que, dans ce cas, le Destin ne se constitue pas avec des attentes et des promesses divines, mais par une série d'évasions hors de l'indistinct, hors de la menace de l'étouffement.
L'oppression pétrifie, mortifie, arrête le mouvement comme elle le canalise et annule sa direction. Ainsi le héros errant est-il souvent bloqué dans sa course ou détourné. Ici, l'errance se dote d'un aspect négatif bien différent des autres cas : l'arrêt du temps pour les Déluges ou le Dit du Vieux Marin (le mouvement y était apparent ou nul), la lente élaboration et maturation pour St Brendan ou Enée. L'errance devient aveuglement, affolement, réduction du monde dans un premier temps, celui où l'oppression domine, puis elle devient doute, "déboussolement", actes désemparés, ivresse. En usant de la surface marine, le poète décrit ce double aspect (accompagné d'un double comportement aussi) que prend alors l'errance (temps de blocage, temps de surprise ou de "déprise") parce qu'une fois de plus l'espace y est amplifié, a une valeur trans-historique, évolue vers une représentation que l'on pourrait dire mi-abstraite, mi figurative (en ce sens que l'abstrait y a ses figures propres et que le figuratif se nourrit d'un réel soumis à des modèles).
Un renversement de perception se produit, ce que R. Abellio (1) nommerait "inversion d'inversion", c'est-à-dire selon sa phénoménologie, une mutation qui se produit lorsqu'une intensification spirituelle inverse les rapports au moyen d'une crise. Par exemple, et de façon imagée, l'enfant dans le sein de sa mère, une fois né, englobe pour le téter ce même sein ; une intensification a eu lieu, de l'espace clos du monde utérin à l'espace plus vaste du monde enfantin, ce que l'ambivalence du mot "sein" exprimait. Le second exemple est celui de la pomme de Newton tombant sur la terre tandis que cette même terre semble stable dans l'Univers mouvant : il faut inverser ce rapport et supposer que la même attraction s'exerce sur la terre de la part de l'Univers.
A l'inversion, c'est-à-dire à l'englobant premier, au "repliement", succède une "inversion d'inversion", une opération de "dépliement" intégrant la première perception. De même que Jonas, se croyant libre dans son univers quotidien et tranquille, découvre une liberté infinie liée à la grâce de Dieu, de même Ulysse aux extrémités du monde y est plus prisonnier qu'auprès de son épouse qui a préservé sa place libre, parce que cette fidélité est à l'image de la pureté et de la perfection, que Jason sur les bords lointains du Lac Triton s'embourbe et s'enlise avant que ne survienne l'apophanie du Dieu de la Lumière comme signe de sa maîtrise sur un univers jusque-là dangereux et étouffant. Chacun de ces héros se détache de la Caverne où il est prisonnier. L'errance en mer sera le récit, à valeur de paradigme, de la double mutation effectuée pour sortir d'un monde devenu étroit grâce à la perception de son caractère illusoire, récit donc de l'oppression renversée et d'une vastitude gagnée.
Certes, le fait que le héros se modifie, et subisse une transformation intellectuelle et morale par suite d'une insistance oppressante de ses antagonistes, apparaît dans la tragédie, le roman et l'épopée. Dans les navigations ou parabases, l'espace lui-même prend une force excitée, différente de la normale, et c'est sur cette "excroissance" spatiale soudaine que s'articule le récit avec le comportement héroïque adéquat. L'oppression y a pris un aspect visuel indéniable tandis que le héros y acquiert forme et mouvement. Le latent et le sous-jacent sont mis en évidence en tant que processus à l'oeuvre qu'il faut narrer. On sait aussi que ce processus est fait d'une rupture (saut catastrophique) dont le temps est raconté, là où, dans les autres genres, il est souvent "continu" (montée d'une crise, par exemple) ou bien est constitué d'accidents qui n'intéressent que pour leurs causes ou leurs conséquences. Face à une situation d'oppression et de délivrance, le tragédien, le poète épique ou le romancier l'utilisent pour une recherche et analyse des ressorts (passions, pulsions dans la tragédie), des causes et des mobiles (enchevêtrement des dieux et des hommes dans l'épopée, par exemple) et des intérêts et des désirs (dans le roman). Dans les parabases, la situation en soi est déclarée objet d'entendement, grâce à une spatialisation, indépendamment du fait qu'elle soit présente en bien des endroits ou lieux de toute narrativité.
L'errance peut être double : à l'intérieur d'un ensemble qui vise à détruire l'entité errante et à l'intégrer, à l'extérieur d'un autre ensemble qui refuse de l'accepter en son sein. Imaginons une entité : elle peut être prisonnière et vouloir s'échapper, elle peut aussi être déjà détachée et ne savoir où retomber et en quel lieu on l'attend. C'est cette seconde attitude qui prime dans de nombreux cas de littérature populaire où l'idée d'un élément laissé "en suspens", sans attache et comme "voletant" au-dessus de l'ordre admis, provoque un sentiment de malaise, une insatisfaction de l'esprit devant le spectacle d'une rupture de l'harmonie possible. Tout l'effort du créateur sera donc de reconduire cet élément au sein d'un ensemble où il prendra place et achèvera sa course errante. Le monde se clôt à nouveau sur lui-même, s'agrandissant un peu à cette occasion de nouvelles perceptions, mais visiblement la force d'intégration a prédominé sur l'irruption d'une forme, sur ce "projet" (au sens premier) devant nous entraîner au-delà. En revanche, les oeuvres principales choisissent de peindre et d'exprimer comment une "monade" s'est formée envers et contre des forces asphyxiantes, a réussi sa percée et son envol au prix d'une lutte, même si des points sont restés inconnus, même si la monade a laissé des êtres (ou des questions) en suspens et n'aboutit à aucune conclusion intégrant et synthétisant tout le processus de création. Le travail second, celui des commentateurs et imitateurs, sera de reprendre ces monades et de leur donner une solution.
Ces deux attitudes (ramener l'anormal à la norme ; sortir d'une norme devenue étroite pour une autre meilleure), symptômes de deux processus différents, vont s'éclairer d'une comparaison entre l'Odyssée et une version médiévale irlandaise de ce même texte. L'Ulysse irlandais est un exclus qui songe à rentrer dans la norme sociale ; l'Ulysse d'Homère quitte une norme guerrière aimée pour une normalité nouvelle. Directions inverses.
1) "Merugud Uilix Maicc Leirtis" : l'errance d'Ulysse fils de Laërte :
Cette courte histoire provient de deux manuscrits datant l'un du XIIIe siècle (fin), l'autre du XIVe siècle (fin) appelée respectivement ms Stowe n 992 et ms du Livre de Ballymote (p 445 a - p 447 b). Il revient à Kuno Meyer d'en avoir donné une édition en 1886 et une traduction en langue anglaise. Les questions qu'il aborde dans son introduction cernent adroitement le texte : il semble avoir été écrit directement en irlandais et n'est point la traduction d'une version en latin ou en français, ou en anglais ; il n'y a pas de lien avec le roman médiéval, si célèbre en ces temps-là, de Benoît de Sainte More, La Destruction de Troie qui intègre une brève errance d'Ulysse quoique presque sans rapport avec Homère, mais paraît bien être le résultat de lectures personnelles provenant de diverses sources ; il se peut même qu'une lointaine connaissance du texte grec ou d'une traduction latine se fasse jour dans ce texte irlandais, vu certains éléments dispersés ici et là (Kuno Meyer, p IX : We seem to catch but faint echoes now and then of the Homeric poem"). Bien qu'il soit impossible de dire comment l'histoire d'Ulysse est parvenue en Irlande, puisque la version médiévale de Benoît de Sainte More semble hors de cause, l'on aperçoit à certains textes, selon Meyer, l'introduction de thèmes homériques dans la poésie irlandaise (L'épisode des Sirènes, par exemple) et d'une réélaboration de ces thèmes à l'intérieur de la culture irlandaise comme l'exprime ce texte même de l'Errance d'Ulysse . A noter enfin qu'il est considéré dans le catalogue des Livres de Bibliothèque Nationale de Paris comme une traduction irlandaise d'Homère (n 1575 des traductions ; 8 Yb 186), ce à quoi il ne saurait prétendre. Son intérêt est autre. En voici donc brièvement le récit.
Ulysse et ses compagnons, après la destruction de Troie, atteindraient presque leur terre natale si une tempête subite ne les repoussait en mer durant un an ; puis d'accoster à une Ile aux moutons où ils demeurent trois nuits. Ulysse convainc ses compagnons de repartir, aborde à une autre île surmontée d'une montagne en or mais habitée par un Cyclope. Ce dernier en écrase certains, en élève neuf autres dans ses bras dont Ulysse qui, parvenant à s'enfuir, se munit d'une lance qu'il enfonce dans l'oeil unique du Cyclope. Un flot d'eau en jaillit et menace de les engloutir. Un homme est abandonné sur une île pour mutinerie quoique le texte soit pudique à ce sujet : son sort sera de rencontrer Enée qui le tirera de sa vie de Robinson antique. Une épidémie décime une partie de l'équipage. Sur une autre île qui évoque celle d'Eole, Ulysse obtient du "Seigneur de Justice" moyennant un poids d'or rouge à chaque fois renouvelé, trois instructions ou conseils à suivre pour rentrer chez lui. Si ces instructions sont observées, le retour s'effectuera sans ennui. Elles sont données dans l'ordre inverse de leur future utilisation. Le Seigneur de Justice, en outre, leur offre au moment du départ, une boîte à ne pas ouvrir avant d'être au terme des aventures. Après cet accueil somme toute énigmatique, Ulysse revient chez lui, à sa place au royaume d'Ithaque. Sa femme Pénélope y est reine : derrière elle un beau jeune homme qu'Ulysse ne reconnaît pas comme étant son fils Télémaque. Jaloux, il découvre secrètement la vérité après avoir surpris une conversation de nuit entre la mère et le fils alors qu'il voulait se venger d'eux. Cet épisode le décide à déclarer son identité, mais la méfiance de Pénélope est telle, qu'elle lui impose trois preuves confirmant qu'il est bien Ulysse , en particulier la reconnaissance par une chienne d'aspect fort diabolique que seul Ulysse maîtrisait. Pénélope lui demandera en outre de retrouver la forme qu'il avait autrefois, sa beauté de jadis, tant le voyage l'a usé, tandis qu'Ulysse ouvrant la boîte donnée par le Seigneur de Justice, y trouvera tout l'or offert pour les trois consultations.
Il est évident, bien sûr, qu'une comparaison avec l'Odyssée montrerait à l'évidence et de façon vaine, tous les épisodes oubliés, rétrécis, etc. Ce qui importe, c'est plutôt de se dire que l'auteur poursuivait un schéma précis que seuls certains épisodes pouvaient ornementer. Or la réflexion de l'auteur irlandais s'appuie sur une tradition spécifique d'errance, ou "imram" au cours de laquelle le héros, libéré de ce bas monde, vagabonde dans l'autre, avec pour principal danger celui d'être "attaché", à tout jamais lié par un pouvoir magique à une île de l'Au-delà.
On se souvient de la figure de Maël Duin, victime d'une pelote de laine lancée par une fée, qui ainsi le ramène en son palais, en dépit de son envie de revenir chez lui, ou de celle de Bran qui n'a pas vu le temps passer et se trouve dans l'impossibilité de poser pied en Irlande, etc. Ce thème hante, d'une certaine façon, aussi notre texte puisque Ulysse et ses compagnons forment cette monade dont nous parlions, ne sachant comment retrouver une place demeurée vacante et risquant en plusieurs occasions d'être "prise". Angoisse de l'inadéquation, même si l'exil n'est pas toujours détestable et ouvre des perspectives charmeuses. Analysons donc précisément l'attitude d'Ulysse .
Lorsqu'il est en vue de son pays, il s'exclame qu'en raison de son absence, sa place doit être tenue par un autre roi régnant sur sa terre : "Ce que nous trouverons là, nous causera douleur... il y aura un autre roi sur notre territoire et notre terre sera en sa possession, et la vieillesse tombera sur nos corps, bien que cette terre nous appartienne de droit." (p 17 - tr. angl.) (2)
A quoi ses compagnons lui répondent : "Ne laisse pas cela t'oppresser..." (soit en Irlandais "Na cuirid fort su sin...") où "cuirid" renvoie à une verbe "cuirethar" dont le sens est jeter, rejeter, soumettre, se révolter, repousser, selon une ambivalence pour nous précieuse d'action et de réaction. En effet, dès le départ, l'auteur nous livre l'enjeu avec le mot-clef, celui de l'oppression : être errant, c'est curieusement devoir vieillir plus vite. Il est nécessaire de réintégrer sa place pour retarder quelque peu le mouvement du temps. D'ailleurs, dès qu'Ulysse se sera fait reconnaître par Pénélope, tout à la fin, il retrouvera beauté et vigueur.
Etre hors de son lieu revient à subir les outrages du temps, à être opprimé par une échéance menaçante et imminente, là où traditionnellement Ulysse nous est donné comme un homme préoccupé par le présent et rêvant d'un avenir qui lui accorderait le bonheur du retour. Dans cette version irlandaise, le héros se sent dans la tourmente du devenir, conçoit les conséquences d'un acte passé (avoir quitté son royaume), rêve de les effacer. C'est à une trame dont il est arraché qu'il veut se rattacher, cherchant à mettre entre parenthèses ou en oubli un passé aux effets à supporter. Le Temps n'est pas succession d'un passé, d'un présent et d'un futur, qui fait de l'Ulysse d'Homère un homme vivant son présent en vue d'un futur, mais le héros irlandais paraît doté d'une conscience marquée par la pesanteur du passé sur l'avenir. Il revient au héros, la tâche d'échapper à cette situation. Avoir quitté Ithaque, avoir détruit Troie, autant de facteurs qui l'ont isolé et placé à l'état de "monade" errante vouée à la mort rapide.
Aussi, l'on contera les différents essais tentés pour retrouver un milieu convenant. Au lieu d'une naissance, il sera décrit une involution aux étapes inverses de celles qui avaient produit l'éclosion de cette monade aventureuse. L'oppression sera constituée de ces arrêts forcés, où le héros risque d'être lié et de ne pouvoir revenir au point de départ, mais qui servent à lui montrer comment il est devenu tel et comment il retrouvera son identité. Et il se délivre moins par lutte que par sentiment d'étroitesse, par prise de conscience de la vacuité de ce qui l'a jusqu'alors façonné et motivé. Il doit "revenir à de meilleurs sentiments" pour ne plus être privé d'une socialité qu'autrefois il connaissait.
Sur l'Ile aux moutons, première île rencontrée après un an de tempête, la subsistance est suffisante jusqu'au jour du Jugement, selon le texte lui-même : "Nous avons abondance de nourriture jusqu'au Jour du Jugement, tant il y a de moutons ici. - Voici, dit-il, que je ne vous laisserai pas pour votre salut, renoncer à tenter d'atteindre notre terre natale."(3)
Sur quoi, les compagnons d'Ulysse se plaignent que leur chef ne désire que leur mort, après avoir provoqué celle de tout son peuple. Première condamnation de l'héroïsme d'Ulysse : responsable de la mort d'innocents et première oppression, celle du bien-être facile, obtenu sans effort, et qui ressemble fort aux habitudes de pillage. Ses compagnons lui servent autant de prise de conscience et de remords à avoir que de faire-valoir. Ne résiste-t-il pas au charme de cette solution confortable, quoique inachevée ?
Sur la deuxième île atteinte, se trouve une montagne d'or. "Voilà qui est une bonne trouvaille, dirent les hommes d'Ulysse . Comment le savez-vous ? dit-il. N'avez-vous pas emporté bien assez de trésors en Troie ?"(4)
Mais ses compagnons font la sourde oreille et se précipitent vers l'or. Ce goût du lucre se visualise alors par l'apparition du Cyclope qui les écrase entre ses bras, brisant certains, comprimant neuf autres dont Ulysse qui, jouant des coudes, réussit à se glisser par en bas. Sauvé, il rejoint le reste de l'équipage au navire dont l'avis est: "Emplissons nos vaisseaux des trésors et poursuivons notre chemin".
Ulysse ne l'entend pas ainsi et songe à libérer ses compagnons pris par le Cyclope, au grand dam de l'équipage. Certes il désire se mesurer au géant mais surtout il veut savoir comment "ses" hommes "lui" furent enlevé. Et il découvre que "la nature sauvage (du géant) qui est dans son corps, peut être un handicap pesant, aisément surmontable lorsque son corps est assoupi"(5). Le type d'oppression par force brutale et sauvage renvoie au comportement guerrier, sans foi ni loi qui a dû être le sien à Troie, et qu'Ulysse découvre odieux pour avoir à le subir lui-même. Il pourrait continuer à en appliquer les règles, en abandonnant ses compagnons à leur sort, il résiste à cette forme de tentation et détruit ainsi l'oppression exprimée. En effet, il organise l'évasion de ses compagnons en les faisant glisser le long du dos du géant, puis crève de sa lance l'oeil unique et s'enfuit pour éviter le raz de marée qui s'ensuit : "Et il eut la tâche difficile de se sauver hors de ce lac vaste et large d'eau qui jaillissait de l'oeil".
L'acte de crever l'oeil, dans cette histoire, correspond à un affranchissement certes matériel (mais après tout, l'acte est inutile puisque Ulysse aurait pu partir sans le commettre), plutôt moral comme si le héros se débarrassait d'un double. Aveuglé, le géant maintenait à l'intérieur l'eau prisonnière qui s'épanche : une poche se vide, une oppression s'écoule, un aveuglement signale la disparition dans le néant d'une façon de voir.
La suite du texte réduit le nombre des compagnons à neuf membres : exil de l'un, épidémie des autres. A la différence d'Homère qui fait rentrer Ulysse seul, l'auteur irlandais lui maintient une petite compagnie qui l'alourdit et le retarde, mais sert à montrer de quel point évolue Ulysse , de quelle illégalité a-sociale il s'extirpe. Ses compagnons sont intéressés, âpres au gain, cruels, avares, en bref, ils n'ont plus aucune norme sociale. L'écrivain prend un vif plaisir à montrer comment Ulysse au contraire vise l'intégration, recherche le chemin de la sociabilité. Ainsi signale-t-il son goût pour les langues :
"Maintenant cet homme était très rusé, un homme intelligent, tout à fait sage, prenant part à maintes langues car il était habitué à parler la langue de chaque pays où il arrivait et à questionner les habitants dans la langue qu'ils utilisaient."(6)
Ulysse compense le fait d'être monade détachée, par une attention à l'autre, nouveau comportement prometteur. Il cherche conseil, et compte pour cela utiliser ses biens là où ses compagnons s'écrient :
"Nos cheveux sont tombés, nos yeux ont décliné et nos visages sont devenus noirs et nos dents jaunes, et nous n'avons nullement besoin de dilapider notre or et nos biens pour une instruction qui ne pourrait être d'aucun usage pour nous."(7)
On retrouve ici le thème du vieillissement accéléré lorsque l'on est hors de son lieu, errant à l'extérieur de toute entité sociale chargée d'une valeur de permanence propre à étonner si l'on oublie l'importance de la lignée et de la tradition (sortes d'anti-destin, victoire sur le temps) dans les sociétés premières. Les trois instructions qu'Ulysse consultant obtient du Maître de Justice (pâle souvenir d'Eole), ont une particularité commune, elles mettent l'accent sur le renforcement de l'unité. Le premier avis à suivre revient à prendre une décision lorsqu'il y a accord unanime des membres (et cela trois fois de suite) et lorsqu'Ulysse aura maîtrisé ses passions, en retenant sa respiration par trois fois aussi. Les règles de contrôle de soi et de vie collective sont clairement exprimées. Le deuxième avis se fonde sur l'obligation de ne point s'écarter de la route principale pour emprunter un détour ou un raccourci, autant dire de faire cesser l'errance, d'autant que le retour ne se fera que par voie de terre. En soi, ce changement est bien significatif d'une volonté de tourner le dos à une vie essentiellement maritime jusque là. Le troisième avis donné a trait à la position du soleil convenant pour le départ :
"Ne permettez qu'aucun de vous ne quitte sa place ou son habitation, quelque forte que puisse être son impatience jusqu'à ce que le soleil ait atteint la position où il est maintenant"(8). L'auteur irlandais nous montre bien par là qu'il conçoit la fin des aventures d'Ulysse comme une remise en ordre harmonieuse où chaque chose est à sa place. Le moment n'est plus indifférencié, il est choisi ; le groupe s'organise et s'impose discipline. Certes, à chaque instruction, les compagnons d'Ulysse ont protesté de voir leur or rouge dilapidé pour de vains propos, et lorsqu'ils seront à nouveau en chemin, ils obéiront à contre-coeur, reprochant à Ulysse de les conduire à leur perte. Mais l'unanimité se fera, sans qu'ils s'en rendent compte n'ayant rien d'autre à proposer et mettant en application le premier avis donné d'être tous d'accord. Le groupe social se reconstitue et se resserre. Le séjour chez le Seigneur de Justice dans des conditions de confort de nuit en nuit meilleures, semble comme indiquer le bonheur du civilisé, bonheur retrouvé.
Si nous regardons maintenant comment s'effectue le retour et l'installation en Ithaque, nous retrouvons ce thème de l'adéquation progressivement atteinte. D'avoir attendu que le soleil occupe une position précise, sauve Ulysse et ses compagnons de la mort ; d'autres, partis avant, sont enfouis lors d'une ouverture de la terre qui les engloutit.Dans le désert qui suit, deux hommes oublient de rester sur la route principale, et meurent, réduisant le nombre des survivants à huit personnes. Ces deux épisodes, aussi brefs soient-ils, choisissent des images très "catastrophiques" : une fracture du sol, un saut hors d'un champ stable suivi de mort immédiate. Toute morphogénèse semble interdite puisqu'il s'agit de revenir et de réintégrer une zone de stabilité.
De même, l'arrivée d'Ulysse devant Pénélope, ne nécessite aucun conflit contre des prétendants opprimant le sol d'Ithaque tel qu'on le découvre chez Homère, mais une dernière série d'adaptations. La "monade" n'est point sûre d'avoir encore une place disponible. Il faut vérifier que Pénélope, quoique accompagnée d'un beau jeune homme, est bien restée fidèle à Ulysse , là où Homère n'entretenait aucun doute à ce sujet. L'Ulysse irlandais se souvient d'un souterrain traversant le palais et donnant sur la chambre à coucher. Afin d'entendre la conversation, il entreprend ce projet après discussion avec ses compagnons craintifs, se surprend à vouloir se venger en tuant Pénélope et l'homme qu'il croit être son amant, puis se souvient de devoir contrôler ses premiers instincts.
Bien lui en chaut puisque Pénélope se réveille et raconte à son fils qui dort à ses côtés, comment elle vient de rêver du retour de son époux. Ulysse rassuré s'endort. Toute la scène est dominée par le souci d'une intimité possible, préservée, qu'il reste à retrouver. Le souterrain, le rêve, les paroles de Pénélope affirmant "n'avoir point connu d'autre homme"(9), contredisent le seul acte envisagé et refusé, celui de la décapitation dont la violence rend compte de l'éviction, de la guerre, de la séparation d'un ensemble harmonieux en deux monades perdant toute existence. Ulysse peut donc s'abandonner au sommeil, le moment est proche où tout rentrera dans l'ordre.
Lorsqu'enfin, Ulysse avoue son identité, le lendemain matin, il
subit une dernière épreuve et avance trois preuves (paroles
ayant trait à leur vie conjugale ; une broche en or échangée
; une chienne nommée, décrite, n'aimant que son maître).
Seule la description de la chienne,
("Elle a deux côtés d'un blanc brillant, un dos d'un pourpre
lumineux, un ventre très noir et une queue verte" )(10) rompt
avec le cadre très quotidien et vraisemblable. L'auteur, peut-être,
nous indique par là qu'un tel animal proprement "merveilleux"
(d'un aspect diabolique!) est plus proche par son instinct d'une juste authentification
que les hommes, et que plus la bête est sauvage, plus la certitude
peut être grande. Ce serait un retour à la "vérité
naturelle" primordiale, terrestre, s'opposant aux errances incertaines,
aux entités nomadisant, aux envols désordonnés des
existences humaines. Homère faisait seulement rendre à la
chienne d'Ulysse un dernier souffle à la vue de son maître.
Cela suffisait parce que tout en Ithaque était opprimé, et
que la chienne était un pieux souvenir du maître, laissé
pour compte. Ici, la chienne a bien été traitée comme
si elle devait servir à la reconnaissance finale. Tout, d'autre part,
en Ithaque, est resté identique, régulier. C'est le voyageur,
et lui seul, qui a subi l'outrage du temps puisque Pénélope
s'écrie une première fois (lorsque Ulysse se fait connaître):"Où
se trouve votre beauté et où sont vos hommes, si vous êtes
Ulysse ?" (11) puis elle admettra qu'il est bien son époux,
quoiqu'elle ait craint que ce soit une illusion forgée par des Esprits
: "Le peuple des Esprits est nombreux, et je ne m'étendrai pas
avec vous tant que vous ne retrouverez pas votre visage d'autrefois"(12).
Etre errant, isolé, hors d'un lieu continu, correspond à une
destruction accélérée, au milieu d'esprits malfaisants
qui cherchent à capturer l'isolé, le vagabond, et lui découvrent
par quelles violences il est devenu "a-social" parce qu'elles
opèrent sur lui à la façon dont il opéra souvent
sur autrui, l'appauvrissant, le réduisant (perte de ses compagnons),
vouant le détruire et l'amoindrir physiquement. Juste retour des
choses, où la morale est sauve, rassurante, en l'honneur du genre
humain, ce que l'auteur irlandais ne manque pas une dernière fois
d'exprimer quand il laisse à Ulysse le soin d'ouvrir cette boîte
offerte par le Seigneur de Justice, et le plaisir d'y découvrir enfermée
la somme d'or rouge versée pour les instructions. Rien n'est perdu,
Ulysse a retrouvé la place qui lui convient, et dirions-nous, l'ordre
est restauré dans la joie de tous.
Ce texte pourrait appartenir au genre des contes (13) dans la mesure où il ramène le lecteur à des considérations morales et sociales et le rassure par son souci d'aboutir et de combler, de ne rien abandonner en suspens. Il y appartient, en bonne part, mais pour notre analyse, il présente un avantage capital : il est le reflet du mouvement d'errance ordinaire, il en est le problème inversé. Au lieu de montrer que l'errance est une progressive délivrance, une lutte contre l'arrêt emprisonnant, il s'interroge sur les dangers consécutifs à cette situation : tentatives pour happer le héros errant, l'absorber ou le détruire en des lieux qui ne lui vont pas ; élaboration d'une conscience sur la violence qui a été nécessaire pour devenir une entité sans attache et sans règle. Ce dernier point demeure à un niveau latent, non-dit, si ce n'est par les remarques acerbes des compagnons d'Ulysse et par leur volonté de vivre comme auparavant, sans mea culpa ni remords.
Ulysse s'impose de revenir à une conduite ordinaire, et c'est ce qui le conduit chez lui, lui fournit le moyen de faire correspondre son existence à un lieu adéquat où sa femme l'attend.
Ce texte, malgré sa brièveté et son caractère peu littéraire, préserve en lui une réflexion sur les conséquences d'une "sortie" hors de l'humanité. Une problématique se fonde entre ce goût pour la mesure et l'appel de l'inconnu ; des surfaces et des champs sémantiques s'opposent tandis que l'on dénie à Ulysse le devoir de "se convertir" et que l'on invite le héros seulement à "revenir", à "se dévertir". L'auteur alerté par la réflexion homérique la suit en l'inversant, avec une lucidité remarquable pour présenter une thèse opposée, soit une capacité d'analyse intuitive louable. Cela semble indiquer aussi que certains développements d'une oeuvre acméenne s'instaurent dans une relative négation de l'oeuvre en question, tandis que d'autres suites ne sont qu'une amplification du thème, ou que d'autres conduisent à un schéma plus commun, itératif et imaginaire, ou que d'autres combinent l'histoire à des fins actuelles. Ces quatre directions ont ceci de commun, d'avoir une certaine autonomie par rapport à l'oeuvre centrale qu'elles orientent et déplacent. Ici, l'Ulysse irlandais se dirige dans le sens inverse de l'Ulysse homérique.
2)Pour une lecture "ombilicale" de l'Odyssée :
La perspective est donc celle où le principal effort du héros est d'échapper à une oppression qui arrêterait son évolution afin de gagner cette liberté qui lui permettra le retour, puisque l'errance est conçue comme manoeuvres déjouées d'emprisonnement et tensions vers une conversion ou modification morale.
La tension est interne contre un englobement constant et menaçant, alors que précédemment le héros était livré à lui-même, aux caprices de ses passions, et désirait mettre un terme à son isolement. Ici, la densité s'accroît, s'alourdit, si bien que le héros est plongé dans des voIumes épais dont il doit percer l'enveloppe. La nécessité de l'effilement apparaît de jour en jour, ce qui explique la perte progressive de ses compagnons de façon à ce que seul et acéré, il soit à même d'acquérir cette aisance d'homme délivré. Son errance n'est donc point un simple vagabondage au gré des flots, c'est la rencontre de la pesanteur qui fait dévier la direction, la coiffe ou la brise. L'Ulysse irlandais se purgeait de ses désirs a-sociaux ; le véritable Ulysse devient un nouveau type d'homme qu'aucune oppression n'a pu vaincre, entreprenant et révolté, débarrassé d'une socialité vaine et contestable (n'a-t-il pas vu "les villes et les moeurs de nombreux hommes", c'est-à-dire n'est-il pas plus universel ?).
Les différents épisodes de l'Odyssée portent avec eux des images bien concordantes, utilisent un ensemble d'expressions et une composition qui nous renvoient aux "ombilics" de la Théorie des Catastrophes. Déjà l'espace odysséen nous était apparu comme s'effondrant : or ce sentiment que tout s'affaisse parce que tout plie sous un poids ou manque d'un appui et cède brusquement, correspond aussi à une analyse secrète d'un processus de naissance qui va dans le sens inverse de ce mécanisme étouffant. L'effondrement rend d'abord la réalité brutale, fuyante, vertigineuse. L'Odyssée donne une série d'images marquantes à ce propos dont l'unité paraît être le premier pas vers une théorisation, à savoir que la Théorie des Catastrophes a déjà été appréhendée poétiquement et intuitivement parlant et que sa systématisation nous permet d'en retrouver le chemin. D'un autre côté, elle acquiert de ces textes fort anciens et si présents dans l'histoire du monde occidental, une puissance sémantique impressionnante.
Pour expliquer certaines morphogénèses, qui ne se font ni par attraction d'un puits dans un autre (Fronce) ni par déchirure (Queue d'Aronde) ni par cloquage (Papillon), mais se manifestent par un gonflement et détachement, René Thom réemploie le terme d"'ombilics" en ce qu'il indique une forme ronde de laquelle s'ensuivent une chute et une séparation.
L'ombilic, d'autre part, est au centre de toute naissance (attachement - détachement, ce qui nous rapproche du thème de l'oppression et de l'effondrement). Son étymologie ("umbilicus") le rattache à "umbo" pièce ronde ou conique faisant saillie, pouvant désigner la bosse du bouclier, le rebord d'un trottoir, le moyeu d'une roue, le pli de la toge pointant sur la poitrine, ou enfin lorsque "umbo" est élargi par "l" en "umbilicus" le bouton du cylindre d'un volume, une tige métallique pour cadran solaire, le centre, etc (14). Bien que la question ait été discutée par les linguistes sur l'identité du latin "umbo" avec le grec "omphalos", il s'avère bien que la racine est commune et s'apparente à l'idée de "briller" (cf. skt bhâs, lumière, éclat) d'où provient ce sens de saillir, d'apparaître, de se montrer.(15)
Toutes ces images que nous renvoie l'étymologie, font ressortir un processus de jaillissement s'effilant par manque de support ou d'appui, à la manière d'un nombril d'enfant pointant et détaché, ou d'un phallus en érection. René Thom dégage trois types d'ombilics dont la succession donne des phases souvent représentées dans la Nature. Ces ombilics représentent des catastrophes d'une grande complexité puisqu'ils possèdent cinq et six dimensions. Selon les valeurs combinées de ces cinq et six facteurs de contrôle, un saut catastrophique aura lieu comportant deux axes de comportement (16): "une transition catastrophique (de ce type) doit être imaginée non comme un point sautant le long d'une ligne droite (comme c'est le cas dans le graphe de la catastrophe de la Fronce) mais comme une ligne sautant au travers d'un plan"(17). Cela provient du nombre plus grand de dimensions .
On obtient donc l'ombilic hyperbolique associé dans sa forme au crêt d'une vague ou à une voûte venant à s'effondrer ; puis l'ombilic elliptique semblable à une aiguille ou à un poil, dont la fonction est de pénétrer ; enfin l'ombilic parabolique correspond à la goutte qui se forme au sommet d'un jet d'eau s'élançant et fendant l'air, ou bien à un champignon étalant les pointes de sa tête, ou à de l'eau que l'on verserait dans un broc.
Une dialectique s'instaure ordinairement entre l'ombilic elliptique et l'ombilic hyperbolique parce que le premier vaut pour un état de tension (jet d'eau, épée pointue, poil dressé) tandis que le second tend à un état de relâchement (effondrement de la voûte, écroulement de la crête de la vague, dispersion soudaine).
Dans une note (18), René Thom commentera ce processus ainsi : "Cette dialectique perpétuelle elliptique-hyperbolique n'est pas sans rappeler l'opposition yin-yang de la médecine chinoise, ou encore l'opposition excitation-inhibition, chère aux neuro-physiologistes. Le sexe masculin présente, à cause de la nature même de transport spatial de l'acte sexuel mâle, une nature plus elliptique que le sexe féminin... Dans le même ordre d'idées, on sait le rôle étendu que Freud a attribué au symbolisme sexuel (dans les rêves notamment) ; il faut bien admettre que si les formes géométrico-dynamiques représentant les processus sexuels se rencontrent dans tant d'objets de la nature animée ou inanimée, c'est parce que ces formes sont les seules structurellement stables dans notre espace-temps à réaliser leur fonction fondamentale comme l'union des gamètes après transport spatial" (p 107).
Le processus ordinaire allant de l'elliptique à l'hyperbolique décrit un état intermédiaire encore plus complexe. Il s'agit de l'ombilic parabolique, transition entre les deux autres que René Thom assimile en hydrodynamique à l'extrémité d'un jet d'eau où se forme d'abord une grosse goutte, régime instable qui se subdivise en gouttelettes: "de plus, il y a rupture avec le régime initial encore présent à la base du jet, en sorte que le pédoncule reliant la goutte à la base du jet se rompt également" (p 102 op. cit.). En biologie, la comparaison serait celle d'un champignon à pied, d'abord se dressant (elliptique), puis formant son chapeau aux extrémités instables et prêtes à déferler, "zones de gamétogénèse et de sporulation", (stade parabolique), enfin plissement (formation de lamelles) s'opérant à l'extrémité vers les lamelles prêtes à se répandre et à s'écrouler (stade hyperbolique).
A ces deux exemples tirés de phénomènes naturels, nous tenterons donc d'ajouter une représentation identique provenant de la littérature. Toutefois, signalons qu'il peut exister des transitions en sens inverse, partant de l'hyperbolique pour aller vers l'elliptique, ou une transition composée hyperbolique-elliptique-hyperbolique, quoiqu'elles soient beaucoup plus rares (19). Mais dans tous les cas, "l'ombilic ou nombril se dit en principe pour la singularité par laquelle un organisme-fils se sépare de l'organisme-parent" (p 96). Et pour figurer superficiellement ces catastrophes, avec deux dimensions, représentons-les ainsi :
| elliptique | parabolique | hyperbolique |
| (jet ou pénétration à l'intérieur d'un espace se creusant par une pointe) | (grosse goutte ou chapeau de champignon) | (gouttelettes ou crêt de vague s'écroulant) |
Certes les figures sont d'une complexité plus forte mais ces dessins vont nous servir de symboles ou de signes simplifiés permettant une meilleure reconnaissance des formes décrites dans l'Odyssée.
Le récit ne nous renverra pas à un état de société ou à un état de la langue, mais simplement au choix d'images et d'une structure privilégiées, étant donné qu'elles sont en relation avec une morphogénèse. Nous centrerons d'abord notre effort sur les errances d'Ulysse telles que ce dernier les raconte aux Phéaciens - partie la plus ancienne semble-t-il et dont les épisodes sont fameux.
La première mésaventure d'Ulysse (IX-39-66) a lieu chez les Kikones (en Thrace vraisemblablement) ; après avoir quitté Troie, il n'hésite pas à piller leur ville quand survient de l'intérieur une troupe de renfort dont le nombre est considérable :v. 51-52 "Plus denses qu'au printemps les feuilles et les fleurs" (Trad. V. Brard)
Le combat est inégal, et Ulysse , devant les pertes subies par es hommes, ordonne de repartir. A part l'indication du nombre, rien de bien marquant quant à l'oppression. De plus, l'épisode est controversé et peut avoir été ajouté postérieurement.
En fait, la véritable aventure commence par une tempête au vers 67 qui disloque la voilure des bateaux et par une dérive après le Cap Malée qui dure dix jours (IX v. 67 à 83). L'entrée dans l'Autre-Monde se fait souvent au moyen d'une perturbation des éléments. Tous les commentateurs l'ont relevé et nous disent qu'alors s'ouvre vraiment la carrière d'Ulysse . Là, commence l'élaboration d'un espace acméen s'écartant des représentations rationnelles et imaginaires, et désignant les singularités catastrophiques.
Le premier indice donné par le texte est cette brève description de l'ouragan s'abattant sur les vaisseaux. L'aspect d'enveloppement se voit par une traduction plus proche du texte (soulignant les mots-clefs, conservant leur parenté de racine ou sémantique) :"Zeus l'assembleur des nuées projeta sur les vaisseaux le vent Borée en un ouragan divin, puis avec les nuages, il couvrit terre et mer ; la nuit du fond du ciel se jeta. Et nos vaisseaux étaient emportés obliquement....
L'attitude des hommes est d'abord de ramer vers la côte (tension) puis de s'abandonner au mouvement en demeurant étendus. Le dernier verbe (keimai : être étendu) va ponctuer chaque épisode, comme un retrait sur soi après ou avant une épreuve. Après cette tempête, la route paraît irrémédiablement coupée et les voilà prisonniers d'un courant qui les entraîne :"Mais la vague, le courant, le vent Borée me repoussèrent du Cap Malée que je contournais, me firent dévier de Cythère".
Désormais, pris à l'intérieur d'un monde clos, il leur faudra forcer l'ouverture, à chaque épisode. Le thème de l'englobement a été annoncé : Homère va l'illustrer et en précise l'image. Le héros aura pour devoir d'échapper à cet enfermement, de le rompre, sous tous les aspects qu'il prendra, effondrement, oppression, étreinte, écrasement, et même volupté.
Les critiques ont essayé de définir la logique interne aux dix aventures d'Ulysse sur la mer du Couchant auxquelles s'ajoute la Consultation des Morts. La meilleure typologie nous paraît revenir à Gabriel Germain (20) qui les associe deux à deux et met au centre la Consultation qui est l'aboutissement d'un processus d'éloignement et le début d'un autre mouvement de rapprochement vers Ithaque. Le parallèle établi par Gabriel Germain est riche par les comparaisons possibles qui se font jour. En voici l'analyse :
Nékuia
(Consultation des morts)
| 5 Circé la magicienne | Les Sirènes 6 |
| 4 Les Lestrygons, harponneurs d'hommes |
Charybde et Scylla 7 |
| 3 Eole, dieu hospitalier bafoué | Les boeufs interdits du dieu Soleil 8 |
| 2 Le Cyclope en son antre aveuglé |
Calypso, fille d'un géant,en sa grotte abandonnée 9 |
| 1 Les Lotophages, hommes paisibles | Les Phéaciens, hommes 10 honnêtes |
Les correspondances sont nombreuses et parlent à l'esprit, mettant
en valeur l'épisode central de la Nékuia où Ulysse
apprend son destin et celui de l'humanité. Mais plus intéressante
est cette volonté de "réduire" la diversité
des épisodes d'en dégager les doublets puisque nous recherchons
une unité encore plus forte. Nous avons déjà placé
la Consultation des morts dans l'imaginaire en raison de l'image choisie
- celle de l'écran - qui correspond à une tendance de notre
esprit de rêver sur le temps par le biais du miroir où se reflèteraient
et s'inscriraient les événements passés et futurs,
de même que l'on observe un glissement de ces rêveries vers
des formes plus sécularisées propres à la pensée
utopiste. Cela étant donc retiré de notre analyse, il reste
cinq doubles épisodes dont on peut se demander si la composition
ne révèle pas quelque structure préparant la voie aux
ombilics. Aucun commentaire donnant un rôle initiatique à ces
aventures ne s'impose, ce qui négativement prouve bien le caractère
ni rationnel ni imaginaire de l'ordre choisi. On ne saurait prétendre
sérieusement que telle aventure augmente la valeur morale, spirituelle
ou autre du héros, gravissant les échelons d'un escalier comme
ce serait le cas pour un initié, ou bien qu'elles construisent autour
de lui un réseau labyrinthique où le héros, fait l'expérience
du Bien et du Mal de façon existentielle, ou enfin qu'elles livrent
une Révélation transcendante (si l'on excepte comme nous venons
de le dire, la Nékuia). Ces différents épisodes s'articulent
autour d'un autre fonctionnement comme d'une autre série d'images.
La première étape, celle des Lotophages (IX-87-104) est décevante pour notre analyse :Ulysse envoie trois compagnons chez les "mangeurs de lotos" ; bien accueillis, ils goûtent à cet étrange mets, et du coup, se refusent à rentrer, "oublient le retour". Ulysse se saisit d'eux, les enchaîne au fond du navire et repart.Aucune image ombilicale n'apparaît et rien ne permet de dire si "l'oubli" masqué par l'ingestion d'un produit est dans l'esprit du poète lié à une menace d'englobement qu'illustrerait un ombilic.
Cela est peut-être latent en tant que l'hospitalité y est trop abondante, destructrice de la volonté, du passé. Faisant écho à cet accueil, nous avons celui que réservent les Phéaciens à Ulysse . Le héros y arrive nu, s'endort sous un olivier, est recueilli avec respect et reçoit aide et richesses pour rentrer chez lui. Là encore, aucune image d'ombilic, mais surtout des renseignements précieux concernant la "métamorphose" d'Ulysse , ce à quoi l'ont conduit les situations ombilicales précédentes : nous obtiendrons son devenir, (espace de comportement). La seule indication - annexe en fait - portera sur une prophétie que le roi Alcinoos rappelle lorsque le vaisseau (qui a conduit si vite Ulysse chez lui) revient: "Elle disait qu'un navire bien fait des Phéaciens, revenant d'avoir escorté, sur la mer brumeuse, serait brisé et que le dieu envelopperait notre ville d'une grande montagne."(XIII-175-177)
Le navire en question est pétrifié, "enraciné au fond" (v. 163), arrêté dans sa course, donc englobé et pris ; la seconde partie de la vengeance du dieu Poséidon (21), correspond à la même vision d'enterrer vifs sous un mont les Phéaciens, de les priver de leur liberté de mouvement et les ramener dans le droit chemin, (c'est-à-dire dans l'uniformité d'une surface chtonienne continue). Il est étrange de voir qu'instinctivement la prophétie a utilisé deux images ombilicales : la gouttelette échappée du jet d'eau est récupérée par le plan d'eau ; la monade est ramenée à l'unité première indifférenciée afin que cesse le mouvement. De toute façon, le séjour d'Ulysse chez les Phéaciens sera surtout riche d'enseignement pour l'étude de la "morphogénèse", à savoir la "renaissance" d'Ulysse (doté de nouvelles qualités). Un processus d'éviction est en place : à la base, le séjour chez les Lotophages ou la menace de l'indifférenciation (l'oubli, l'amnésie), tout au long un resserrement progressif du nombre de compagnons jusqu'au stade où seul le héros demeure comme une monade isolée et destructible, enfin l'arrivée chez les Phéaciens, sorte de projection hors de la matrice de l'errance, qui s'accompagne d'un récit (raconter c'est être dans une situation où l'on s'est écarté d'un danger, et c'est aussi accroître cet écart).(22)
Les huit autres épisodes qui, selon Gabriel Germain, se répondent un à un, présentent d'autres symétries. Nous rassemblerons en un groupe l'épisode du Cyclope, celui des Lestrygons, celui de Charybde et Scylla, et celui de Calypso, parce que tous sont bâtis autour du thème de l"'étreinte" (mortelle) et du resserrement. L'espace se rétrécit, comprime Ulysse et ses compagnons, puis les abandonne brisés. L'ombilic sous-jacent y est hyperbolique. La mer y est dominante (régime hydrodynamique).
Quand Ulysse arrive au pays des Cyclopes, il aborde d'abord à une Ile aux chèvres sauvages propice à une fondation de cité, halte reposante (IX-116-169). Pour pénétrer en son port, un dieu les guide mais "la brume épaisse entourait les navires et la lune ne se montrait pas dans le ciel, car elle était couverte de nuages ; personne n'avait en vue une île, ni nous ne vîmes les larges vagues roulant vers la terre ferme..." (IX 144-147. Ulysse a noté que cette terre est différente des autres, vu son aspect ténébreux, mais au lendemain, l'Aurore paraît et tout reprend un jour agréable. Ulysse veut en savoir davantage et entreprend une expédition de reconnaissance vers le cap le plus proche, certainement dans l'idée d'obtenir des renseignements sur la route à suivre. La grotte qu'il aperçoit d'en bas, semble démesurée d'autant qu'une cour fermée d'un enchevêtrement de pierres, de pins et de chênes la borde. Par mimétisme, son occupant est semblable à "un pic couvert de forêts qui paraît dépasser tous les autres sommets élevés" (IX 191-192). En soi, la description ne nous donnerait pas ample preuve si l'arrivée du Cyclope dans la vaste grotte n'en modifiait la teneur : il porte un fardeau de bois sec qu'il jette au fond de la grotte, provoquant le repli d'Ulysse et de ses compagnons ; il remplit la grotte de brebis et surtout il ferme l'entrée de la grotte d'un énorme monolithe. "Puis il dressa une grande porte de pierre en l'air, lourde" (IX 240-241): l'adjectif "lourde" est en rejet . Homère, trois vers plus loin reprend : (IX 243-244). "Une fois cette pierre abrupte dressée pour porte, il s'assit pour traire"
L'espace intérieur se comble et se clôt irrémédiablement,
abritant un monstre puissant en son sein. La suite en est bien connue :
malgré les supplications d'Ulysse (à genoux), le Cyclope broie
et dévore membre par membre deux de ses compagnons. Le mécanisme
de resserrement est en action. Tout le vocabulaire insiste sur le caractère
monstrueux, brutal, d'une folle pesanteur du Cyclope. Seul, Ulysse réagit
; d'abord désarmé et impuissant : v. 295 "le manque de
moyen occupait nos coeurs" (amêchanê d eche thumon)
v. 316 "il bâtit au fond de lui-même des malheurs"
(kaka bussodomeuôn) où "bysso-domeuô" fait
figure presque de néologisme, tout au moins suffisamment rare pour
que l'on s'arrête sur cette "construction - domeuô - en
abysse - byssos". Car il lui faut non seulement briser cette force
mais de plus trouver une issue hors de la grotte. D'où ce comportement
en retrait, de concentration, voulant opérer une percée. L'idée
qui vient alors est celle d'un pieu affûté que l'on plantera
dans l'oeil unique : (IX 326-330 )"le voilà aiguisé,
durci au feu, caché sous le fumier"
Puis Ulysse joue sur son nom, se fait appeler "Personne", verse du vin au Cyclope, l'endort. C'est lui qui a pris l'initiative de l'action et il ne songe qu'à une séparation, un détachement qui peut se faire par en dessous, de façon interne si bien que nous pouvons dire que nous sommes à l'intérieur de l'ombilic et notons comment il se dirige vers l'extrémité, l'issue, en assoupissant et en affaiblissant, à vrai dire en rétractant ou fragilisant la force qui l'englobe : (IX 371-374 / 382-384) "Alors s'étant renversé, il tomba endormi ; puis il s'étale ayant fait pencher son énorme encolure ; il rotait lourd de vin / Mes compagnons se saisirent du pieu d'olivier pointu et appuyèrent à l'angle de l'oil ; moi j'appuyais par en-haut et le faisais tourner". Or l'on sait que si la vague se rétracte, sa crête s'affinant vient tout à coup à s'effondrer : Ulysse et ses compagnons sous les moutons attachés, après avoir crevé l'oeil, sortent sains et saufs de la grotte, mais dans une position bien peu noble, et dévalent la pente vers le navire, emportant avec eux les moutons sur le navire. Tout cela indique comment la superbe orgueilleuse du Cyclope s'est effondrée (oeil crevé) et comment le rusé Ulysse a fui (pierres d'une voûte ou crête de vague s'élançant au loin), en accédant secrètement au point où l'attraction centrale diminue et où une autre force (celle du bateau, ou de l'humanité à retrouver) peut agir et provoquer une extraction. Pour aider l'identification, il faut concevoir que la grotte est une vague à l'envers : le haut de la grotte est la base de la vague, la porte de la grotte est sa crête. En diminuant la force du cyclope, ou attracteur, on affine son régime, le fragilise en son extrémité (porte), et on permet à un élément (Ulysse ) d'échapper à l'attraction.
La figure de l'ombilic hyperbolique semble adaptée à un schéma où une répartition interne des forces est décrite (d'abord force toute puissante du Cyclope imposant un repli d'Ulysse : ensuite choix d'une arme pointue qui rétractera cette force ; enfin évasion par en dessous, sur le côté et fuite sur la déclivité du terrain). Ce que le texte apporte à la Théorie des Catastrophes, c'est ce mode de comportement "souterrain" adopté par Ulysse acceptant de perdre son identité ("je suis Personne") et de s'abaisser au mensonge comme sous le ventre de brebis. Si les ombilics possèdent plusieurs facteurs de contrôle, ils demandent aussi deux axes de comportement. Ulysse agit bien doublement : sur le mode de la violence et sur celui du mensonge. Quant aux facteurs de contrôle, nous verrons en changeant leurs valeurs, surgir d'autres formes ombilicales : nous les nommons toujours errance (ici possibilité de se déplacer), a-politisme (ici, refus ou parodie des lois humaines), déraison (au lieu d'incohérence logique, on a affaire à une logique meurtrière), négation de la rêverie (l'imagination comme lien affectif au monde est bafouée) ; de plus, nous introduirons un cinquième facteur qui provient de l'inhumanité de ces êtres, de leur caractère antique et relégué dans la suite de la Création, et nous l'appellerons "reliquat".
Si nous accordons des valeurs de O à 1 à ces cinq facteurs, l'épisode du Cyclope se présente ainsi : l'errance est nulle (soit O) puisqu'ils sont prisonniers ; l'a-politisme est maximal (soit l) puisque le Cyclope vit seul et refuse la société ; la déraison est progressive (soit de O à 0,5) puisque la mort se fait peu à peu et non d'un seul coup ; la "non-rêverie" est moyenne (de O à 0,5) car le Cyclope interroge Ulysse et goûte à son vin, preuves qu'il peut imaginer autre chose que lui ; le "reliquat" est moyen (0,5), vu que le Cyclope est fils de Poséidon, dieu apparemment récent, mais qu'il ne craint pas l'autorité de Zeus. Soit en abrégeant :
E = 0 ; A-p = 1 ; D = 0,5 ; N-r = 0,5 ; R = 0,5
L'épisode des Lestrygons par sa violence destructrice se rapproche de celui du Cyclope. Là aussi, des géants harponnent les compagnons d'Ulysse comme du poisson, animés du même désir propre au Cyclope de les broyer, de les étreindre, d'exercer leur oppression. Comment donc Homère plante le décor ?
X - 78-96 "Alors, après être entré dans le célèbre port qu'une roche escarpée, continue, entoure de tout côté, - deux caps face à face pointent et ferment cette poche, d'une entrée étroite, là tous introduisirent les navires recourbés et dans l'enfoncement du port, les attachèrent les uns contre les autres ; jamais la vague ne s'y soulevait ni peu ni beaucoup ; ce n'était qu'un blanc miroir. Cependant, moi seul, gardai mon noir vaisseau à l'extérieur, à l'extrémité du cap...".
Le décor a même configuration que la Caverne précédente : le même aspect de cône avec une ouverture latérale. En effet, si l'on fait attention au vocabulaire, l'on ne peut qu'être frappé par la fréquence de mots désignant l'encerclement : une falaise continue de tous les côtés, un port d'entrée étroite, sorte de poche concave ("stoma" ; "koilos"), un espace vide prêt à se remplir (les vaisseaux s'y amassent) et à servir de piège se resserrant. Le seul à se méfier est Ulysse : il demeure à l'entrée, entre les deux caps, se plaçant juste à l'endroit où l'ombilic s'affaissant présentera une section fine permettant de s'échapper et de briser l'internement. On doit se présenter de même ce port comme une vague inversée : le haut de la falaise est la base de la vague, l'entrée du port sa crête. Mais si le Cyclope est affaibli les Lestrygons ne le sont pas. Leur attraction est d'autant plus forte; C'est pourquoi Homère place Ulysse en dehors, irrécupérable.
Les habitants, les Lestrygons, sont là aussi des géants sans foi ni loi, broyant les os d'un des envoyés d'Ulysse , puis s'amassant sur la falaise et écrasant les vaisseaux grecs d'une pluie de projectiles (X-120-124). La réaction d'Ulysse est immédiate :
X-125-127 "Pendant qu'ils les massacraient à l'intérieur du port très profond, aussitôt tirant mon épée le long de ma cuisse, je coupai le lien du navire..."
Le verbe "couper" est, on ne peut plus clair, pour indiquer le détachement qui se produit à la pointe ombilicale. La suite de l'escadre a péri. Certes Ulysse survit, mais d'ombilics en ombilics, sa solitude augmente jusqu'au jour où lui-même devra laisser une "partie" de lui-même, tout au moins de façon figurée.
Accordons des valeurs aux facteurs de contrôle. Errance est réduite à 0 ; a-politisme se rapproche de 0 puisque les Lestrygons vivent en communauté avec un roi à leur tête mais sont inhospitaliers ; la déraison est maximale (soit 1), vu la folie meurtrière immédiate ; la non-rêverie est de même (soit 1), vu l'absence de références et d'échanges ; le "reliquat" évolue vers la moyenne (0 à 0,5), en raison du manque de renseignements sur l'origine divine de ces géants. Les valeurs sont différentes de celles du précédent ombilic, ce qui expliquerait une destruction plus grande des compagnons d'Ulysse . L'ombilicage est moindre, la vague plus ronde et ramassée, soit une autre section de la catastrophe (deux facteurs ont des valeurs maximales). Enfin, cela éclairerait une question énigmatique sur la situation géographique des Lestrygons dont on nous dit que chez eux : X-86 sq "les chemins de la nuit et du jour sont proches"si bien qu'un homme, vu qu'il y fait constamment jour, pourrait y gagner double salaire. Les résolutions alternent entre l'hypothèse des journées sans nuit que connaît l'Europe du Nord en été et celle d'une double occupation des pasteurs en Méditerranée (tantôt avec leurs moutons le jour, tantôt avec leurs bovins la nuit de façon à éviter les taons). Ne pourrait-on supposer qu'Homère nous désigne la structure particulière de ce lieu, où le soleil descend et remonte aussitôt, pour maintenir cette poche claire et close, sans dualité, ne pouvant ni ne voulant donner naissance à quoi que ce soit, (car si tel était le cas, cela reviendrait à laisser s'échapper quelque chose) ? Bref, l'économie ombilicale interne primerait, avec un très fort attracteur, rejetant tout autre entité (assimilée à une fuite dans la Nuit), et niant tout autre attracteur (ici la Nuit qui n'existe pas) comme toute intrusion.
C'est au Chant XII qu'apparaissent les deux monstres Charybde et Scylla à trois reprises : annoncés par Circé, (v. 73-110) subis par Ulysse et ses compagnons (234-259), supportés par Ulysse seul (426-444). Souvent confondus (peut-être à juste raison, vu l'identité de la description) avec deux rochers nommés Planctes, c'est-à-dire "errants", qu'Ulysse doit laisser d'un côté, se présentent les Ecueils de Charybde et Scylla qui forment un défilé périlleux. La magicienne Circé nous décrit Scylla comme une montagne très élevée, couverte de nuées, si lisse et si polie que nul ne saurait y grimper (v. 74-79); sur son flanc, une grotte, à mi-chemin ; quant à son habitant, c'est une hydre à six têtes (v. 80-92):
"la moitié (de son corps) est immergée dans la cavité rocheuse ; elle sort ses six têtes de ce gouffre terrible, et de là, pêche, cherchant avec passion autour du rocher, dauphins et chiens de mer..." (v. 93-96).
On retrouvera dans cette description extérieure, le même aspect ombilical avec une enveloppe (montagne lisse), une cavité vaste peuplée d'une puissance attractive (le monstre), et une ouverture sur le côté, d'où sortent six têtes semblables à des lacets de prédation ou à des crêtes de vagues, c'est à dire l'extrémité effilée de l'attraction. La seule différence avec l'épisode du Cyclope sera que le héros demeurera en dehors, et perdra six compagnons (processus d'effilement propre à ces catastrophes). La scène en est décrite avec émotion d'autant qu'Ulysse a donné l'ordre de rester aux rames, craignant que son équipage ne se blotisse à fond de cale. Ses malheureux compagnons sont enlevés en plein ciel et meurent broyés. Tandis que le monstre savoure sa victoire, Ulysse peut passer comme si la masse représentée par Scylla, était incapable de maintenir dans sa zone d'influence le vaisseau et le laissait s'échapper (pointe extrême se brisant) (XII v. 234-259). Mais l'on peut dire qu'Ulysse effectue là encore un saut (double comportement : autoritaire et témoin impuissant) puisqu'il est sur cet espace excité à son endroit le plus fragile et donc salvateur. L'"effondrement" ne s'est pas fait cependant sans pertes humaines ( processus d'effilement).
Charybde est d'une belle symétrie, quoique inversée, par rapport à Scylla. Le monstre engloutit, aspire la vague trois fois et la vomit trois fois, chaque jour. Sur son flanc, elle porte un figuier, aspérité qui fait pendant à la grotte de Scylla. Circé souhaite à Ulysse : v. 106 "Ah ! si tu pouvais ne pas être là lorsqu'elle engloutit en sifflant !" (XII-106).
On a donc un cône de gouffre là où Scylla était une montagne élevée ; trois aspirations et trois vomissements, là où Scylla avait six têtes ; un figuier bien développé sur le flanc, là où s'ouvrait une grotte. Le bouillonnement de l'eau aspirée correspond à la succion et à l'enlèvement opérés par Scylla. Ulysse ne perdra pas d'hommes au premier passage (237-244) (il verra seulement le fond du gouffre) mais au second passage (resté seul sur une poutre), il verra disparaître sa quille, sautera et s'accrochera au figuier, attendant que Charybde restitue sa "planche de salut", quelques heures après ! (XII v. 426-444). En restant à la périphérie, à une extrémité, Ulysse s'assure chaque fois de briser l'attachement oppresseur promu par cette puissance attractive et monstrueuse. La forme en est bien ombilicale, avec une brusque coupure due à un moment d'inattention du monstre ou à une impuissance à maintenir sa pression influente jusqu'aux plus lointains pourtours de son être.
Nous donnerons ainsi ces valeurs aux facteurs de contrôle :
l'Errance vaut 1, vu qu'il y a déplacement rapide ;
l'A-politisme vaut également 1, vu l'absence totale d'hommes ;
la Déraison varie de 0,5 à 0, puisque les monstres sont limités
dans leur folie criminelle ;
la Non-rêverie est maximale (soit l) et convient à ces monstres
sans sentiments ;
le Reliquat est très fort (soit 1), car Scylla et Charybde appartiennent
à une création divine antérieure.
Le double comportement d'Ulysse s'observe à sa volonté de résister et de lutter ainsi qu'à son sentiment d'horreur et d'impuissance, soit un comportement contradictoire, mais les contraires sont compatibles. Par rapport aux autres catastrophes (le Cyclope, les Lestrygons), on observe que les valeurs des facteurs de contrôle ont été augmentées, rendant certainement la catastrophe plus brutale et désarmante.
Le dernier épisode marqué par la notion d'étreinte est tout autre puisqu'il s'agit de l'accueil de la nymphe Calypso, fille d'Atlas (géant antérieur à Zeus). Mais le décor est riant : une grotte des plus agréables, entourée de prairies fleuries et d'arbres où nichent les oiseaux, d'où s'échappent quatre sources (cf. Chant V - 55-77). Calypso est d'autre part, fort belle et son amour (étreinte) est appréciable. Ulysse le reconnaît. Où demeure donc la contrainte ? Dans ce désir qu'elle a de prendre poux époux Ulysse et de lui accorder l'immortalité (IV - v. 208-210 et VII - 255-258). C'est une autre forme d'oppression, bien plus redoutable car si bien amenée et si tentante, à savoir appartenir au monde divin à tout jamais, là où l'Humanité, par la mort, affirme son destin d'entité libre et toujours apte à la redéfinition. De cette île "océane" - Ogygie - où vit Calypso (parce qu'une île possède des vertus féminines de douceur englobante, bien reconnues), Ulysse n'aime que les rivages où il demeure des heures assis (à l'écart, en bordure comme dans tous les autres ombilics précédents), avant de pouvoir échapper sur un radeau, s'arrachant à la tendresse émouvante de Calypso et se projetant vers une dernière tempête qui disloquera son esquif, ultime souvenir de la nymphe et de son île (Chant V - 312-387) (23).
Ainsi peut-on achever l'analyse de ces quatre épisodes dont l'unité vient d'être montrée. Qu'en est-il des quatre autres ? Décrivent-ils un autre type d'ombilic ? Il y a lieu de le penser. Deux épisodes - Circé, les Sirènes - ont en commun d'utiliser la fascination, et le charme, au sens de magie, pour exprimer une puissance d'attraction, ou si l'on veut en terme de physique, un potentiel. Circé est douée d'une belle voix - deinh qeoV audhessa - X - 136 - la terrible déesse à la belle voix) et chante dans son palais à l'arrivée des compagnons d'Ulysse , venus en éclaireurs :X - 221 "Ils entendent à l'intérieur Circé chantant d'une belle voix"sans compter qu'elle tisse une toile (art éminemment "lieur"). La situation générale est celle d'un espace en contrebas : Ulysse sur la grève avoue à son équipage qu'il ne sait où sont le Levant et le Couchant (X - 190-193) et qu'il s'agit d'une île "que la mer infinie couronne" (X - 195), s'élevant à peine et fort basse (X - 196:" auth de cqamalh keitai - "elle repose au raz des flots" ou bien "elle est basse").
De même le palais de Circé qu'entoure la forêt (et non les flots), bien au centre, est dans un vallon,fait de pierres lisses (expression déjà rencontrée dans la description des précédents ombilics : falaises du port des Lestrygons ; Scylla ; et nous le verrons aussi pour l'île d'Eole), située dans un "lieu-ouvert de tout côté" (X - 210-211). Toute l'activité magique de Circé paraît être dans cette volonté d'abaissement et de nivellement : les hommes sont changés en animaux féroces et pourtant apprivoisés (des loups et des lions dociles) ou bien en porcs, comme ce sera le cas pour la troupe d'Ulysse .
Captivité cruelle puisqu'en dépit de leur aspect bestial, "leur esprit persistait intact comme autrefois" (X 240). Pour G. Germain, il s'agirait d'un rite agraire déguisé ou en voie d'oubli, rappelant à juste raison que le porc est, dans le monde méditerranéen non-sémite, un animal noble dont le groin fouille le sol à la façon du soc de l'araire. La mort du jeune dieu Atys (ou Adonis) en Asie Mineure, tué par un sanglier, était célébrée et servait à expliquer comment la Terre ouverte par le labour, fécondée par le sang divin, acceptait de produire d'amples moissons. Chez Homère, le mythe tendrait à s'évanouir et Circé, grande prêtresse, organisant une cérémonie initiatique, serait devenue une magicienne rusée. Il n'empêche que, même si l'on retire du porc notre imagerie dévalorisante, (à noter d'ailleurs le soin dont Homère les décrit chez le porcher Eumée au Chant XIV), une oppression est mise en place, réduisant l'homme à un état domestiqué et affaibli, non hominisé.
Or, si nous regardons le comportement d'Ulysse , nous serons frappés par le fait qu'il ne s'installe pas cette fois, à une bordure ou à l'écart, mais qu'il cherche un sommet d'où voir la région (dès son arrivée, il grimpe sur un pic - X - 145-149), qu'il se munit d'une pique (dont il se sert pour tuer un cerf - X - 156-171), qu'il redresse ses compagnons allongés et sans courage au flanc des vaisseaux (X - 174-177), qu'il fait tirer au sort et que, rencontrant le dieu Hermès, il en obtient une plante magique annihilant la drogue de Circé, et le conseil de brandir son épée et d'en menacer Circé. C'est à la verticalité qu'il incite donc chacun et lui-même, s'opposant à l'oeuvre d'écrasement de Circé. Cette dernière reconnaissant sa force, s'inclinera, l'acceptera dans son lit, accentuant ainsi la portée sexualisante de l'épisode. C'est pourquoi, le rapprochement avec l'ombilic elliptique, interprété comme une aiguille, une pique, et une pénétration, est autorisé. Nous sommes loin des effondrements précédents où le salut était dans la fuite. Ici, une tension se forme, s'intensifie, et aboutit à pénétrer et à s'implanter par rapport à une surface creuse. (24)
L'autre épisode similaire est celui des sirènes qui, elles aussi, "assises sur une prairie, charment de leurs chants doucereux" (XII - 44-45) ; tout autour les os de leurs victimes tandis que la mer, à proximité, devient étale et sans un bruit (XII - 168-169). Comme chez Circé, nous avons ce même espace nivelé, provoquant relâchement et abandon. Or, Ulysse sur son mât attaché, est le seul à se dresser face à cette violence diffuse (XII - 178-179). Les Sirènes lui promettent de lui apprendre comment rentrer, mais c'est malgré lui qu'Ulysse pointe son énergie et la maintient telle. Mais cela n'est certes pas aussi convaincant que dans le cas de Circé. Dernière remarque sur la conceptualisation homérique de ces catastrophes : leur caractère abstrait semble rendu par l'usage du son, du chant, dont le pouvoir englobant se visualise peu, mais n'en demeure pas moins effectif.
Enfin, il reste à étudier les deux derniers épisodes, celui d'Eole et celui des Boeufs du Soleil, pour conclure ce repérage des ombilics dans la navigation d'Ulysse . Le passage d'un ombilic elliptique à un autre hyperbolique, correspond à des phénomènes fréquents et à une dialectique entre un état de tension et un état de relâchement, dont nous avons un aperçu dans le texte homérique si nous observons le nombre de fois où un épisode se termine par "nous nous asseyons sur le banc des rameurs" ou par "nous nous assîmes pour festoyer". Mais entre ces deux ombilics, peut se développer une forme ombilicale intermédiaire, l'ombilic parabolique, qui nécessite six facteurs de contrôle et sous-tend une complexité remarquable. On les assimile à la forme d'un champignon dont le chapeau s'ouvrirait, ou à celle d'un jet d'eau dont la goutte extrême s'évase, ce qui, dans les deux cas, aboutit à un mouvement hors du régime initial (éjection) et à une percée (par coupure ou brisure) à l'intérieur du régime deuxième. René Thom en vint à comparer cette figure à de l'eau versée dans un récipient, pour en désigner l'apparence intuitivement : la goutte versée se sépare en s'épanouissant du premier récipient, puis elle coupe et écarte la surface réceptrice qui peu à peu se referme sur elle, le tout à la manière d'une bouche s'ouvrant et se refermant. Une brève stabilité s'instaure entre les deux régimes et correspond à un temps de gonflement avant dispersion ou à une éclosion avant absorption, parce que le second régime est liant, unifiant, et que le premier ne songe qu'à se débarrasser d'un poids, à le lancer et à l'installer ailleurs.
Or l'île d'Eole présente l'aspect bien connu des ombilics
: outre qu'elle flotte (caractère errant, insaisissable),
IX - 3-4 "un rempart d'airain que l'on ne peut briser l'entoure toute
et une falaise lisse se dresse" (trad. Bérard);
"une roche polie en pointe vers le ciel". Outre cette description
typique des ombilics (une ceinture englobante et lisse, une forme conique),
l'intérieur est de même occupé par une présence
assez forte, une densité ici harmonieuse mais close sur elle-même
: Eole y vit avec sa femme et ses enfants mais ses six fils ont épousé
ses six filles, si bien qu'aucun élément étranger ne
rompt l'ensemble. Au moment du départ, Eole donne à Ulysse
une outre "où il attacha les chemins des vents mugissant"
(X - 20 ; le mot chemin "keleuthos" désigne un tracé
respecté, toujours parcouru), qu'il ferme lui-même d'une tresse
d'argent et dépose au fond du navire. D'où a bien pu naître
en Homère une telle invention?. Qui peut croire en un sac gonflé
de vents prisonniers ? En fait, l'image s'interprète ombilicalement
; elle est une issue et une voie de salut pour Ulysse dont le désir
de repartir reste vif, même dans l'agréable palais d'Eole (X
- 17-18). Eole pense à bien faire et lui montre le moyen : préserver
ce gonflement (cette outre de vents) qui, situé en stabilité
à l'extrémité de l'ombilic, se dégagera peu
à peu, (soit en s'écroulant selon l'ombilic hyperbolique,
soit s'affinera selon l'elliptique), et se libérera. Homère
paraît choisir cette image, de façon si appropriée qu'il
y a lieu d'en être étonné. Tant qu'Ulysse est en éveil,
tout ira bien et le navire approchera des côtes d'Ithaque au point
d'en voir la fumée de ses toits (X - 29-30) mais :"alors un
doux sommeil survint, j'avais tant de fatigue".(v. 31) La tension disparaît
au moment de la séparation, si bien que l'attraction du régime
initial redevient plus forte : pour le signifier, Homère donne comme
rôle aux compagnons d'Ulysse d'ouvrir l'outre des vents (X - 38-49)
; le bateau est ramené au large et revient directement en l'île
d'Eole (X - 55). Le puits d'attraction (Eole) d'où il doit s'extraire,
le récupère : en soi, le phénomène serait complètement
invraisemblable (comment un navire antique ferait machine arrière
sans la moindre erreur ?) sauf à l'interpréter comme une représentation
catastrophiste du réel. On ne peut être plus net dans l'explication
du processus. Ulysse aura beau supplier Eole, il sera repoussé et
renvoyé dans le non-lieu, devant subir d'autres modifications (en
particulier celle de perdre tout compagnon, de manière à accroître
ses chances).
Le dernier épisode, - celui de l'Ile du Soleil (XII 260 sq) - nous renvoie-t-il une ultime image d'ombilic ? Ulysse y accoste avec réticence, sachant qu'un danger s'y cache : il fait jurer à ses compagnons de ne pas toucher aux troupeaux du dieu Soleil. Mais, en cette île paisible d'où la mort est absente, Ulysse devra demeurer plus longtemps que prévu, en raison de la tempête qui règne en mer (zone de turbulence), si bien que la tentation sera grande pour ses compagnons sans vivres de s'en prendre à ces troupeaux. Même situation de stabilité relative dans un lieu clos, sans intervention du Temps, d'où il serait possible de partir si l'on en maintenait l'équilibre. Or Ulysse s'enfonce à l'intérieur de l'île, et dans un abri, songeant à prier les Dieux, s'endort (XIII - 336-338). De même que lors de l'épisode d'Eole, ce sommeil dénonce un abandon, dont la conséquence immédiate sera une chute au creux de l'oppression initiale, alors qu'on était à deux doigts d'une évasion. En effet, ses compagnons tuent des bêtes du troupeau, en offrent une partie en sacrifice, et se substantent du reste. Il est trop tard pour qu'Ulysse intervienne. La tempête s'achève en mer, Ulysse s'embarque, mais immédiatement la tempête reprend, et fracasse le navire, ne laissant comme seul survivant que le héros Ulysse juché sur une poutre (XII - 399-419). Il faut interpréter ainsi l'épisode : l'Ile du Soleil correspond à l'outre des vents, un espace gonflé, situé à quelque extrémité permettant la survie au milieu d'un champ excité et brutal, et assurant la possibilité du retour : les compagnons d'Ulysse ouvrant l'outre ou bien dévorant les vaches sacrées, rompent par folie cet espace ; ils sont précipités en arrière (vers Eole ; vers la mort), remontant le Temps ou détruit par lui, et subissent à nouveau l'oppression. Le processus de l'ombilic parabolique n'a pu fonctionner jusqu'au bout ; il s'est résolu en éclatement et dispersion, de type hyperbolique, avec perte d'hommes (semblables à ces gouttelettes issues de la grosse goutte posée à l'extrémité du jet d'eau, pour reprendre l'image catastrophique).
L'ombilic parabolique suppose un sixième facteur de contrôle. Nous proposons de considérer la révolte des compagnons d'Ulysse contre leur chef, ce qu'ils ne font dans aucun autre épisode (obéissance de l'autorité) et de nommer ce facteur du terme de Démembrement (du groupe). Pour les deux épisodes, nous aurons :
Errance : 0 à 0,5 (l'errance est plus forte) ;
A-Politisme : 0,5 à 0 (réduction de l'espoir de revivre en
société) ;
Déraison : 0,5 à 1 (de la faveur d'un dieu à son inimitié)
;
Non-rêverie : 0,5 (intérêt moyen d'Eole pour Ulysse ,
absence du Soleil en son île) ;
Reliquat : 0 (Eole et Hélios sont des dieux proches de Zeus) ;
Démembrement : 0 à 1 (d'une parfaite soumission à une
insoumission).
D'avoir classé les épisodes selon les ombilics qu'ils illustraient ne doit pas faire oublier d'étudier de manière synthétique le comportement d'Ulysse . La succession des aventures et des ombilics est la suivante :
1 Les Lotophages (ombilic hyperbolique peu apparent) ;
2 Le Cyclope (ombilic hyperbolique) ;
3 Eole (ombilic parabolique) ;
4 Les Lestrygons (ombilic hyperbolique) ;
5 Circé (ombilic elliptique)
Nékuia (de l'ordre imaginaire) ;
6 Les Sirènes (ombilic elliptique) ;
7 Charybde et Scylla (ombilic hyperbolique) ;
8 Les boeufs du Soleil (ombilic parabolique) ;
9 Calypso (ombilic hyperbolique) ;
10 Les Phéaciens (ombilic hyperbolique atténué).
La série va donc de l'hyperbolique à l'elliptique en passant
par le parabolique, puis de l'elliptique à l'hyperbolique, en intercalant
toujours le parabolique. Le second mouvement est plus fréquent que
le premier, mais cette composition signifie une sorte de montée vers
un état de tension (les deux elliptiques de Circé et des Sirènes)
qu'interrompt momentanément quelque temps de repos (par l'ombilic
parabolique).
Une économie interne apparaît: les ombilics paraboliques correspondent à des situations d'échec et de chance perdues ; les elliptiques indiquent une victoire et une domination d'Ulysse ; les hyperboliques sont liés à des pertes d'hommes et à une destruction. Plus nombreux sont donc les cas négatifs (échecs et pertes) où l'espace excité par la violence d'un attracteur s'empare du domaine du héros et en désagrège une partie. Mais Ulysse en tire comme avantage d'être "délesté", "épuré", d'agrandir l'horizon de sa liberté, de se poser comme type humain universel.
Donnons aussi un tableau des différentes valeurs des facteurs de contrôle :
| Ombilics | Episodes | Errance | A-politisme | Déraison | Non-rêverie | Reliquat | démembrement |
| Hyperbolique | Lotophages | ||||||
| Hyperbolique | Cyclope | 0 | 1 | 0 à 0,5 | 0 à 0,5 | 0,5 | |
| Parabolique | Eole | 0 à0,5 | 0,5 à 0 | 0 à 0,5 | 0,5 | 0 | 0 à 1 |
| Hyperbolique | Lestrygons | 0 | 0,5 à 0 | 1 | 1 | 0,5 | |
| Elliptique | Circé | 0,5 à 0 | 0,5 | 0,5 à 0 | 0 | 1 | |
| Elliptique | Sirènes | 0 à 0,5 | 1 à 0 | 1 à 0 | 0,5 | 1 | |
| Hyperbolique | Charybde et Scylla | 1 | 1 | 0,5 à 0 | 1 | 1 | |
| Parabolique | Boeufs du soleil | 0 à0,5 | 0,5 à 0 | 0,5 à 1 | 0,5 | 0 | 0 à 1 |
| Hyperbolique | Calypso | 0,5 à 0 | 1 | 1 à 0 | 0,5 | 1 | |
| Hyperbolique | Phéaciens |
De toutes ces attractions auxquelles Ulysse a su échapper, que lui en est-il resté ? Qu'est-il devenu pour avoir eu à les subir ? Homère a multiplié les dangers d'absorption pour édifier un autre type d'homme et pour le donner en exemple. Ulysse n'est plus l'homme d'un seul puits d'attraction, d'un seul "centralisme" ou "omphalisme", il sait qu'il en existe des myriades (ni humains ni divins) à moins que l'on ne s'accroche au seul qui soit universel et salvateur ; et qui accepte le devenir : celui de la puissance divine auquel se soumet le mortel (soit un double comportement de reconnaissance et d'humilité). Les autres attracteurs ont pour défaut de vouloir priver de "mouvement" le héros, de lui arracher sa liberté ; celui-là ne réclame qu'une "conversion" personnelle.
Les autres avaient pour eux l'apparence de la nouveauté et de l'inconnu alors qu'ils n'étaient qu'illusion fallacieuse et destructrice ; celui-là c'est la confiance avouée et échangée entre Ulysse et la déesse Athéna (Ch. XIII - 316-319) "Mais du jour que l'on eut saccagé sur sa butte la ville de Priam, et que montés à bord, un dieu nous dispersa, dès lors, fille de Zeus, je cessai de te voir ; je ne te sentis pas embarquée à mon bord pour m'épargner les maux". (Trad. Bérard).
Le voile qu'Athéna a mis devant les yeux d'Ulysse enfin arrivé à Ithaque, soudain se lève, livrant à Ulysse un émerveillement et une fraîcheur de paysage aimé et jusque-là dissimulé par l'absence de dieux. Ulysse a perdu ses compagnons, les biens pillés à Troie, ses navires, en bref toute la puissance et la richesse qui faisaient écran à l'oeuvre d'Athéna. Il les a perdus malgré lui, en partie, car chaque fois qu'il a fallu choisir entre ses biens et sa liberté, il a préféré sa liberté. Son comportement traduit un processus d'allègement, une démarche vers la légèreté d'être qui caractérise la divinité. Le guerrier, c'est-à-dire l'acquéreur, est devenu un homme plus droit et plus juste, qui sauvera sa femme de l'oppression des prétendants et son fils de la mort que ces derniers ont préparée. Nous conclurons en faisant remarquer comment Homère a centré cette préoccupation même au coeur des autres parties de l'Odyssée : dans la Télémachie ou Aventures de Télémaque, fils d'Ulysse , le thème est celui de la séparation hors d'un palais occupé et hors du giron maternel (situation des plus ombilicales) ; dans la Vengeance d'Ulysse ou le Meurtre des Prétendants, demeure présent le besoin de renverser une situation oppressante et de faire renaître le pouvoir d'Ulysse .
L'Ulysse irlandais retrouvait la stabilité du lieu social après avoir goûté à l'instabilité de l'errance et aux stabilités dangereuses de l'au-delà. L'Ulysse proprement homérique renoue une alliance avec le divin dont il s'était détourné, ordonne ses aventures vers une universalité ("il faut dévoiler l'Etre", se dégager des griffes que par orgueil la raison et l'imagination devenues folies étendent sur le réel au point de le déformer à outrance), recherche une adéquation qui le transcende. L'auteur irlandais nous avait mis sur la voie parce qu'il prenait le contre-pied, ramenait Ulysse à son statut d'homme moyen, ce que tant d'autres auteurs contemporains comme Joyce, Giono ou Giraudoux feront, lassés de le voir fréquenter les dieux ou d'entendre dire qu'il les fréquente. Dans ce dernier cas, l'errance est une erreur à corriger alors qu'Homère l'envisage comme un processus transformant Ulysse selon un double plan : le guerrier vainqueur à Troie s'estompe, il devient autre, dans l'ensemble plus humain et plus sensible à la pitié (25).
3) Le Livre de Jonas et quelques mots sur Jason :
Ulysse se sentait menacé par l'indistinction (celle d'une absence d'intérêt positif des dieux), Jonas de son côté se sent menacé par la distinction, l'élection divine, un choix préférentiel subi et désapprouvé. La résistance sera brisée par des catastrophes conduisant à un nouveau comportement, à une conversion. Ulysse retrouvait l'accord des dieux, Jonas finit par l'accepter : dans les deux cas, l'adhésion l'emporte par ces chemins différents.
Ce livre est rangé au nombre des récits des douze petits prophètes, quoique sa valeur prophétique soit discutable. Ecrit vers le cinquième siècle avant J.C., il charme par son imagination et son humour si bien qu'"on doit le regarder, en dépit de sa brièveté, comme un des chefs-d'oeuvre de la littérature" selon W. Harrington (26-. Son message peut être défini en ces termes : des peuples païens respectent Dieu bien plus que les Juifs eux-mêmes puisque Jonas, juif élu par Dieu, obtient des gens de Ninive une conversion rapide alors que lui-même est fort réticent à sa mission et que les autres prophètes juifs n'ont jamais eu auprès de leur peuple un succès aussi franc et immédiat. L'universalisme de cet épisode est net, soulignant que l'oeuvre de rédemption divine ne connaît aucune frontière. Le récit inclut des phrases ou des expressions tirées de Jérémie ou d'Elie de manière à assurer une continuité et à l'appliquer à un ensemble plus vaste. Le peuple élu avait tendance à se cloîtrer et à attendre une vengeance divine contre les autres peuples ; l'auteur du livre de Jonas le rappelle à la générosité et à l'universalisme. Selon W. Harrington, dont nous utilisons le commentaire pour ces lignes, "en face du prophète à l'esprit étroit (Jonas), fermé au pardon, l'auteur campe, avec un art parfait, les autres figures de son récit, ouvertes, sympathiques : des païens, cependant" (p 536).
Les suggestions descriptives que l'auteur donne des phénomènes sont apparentées aux catastrophes. A l'injonction d'aller à Ninive (Est) Jonas répond en allant à Tarsis (Ouest), refusant de se mettre en évidence, refluant à l'intérieur du puits d'attraction initial et n'ayant aucune envie de se différencier. Lors de la tempête en mer, alors que les matelots païens allègent le navire en jetant la cargaison (le maintenir en une pointe), Jonas descend au fond du navire et dort. Visiblement, là encore il reflue au creux du puits. Les matelots sont tendus vers les dieux par des prières ; la mer se soulève de plus en plus ; on tire au sort pour saisir de qui vient le mal, et le sort tombe sur Jonas, qui est donc à nouveau propulsé au premier plan, accepte enfin d'être à la "pointe", c'est-à-dire convie les autres à le jeter en mer (éjection d'une parcelle hors d'un ombilic hyperbolique). Jonas reconnaît sa faute, cesse de vouloir fuir et s'abandonne aux flots.
Jonas est englouti par un monstre marin dans le ventre duquel il demeure trois jours et trois nuits avant d'être vomi sur le rivage (il s'agit, semble-t-il, d'un ombilic parabolique, car il y a tension et relâchement). Jonas est passé d'un intérieur (le bateau) à un extérieur (il a été jeté en mer), puis d'un intérieur (le poisson) à un autre extérieur (le rivage). Cette succession et cette alternance entre une poche englobante et une éjection brutale, renverraient assez bien à l'ombilic parabolique dans son gonflement instable qui soudain se brise ou s'éjecte, détachant une unité et la faisant pénétrer en un autre puits d'attraction. Certes il est plus difficile que dans l'Odyssée de donner des valeurs aux facteurs de contrôle en raison de la brièveté du récit et de l'importance accordée à la conversion du héros, mais le fait d'être englouti désigne le danger de la folie (facteur de la la Déraison) et la perte de contact avec le monde (facteur de la Non-Rêverie) de manière visible. Le poisson appartient bien à une antiquité évoquant celle du Déluge (facteur du Reliquat).
L'errance, l'a-politisme, le manque de cohésion (Démembrement) sont en revanche peu nets, quoique discernables en pointillés. Quant au changement de comportement, il suffit de se reporter au commentaire de K. Jung (27) à propos de l'engloutissement par un dragon:"Lorsqu'un individu est englouti par un dragon, il n'y a pas là seulement un événement négatif, lorsque le personnage englouti est un héros authentique, il parvient jusque dans l'estomac du monstre... Là il s'efforce, avec les débris de son esquif, de rompre les parois stomacales... Durant ces aventures (il allume un feu, tranche un organe vital) la baleine a nagé dans les mers de l'occident vers l'orient, où elle s'échoue, morte, sur une plage. S'en apercevant, le héros ouvre le flanc de la baleine d'où il sort, tel un nouveau né, au moment où le soleil se lève. Ce n'est pas encore tout ; il ne quitte pas seul la baleine, à l'intérieur de laquelle il a retrouvé ses parents décédés, ses esprits ancestraux, et aussi les troupeaux qui étaient le bien de sa famille. Le héros les ramène tous à la lumière ; c'est pour tous un rétablissement, un renouvellement parfait de la nature. Tel est le contenu du mythe de la baleine ou du dragon". On notera aussi ce qui sépare le texte biblique (réduit à une simplicité forte) des développements mythiques (détails, amplifications). Le schéma d'une "renaissance" est annoncé dans chaque cas, selon un double mouvement de "mise en abîme" (repentir intérieur), et de projet nouveau (courage).
Jonas à Ninive n'a aucun mal à convaincre les habitants qui se couvrent d'un sac, jeûnent, s'assoient dans la cendre, en guise de repentir. Ils abandonnent leurs habitudes, simulant une "descente" pour s'alléger de leurs fautes qui ressemble à celle effectuée par Jonas dans la baleine. La vie politique et économique de la ville s'interrompt ; les activités domestiques aussi ; seule demeure la prière ou l'action de grâces. Le salut s'opère, non pas en les laissant sur un rivage, mais en les rendant à leurs devoirs quotidiens. Dieu ne les détruit pas et leur accorde une nouvelle chance. A cette symétrie qui évoque en latence l'ombilic parabolique dont le déferlement sauve d'une oppression, et d'un rattachement négatif, s'ajoute l'étrange image finale d'un ricin poussant miraculeusement en un jour et dont l'ombre abrite Jonas (retiré au désert) de l'ardeur du soleil, ricin qu'un ver séchera aussitôt le lendemain. L'ombre bienfaitrice est brisée : ce qui s'épanouissait et coupait le soleil, ce qui s'ouvrait à la jonction de l'arbre et du ciel, et donnait naissance à cette auréole ombrée, disparaît, retombe, s'anéantit à cause d'un ver dont le rôle paraît bien être de réduire l'ombilic parabolique et de le remplacer par une surface unie et plane, celle de la destruction d'où s'absente la vie et qui menaçait Jonas et Ninivites. L'ombre - éjectée - n'est plus ; la brûlure du soleil ou plutôt le "gouffre" du désert l'a emporté. Alors que l'aventure de Jonas et celle des Ninivites se terminaient par une victoire (éjection vers le Bien et métamorphose), le final prend la solution (éjection vers le Mal) inverse et signifie ce qui aurait pu arriver si... De toutes manières l'unité du livre est sauve et s'observe de part en part.
Comment évaluer un degré de conscience, cette progressive théorisation dont l'aboutissement serait la Théorie des Catastrophes ? Certains textes se servent des catastrophes ; seules les navigations ou parabases les exposent : ils ont eu besoin d'un certain espace (la mer comme lieu dégagé de nos constructions habituelles) et de certains facteurs (de 3 à 6) qui ont la caractéristique de conduire vers une extrémité ou un au-delà prometteur d'une turbulence ou d'une perturbation. Ce qui établit la validité de leur conceptualisation, c'est aussi le choix d'une structure (agencement des épisodes), d'une série d'images (se rapprochant étrangement des figures catastrophiques), et d'un vocabulaire dont la fréquence ou la déviance par rapport à la norme, sont significatives. L'impact de ces textes sur les mentalités proviendrait de leur enracinement dans des phénomènes de l'ordre de la Nature. Enfin, ils apportent à la Théorie des Catastrophes une force évocatrice, liée à la perception interne de la catastrophe par le héros.
L'oeuvre d'Apollonios de Rhodes, les Argonautiques, est un parcours érudit et mythologisant des rivages méditerranéens, où chaque lieu est l'occasion d'un rappel de légendes ou de mythes, tandis que l'ensemble se nourrit d'une confrontation avec l'Odyssée. Mais par rapport à cette oeuvre comme au Livre de Jonas, un symbolisme presque constant fait écran : il s'agit de suivre le cours du Soleil, de remonter à sa source (la Toison d'Or que possède un fils du Soleil Aiétès est à l'orient) et à son couchant (là où son fils Phaéton vient à s'abîmer, quelque part vers les lacs Celtes, en Ouest). Cette "remontée" est un thème qui se dédouble donc : quête de l'histoire ancienne par le mythe et Homère, quête de l'origine (solaire). Cela affecte la netteté de l'image catastrophique recherchée (l'a-politisme et le manquement logico-imaginatif sont moins forts) mais nous pensons qu'elle apparaît encore dans la conscience d'Apollonios (au Livre IV, précisément) parce que le retour géographique des Argonautes prend l'aspect d'une poche molle et profonde que les héros finissent par percer. Sorte d'oppression douce, mortelle, délétère. Nous serions dans un type d'ombilic elliptique assez net où l'intrusion doit être poursuivie de crainte de mourir. On en a la trace dans plusieurs épisodes. Les héros pénètrent dans le fleuve Eridan (remontant ainsi vers le Nord vers "son cours le plus reculé" (IV - 546 "mucaton roon" ; "mychaton" mot problématique - désigne, semble-t-il, une muqueuse profonde) ; c'est là que Phaéton est tombé du char du Soleil "dans les eaux d'un marais aux multiples profondeurs" (ou "très profond" - 599 "limnhV eV procoaV polubenqeoV"). De ce marais sort une "lourde vapeur" (IV 600 "barun ... atmon" et aucun oiseau ne saurait le traverser sans mourir. Tout autour dans des peupliers noirs, les jeunes filles du Soleil, les Héliades pleurent et leurs larmes sont de l'ambre, une fois séchées, que roule l'Eridan lorsque le vent gonfle le marais (IV - 600-611). L'image d'une poche, aux vapeurs funestes, entourée de jeunes filles en pleurs s'impose comme lieu d'enfermement mortel. Les héros, au cours de leur remontée, sont "alourdis" (621 "baruqonteV") par l'odeur et les plaintes, puis pénètrent dans le "cours profond du Rhône" (IV - 627) : trois fleuves communiquent entre eux à partir des Lacs Celtes situés à proximité du lac de Phaéton (à moins que ces lacs ne soient une seule et même réalité), à savoir le Rhin, le Rhône et l'Eridan. Or le Rhône lui aussi provient "de la terre la plus reculée" (IV 629 - 630"gaihV ... ek mucathV" où l'adjectif "mychatos" est retrouvé), des "confins de la terre" comme le traduit F. Vian (Les Belles Lettres), là où sont les portes de la nuit. De plus, les héros s'engagent dans un mauvais sens, sur un des cours (le Rhin ?) conduisant vers l'Océan d'où ils ne sauraient revenir. Les expressions conviennent à y voir une description d'englobement et d'anéantissement. Une déesse les remet dans le droit chemin. Ils atteindront la Méditerranée.
Une autre poche se forme en Lybie, sur le rivage des Syrtes "à l'intérieur" (IV - 1235), "dans un golfe" d'où l'on ne peut sortir (IV - 1235-1236), couvert de vase et d'algues. La marée soudain les jeta "sur la partie la plus reculée du rivage" ("mucath enewse tacista / h ioni" IV - 1243-1244 ; même expression a partir de l'adjectif "mychatos"). Les voilà enlisés, ensablés, désignés à la Mort. Le désert les cerne, avec son ardeur solaire. Le héros à midi a la vision de nymphes qui l'invitent à se dresser et à réagir: "Allons, debout, cesse de tant gémir sur tes infortunes... payez votre dette à votre mère pour les peines qu'elle endura si longtemps à vous porter dans son ventre et vous pourrez retourner..." (1325 et 1327-1329 - trad. Vian). Qui donc les a portés dans son "ventre" ? L'image est claire, avouée, et l'invitation à renverser les rôles, à sortir de cette situation "foetale", de même. Les images vont se verticaliser, indiquer une pointe (un cheval jaillissant de l'eau au v. 1365 montre le chemin) ; et les héros porteront sur leurs épaules, leur nef Argô, vers l'arrière-pays, vers "quelque profondeur de la mer" (v. 1379 - "mucon ... qalasshV"; autre usage de "mychos"). Là, ils trouveront un lac possédant une sortie vers la mer. Le dieu du lac, Triton, la désigne en ces termes : "passage à travers" ("dihlusiV" - diélysis - 1573), "route étroite et interne aux terres"("meshgu steinh odoV" - 1575-1576 - meségy steiné odos). Le percement se fait par une piste effilée, comme il se doit. Enfin, dernier stade révélateur est cette nuée qui s'abat sur les héros au large de la Crète, nuée soudaine dénommée (v. 1695) "katoulada", hapax que les lexicographes, d'après Vian (note 3, p 142), ont rapproché d'un verbe signifiant "envelopper" et d'un nom exprimant la destruction et la mort ("katillô" ; et "oloos"). "Ce n'était qu'une noire béance émanée du Ciel ou bien je ne sais quelles ténèbres surgies du plus profond des abîmes" (v. 1698-1699 ; trad. Vian - on retrouve l'emploi de "mychatos" associé à l'obscurité, "skotié" et à la profondeur "berethrôn": "wrwrei skotih mucatwn aniousa bereqrwn"; "s'élève une obscurité jaillissant des abîmes les plus reculés").
Cette poche où les héros sont à nouveau pris, est alors brisée et percée par l'arc brillant du dieu Apollon juché sur un promontoire (v. 1708-1710 "tu brandis en l'air ton arc d'or à la main droite et l'arc allume à l'entour une éblouissante clarté"). L'aurore se lève et se montre un îlot, l'île de l'Apparition ou Anaphé. Il a été montré aux héros comment la puissance divine détruit toute oppression funest