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Editions CARÂCARA

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Les Navigations "imaginaires", exemples d'Irlande et d'ailleurs
 


TROISIEME PARTIE : L'exemple irlandais

 

CHAPITRE I HIBERNICA
a) Du monde irlandais ancien
b) L'Irlande latine

Notes

suite chapitre II

CHAPITRE I HIBERNICA

 

Que faire de certaines parties de la littérature, surtout si elles sont anciennes et confuses, comme impures et maladroites, de prime abord immorales ou monotones Certaines littératures ont pu s'affirmer essentielles et universelles, même dans des balbutiements et des fragments d'oeuvres perdues, et l'on en est venu à tirer de ces derniers, plus d'une réflexion encourageante pour fonder une validité générale. La situation de la littérature irlandaise nous semble bien différente - au moins en trois périodes de son histoire où elle dut survivre dans des "moules" qui lui étaient étrangers. Certes, certaines de ses oeuvres ont atteint une célébrité mondiale, surtout dans la période moderne, ce qui rendrait notre jugement injuste si nous établissions que l'Irlande n'a engendré que des oeuvres circonstancielles, conjoncturelles, bref imparfaites et régionales. Mais dans l'ensemble, la pensée ne saurait immédiatement trouver dans les oeuvres irlandaises de quoi alimenter sa réflexion, et constituer archétypes ou structures, qui seraient valables ailleurs, plus tard, en d'autres domaines. Tout au moins, en apparence.

Précisons et serrons la question. D'abord, auelles sont ces trois périodes qui donnent à la littérature irlandaise un cachet tout particulier ? En fait, c'est d'une situation de malaise ou d'inadéquation qu'il s'agit. Les premiers textes écrits sont liés à la christianisation de l'Ile : ce sont des textes religieux allant de la Drière au sermon en passant par la vie d'un saint. Mais si les manuscrits qui les conservent et qui nous sont parvenus sont les plus anciens témoignages écrits (si l'on accepte d'éliminer l'épigraphie ogamique, en soi peu littéraire), il empêche qu'ils traduisent (dès l'aube de cette littérature) une première "inadaptation". Ils sont écrits en un latin appris dans les livres, qui reproduit souvent les structures du gaëlique, qui recopie des tournures glanées ici et là, assemblées parfois sous forme de glossaires aussi étranges que déraisonnables pour le latiniste, etc. Dès l'origine, parce que l'Irlande ne fut jamais conquise par Rome et dut a sa conversion au christianisme d'adopter l'écriture, il ressort ce premier décalage dont nous grossirons ainsi les traits pour dégager un paradoxe : c'est dans une langue étranqère, au début mal maîtrisée, que s'élabore une littérature nationale dont le but est d'être conforme à des modèles européens et de se fondre dans cette identité culturelle. Le résultat fut souvent éloigné du terme escompté ; il fut souvent inattendu, à mi-chemin peut-être.

Evidemment, ce n'était point la première forme de littérature qui aermât en Irlande. Il en existait une très ancienne, retenue par coeur et récitée, datant des époques précédant le christianisme, et qui aurait totalement disparu si ces mêmes clercs affairés à s'exprimer en latin, n'avaient pris la peine de nous en transcrire l'essentiel dans la langue du cru, laissant un témoignage irremplaçable tant d'une langue que de croyances et de mentalités. Cet effort pour conserver des textes antérieurs à la christanisation des esprits et que l'on aurait pu à tout jamais vouloir faire disparaître, s'est accompagné d'une volonté de les associer, de les intégrer dans la tradition biblique et évangélique, comme pour la greffe d'un corps étranger, moins par malhonnêteté intellectuelle que pour unifier des créations différentes. Trop longtemps, les critiques se sont ri de ces juxtapositions et de ces rapports douteux, élaguant au sein des interpolations chrétiennes pour retrouver la pureté originelle du texte "paien", certains ont même craint des édulcorations, dessuppressions, voire des destructions. En fait, au lieu de déplorer un état des textes, on pourrait tirer meilleur profit en étudiant justement le passage d'une littérature d'un cadre dans un autre, d'autant que cela se résout par un renforcement de la portée de cette même littérature. La voici distendue à toute une aire méditerranéenne à laquelle elle n'avait point droit, la voici autorisée à d'audacieux rapprochements (factices et illusoires, mais si prometteurs et féconds dans le vécu de la création). Situation à nouveau paradoxale si l'on veut : une authentique littérature nationale, sans résistance, se complait à se concilier à d'autres traditions étranqères dont elle s'estime rapidement une héritière privilégiée en raison de ses propres oeuvres. Ainsi, la domination étrangère loin d'aboutir à une destruction systématique de ce qui l'avait précédé, a permis une certaine sauvegarde. De plus, elle propose un rattachement à une origine (hypothèse fausse et contestable mais puissante). De toute facon, le champ de l'horizon était agrandi.

De ces deux périodes, historiquement superposées par moments, on pourrait crier à la malchance et se plaindre du sort que les destins accordèrent à l'Irlande, rétextant que son identité fut bafouée, qu'elle fut spoliëe de son âme après avoir été victime d'une conauête des esprits où elle perdit sa langue et ses croyances profondes. Vains regrets à notre sens car de certaines tensions surgissent des interrogations des plus fécondes, et de cette situation inconfortable, l'esprit irlandais a tiré plus d'une occasion de prouver son astuce et son éveil. La capacité d'intégrer et d'opérer une synthèse se développe ; le goût de la liberté grâce à plusieurs références y est plus vif ; l'agilité de l'esprit passant d'un plan à un autre' ne peut qu'être accrue. Dans d'autres pays, il en fut de même. Nous citerons le cas de l'épopée persane de Firdousi Le Livre des Rois alliant le vieux fond indo-iranien, la réforme zoroastrienne, les cultes mésopotamiens, et le shiisme musulman, donnant à chacun ses lettres de noblesse et fondant ces apports divers dans un vaste dessein historique, celui de l'Iran, sans que l'on puisse suspecter la foi en l'Islam de son auteur. A un moindre degré, pensons aux Prairies d'or de' Masoudi, à l'Abrégé des Merveilles d'un auteur anonyme, qui permettent de relier l'histoire des pharaons à la Bible et à Mahomet, de rassembler ce qui ne devait pas aller ensemble et qui aurait dû nécessiter l'ablation d'une partie. Les "coupures" sont excellentes dans la mesure où elles permettent des raccommodages et non des exclusions. Le disparate en est le risque majeur ; l'avantaae, dans le cas d'un succes, revient à instaurer des points de vue originaux et nouveaux.

Si nous continuons à brosser ces tableaux de façon grossière, c'est pour comprendre la surprise intellectuelle de qui aborde pour la première fois la littérature irlandaise, en relevant une dernière période. A la différence du latin qui ne fut jamais parlé comme une langue vivante et qui ne détruisit pas le gaélique, l'anglais s'installe en Irlande en profondeur, devint une langue natale, par suite d'une colonisation durable. Acquérir cette langue devait assurer un statut social meilleur ou simplement une occasion de liberté. Bien des colons eux-mêmes firent cause avec le pays où ils vivaient et renforcèrent le nationalisme naissant. Et c'est ce passage d'une littérature nommée "anglo-anglaise" où l'apport anglais domine à une littérature "irlandoanglaise" représentant après fusion une nouvelle identité culturelle, c'est ce passage qui mérite la plus grande attention. Le plus délicat pour un pays colonisé, une fois que son indépendance est obtenue sur le plan politique, est d'acquérir une autonomie culturelle, surtout si ce nouvel état demeure modeste et n'atteint pas la taille de grande puissance.

L'indépendance des Etats-Unis ne ressemble pas à celle de la République irlandaise, en raison de la portée même de ces Etats dans les conflits historiques. Ressasser les idées, les animosités, se définir par rapport au pas colonisateur, soit en le niant, soit en le conspuant, sont le lot commun d'une littérature marquée par une période et tournée vers sa légitimité. L'handicap est majeur ; la "couleur locale" nuit à une respiration plus ample. Avec l'Irlande, la situation devient vite différente, littérairement parlant. La lanque anglaise, à l'opposé du latin, ne véhiculait pas de religion particulière (même si le protestantisme put jouer parfois ce rôle en Irlande) à inculquer à tous et à faire partager. Une fois son rôle politique de dominatio,n matérielle mis entre parenthèses, il ne restait d'elle sur le plan culturel que la vague fascination de sa capitale, Londres. C'était donc un "espace vide" qui attendait d'être occupé par des créations artistiques plus riches parce qu'enracinées dans le vécu et le Passé d'un peuple. Si la revendication culturelle et nationaledes Irlandais s'est faite dans la langue du ma;tre, ce qui en soi est banal, ce qui l'est moins c'est d'observer la très rapide autonomie des lettres irla,n,daises moins soucieuses de rivaliser avec l'Angleterre que de s'exprimer en tout absolu, indépendamment de la dialectique du Maltre et de l'Esclave où ce dernier peut circonvenir le Maltre en l'insultant et en le remplaçant.

A une oppression politique féroce, ne correspondait pas un partaae culturel puissant et attractif : une issue s'ouvrait où la langue anglaise comme instrument neutre et aisé, pouvait être utilisée sans renier ses idées d'indépendance, sans avoir trop à se justifier, sans culpabilité et surtout sans avoir à admirer ce que l'on devait politiquement ou idéologiquement rejeter, bannir, éliminer de sa conscience.

Ce que nous disons là, est une simplification, car l'on trouverait maints exemples de littérateurs irlandais, soit imitant leurs confrères anglais, soit s'opposant à ceux-là dans le seul but de se poser et de s'imposer, de nourrir une conscience nationale. Mais à la différence de la situation précédente où le latin fut introduit en Irlande, on notera que l'anglais correspond à un pouvoir politique seulement. Les gouvernements britanniques n'avaient visiblement aucun souhait à ce que les Irlandais adhèrent à la cause britannique, deviennent des sujets à part entières, se sentent membres de la Couronne au point de se sacrifier ou d'abjurer leur foi. Derrière le latin, avant le conflit entre Rom et l'Eglise d'Irlande au XIIe siècle, ne se trouvait, en revanche, aucune puissance politique vu l'état d'anarchie douce qui régna en Europe entre le VIe et le VIIe siècle, mais une foi nouvelle, porteuse de valeurs à communiquer et à faire fructifier, prenait appui de cette langue. A observer donc ces deux situation, on tirera sans peine que l'une est l'inverse de l'autre, que la première ne s'accompagne pas d'oppression politique et économique comme la seconde, mais l'usage de la langue importée fut différent, et par là même la naissance de créations littéraires : un pouvoir politique va de pair avec une forme de culture ; cette dernière étant absente en Irlande, il se trouvait un espace culturel normalement afférent au politique, totalement désert (imaginons une langue servant à communiquer uniquement et non à exprimer des pensées et des émotions, soit une langue prlsonnière ou amputée de son autre versant), espace créé en attente, attirant en diable, attractif pour qui voulait échapper à la domination matérielle éhontée du pouoir : ainsi la littérature irlandaise moderne naquit moins d'une volonté de délimiter un particularisme national que d'un dégagement de ce même particularisme étouffé et soudairlement affronté à un espace étranger et vaste, de l'ordre de ]'extension, qui symboliserait l'emploi de l'anglais. Le risque majeur encouru est alors de la dissolution tant au plan moral que culturel : il faut se soustraire à un modèle, en inventer un personnel de toutes pièces, le voir s'ffondrer et s'arracher en fait à tout modèle. Encore une fois, cela ne va pas de soi pour un pays colonisé d'accéder à l'indépendance, de fonder de précieuses "idosyncrasies", dans le flot universel de la culture humaine. La littérature irlandaise présente ce trait à nouveau paradoxal de créer l'espace culturel qui manquera à son adversaire politique, de compléter une domination et de les convertir en délivrance. Nouveau décalage, si l'on veut, entre une culture et un pouvoir, la première dissociée du second et utilisant la langue de l'adversaire non point pour faire passer une envie d'indépendance, mais pour une adéquation improbable entre une culture nouvelle et un pouvoir qui, pour être à la même hauteur, se devait d'être transformé.

Ces trois périodes aussi brièvement esquissées, de la littérature irlandaise, proposent une image curieuse, ne serait-ce que pour un observateur voulant se faire une idée générale et avoir quelques directions avant de s'intéresser davantage. Nous en donnerons ces trois formulations premières :

a) La première littérature est le résultat du "mélange" du latin (symbole de la foi chrétienne) et du gaelique.
Compromis aux effets originaux et destination nouvelle de la langue et de la pensée irlandaise.
b) La deuxième forme de littérature correspond au "passage" d'une culture paienne originelle dans une culture chrétienne. Conciliation ou alliance nouvelle aux rappochements modifiant les perspectives.
c) La troisième forme est "l'invention" contestataire d'une domination des esprits faisant pendant à celle des êtres et des biens (1) Elle échappe à la situation politique oppressive en profitant de la faiblesse culturelle du pouvcir ; elle transmute une culture nationale moribonde et étouffée en une culture propulsée par le canal même du pouvoir qui voulut l'éteindre à jamais. Conversion nécessaire donnant naissance à un foyer original et attractif.

Le lecteur attentif reconnaîtra dans ces concepts (compromis, conciliation, conversion) ceux que nous décrivions à propos des trois types de catastrophes. Nous montrerons que leur application est fort probable et traduit bien le mouvement et la spécificité de l'esprit irlandais : la littérature, qui l'exprime en partie, d'abord tete de s'adapter à une lanque importée (le latin) comme d'adapter cette dernière à d'anciens usages locaux, puis veut se concilier à des modèles étrangers, enfin se convertit à l'ennemi pour kénéficier de sa force et le circonvenir. Chaque fois nous envisageons la rencontre de deux "pôles d'attraction" que nous pouvons nommer "foyers" dans le cadre qui nous occupe, et le résultat culturel qui s'ensuit. D'un foyer à l'autre, la créativité se déplace ou se glisse entre, ou se déploie. De ces passages, elle se revêt d'une spécificité et cela explique par le biais de métamorphoses, la variété de l'inspiration irlandaise. On aurait alors une extension (2) de la Théorie des CatastroPhes à l'histoire littéraire, et surtout un premier élément de réponse à notre question sur la portée universelle possible de cette littérature.

Nous ne sommes pas d'ailleurs les seuls à l'appeler de nos voeux et à en sentir la présence si l'on considère certains titres (pour autant qu'ils soient significatifs) d'ouvrages propres à l'Irlande : certains parlent d'un "miracle irlandais" (Daniel-Rops) comme l'on a parlé d'un "miracle grec" ; une traduction de l'épopée La geste de la Branche Rouqe (Chauviré) est sous-titrée "ou l'Illiade irlandaise" ; le texte médiéval de la Navigation de St Brendan est affublé à son tour du titre "d'Odyssée monacale" ; un article de journal (Le Monde, 9 Novembre 1984) transforme l'appellation "d'Ile des Saints" par celle plus moderne "d'Ile des Surdoués dans le Domaine Littéraire" etc. Autant de cas à notre sens, symptomatiques d'un besoin de rattachement à une universalité, de compréhension maximale, où cette spécificité irlandaise produirait quelques lois ou considérations des plus générales, à moins qu'il ne s'agisse d'un malaise devant une littérature fascinante mais dont on ne saurait que faire, sinon l'aimer et tenter de l'expliquer. Et cela nous ramène à notre interrogation initiale, de parier sur une forme de pensée extraordinaire à l'oeuvre dans la créativité irlandaise, dont il faut éclairer les fondements, et rechercher la secrète conceptualisation.

a) Du monde irlandais ancien

Y a-t-il donc "un miracle irlandais" comme il y eut le "miracle grec" ? Peut-on parler d'une "celtitude" comme de la "romanité" ? En fait, la question n'est pas saugrenue si l'on veut bien s'attarder au responsable de l'expression "le miracle grec", devenue si courante qu'on la croirait dater de la renaissance ou de la philosophie romantique allemande. C'est à Ernest Renan que revient la paternité de cette si fameuse formule livrée dans ses Souvenirs d enfance et de jeunesse (1876-1882) : "L'impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j'ai jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe ; il n'y en a pas deux : c'est celui-là. Je n'avais rien imaginé de pareil. C'est l'idéal cristallisé en marbre pantélique qui se montrait à moi. Jusque-là, j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde, une seule révélation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot ; cependant, la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m'apparaissait comme quelque chosé de tout à fait à part. Or voici qu'à côté du miracle juif, venait se placer pour moi le miracle grec, une chose qui n'a existé qu'une fois, qui ne s'était jamais vue, qui ne se reverra plus, mais dont l'effet durera éternellement, je veux dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale" (Prière sur l'Acropole) (3).

Comme toutes les formules trop galvaudées elle peut agacer mais ce qui nous retient à elle, c'est l'idée qu'un certain art et une certaine littérature qu'ils soient juif ou grec ou autre, fondent l'universel, le découvrent et l'illustrent. Les rationalistes auxquels Renan finit par appartenir, dont l'influence si forte sous la IIIème République vint à s'éteindre avant la seconde Guerre Mondiale, apprécièrent fort peu le choix du terme en raison de son aura religieuse. Ainsi, Berr, dans son introduction à une collection intitulée "L'Evolution de l'humanité" (4), écrivait : "il est bien évident que si l'on devait entendre par "miracle grec" l'apparition irrationnelle d'un hénomène historique de première grandeur la civilisation héllénique ; s'il s'agissait avec ce mot, de renouveler le genre d'interprétation historique dont Saint Augustin a donné le modèle dans sa Cité de Dieu et Bossuet dans son Discours sur l'Histoire Universelle, il faudrait rejeter un terme compromettant pour la science.

Mais le mot est parfaitement légitime si on lui maintient son sens propre et étymologique d'objet digne d'admiration. Il implique même quelque chose de plus : "l'inattendu, le surprenant... Le miracle implique la contingence. C'est un ensemble de contingences favorables..."

Voilà comment l'on a vu gloser l'expression alors que visiblement pour Renan, elle demeurait proche d'une réflexion religieuse, ou tout au moins très morale puisque c'est sur la morale, cette éducation de l'âme et de l'esprit par le biais de la critique rationnelle, qu'il comptait reconstituer une unité humaine en dépit de la pluralité des doctrines et des religions. Or, Renan, breton fidèle à ses origines, fasciné par la Grèce, tourmenté par la Judée (on connait de lui sa Vie de Jésus qui fit scandale, mais on oublie ses travaux archéologiques et ceux linguistiques sur les langues sémitiques), tenta aussi, dans ses Essais de Morale et de Critique (1859)(5), celui intitulé "la poèsie des races celtiques", de dégager le propre d'une littérature celtique comme s'il recherchait là encore de quoi cerner un "miracle", une propension morale à unir les hommes (malgré un particularisme national), un effort de dépassement qui n'a pas encore dit son dernier mot. La poésie ne précède-telle pas la philosophie aux dires mêmes de Renan ? Ce qui nous importe donc, c'est de voir qu'un penseur, à l'oriaine même d'une expression qui accordait à une culture d'acceder à une éternité remarquable, auparavant émettait à l'égard des littératures celtiques le même avis, le publiait et le professait, séparant même dans le sein de cette famille, le rameau irlandais, pour sa forte personnalité. Sa thèse mérite d'être exposée avant de` considérer d'autres critiques ayant une telle problématique.

Quels arguments servent à Renan dans la reconnaissance d'une littérature dépassant le cadre de son origine et digne d'être proposée à l'attention des hommes ? Ce qui le frappe au premier abord, c'est que "ce petit peuple" (où il intègre Bretons, Gallois, Irlandais) est en possession d'une littérature qui a exercé au Moyen-Age une immense influenc, changé l'imagination européenne et imposé ses motifs poètiques à presque toute la chrétienté (6). Il faut donc trouver les raisons de cette fascination, et Renan les voit dans les caractères nationaux de ces races, selon un préiugé courant à l'époque quoiqu'il tempère cette idée par des considérations psychologiques : si cette race est pure par suite de son isolement, elle est surtout marquée par sa coutume et par la solitude "elle a tous les défauts et les qualités de l'homme solitaire : à la fois fière et timide, puissante par le sentiment et faible dans l'action" (7). En fait pour Renan, il s'agit d'un type d'hommes qui se sont mis à 'écart de l'Histoire ou de la vie, ont référé la vie intérieure au détriment de toute vie politique, ont choisi la voie du rêve et négligé de réussir matériellement, indifférents à l'or ou à l'impérialisme. Portrait idéalisé du Celte, fortement teinté par les goûts même de Renan attaché à l'idée de Bonté diffuse, possible entre les hommes. Ainsi il soutient ces jugements sans trop les appuyer, comme la conséquence de la pureté du sang et d'une vie trop solitaire : "dénuée d'expansion, étrangère à toute idée d'agression et de conquête, peu soucieuse de faire prévaloir sa pensée au dehors, elle (la race) n'a su que reculer..." (8!; "l'infini délicatesse de sentiment qui caractérise la race celtique est étroitement liée à son besoin de concentration" (9); "l'élément essentiel de la vie poétique du celte, c'est l'aventure, c'est-à-dire la poursuite de l'inconnu, une course sans fin après l'objet toujours fuyant du désir" (10), etc.

Mais, au delà de ces qualités innées, inhérentes à un peuple, dont nous sentons qu'elles conviendraient aussi à d'autres peuples, il faut remarquer chez Renan une aut-e tentative de définition basée sur quelques thèmes subconscients de ces littératures. Ces dernières sont tant latines que gaéliques, britanniques, galloise et semblent s'achever dans l'effort des érudits folkloriques du XIXe siècle pour les rédiger (l'écriture comme forme terminale d'une tradition irréprochable). Renan ne traite donc pas la littérature anglo-irlandaise ou i landaise-anglaise, mais déjà, il couvre pour nous au moins deux des trois périodes relevées. Si l'imagination celtique lui parait infinie ("comparée à l'imagination classique, l'imagination celtique est vraiment l'infini comparée au fini" (11), le propre de cette littérature est d'avoir élaboré un nouvel idéal, en deux parties, pourrait-on dire, une nouvelle image de la femme et la croyance en un au-delà salvateur. Quoique vaincu, aible, tourné sur lui-même, un peuple convainc par son culte à la douceur et à l'espérance. Renan soutient alors : "presaue tous les grands appels au surnaturel sont dus à des peuples espérant contre toute espérance... Israël humilié rêva la conquête spirituelle du monde, et y réussit" (12).

Là encore, arrêtons-nous sur la référence à Israël qui partageait à l'époque avec la Grèce les qualités d'universalité que nous voyons attribuées, comme en réserve ou en possibilités non exploitées, par Renan aux littératures celtiques. Certes, les documents littéraires dans l'exposé de Renan seront surtout gallois, par suite des traductions de l'époque et de l'esprit du temps plus préparé au climat romanesque des Mabinogion (13), qu'à la virulence des textes épiques et mythologiques de l'Irlande. Renan même accentue les traits moraux et littéraires qui rendraient au lecteur de son temps ces ouvrages plus accessibles, insistant sur la douceur, la bienveillance qui en émane, la sympathie pour les êtres faibles, la mansuétude pour les animaux. Il remarque ces traits dans la littérature écclésiastique illustrant cela par la navigation de Saint Brendan dont on sait le fondement irlandais : "ce sentiment (vive sympathie pour les êtres faibles) est un des plus profonds chez les peuples celtiques. Ils ont eu pitié même de Judas. Saint Brendan, le rencontra sur un rocher au milieu des mers polaires. Il passe là un jour par semaine pour se rafraichir des "feux de l'enfer" (14); "la littérature écclésiastique elle-même presente des traits analogues: la mansuétude pour les animaux éclate dans toutes les légendes des Saints de Bretagne et d ' Irlande" (15). De ces tendances visibles ou littéraires, qui renvoient toujours à la situation d'un peuple vaincu, notre auteur en déduit une attitude face à la Nature qu ' il considère aussi élevée que celle de la Grèce ou de l ' Inde: si humainement, la littérature celtique est porteuse d ' idéaux dignes de ceux de Judée, physiquement ( et on aurait presque envie de dire "scientifiquement" ) elle ouvre une ère comme le fit à ce su jet la Grèce. A deux reprises, il le proclame, "leur mythologie n'est qu'un naturalisme transparent, non pas ce naturalisme anthromorphique de la Grèce et de l' Inde (16), où les forces de l'Univers érigées en êtres vivants et doués de conscience, tendent de plus en Plus à se détacher des phénomènes physiques et à devenir des êtres moraux, mais un naturalisme réaliste en quelque sorte, l'amour de la nature pour elle-même, l'impression vive de sa magie, accompagnée du mouvement de tristesse que l'homme éprouve, quand face à face avec elle, il croit l'entendre lui parler de son origine et de sa destinée "(17).

Plus loin, il réunit christianisme, hellénisme et hibernisme autour du mot de "miracle" qui lui servira plus tard à désigner la Grèce : "chez les Kymris (Celtes ), le principe de la merveille est dans la nature elle-même, dans ses forces cachées dans son inépuisable fécondité... Rien de la conception monothéiste où le merveilleux n ' est qu'un miracle, une dérogation aux lois établies . Rien non plus de ces personnifications de la vie de la nature, qui forment le fond des mythologies de la Grèce et de l' Inde . Ici, c'est le naturalisme parfait, la foi indéfinie dans le possible, la croyance à l' existence d'êtres indépendants, et portant en eux-mêmes le principe de leur force: idée tout à fait contraire au christianisme qui dans de pareils êtres, voit nécessairement des anges ou des démons "(18). Trois notions apparaissent: le "merveilleux naturaliste" des Celtes, le "miracle" judéo-chrétien, l'"anthromorphisme" gréco-indien. La nature y est soit aimée pour elle-même, soit transgressée, soit humanisée, et l'on peut alors supposer trois formes de pensée toutes aussi originales l'une que les autres. Renan, de plus, évite de tomber dans le piège d'une opposition entre le paganisme et le christianisme, entre un fond original et une "contamination" détestable, parce qu'il ne cherche pas un particularisme qu'il faudrait dépouiller de toute impureté, mais il veut montrer que "l'hibernisme" ou "poésie des races celtiques" a assimilé le christianisme pour lui ressembler dans son goût, sa vertu ou sa prétention (selon l'optique de chacun) à l'universalisme. Il décrit : "la douceur des moeurs et l'exquise sensibilité des races celtiques... les prédestinaient au christianisme" (19). Mais cette douceur et cette sensibilité sont révélatrices d'une attitude face à la nature des plus générales, comme d'ailleurs l'héllénisme et le christianisme firent vite bon ménae. Même si Renan ne l'énonce pas comme nous venons de le faire, l'on devine le fondement secret de son raisonnement : ne vous étonnez pas, semble-t-il dire à ses lecteurs, si cette littérature a pu fasciner l'Europe et l'influencer, c'est qu'elle porte en elle des qualités qui l'apparentent aux littératures les plus nobles et lui donnent sa physionomie ; à titre d'exemple, voyez la légende de Saint Brendan qui "est sans contredit le produit le plus singulier de cette combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien" (20). De la nommer, d'autre part, "Odyssée monacale" (21) pour insister sur sa ressemblance avec la Grèce et de nous avertir du rôle privilégié que joua l'Irlande au VI et-IXe siècle, "théâtre d'un singulier mouvement religieux" (p 441) où fusionnèrent Rome, la Judée et peut-être la Grèce parce qu'ils retrouvaient le terrain de l'universalité.

La conclusion de Renan est alors des plus simples : cette littérature préfigure une philosophie à naître, si la race celtique "s'enhardissait à faire son entrée dans le monde et si elle assujettissait aux conditions de la pensée moderne sa riche et profonde nature". Plus loin, il remarque que son "enfance poétique" fut complète et n'admet pas que la réflexion lui manque : "l'Allemagne, qui avait commencé par la science et la critique, a fini par la poésie, pourquoi les races celtiques, qui ont commencé par la poésie, ne finiraient-elles pas par la critique ? ... Les races poétiques sont les races philosophiques, et la philosophie n'est au fond qu'une manière de poésie comme une autre" (22). De toute évidence, Renan, par de tels parallèles, nous invite à sentir une oriainalité féconde au sein d'une littérature qui exprime d'ailleurs mleux ses traits caractéristiques au moyen des oeuvres irlandaises. De plus, il y voit la promesse d'une universalité, quoiqu'il l'attribue surtout aux possibilités d'une race et un peu moins aux créations littéraires elles-mêmes. Ces dernières mettent sur la voie, sont une étape, un premier effort qui trouvera d'autres moules pour s'accompli

Renan n'est pas le seul critique qui ait postulé l'existence d'un "miracle celtique" à défaut d'irlandais, à considérer la littérature de ces pays. Il ne s'agit pas d'interprétations adaptées à des textes (comme la psychanalyse a pu servir par exemple à en comprendre certains), mais d'un mouvement qui part des oeuvres pour en "tirer" un système, faire venir au jour une série de concepts et d'enchaînements uniques quoique généraux. La méthode reste et demeure inductive ; celle de Renan était plutôt analogique et nous amenait à l'expression ennuyeuse de "miracle". L'analogie servira encore mais le contenu sera délimité. C'est à une étude de Clémence Ramnoux que nous pensons pour l'heure et qui porte sur "les légendes irlandaises du cycle des Rois"(23). Le sujet est plus resserré, correspond seulement à une partie de la littérature mythologique gaelique (là où Renan englobait épopée, littérature écclesiastique, chants bardiques, etc., de toutes les nations celtiques), mais l'orientation de l'étude est conforme à notre intuition et s'ouvre par une interrogation identique à la nôtre.

En effet, Clémence Ramnoux, spécialiste du philosophe grec Héraclite, tentée par la psychanalyse, a retenu des leçons de Dumézil qu'elle suivit à une époque où ce mythologue avait peu de succès, la certitude que le moindre texte ancien, au premier abord sans intérêt, peut contenir des trésors si l'on réussit à le lire (et ce, gràce à une méthode comparative). Or, à l'évidence, "nulle part, la langue (irlandaise) n'a eu la fortune historique de devenir l'organe pour la transmission d'un trésor commun à l'humanité, ni une tradition religieuse, ni une philosophie ni seulement une oeuvre universellement lue"24. Constat négatif, même si l'on veut bien retenir l'influence irlandaise sur le MoyenAge puisant à la "matière bretonne", ou l'ossianisme né d'une falsification (Macpherson) qui se répandit en Europe à l'époque romantique. Rien, en apparence, n'est solide et digne d'intérêt. Mais si l'on accepte de remettre en question le mode de lecture, il n'en serait pas de même : "on ne peut lire les récits mythiques, épiques, et annalistiques d'Irlande, rien que pour le pittoresque, ou pour le plaisir de sentir passer un air de merveille et de magie - c'est le mode de lecture des paresseux"25. L'Irlande est trop associée à ce "merveilleux" facile - dont Renan ne sut pas toujours se défaire - , à ces évocations commodes qui interdisent la compréhension d'une spécificité. Que rechercher alors, quelle attitude avoir, si ce n'est avoir plus de considération pour ces oeuvres-là ? Une autre lecture est proposee, rellgleuse qui conçoit que "sous cet habillage, des substructures se manifestent, avec des formes à définir, des fragments à intégrer dans une reconstitution"26. Autre regard, autre résultats.

Clémence Ramnoux en vient aussi à dégager quelques thèmes insistants, obsessionnels même, qui délimitent quelques concepts bien précis : la notion de temps, celle d'invasion, celle de la malédiction, celle de "l'autre" ou de "l'étranger". Prenons la première notion. De nombreux critiques ont été sensibles aux étranges déroulements du temps concus et exposés dans ces textes. Pour Ramnoux, cette vision du monde plus marquée par le Temps que par l'Espace est celle d'une île entourée par les étapes du temps (saisons, cycles) quoique ce dernier tourne autour de l'ile à des vitesses différentes selon que l'on s'approche ou s'éloigne de son centre : "on y (à l'ile) échappe rien qu'en traversant une surface d'eau, en pénétrant dans un brouillard, ou dans un fourré sauvage, sur place pourrait-on dire, en s'immergeant dans un monde enveloppant et compénétrant ; comme un temps de texture plus épaisse"27. Vision d'une temoralité épaisse, pleine de durée emboitées s'écoulant à des rythmes différents (le héros humain, de séjour dans l'au-delà, croit demeurer un jour, et apprend à son retour qu'un siècle a passé, comme ce fut le cas pour Bran, le navigateur, ou Usheen, le héros de Yeats). La deuxième notion - celle d'invasion - est plus étrange encore : dans les rites (fêtes du "Samain", de couronnement royal), dans les mythes et épopées, on observe la répétition d'une narration qui veut l'invasion de démons, de brigands, d'éléments naturels, de peuples étrangers, etc. de façon cyclique. Mais c'est moins l'idée de cycles qui prédomine que celle d'invasions nécessaires, profitables quoique douloureuses, articulant un drame cosmique où alternent débarquement et retrait, victoire et catastrophe, bataille et fondation. Et Ramnoux de noter à juste titre que "l'histoire de l'Irlande a précisement été concue dans le schéma d'une succession de conquêtes par des peuples nouveaux"28, ce qui en soi est fort oriainal puisque pu de mythologies nationales célebrent l'invasion et l'estiment, malgré les menaces de fin et de destruction qu'elle suppose, apte à structurer le réel. Les récits mythologiques irlandais nomment quatre invasions principales et il serait vain, comme le concut d'Arbois de Jubainville29 de repérer à quels peuples réels cela correspondait. Il s'agit d'archétypes dont on retrouve la trace dans bien des récits littéraires, comme d'un thème fécond et respetable. Par exemple, nous pensons le retrouver dans les navigations imaginaires ou "imrama", où les héros revoient d'anciens personnages ou amis retirés dans l'Autre-Monde, repoussés en périphérie, tandis que la Navigation de Saint Brendan annonce qu'une terre attend les chrétiens d'Irlande, là bas, à l'extérieur, lorsqu'ils seront persécutés par d'impies envahisseurs. De même, la notion d'invasion est porteuse de nostalgies, de rêveries, de présences obscures, de promesses et de compensations, comme elle indique qu'à son tour l'envahisseur subira le même sort, ou devra, pour survivre, se concilier les vaincus. De plus l'invasion est délivrance pour une terre d'Irlande accablée par le poids d'un peuple qui a accompli sa tâche et doit s'effacer. L'Irlande se veut à nouveau légère, vierge, pure, et se déleste d'une pesanteur. On voit que le thème est d'une fertilité sans nom et a pu nourrir nombre d'imaginations.

Cela explique, selon Ramnoux, que bien des histoires anciennes soient semblables à "des séries noires, ... matière à tragédie". Puisqu'une catastrophe du type de l'invasion doit avoir lieu, certains héros et rois la provoquent, veulent la retarder, la reconduisent dans leurs descendances qui l'achèvent et l'épuisent. Et c'est là que le critique pressent que ces cycles forment "des sujets d'une qualité de arandeur eschylienne", mais qu' "un âge tragique n'y est pas né, ni la philosophie d'un âge tragique", ni même le sens de l'histoire malgré le "noyau d'une science historique archaïque fondée sur les généalogies"30. Ramnoux suppose comme Renan une identité possible avec la Grèce, dans ce que cela signifie d'universalité mais pour désigner l'avortement, le germe sans fruit, ou l'esquisse inachevée. Pourtant des deux exemples données (la dynastie de Clothru-Lugaid-Tuathal ; Etain et Conaire31), incestes, adultères, meurtres de parents, trahisons de paroles, dilemme tragique, etc., ne manquent pas et seraient dignes d'inspirer les plus belles pages théâtrales, sans compter le poids d'une malédiction familiale précipitant à la catastrophe, comme dans les plus connues des légendes grecques. Une tension due à la rivalité entre le monde des hommes et l'Autre-Monde prêt à envahir la terre et à en reprendre possession, n'a rien à envier comme ressort dramatique au conflits des humains et des dieux des tragiques grecs si bien que Ramnoux constate que pour expliquer ce dechirement, "la facon la plus populaire étaitd'imaginer une guerre "autour d'une femme", transfugë, qui passe du camp des dieux dans celui des hommes, et du camp des hommes dans celui des dieux, allumant une guerre pire que la guerre de Troie, une guerre entre la partie humaine et la partie divine du monde32.

A ce niveau de l'analyse, l'on pourrait estimer que Renan et Ramnoux et d'autres veulent tout juger à l'aune de la Grèce et dénaturent ainsi l'originalité irlandaise. Nous ne sommes pas de cet avis puisque leur but est le respect de ces textes étranges dont ils pressentent une validité étonnante de profondeur, digne d'un patrimoine à partager entre tous. Mais comme s'étonne Ramnoux, ici, nulle philosohie, nulle histoire, nulle tragédie ou plutôt tout est au stade du "pré-philosophique", du "pré-historique", du "prétragique". Là où Renan supposait une progression dans le développement intellectuel des peuples choisissant d'être d'abord poétiques puis philosophiques, ou bien d'abord philosophiques puis poétiques, là où il notait que des euples dominés comme le peuple juif avaient su conquérir les esprits, Ramnoux nous fait parcourir une autre étape où nous décririons ces littératures anciennes comme des linéaments d'une pensée possible, originale, conceptualisable. Le monde grec n'y est pas la référence ultime, ce n'est qu'un repère commode pour mettre en valeur et "amorcer" un mouvement. De plus, il est loisible d'établir un type de héros reconnaissable dans la femme, l'éxilé, l'excitateur de querelle (souvent un descendant adultérin). Chacun d'eux est à "michemin" sortant d'une société pour entrer dans une autre (comme c'est le cas d'une femme mariée dont les enfants sont souvent élevés dans son prore clan par le système du "fosterage" qui consiste à confier l'enfant à l'oncle maternel), quittant le groupe pour en avoir été banni mais prêt à trahir ces hôtes pour revenir chez lui (cas de l'exilé), et enfin soucieux d'allumer une querelle pour prendre une part d'héritage confisqué. On obtient alors une "théologie de l'être-entre" dont l'expression toute heideggerienne nous rappelle le "mitsein" ou le "dasein" de ce philosophe, preuve pour nous supplémentaire d'un effort d'universalité en cours et en acte. Ces héros repoussés, ne savent à quel monde appartenir, "recherchent ou précipitent les catastrophes où eux-mêmes trouveront occasion de revivre leur supplice"33, dégagent par là-même une conception du mal due la malédiction d'être à mi-chemin, incapables de se fixer, accumulant le malheur et le voyant se répéter.

Ce concept "d'être-entre" des héros maudits éternellement n'est pas sans rappeler certains aspects de la philosophie d'Empédocle (homme et philosophe, voué à l'errance, se devant à la destruction) pour Ramnoux. Aussi, conclut-elle son étude par les mots de "théologie" et de "prémétaphysique" sans hésiter, certaine de la valeur de ces textes oubliés ou mal lus: "ce qui est intéressant humainement, c'est que le modèle enraciné dans la vie des tribus ait subi une élaboration apte à en faire un article de théologie ou de pré-métaphysique: ici (en Irlande), la figure d'un agent du destin mauvais, là (en Grèce), le prototype de la condition humaine et philosophique"34. Il s'en est fallu de peu qu'un appareil conceptuel soit alors élaboré comme il le fut en Grèce.

De cet essai ancien, il serait possible de penser que son auteur s'en est éloigné ou a pris soin de l'oublier. Rien de tel en fait car l'on voit Ramnoux avouer qu'elle continue à cultiver ce domaine irlandais comme un jardin secret35 et surtout continue à analyser les rapports que les textes mythiques tendent avec la pensée abstraite et philosophique, battant en brêche l'idée de Hegel que le concept naît de rien. La pensée, pour elle, s'appuie sur ces images littéraires, se laisse guider par ces dernières puis par un mécanisme de transfert, devient autonome et héritière des conflits ou conjonctions des dieux dont elle transpose la vie dans celle des idées. Les dieux s'éloignent, s'esthétisent afin que se constitue le nouveau "champ idéologique grec" tant et si bien que, lorsque l'abstraction est achevée, le besoin de revenir à des couples concrets devient décisif et pousse un Platon à inventer de nouveaux mythes. Sous les phrases se cachent les pensées et la tâche du critique est d'en redécouvrir l'allure, la démarche, l'origine ou la portée. Toutes ces opinions ne sont donc pas étrangères à la lecture précédemment faite des vieux textes irlandais, dont on voulait deviner les premiers pas d'une pensée prête à s'envoler mais encore encombrée d'exemples trop concrets. Mais ce qui est certain et proclamé, c'est l'affirmation donnée par Ramnoux que les conditions nécessairs à un éveil de la pensée sont réunies et n'attendaient qu'une chiquenaude pour éclater au grand jour.

De même, nous souhalterions que cet essai pour particulariser l'apport irlandais ne porte point uniquement sur la littérature aélique (à cause de son ancienneté, la plus étrange et fascinante), mais s'aventure dans le domaine de la culture hibernique latine ou dans celui des créations irlando-anglaises parce que leurs oeuvres peuvent développer des thèmes archaiques jusque-là sans transcendance ou bien parce que leur élaboration pourrait faire comprendre quelque partie des oeuvres gaéliques anciennes. En fait, nous pensons que l'originalité tant décrite du vieux fond gaélique peut occulter des créations artistiques irlandaises et nous faire passer à côté d'une situation historique par trois fois étonnante et qui faconna en profondeur la créativité irlandaise. Mais l'essai de Ramnoux, outre l'étape qu'elle nous fit franchir, s'apparente à d'autres études sur cette même matière gaélique dont nous donnerons un bref aperçu avant de nous attaquer au latin hibernique. C'est à Guyonvarc'h, proche de la méthode dumézilienne, que nous pensons, tant elle nous permet d'achever un parcours et de répondre quelque peu à notre question première sur la signification des oeuvres irlandaises (que faire de ces oeuvres, que nous disent-elles qui soit universel ?). Dumézil, dans son effort pour reconstituer l'idéologie tri-fonctionnelle des IndoEuropéens, se servit plusieurs fois à titre de confirmation36 des textes en vieil-irlandais et du fond celtique de façon plus générale dans le but de retrouver à travers les métamorphoses que la pensée fit subir au vieux canevas indoeuropéen, des éléments témoignant d'une structure trifonctionnelle. On sait que le rameau celte envisageait audépart le monde et la société, de la même manière que les autres peuples indo-européens, c'est-à-dire qu'il concevait une harmonisation de trois fonctions nécessaires à la fondation et à l'équilibre d'une société : des dieux spécifiques convenaient à chacune d'elles, exercant leur pouvoir dans les limites du domaine qui leur était attribué. Rois et devins dirigeaient la société, arbitraient les rapports entre les hommes et les dieux ; des guerriers et des héros venaient à la défendre ; des paysans-artisans la nourrissaient. A chacun de ces groupes, des valeurs spécifiques, des fautes et des erreurs bien précises. Mais sans vouloir aller plus loin dans la présentation sommaire des découvertes de Dumézil, il nous revient de dire que l'Irlade ancienne est présente à titre de complément dans le registre d'"Epica minora", proposant des textes utiles certes, quoique périphériquesLe monde irlandais ne fait que confirmer un héritage indo-européen et ne l'éclaire que fort peu en fait. Nous sommes loin de la définition du "miracle grec" selon Dumézil lui-même qu'il voit comme une trahison bénéfique à l'égard de la tradition indo-européenne et comme le besoin urgent de raisonner en dehors de cadres établis et de conventions reçues37. L'Irlande se voit destituée de ce qui nous avait paru précédemment être sien, à savoir une quasi ressemblance avec le monde grec. Toutefois, il existe un cas d'analyse où une légende irlandaise, - le puits de Nechtan38.- ouvre un travail de Dumézil et se voit presque confier le rôle de "guide" au sein d'autres légendes (romaines, iraniennes). Le thème en est celui du "feu dans l'eau" prêt à déborder et à engloutir l'homme ou la femme non qualifié ou fautif qui veut s'en approcher, soit pour s'emparer du pouvoir magique que ce feu accorde, soit pour se purifier d'une faute particulièrement infamante. Boand, éponyme de la rivière Boyne, femme de roi, commet un adultère avec le dieu Dagda ; par ordalie ou par curiosité, elle s'approche du puits magique qui aussitôt déborde et la poursuit jusqu'à la mer. Et c'est cette brève légende39 qui va permettre de comprendre un hymne du Riq-Véda, le débordement des lacs albains dont parlent des historiens latins, un épisode de l'Avesta, etc. La conformité au modèle indo-européen, l'archaisme du thème ainsi conservé, sont alors retenus et servent à éclairer un ensemble plus vaste. Mais est-ce rendre service à cette vieille littérature dont nous cherchons à voir si elle n'aurait pas élaboré des concepts échappant à une trop grande historicité culturelle, susceptible d'être plus universels ? L'héritage indo-européen construisit surtout des développements de cet ordre : conflits entre les fonctions (les deux premières contre la troisième), absortion d'une fonction par les autres, invention d'une quatrieme fonction, ambiguité des valeurs à l'intérieur d'une fonction, fautes disqualifiantes selon la morale d'une fonction, etc. Nous supposons une originalité d'allure plus forte, en ce qui concerne l'Irlande dont les textes anciens ont pour thèmes l'invasion de l'ile remplacant le fléau et la faute magique trop indo-européens) ou l'épaisseur du temps par exemple. Il y a donc lieu de mieux caractériser l'orientation qui marque cette littérature.

Le propre de cette pensée présente dans des mythes et des épopées, par rapport au monde indo-européen, paraît être une vision particulière de la souveraineté40 qui conserve en Irlande une force sacrée, une aura magique, indiscutables. Une femme mythique et éternelle (Banba ou Cessair), paraissant sous une triple forme (le trio des Machas) une pierre (celle de Fâl) qui crie lorsqu'un roi est élu, un refus systématique de tout pouvoir central autre que religieux, voilà autant d'éléments qui caractériseraient déjà une pensée mythique. Mais l'intérêt de l'analyse de Guyonvarc'h revient à intégrer le problème de la christianisation de ces thèmes. Longtemps, il fut admis de dégager le "noyau pur" et paien des interprétations chrétiennes et de se gausser de la maladresse de ces rapprochements forcés. Or nous pourrons définir l'originalité irlandaise non plus seulement par un écart par rapport à la tradition indo-européenne, mais comme une conciliation et un déploiement. En effet, outre que l'introduction du christianisme sur l'ile permit de fixer par écrit des récits qui auraient sinon disparu, et de conserver plus que de détruire, cela amena à une redéfinition des thèmes à l'intérieur d'autres cadres. Certes il fallait que les clercs à l'oeuvre aimassent ces légendes et récits paiens pour autoriser de telles entorses à la foi chrétienne mais si l'on s'interroge sur leurs motivations, il est vrai que le jugement alterne entre l'envie de les accuser de mauvaise foi et le sentiment d'une trés habile compréhension. De toute facon, cette manière de conserver par analogie c'est-à-dire par exemple de lier le Livre des Conquêtes (où l'on décrit les races successives s'installant en Irlande) à la Bible, mérite mieux que d'être estimée habile et doit arrêter l'attention. C'est un des mérites du travail de Guyonvarc'h41 que de nous le proposer à la réflexion. En effet, l'Irlande y gagne de se créer des origines plus étendues, de perdre en autochtonité mais de gagner une "aire" imaginaire ample, de se raccorder à la tradition européenne (culture judéo-chrétienne et gréco-latine). Bien loin de rechercher une "pureté", nous opterons pour étudier le travail de la pensée utilisant une "matière" culturelle car il ne s'agit pas d'un ravaudage commode, d'un déguisement ou artifice auquel personne n'aurait cru : cela serait propre à une conscience moderne analytique. Jusque chez des écrivains contemporains, la fusion est fécondante, et notre but n'étant pas l'archéologie des thèmes et structures, nous nous attacherons à ce que cette opération intellectuelle de "déplacement" peut avoir de valeur intrinsèque et universelle. L'étude des origines n'est pas négligeable mais l'activité créatrice "déforme", et il y a lieu de se demander si ces déformations sont infinies, voire anarchiques,ou si certaines règies président à ces métamorphoses. C'est ce dernier point qui amène notre recherche et nous verrions dans le fait que la culture gaélique doive s'installer au sein d'une autre vision du monde, effectue donc un "déplacement", un intéressant problème portant sur la facon dont un mouvement intellectuel et culturel prospère et sur les résultats que cela donne. Ce serait, exposé au grand jour, le mécanisme qui préside au mouvement de notre pensée faisant passer ceci en cela. Les déviations dans ce que ce terme a de péjoratif, n'auraient plus cours, mais seraient perçues, certains cas, comme des déploiements réglés et asencés. Dans d'autres cas, déviations il y a.

Revenons au mythe des invasions tel que l'analyse Guyonvarc'h42 et donnons-en ici un bref aperçu pour illustrer les propos précédents et nous faire progresser. Le texte mythologique narre les cinq différentes invasons de l'Irlande ; on sent aussi que ce texte sert de fondement et s'il ne permet pas que tout soit développements à partir de lui-même, il autorise à penser qu'il est la référence la plus répandue : en effet, deux autres textes, La première et la seconde bataille de Mag Tured43 lui sont afférents et bien d'autres encore. Le texte s'ouvre donc par une comparaison entre le Paradis d'Adam et l'Irlande, deux pays diamétralement opposés par leur situation mais semblables par leur nature, puis rappelle que Japhet fils de Noé, est à l'origine de la race irlandaise. C'est à la petite fille de Noé, Cessair, qu'il revint de s'emparer pour la première fois de l'Irlande quarante jours avant le déluge, quoiqu'il soit possible qu'une autre femme Bomba, deux cent quarante ans auparavant, pour une durée de quarante ans ait eu cet honneur. De même des pêcheurs espagnols avant le déluge ont eu le même dessein que Cessair. Cette dernière partit de l'Ile de Meroê, des bords du Nil, fuyant le déluge, et naviguant de mer en mer, arriva en Irlande. Puis l'île resta longtemps déserte avant que ne vienne de Grèce Partholon qui fuyait son pays pour avoir tué père et mère : ce meurtre impuni et l'adultère de sa femme précipitèrent le déclin de sa race frappée par la peste. Cela à la manière d'un péché originel reproduit et nécessitant une expulsion sévère. Trente ans après, Nemed "le sacré" arriva de "Grèce de Scythie" mais après trois victoires sur les Fomoire - peuple invisible et maléfique lié indissolublement à la terre d'Irlande - sa race tomba sous l'oppression des Fomoire, se révolta, ne réussit pas à vaincre et dut s'exiler et se diviser en trois groupes. C'était à l'époque où les juifs sortirent d'Egypte. Le premier groupe retourne en Grèce où leurs descendants subirent à nouveau une oppression qui les mena- à la révolte et à revenir en Irlande : on les nomma les Fir Bolg. Le deuxième groupe, les Tuatha dë Danann ou gens de la déesse Dana, réfugiés du Nord du Monde réclamèrent leur part de souveraineté, s'en emparèrent de force et chassèrent les Fir Bolg. Le troisième groupe, le plus lent à se manifester, s'était emparé de l'Espagne quand l'un d'eux du sommet d'une tour proche de la mer eut de l'Irlande une vision. Les fils de Mil - ou hommes mortels - car tel était leur nom, firent une expédition et finirent par prendre l'Irlande et par chasser les Tuatha Dê Danann. Ainsi cinq conquêtes s'étaient succédées : celle de Partholon venu de Grèce ; celle de Nemed venu de Scythie, celle des Fir Bolg venus de Grèce aussi ; celle des Tuatha Dê Danann venus du Nord du Monde ; enfin celle des Fils de Mil ou Goidels dEspagne (après un séjour sur le Nil). Une chronologie biblique est parfois précisée : déluge ; sortie d'Egypte ; l'Irlande joue ici le rôle que la terre de Canaa joue pour les Hébreux, rôle de Terre Promise. Guyonvarc'h écrit à ce propos : "Le principal souci des auteurs du Livre des Conquêtes, outre la justification biblique de leur tradition a eté précisement de démontrer la continuité du peuplement de l'Irlande, Terre Promise des Goidels, comme la Palestine a été Terre Promise d'Israël"44. Il pense même que "la chronologie et les généalogies bibliques ne sont qu'un rhabillage, spectaculaire certes, mais finalement très superficiel, légitimant la transmission et l'insertion dans un contexte religieux chrétien45. Guyonvarc'h tire de cette mythologie des remarques étonnantes qui nous aident à saisir une forme de pensée imagée mais originale : la première femme Bamba ou Cessair incarne l'éternelle souveraineté ("elle reparait dans le récit de la cinquième conquête comme une reine des Tuatha Dê Dânann, preuve de la continuité de sa présence et de son identification avec la terre d'Irlande"46; c'est l'axe central immuable autour duquel certains événements ont lieu. Ainsi toutes les conquêtes ont même structure : "errances (généralement maritimes) débarquement, lutte contre l'occupant précédent, installation et peuplement, disparition par maladie ou par massacre devant le conquérant suivant"47; "la bataille contre les Fomoire est une constante à toutes les invasions. Mais les Fomoire échappent à la norme des vainqueurs et des vaincus. C'est une tâche toujours recommencée que de les vaincre et de les soumettre" (p 1). Nous n'insisterons pas sur l'importance de l'errance en mer telle qu'elle se présente à nos yeux, si l'on considère son pouvoir de formation et de création, mais sur la succession des conquérants - dont la conquête reproduit le schéma susdit - qui progressivement installent l'humanité en Irlande: d'abord Nemed ou l'ordre sacré, les Fir Bolg ou le pouvoir militaire, les Tuatha dë Dânann ou le savoir, les Fils de Mil ou les hommes48. La terre d'Irlande investie de tous ces rapports peut alors revenir aux hommes. Le sous-sol ira aux dieux vaincus et repoussés dans les tertres magiques ou sides. Guyonvarc'h insiste bien sur le double comat qui précède obligatoirement toute invasion ; un premier contre l'occupant, un second contre les Fomoire mais ces derniers portent parfois le nom de Grecs et jouent le même rôle d'oppression insupportable invitant à une délivrance. Ainsi, la pensée mythique irlandaise et l'on sait le poids des mythes sur toutes les autres pensées qui en découlent, s'articule autour d'une révolte contre une oppression injuste et déséquilibrée permettant un retour à la normale (retour d'exil, récupération d'une souveraineté perdue) si bien que ce n'est pas une invasion mais une "prise" de souveraineté par des processus légitimes (p 41). Et cela n'est possible, ajouterons-nous que par le biais de l'errance en mer pourvoyeuse de survies et d'éclatantes apophanies.

Reste alors le problème du passage de ce modèle mythique dans le cadre judéo-chrétien et de voir ce que cela suggère comme processus d'intensification. Le premier travail des moines et des clercs fut de rapprocher et de trouver entre la chronologie biblique et celles mythiques de l'Irlande, des points de repère. Mais le rapprochement ne fut pas mené n'importe comment, ou tout au moins, n'est pas insignifiant. Tel est notre point de vue - à regarder de près l'opération. D'abord, il fallait replacer les traditions irlandaises à l'intérieur du monde connu, les réintégrer dans l'histoire globale de l'époque. Pour cela, les différents possesseurs de l'Irlande doivent venir de Grèce, d'Egypte, d'Espagne, de Scythie, et peut-être même de Judée ou des Indes49. Cela n'est pas négligeable et seulement artificiel : l'Irlandais cltivé, l'honnête homme aimeraiton dire, pouvait s'estimer alors l'héritier de civilisations brillantes dont il percevait l'importance par le biais de textes nouveaux qu'il avait à lire. Plus besoin de s'estimer étranger à ces productions intellectuelles, plus besoin de se croire inférieur ou exilé, mais une ouverture formidable à des origines lointaines. Il est bon pour un peuple qu'il fonde son origine au-delà de lui-même et qu'il la repousse sans cesse, s'il veut accéder à une universalité. Vouloir accaparer toutes les traditions, se considérer comme le fils fidèle ou le meilleur zélateur, à la manière naive comme ici d'une généalogie improbable mais tentée, n'est en rien mauvais, même si l'archéologue des croyances ou l'historien des religions se doit de dénouer l'écheveau et de rendre à chacun son bien50. Mais si nous nous plaçons sur le plan du "vécu", l'argument des historiens s'estompe au regard des créations vivantes qui émanent de ces aimables ambitions et de luxe à s'inventer une origine. Les textes anciens irlandais sont toujours considérés comme un tout stable e immémoriable que des scories, les interprétations, salissent. Nous soutiendrons l'idée suivante qu'ils ont été mis en oeuvre - aussi au contact des monastères : matériellement (par l'écriture) mais surtout intellectuellement (découverte dans toute la tradition, des quelques récits les plus prometteurs et renforcement des thèmes) -. Concevons-les non pas comme des créations achevés et dont on doit "camoufler" l'allure paienne, mais comme des "oeuvres en cours" lues soudain grâce à une interprétation51, effaçant certaines variantes inutiles, développant un thème au détriment d'un autre, etc. Un mythe est loin d'être immobile et "se nourrit" des grilles qui lui sont apposées.

D'avoir acquis de faire partie des peuples les plus illustres pour l'époque, revenait à se justifier, à s'anoblir, et surtout autorisait à aimer d'autres débuts et développements culturels, à s'intégrer à la culture européenne (jusque-là, l'Irlande avait peu eu de contacts, puisqu'elle n'avait pas été conquise par les Romains). Il était possible de basculer dans le foyer attractif de cette culture, et d'en devenir pour quelques siècles les meilleurs défenseurs et connaisseurs. Reprenons alors la topologie de Thom lorsqu'un objet passe d'un puits dans un autre ; la catastrophe du Pli représente d'abord une réduction spatiale du premier puits, une élévation de l'objet sur une crête, enfin sa chute dans le puits second. Donnons à cette description simplifiée une valeur plus vécue et intérieure : la réduction est sentie comme une oppression, l'élévation a tout de la révolte, la chute ressemble à un exil. Dans la catastrophe de la Fronce, l'objet est pris entre deux contraintes incompatibles à un certain degré, ce qui le place en un point élevé instable d'où il s'écroule vers un deuxième plan. Cela donne à peu près le même sentiment d'oppression à surmonter et la nécessité d'un lieu plus vaste. Soit ces deux dessins :

 

Figure page 407

schema

 

réductions des parois a et b; c monte puis s'écroule en 2 a et b placent c sur un pli instable; c tombe en 2

 

Interprétons donc la situation irlandaise au vu de ces figures et imaginons le puits -1- être la culture irlandaise et le puits -2- être la culture européenne. Le problème des artistes et savants d'alors fut d'opérer ce passage si bien que cela pourrait expliquer l'importance qu'ils ont donné à "l'oppression" dans les textes mythologiques qu'ils nous ont rapportés, puisqu'eux-mêmes vivaient en état comparable et cherchaient une conciliation possible.

N'est-on pas marqué par les conflits intellectuels qui se répètent d'époque en époque, tant qu'ils n'ont pas été évacués ou résolus ? Et pour confirmer notre propos, qui est plus qu'une intuition et une hypothèse, il nous semble remarquable de voir la préférence accordée du personnage de Noé. Le déluge a une grande place dans ces textes, la référence à Noé est implicite comme explicite52. r, nous savons que le mythe du déluge est à nos yeux fortement apparenté aux catastrophes du Pli et de la Fronce parce que les héros du déluge sont représentatifs d'une humanité changée et d'une nouvelle ère commencée. La coincidence est étrange à considérer que parmi tous les personnages bibliques, celui de Noé l'a emporté dans la conscience ou l'inconscient des clercs irlandais au point de tirer de leurs traditions ce qui rappelait le mieux son histoire : des révoltes vagues exilantes et de nouvelles épousailles avec la Terre d'Irlande, des descendants séparés (les trois fils de Noé comme les trois races d'Irlande), des démons invisibles ruinant l'oeuvre première d'installation et d'équilibre, etc. C'est pourquoi les textes mythologiques irlandais sont un précieux témoignage non seulement de croyances anciennes, mais d'une opération intellectuelle. Ce n'est pas tant le christianisme qui a pu déformer ces traditions que leur nécessaire partage d un champ culturel à un autre par catastrophes convenantes. Les catastophes donnent une autre forme : ici elles ont mis en évidence le mythe même qui pourrait leur servir de "saint patron", à savoir Noé, lorsqu'il s'agit de déplacer un objet de A en B.

Une hésitation dans le choix des catastrophes adéquates pour interpréter correctement la situation est possible et semble même indiquer un trouble des esprits qui a pu se manifester timidement en ces lointaines époques. En effet, la présence de la notion de "Terre Promise" est évidente d'un autre type de transformation ; la Terre d'Irlande abandonnée et retrouvée au cours de cinq conquêtes est apparentée à la Terre Promise des Hébreux, et tous ces chefs de peuples revenant en Irlande, après avoir quitté une domination étrangère, sont à deux doigts de ressembler à un Moise traversant la Mer Rouge et le désert (au cours d'une errance de 40 ans). Cela indique un choc entre deux traditions, et la création à l'endroit de la rencontre d'une déchirure (catastrophe de la Queue d'Aronde) ou d'une poche (catastrophe du Papillon). Cependant, cette solution ne s'est pas imposée parce que les conséquences auraient été trop grandes : les dogmes de la religion chrétienne auraient dû, inévitablement (puisque ces catastrophes désignent une zone intermédiaire, un compromis ou une déchirure pour y insérer une tierce position), être modifiés ; un tel gauchissement n'est à supposer que s'il y a affrontement ; or, la rédaction des textes mythologiques irlandais s'est faite bien après la complète christianisation de l';le, laquelle, d'ailleurs s'est effectuée sans grand heurt. Tout au plus, dirons-nous que cette possibilité d'affrontement n'a point pu être évitée totalement, comme si elle avait été sentie intuitivement mais immédiatement déjouée, ce qui explique la référence latente à la Terre Promise et à Moise. De plus près encore, on s'aperçoit qu'aucun des chefs des différentes conquêtes, n'a l'aura sacré d'un Moise, ce sens du destin supérieur à accomplir, ou cette volonté d'instaurer au coeur de l'Histoire un point de repère aussi solide qu'une Terre Promise. Bien plus, à la manière d'un Noé, ces chefs quittent une terre mauvaise et rétrécie, errent en mer, t surtout renouentavec leur tradition (thème de l'alliance) puisqu'ils s'installent sur une terre ancestrale (moins promise que purifiée), puis sombrent sous le poids de leurs crimes. C'est d'un voisinage superficiel avec Moise qu'il s'agit tandis que nous avons identification avec Noé en arrière plan. Cela explique, enfin, l'importance accordée à l'origine : le clerc irlandais pouvait présenter à ces lecteurs et confrères de quoi remonter à la plus haute et belle Antiquité, il pouvait affirmer une communauté humaine unie où l'Irlande avait droit et faisait bonne figure. Or les catastrophes du Pli et de la Fronce sont liées aux concepts de la fin et du début, de la capture et de l'engendrement, et aux valeurs morales de la chute et du salut, de la déréliction et de la fusion absolvante. Ainsi, les textes mythologiques qui nous ont été transmis nous paraissent avoir subi une influence jusque-là peu remarquée (tant on se bornait à étudier le problème de la christianisation), à savoir la métamorphose conceptuelle qui s'inscrivit pour passer par deux catastrophes précises. Le mythe n'est plus cette "chose" immuable et sujette à vari-ntes ; il ne redevient mythe, en tant que force dynamique, qu'en s'inscrivant ou en se réinstallant dans des catastrophes essentielles. Le christianisme n'a su que le renforcer en l'attirant dans sa sphère et en l'obligeant à sauter d'un plan dans un autre, même si les rapprochements proposés en surface sont parfois maladroits.

Concluons notre itinéraire sur l'apport possible de cette littérature gaélique ; Renan souhaitait un progrès où les Celtes passeraient de la poésie à la philosophie ; Ramnoux supposait l'existence d'une pré-métaphysique, d'un esprit pré-tragique, comme si tous les "ingrédients" étaient là prêts à l'éclosion d'une pensée ; Guyonvarc'h suggérait un respect total pour des textes à lire sans coupurefantaisie, afin d'y retrouver non seulement les conceptions indo-européennes sur le monde mais aussi le jeu subtil de la christianisation. Un esprit de tolérance, de souplesse étonnante apparaissait. Cela nous permit d'établir que le passage d'une culture dans une autre orientait les créations et pouvait avoir une valeur générale lorsque, par exemple, notre pensée opère dans d'autres domaines de cette facon. Cela donne aussi une idée des motifs de notre fascination pour ce corpus mythologique difficile d'accès.

Toutefois, l'Irlande ne saurait se résumer à ce seul apport littéraire. Il en exite d'autres qui, pour susciter moins d'études ou de gloire, n'en mérite pas moins notre attention. Nous traiterons de la production littéraire en langue latine de ce pays, qui nous renvoie en ces siècles où les moines irlandais, comme il fut dit53, coururent l'Europe et furent les meilleurs maitres et intellectuels de l'époque.

b) L'Irlande latine :

L'expression donnée par Daniel-Rops de "miracle irlandais" pour désigner une période de missions irlandaises sur le continent, renvoie moins à l'élaboration de concepts (comme on l'entend pour "miracle grec") qu'à une effervescence d'actions apostoliques. Extension territoriale d'une culture ou floraison intellectuelle ? La première nous paraît impossible si certains cadres de pensée ne guident pas les entreprises entamées et on a trop coutume de dire que les Irlandais, héritiers indirects de la tradition grécoromaine et chrétienne en des siècles où toute transmission s'affaiblissait sur le continent, ont à leur tour livré ce qu'ils avaient appris en un mouvement d'aller et de retour continu. Ce qu'il faut savoir, c'est d'où provient ce dynamisme, comme si nous avions la cause (christianisation et les conséquences (expression, apostolat) et que nous devions voir la relation secrète de l'une aux autres.

Mais de toute la production en langue latne que faut-il garder ? Car nous pensons qu'au travers de ces textes, nous trouverons trace et raison de l'extraordinaire éclosion et effervescence intellectuelles d'alors. Les lettres irlandaises latines méritent d'être saisies comme telles, sans trop que nous y voyons un pur reflet du celtisme paîen ou une pâle imitation des écrits chrétiens : d'autres motifs, indépendants de l'arrière plan possible sont à rechercher. Certes, la période est vaste puisqu'elle recoupe les V et VIe siècle jusqu'au IXe siècle, en tant qu'époque de création, mais se poursuit dans l'écriture ou la réécriture de manuscrits datant des XII - XV ème siècle54. Comme précédemment, l'antériorité d'un texte sur un autre est délicate à cerner ; on ne saurait être fixé sur la date, le lieu de composition, l'auteur ; de plus, ces textes latins semblent avoir été copiés sur des manuscrits avant les textes épiques mythologiques précédents, ce qui leur accorde une primauté "graphique" à défaut d'être "conceptuelle", à moins que l'on choisisse prudemment une simultanéité des plus raisonnables : la tradition indo-européenne et la tradition biblique étant toutes deux aussi vénérables (l'une n'est antérieure à l'autre que sous l'angle de l'histoire irlandaise). Ce qui nous avait retenu à propos des mythes irlandais, c'était leur élaboration particulière (puisqu'un mythe se soumet à bien des forces) due à un cadre intellectuel nouveau nécessitant un transfert ou un déplacement. Ce déplacement orientait les créations, leurs thèmes ou leur message. Ici, il s'agit pour l'Irlandais de s'exprimer dans une autre langue, de s'y installer pour l'utiliser comme -il l'entend. On ne place plus un contenu dans un autre contenant, conciliant ce qui peut l'être, on assiste à la compétition de deux langues (ou cultures) et à leur mutuelle influence : il y aura échange, emprunt, modification réciproque, la où nous ne notions qu'adaptation. Ainsi, ces textes nous seront interessants non point uniquement pour révéler un vieux fond celtique ou de chrétienneté primitive (attitude historisante) mais pour désigner un mode de créativité dû à des circonstances conflictuelles. Rappelons toutefois que le latin introduit en Irlande ne s'accompagnait d'aucun pouvoir politique oppressant mais servait à une religion et à une culture. Par essence, ces textes latins ont donc une valeur exemplaire55.

Lesquels? Enumérons cette production littéraire ; elle est faite de litanies et prières, de vie des saints, de catéchèses, pénitentiels et ordres monastiques, de "pérégrinations" ou voyages, de glossaires et textes d'études, de quelques ouvrages philosophiques ou encyclopédiques. On la juge en général à partir de deux critères : son écart plus ou moins grand par rapport à un latin "post-classique" ; son attache, plus ou moins forte par rapport à la tradition celtique. les commentaires alternent entre la louange des connaissances antiques conservées et celle d'une indéniable originalité ; ou bien ils notent que sous le "vernis" religieux latin, demeurent les vraies couleurs celtiques quelque peu pâlies et effacées, etc. Ce n'est pas à cette aune que nous estimerons cette création car il nous parait évident d'admettre que la rencontre de deux cultures a provoqué des entorses à une pureté originelle difficile à définir. L'étudiant de souche gaële, écrivait ennlatin qui ressemblait parfois à sa langue natale. Des influences et des emprunts se sont exercés. des traditions folkloriques ont été conservées au sein des livres chrétiens. En fait, l'important revient à saisir s'il y a eu surgissement de formes nouvelles parce que le heurt de ces deux mouvements a créé une aire centrale commune, un lieu de partage équilibré entre les deux forces, au pire, un point a mi-chemin et momente. Tous ces textes se classeront alors en fonction de leur proximité par rapport à cette aire centrale. Ils y concourront ou l'illustreront.

Or, d'un accord presque général, la littérature irlandaise latine apporte à la littérature universelle, deux inventions: une d'ordre linguistique, à savoir l'utilisation, voirela naissance, de la rime en poésie ; la seconde étant le genre de la "navigation". Ces deux formes nouvelles au succès grandissant au cours des siècles, doivent être comprises comme le résultat d'une situation conflictuelle nécessitant moins la disparition de l'un des antagonistes que la percée d'une tierce solution. Par elles, nous abordons peut-être ce qui rendit si vigoureux intellectuellement les penseurs et missionnaires irlandais, pour posséder deux outils de conception et de propagation efficaces.

Nous traiterons d'abord la première invention qui a trait au problème de la langue. La naissance de la rime reste énigmatique bien que tout porte à penser que les Irlandais en soient la cause ; à défaut, ils en sont des utilisateurs systématiques et des propagateurs certains. Or, tant dans la poésie latine classique et tardive que dans la poésie gaélique, il ne saurait être question de commettre rimes ou assonances. La métrique irlandaise ancienne est constituée de règles basées sur la répétition d'accents toniques, sur un jeu savant d'allitérations (de la finale d'un vers à l'initiale du vers suivant, dans la vieille poésie épique, ou d'un mot à un autre dans le même vers) si bien que Loth56 estimait qu'il existait un courant indigène détectable malgré les influences latines où l'on "conservait trace d'une poésie rythmique fondée sur l'accent, avec la succession régulière d'unités de prononciation équivalentes en toniques sinon en atones, de durée égale, où la similitude ou l'identité de structures était recherchée par les lignes étroitement unies" (p 238). Certes, il est impossible de remonter au-delà du IXe siècle d'après les textes. Donnons ce vers proposé par Loth pour bien saisir le principe de cette métrique originelle : "Fochen labraid / Iuath - Iam ar - claided''.

On notera les deux accents toniques dans le premier membre et deux autres dans le second, l'allitération en "i". Visiblement, l'accent tonique se confond avec un accent d'insistance placé en tête de chaque mot : vigueur de l'at- taque, laissant comme dans les langues allemandes et anglai- ses actuelles la fin du mot s'estomper ; l'accent tonique se déplace dans les mots de trois ou quatre syllabes d'une ou deux syllabes par rapport à l'accent d'insistance posé sur l'initiale. Au contact du vers latin, le vers gaélique ancien va devenir syllabique, rimé, a-rythmique. On observe alors la prédominance de quatrains de 7 syllabes où se Dlacent en finales paires des mots d'un nombre supérieur de syllabes : "une des lois du moyen irlandais c'est que la 2ème et la 4ème ligne dans le quatrain doivent finir par un mot ayant une syllabe ou deux de plus que le mot final des lignes impaires" (Loth). L'on peut assez bien expliquer le passage d'un vers accentuel à un vers syllabique tant en gaélique qu'en latin ; il n'en est pas de même pour la rime qui permet plusieurs conjectures.

La poésie classique latine est fondée sur un système de longues et de brèves revenant régulièrement, disposées selon un ordre. Dès le Bas Empire et durant le Haut MoyenAge, ce système disparut et fut remplacé57 par celi d'accents en soi semblable à celui du vieil-irlandais, si bien que l'on peut se demander pour quelle raison les deux systèmes ne se sont pas superposés, et pour quel motif leur rencontre a provoqué tant de modifications et somme toute des innovations. Le vers latin le plus proche de la langue gaélique et le plus commun à l'époque, était le tétramètre trochaique catalectique58, soit :

- v - v - v - v - v - v - v -

1 2 3 4 5 6 7 8 1 2 3 4 5 6 7

Au cas où l'on se serait souvenu des longues et des brèves, la structure des mots irlandais s'en approchait en partie : nombre de mots y sont des trochées (-v) mais aussi des dactyles (-vv) des iambes et trochées pour les verbes composés ( v- ; vv-vv ; v-vv ).

Il s'ensuivait une distorsion de la langue (un allongement des sons, une distension des formes59 qui, généralisée, aurait abouti à une réinvention linguistique, comme Autran a pu soutenir qu'elle s'était effectuée dans l'oeuvre homérique60. A ce sujet, Autran voyait trois exemples historiques où, une langue se superposant à une autre d'origine très différente, cela provoquait pour les poètes la nécessité d'éliminer certaines formes, de recourir à des expédients (usage d'archaïsmes, de dialectes): l'hexamètre homérique (d'origine non indo-européenne mais pélasgique) où la présence de deux longues ou d'une longue suivie de deux brèves (-- ou -vv ) brutalise la langue grecque préférant la répartition d'une longue et d'une brève (-v ou v-); le "mutaquârib" ou métre persan (langue indo-européenne) basé sur la structure du vers arabe (langue sémitique), fondé sur une proportion importante de brèves (v-v) pour une langue persane possédant plus de longues ; le vers gaélique du moyen irlandais, imitation apparente du vers latin imposant que l'attention se porte non plus sur les accents mais sur les syllabes si bien que l'affaiblissement de l'accent grandit. Ces adaptations d'une langue à une structure externe ont des effets bénéfiques dans la mesure où une souplesse plus grande est demandée et où s'impose la création de formes (vocabulaire ou règles métriques).

Toutefois, cette explication vaut seulement en partie puisque le vers latin du Haut Moyen-Age n'était plus senti pour ses quantités et reposait sur des accents, surtout dans l'hymnologie chrétienne61. Le vers classique était peut-être encore enseigné dans les écoles, mais il avait disparu de la vie créative. On ne retenait plus du vers tétramètre trochaique catalectique que le nombre de ses syllabes (8 et 7) que l'on égalisera (7 et 7) et qui fut à l'origine du grand vers gaélique (ou "seadna") de 7 + 7 syllabes. L'accentuation à l'initiale (comme en latin) du gaélique, tant qu'elle exista, renforça l'identification.

De son côté, le vers latin fut aussi "contaminé" car l'on note très vite la présence d'allitérations et de rimes enchalnées62, sorte de "revanche du vers indigène" aux dires même de Loth. Lors de la réforme carolingienne, soucieuse d'une latinité plus correcte, ces allitérations ont souvent été éffacées par les moines chargés de recopier et d'établir les textes religieux, prières, hymnes, etc. En soi, ces deux phénomènes (le vers gaélique devient syllabique; le vers latin devient allitératif, tous deux se désaccentuent) montrent seulement des emprunts mutuels. Or, il n'en est pas de même pour l'invention et l'usage de la rime , car elle n'était pas en puissance ni dans le vers gaélique ni dans le vers latin. Il ne s'agit donc plus d'influences respectives mais d'une situation nouvelle qui correspondrait bien à la notion de "distorsion", donnée par Autran lorsque deux cultures se heurtent et ne peuvent s'harmoniser que par des artifices inconnus. Malaise et maladresse ont por effet de relever un défi et de provoquer une solution. La rime est un exemple de "tierce solution", à la rencontre de forces antagonistes (culturelles), une sorte de "lieu" d'où l'on peut dominer le champ de bataille et adopter une attitude originale, indifférente aux compromissions, aux servilités ou aux écrasements.

Le latin irlandais présente un double aspect: à la fois très conservateur savant et fort barbare. Le premier courant renvoie à l'enseignement de cette langue étrangère dans le seul but de "permettre aux prêtres et aux moines l'accès de la littérature chrétienne", et non dans l'idée de "former des fonctionnaires ou des rhéteurs" utiles pour un empire Romain disparu63.

Cet enseignement mené avec zèle et rigueur (l'ascétisme du monachisme irlandais est justement célèbre), a maintenu une prononciation scolaire souvent plus correcte que sur le continent où les sons étaient en pleine mutation (ainsi, le "c" est prononcé "k", évitant la confusion entre "ci" et "ti" des scribes continentaux) et la différence des voyelles finales (sur le continent i, u et e se sont souvent confondues). Dag Norberg, auquel nous prenons ces éléments d'analyse, soulignait combien l'attachement respectueux des Irlandais fut cause aussi de confusion et d'hésitation: il fallait sans cesse recourir à des glossaires sans savoir à quel champ sémantique appartenait un mot, s'il était d'un registre poétique, technique, commun, argotique, ou à des textes continentaux d'un latin tardif dont les formes étaient en concurrence ou en désaccord avec les formes de la Vulgate ou de textes plus classiques. Il a été donné à ce vocabulaire impropre et fort étrange le nom d'"hispérisme" du latin "hesper" désignant ici les terres occidentales, le couchant. Des textes entiers64, les Hisperica Famina, ont souvent défié toute compréhension tant le choix des mots surprend. Les "hispérismes" naissent plus d une volonté de bien faire et de perfectionnement que de l'influence exercée par la langue maternelle. En effet, l'ordre des mots dans la phrase gaélique (le verbe en tête de la phrase suivi u sujet ; les pronoms personnels suivent le verbe ; l'antéposition de l'adjectif) n'a rien de bien latin (ne serait-ce que le verbe placé plutôt à la fin) ; le genre des mots d'une langue diffère dans l'autre langue et de ce fait provoque une confusion compréhensible ; certains désinences verbales ou nominales sont aussi trop proches et causent le trouble de l'esprit (subjonctifs en "a" en gaélique et en "e" en latin pour certains verbes), ou bien les graphies diphtonguées du qaélique sont appliquées au latin ("staitim" au lieu de "statim", "diciabat" pour "dicebat"65). Ce second mouvement s'explique sans problème par la superposition de deux langues et se reproduit dans chaque cas similaire. Quant aux particularités syntaxiques ou orthographiques, le nom proposé fut celui d"'hibernisme"66, (du latin "hibernia" soit "l'île du nord"), quoique les critiques le distinguent parfois mal et à tort des "hispérismes" dont nous avons vu le caractère scolaire et savant. L "hibernisme" est naturel, il dénote d une influence du qaélique sur le latin, comme précédemment nous avons parlé de l'influence du vers latin sur le vers gaélique. Toutefois, les "hibernismes" sont contestables souvent car ils ressemblent par bien des aspects aux particularités du latin mérovingien tel qu'il existait sur le continent, si bien que certains sont en droit d'en réduire l'originalité et de les confondre avec l'évolution générale du latin de ces époques. Sans adopter une position si radicale, nous estimerons qu'il leur manque d'être élabores consciemment et qu'ils représentent un phénomène somme toute courant, digne de tout étudiant apprenant quelque langue étrangère : l'habitude native déforme involontairement la langue apprise. Ce n'est donc pas là que se situe l'originalité de la littérature irlandaise. Le véritable écart stylistique revient au "hispérismes" dont les néologismes sont propres à quelque avant garde.

En outre, les "Hisperica Famina", qui ont donné leur nom pour désigner ces fabrications de mots, sont peut-être à l'origine de la rime selon l'éminent celtiste et bollandiste Grosjean67. La thèse mérite d'être exposée en raison de l'argumentation. L'avis le plus courant concernant l'invention de la rime repose sur l'idée d'une décompositin du vers latin à la suite des invasions des Germains et sur celle de son remplacement par une structure proche de la prose. En effet, "l'idée même de cet écho sonore, instrument pour nous d'une musique enchanteresse, était à ce point étrangère aux Anciens qu'ils l'évitaient comme une imperfection" (Grosjean, p 80) ; il n'était autorisé d'user d'assonances qu'en prose, pour ponctuer quelques discours laborieux ou achever une période oratoire de facon à asséner un coup mortel à l'adversaire. La chose n'avait donc rien de noble tant l'effet en semblait grossier, quoique efficace. A la suite des invasions, le goût changea et surtout la connaissance du latin dont on ne percevait plus toujours les longues et les brèves68. Ainsi trouve-t-on des poèmes rimés chez les Espagnols Wisigoths, en Gaule du Sud et en Irlande, mais c'est dans ce pays que l'emploi de la rime devient conscient : "Philologues et historiens de la littérature tombent généralement d'accord pour signaler la première apparition de la rime comme élément conscient de la diction poétique, en Irlande, au VIe siècle" (Grosjean p 80)69.

Restait à savoir comment l'invention qui a pu être faite en plusieurs endroits de l'Europe, était devenue en ce pays générale et si formelle. Grosjean a eu alors l'idée d'étudier la disposition des phrases des Hiserica Famina dont le caractère abscons avait suscité bien des hypotheses. S'agissait-il de quelque langage ésotérique, de quels secrets étaient-ils les dépositaires ? Le premier à avoir édité ces textes au début du XIXè siècle70, le cardinal Angel Mai, d'après les codices du Vatican, soutitrait "sive latinitatis nusitatae.Vel arcanae opusculum" (ouvrage d'une latinité inusité cachée), ce qui donne une idée des mystères que l'or. croyait pouvoir détecter dans ce petit ouvrage. L'édition de Migne comporte quelques remarques sur le mot même d'hisperica" qui semble choisi sans à propos sinon pour désigner toute terre à l'Ouest de l'Europe (les Grecs appelèrent l'Italie, Hisperie ; les Italiotes, l'Espagne, Hispérie et ainsi de suite) ; elle porte ce jugement sur le style de l'oeuvre: "tumidus, abnormis, exorbitans, obscurus ac saepe inextricabe" (- gonflé, anormal, exorbitant, obscur et souvent inextricable) et suspecte ce plan à l'ouvrage : exorde sur l'éloquence et la nécessité d'un vocabulaire varié ; activités de l'homme du matin au soir ; histoire naturelle du ciel et de la mer, du feu et des vents (les 4 éléments) ; propos sur les vêtements, les chapelles et la prière ; conclusion avec une description de chasse et de banquet, et d'un combat contre des larrons. Il n'est pas certain qu'un plan apparaisse vraiment, plusieurs sujets sont proposés pour une métamorphose stylistique qui pourrait donner le change et faire croire en quelque oeuvre littéraire originale. Pour Grosjean, le doute n'est plus permis car le propre de ce texte est d'être un manuel scolaire proposant aux étudiants les expressions latines "les plus rares, les plus inattendues, les plus renversantes, les plus biscornues, bref les plus distinguées"71. Jeu conscient de la part du maltre d'école pour relever le style des rédactions de ses élèves en leur conseillant un vocabulaire recherché. A la facon des glossaires où étaient réunies des mots lus ici et là, le but est de donner des synonymes recherchés et d'agrémentation. C'est pouquoi, la syntaxe y est très pauvre, ce qui annule tout espoir d'y voir une création littéraire. Pourtant, des rapprochements avec l'oeuvre de James Joyce72 (dans Finnegans Wake, jeux de mots et distorsion de la langue créent un texte étrange, épais et confus) ou avec un passage de Rabelais, celui où un "escolier limousin" exprime des choses simples dans un charabia verbeux et pédant (Pantagruel Ch. VI), ont pu être faits, mais comme le signale Grosjean, responsable de ce dernier rapprochement, cela est fallacieux et ne correspond pas au but "pédagogique" (si l'on veut) des Hisperica Famina : "l'hispérique est un ornement du style, à utiliser avec discrétion pour montrer qu'on a des lettres ; et les Hisperica Famina ne sont pas des "oeuvres littéraires" (p 49). L'idée principale reste et demeure une réaction savante contre le latin populaire ou plat de jeunes étudiants73.

La question du lieu d'origine et de la date de composition n'a pas grand intérêt pour nous : disons que de l'avis de la plupart, le lieu d'origine est l'Irlande, ou la Grande Bretagne (côté ouest subissant l'influence irrandaise, ou enfin le continent (dans quelque école tenue par des Scotti, c'est-à-dire les moines irlandais missionnaires), mais que la première solution est la plus répandue et la plus plausible. Quant à la date, en raison de certaines citations de la Vulgate (qui est introduite en Irlande vers le milieu du VIe siècle ; auparavant, la Bible est lue dans une traduction que l'on nomme "la vieille latine"), il faut estimer que la composition se place entre le VIe siècle (ou le Ve siècle si l'on estimait que l'oeuvre a été écrite sur le continent qui connut plus tôt la Vulgate) et le VIIIe siècle. L'orthographe et la graphie des plus anciens manuscrits74 indiquent comme date le IXe siècle et ont un aspect très insulaire. On observe même que le texte "latin" est glosé en vieux breton pour les endroits où le maitre lui-même risque d'oublier le sens (cours préparé), ou bien la glose traduisait déjà une glose latine75. C'était déjà une première utilisation de ces exercices, mais Jenkinson, l'auteur d'une édition complète de ces textes, livre de véritables productions littéraires (poèmes) usant de ce vocabulaire réellement, et l'on peut se demander si ces hymnes et poèmes n'étaient pas une manière de lutter contre la poésie gaélique dont la complexité est légendaire. Volonté d'égaler et de rivaliser en latin, volonté de démonstration où le latin s'avérait apte à combler le goût des complexités savantes. Il est bon de noter toutefois que les Hisperica Famina paraissent dépourvue de tout intérêt thématique, ne traitent ni de religion ni de mystique, ni d'amour, ni de femme mais cette opinion émise par Macalister et Grosjean est peut-être sévère car les sujets traités ressemblent à des sujets de dissertation convenus et communs où l'on teste l'élève en lui proposant d'exercer ses connaissances sur une partie de chasse, sur les forces naturelles etc. Cela doit rentrer dans un cadre scolaire général, ce qui évite de rechercher des réflexions puissantes ou des considérations orignales.

En fait, rien ne sauverait les Hisperica Famina si la disposition des mots n'avait pas eu pour vertu d'engendrer la rime ou d'en faciliter la diffusion. Toute l'argumentation de Grosjean se fonde sur une remarque stylistique importante : "la structure colométrique des Hisperica Famina repose sur la généralisation de l'entrecroisement des mots et notamment sur le procédé qui consiste à rapprocher les épithètes et leurs substantifs en deux groupes séparés. Toutes les tranches rythmiques des Hisperica Famina commencent par un adjectif et aucun substantif n'est accompagné de deux épithètes"76. L'ordre des mots est le suivant : un adjectif épithète, un complément, un verbe et le substantif auquel se rapporte l'épithète placé en tête. Reprenons deux exemples de Grosjean : (A. 307) "Nocturnus gravat serpella nimbus" ; (B 131)" "Multigenas animatium instaurat catervas". Séparer l'épithète du substantif est un procédé de la poésie classique qui prend ici l'aspect d'une tournure obligatoire et monotone, propre à déformer le génie même de la langue latine. "Ainsi qu'il arrive en biologie, cette prolifération de moisissures sur le cadavre décomposé de l'Antiquité a suscité un élément de vie nouveau, inattendu, irremplçable et fécond", écrit Grosjean77, et au-delà de l'image quelque peu provocante, on notera l'idée qu'une nouveauté prend corps provenant de la disposition épithèteverbe-substantif qui "ne peut manquer d'amener un nombre considérable de rimes entre l'épithète qui précède le verbe et substantif qui termine la ligne"78. Et de donner plus de soixante exemples de vers avec un ou deux épithètes, un ou deux substantifs ou plus. Conservons ces quelques vers à titre d'illustration :

B 153 "sevosque prohibuit rictus"

(il interdit les rires cruels);

A 563 "Tithico terrestrem obvallat limbo crepidinem"

(il entoure la jeen terre d'une lisière marine),

ou si l'on veut conserver la préciosité "baroque" des vers :

"D'une frange à la Thétys, il ourle le terrestre môle".

D 113 "Spumatica oceani flectit tumultu flustra"

(le calme écumeux au tumulte de l'océan fléchit).

Ce qui est curieux c'est de penser que ces rimes n'ont pas été voulues car elles auraient présenté u moyen supplémentaire de complication comme le souhaiteraient les doctes créateurs de ces artifices. Or, visiblement, ils ne s'en sont pas souciés, comme le montrent certains vers sans rime79. Mais leurs élèves qui devaient apprendre par coeur et réciter à haute voix ces inventions verbales rimées, conservèrent en mémoire cette structure et eurent plus tard, l'envie sinon l'habitude de l'imiter pour des oeuvres ultérieures dont ils étaient les auteurs. Ainsi, le maltre de classe "le journalier des lettres, auteur d'exemples et de modèles latins, a jeté à son insu le germe de la rime" dont on sait le succès sur toutes les littératures. Il restait à de vrais poètes de s'en emparer et de donner des preuves de sa qualité. Un processus était en cours.

Le caractère le plus intéressant de cette théorie, si on en accepte les arguments, revient à signaler un effort d'élévation. L'auteur des Hisperica Famina souhaitait améliorer le latin de ses élèves ou des clercs irlandais ; le monachisme irlandais s'empare du christianisme et en retire une invitation à l'ascétisme qu'aucun mépris du monde n'accompagne mais plutôt un vibrant hommage à la création. La disparition de l'accent d'insistance à l'initiale au profit d'une attention marquée pour la finale du mot dont on se sert pour créer une rime est significative d'un nouvel aristocratisme recherché80. Le mot se maintient dans la bouche d'un bout à l'autre, n'est pas soumis à la décomposition paresseuse de toute langue involuant. Autant de faits révélateurs d'une pensée intellectuelle en ces lointains temps se voulant droite, tournée vers l'excellence, dont on voit l'existence au moyen d'un travail sur le langage (que de mots nouveau nouveaux entrent dans le gaélique ou se rechargent de sens dans le latin), sur la prononciation et sur l'usage de la rime. Cette dernière n'appartient ni à la tradition celtique ni à la culture latine qui venant à se rencontrer, "déteignent" l'une sur l'autre, mais elle s'impose d'un mouvement "ascentionnel" issu de maîtres maladroits quoique dévoués et d'étudiants frustres mais bien disposés et avides de savoir. Ce n'est donc pas à une coloration mutuelle de deux cultures que nous avons affaire, aux mélanges qui peuvent donner le change de véritables créations, comme c'est si souvent le cas de par le monde et au cors de l'histoire, mais à un effort ou à une tension: celui de parler le mieux possible, celle d'écrire le mieux au monde, le tout dans l'optique d'obtenir "un bien-dire", une "bénédiction" servant de louange à Dieu, que traduisent les vieilles hymnes et les litanies irlandaises comme nous le verrons sous peu. Cette tension a provoqué au sein des habitudes poétiques une déchirure où se sont retrouvés tous les esprits originaux et audacieux indépendamment de la langue qu'ils utilisaient (gaélique ou latin). La rime devenait le point de jonction commun aux poètes (gaélique ou à ceux écrivant en latin à l'égal du continen. Invention bi-face dont aucune des deux cultures n'avait la paternité et qui modifiait les langues en les faisant prononcer avec distinction et goût. Après quoi, s'ensuivaient des imitations respectives de versification (syllabisme, allitération, etc.) pour agrandir ce point et en faire un domaine.

L'intrusion du latin au coeur de la créativité irlandaise n'avait pas abouti à la disparition du gaël et à la traduction de toutes les productions jugées "traduisibles" ce qui ressemblerait à la situation des oeuvres mythologiques recentrées dans le cadre biblique, mais à la naissance de formes nouvelles devant s'épanouir à l'endroit des intersections, celles où la pensée veut s'améliorer et se dresser plus haut. La croyance religieuse visiblement en fut le moteur et des sacrifices qu'elle suscita, put se dessiner cette oeuvre commune, indigène et aliène.

Un autre procédé littéraire moins évident que l'invention de la rime est à mettre au crédit de l'Irlande. Il concerne la prose mais son influence est loin d'être négligeable. Il apparalt dans les "litanies" dont la forme et l'expression renvoient peu à la culture latine chrétienne ou même paienne et semble-t-il encore moins à la tradition gaélique. Il s'agit d'une intervention stylistique que nous voyons naître ici, en Irlande, en raison d'un certain contexte de tension qui a déjà servi à la naissance de la rime. La litanie est à l'origine une prière énumérative des qualités de Dieu et des défauts d'un homme, d'une syntaxe simplifiée à l'extrême où le rapprochement des mots sous forme de liste se fait en fonction des sonorités. Certes, de nos jours, on ne conserve de la litanie qu'une idée négative, celle d'une oeuvre ennuyeuse, sans trop se soucier de son origine qui est supposée par la plupart comme étant irlandaise. Dans l'Encyclopédie du Catholicisme de Letouzey et Ané81, ce genre religieux particulier est ainsi présenté : "l'origine des litanies des saints demeure obscure. Il semble que cette forme de prière soit née en Irlande et ait été diffusée sur le continent par les moines missionnaires irlandais qui appréciaient les invocations jaculatoires. Les plus ancies textes se trouvent dans des livres liturgiques du VIIIe siècle". Le plan adopté lors du développement de la litanie comporte deux parties : une suite d'invocations de saints qui sont secondées par un "ora-pro nobis" ("prie pour nous") et une autre suite de demandes pour être libéré des péches, des maux, des tracas qui assaillent l'existence ("libera nos, Domine" ; "libère-nous, ô Seigneur"). Tel est l'ordre suivi en général quoique les litanies irlandaises les plus anciennes ne puissent toutes se résumer de cette manière.

Les premières litanies sont écrites en vieil irlandais, avant que le procédé inventé ne soit transposé en latin. Parmi les treize litanies publiées et traduites par Plummer d'après les manuscrits du XII au XVe siècle, dont il est parfois possible de désigner l'auteur et la période de composition (IX à XIe siècle), on en a relevé trois qui sont versifiées. Nous nous servirons de cette édition pour établir l'origine de cette invention qui mérite un intérêt similaire à celuiaccordé à l'apparition de la rime. Comme dans ce dernier cas, il s'agit d'un nouveau procédé stylistique affectant le discours en prose, mais appliqué aussi à la poésie. Décrivons-le avant d'en analyser la raison. Les principaux traits que signale Plummer82 à propos des litanies nous renseignent déjà sur un "état d'esprit": il s'agit d'un discours privé à usage personnel ("dans huit à treize pièces, les demandes sont livrées à la première personne", p XV) qui n'a jamais été employé pour un service religieux public ; la tendance commune de ces prières est d'user des allitérations, ce qui est le propre de la rhétorique irlandaise ; ces énumérations de qualités et de demandes visent une protection et une libération totales qui n'est pas sans rappeler les "loricae" (ou prières de protection que pourrait jalouser n'importe quelle compagnie d'assurance de nos jours ') ; l'expression d'une pratique ascétique nommée "Scuap Crabaidh" (ou en latin "Scopa Dévotionis"), i. e. "balai de dévotion", s'y révèle et s'observe au souci réel de se débarrasser de tout péché au moyen d'une prière ardente et envoûtante ; à cet ascétisme s'ajoute parfois un prophétisme latent, l'annonce d'un temps où il sera nécessaire de purifier l'Irlande.

Parmi tous ces traits, le plus marquant pour Plummer reste et demeure l'extraordinaire sincérité de ces textes si bien que la culture biblique de leurs auteurs n'est jamais étalée et s'accorde avec un sens de la nature qu'une litanie (n° 13) extériorise sans ambage ("je vous supplie par la trinité, le vent et le soleil et la lune ; je vous supplie par l'eau et l'air cruel, je vous supplie par le feu, je vous supplie par la terre..." (p 103).

Ces remarques ont ceci de bon qu'elles dégagent la litanie de la vision négative que les siècles lui ont apportée, à juste raison dans bien des cas, mais surtout nous conduisent à ne pas y voir un procédé mécanique ou une opération magique. C'est une forme de prière qui n'est pas à mettre en rapport non plus avec certains aspects de la religion paienne ancienne : dans les religions antiques, la stricte observance d'une formulation, l'exacte dénomination du dieu, l'attention accordée au rite permettent de contraindre le dieu à une réponse favorable ; la prière y est un échange ou une convention comme l'ascétisme s'apparente à une opértation de mise en demeure pour la divinité d'accorder ce qui lui est demandé.

Si la répétition est envoûtante, il apparalt que l'efficacité de la litanie ne provient pas de sa pure et simple récitation mais de l'ardeur intérieure à l'évoquer. Plummer relève dans un colophon (indication portée à la fin d'un ms. par le copiste) cette phrase ambiguë qui traduit l'évolution de la litanie vers un système commode de délivrance, alors que sa composition procédait d'une autre éthique :

"Quicumque hanc orationem cantaverit, veram penitentiam et indulgentiam peccatorum habebit, et alias multas gratias".

p. XVIII : "Quiconque aura chanté cette prière, obtiendra une véritable pénitence et indulgence de ses péchés, ainsi que de nombreuses autres grâces".

Mais de toute façon, la tentation était trop forte de rétablir un échange là où il n'y avait que confession sincère et honnête pour que nous en soyons surpris83.

Le fonctionnement et la composition des litanies méritent d'être étudiés avant de voir quel écart est effectué par rapport à un discours ordinaire. La présentation la plus immédiate que l'on puisse en faire est celle d'une formule d'introduction répétée. Cela peut être une suite de vocatifs :

"O saint Jésus, ô noble ami, ô étoile matutine, ô soleil à midi adoré..." comme dans la itanie n° 2 (p 41)84; "ô Marie souveraine, ô la plus souveraine des Maries, ô parangon des femmes..." (Litanie n° 6, p 48-51)85. Cela peut être un même verbe "je te conjure", "je te supplie" qui introduit toute une série de qualités "toi notre sauveur, notre roi,..." (Litanies n° 1, n° 13). Cela peut être enfin une expression du genre de "pour l'amour de" ("Ar ecnair"), "par", "au nom de" ("ar"), "contre", etc. (Litanies n° 2, n° 11, N° 12).

La conclusion qui survient soit à la fin de la itanie soit après chaque strophe, est un "pardonne-moi", ou un "aide-moi". Si l'on regarde maintenant l'état de la langue, on notera q