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Editions CARÂCARA
Première partie (Etude de G.Vincent)
A. Histoire de la Critique Brendanienne ( ancienne et moderne )
I°) L'hagiographie: a) La Vita Prima b) Les Vies de saint Malo et la Betha Brenainn c) La Vita secunda, le poème de Benedeit et la Vita du ms. de Lisbonne d) Les Versions allemandes et les Treize Apôtres d'Irlande e) Positions du monde savant ancien 2°) La Critique Moderne : a) Selmer et ses prédécesseurs b) La théorie de Zimmer et les réactions suscitées c) La théorie des Orientalistes d) La Nav, un des reflets de la culture dans le Haut Moyen-Age
B. Etendue du succès de la Légende de Saint Brendan 1°) Les préoccupations géographiques a) Géographes et Historiens b) Le " Problème brendanique " - pour une géographie imaginaire - pour une géographie réelle 2°) Les Développements littéraires a) Prières, sermons, formules magiques b) L'Hagiographie irlandaise c) L'Influence de la Nav
CONCLUSION a) Un genre b) Analyses comparatives c) Le texte comme Orientation
retour présentation
Notes
Annexes
Première partie
LA FASCINATION EXERCEE PAR LA LEGENDE DE SAINT BRENDAN
Des multiples témoignages concernant la légende de Saint Brendan au cours des siècles, se dégage à son sujet une fascination constante en Europe depuis le Haut Moyen Age, jusqu'à nos jours. A l'origine, peut-être, un texte littéraire : la Navigation de Saint Brendan ,racontant les aventures en mer d'un saint irlandais partant à la recherche du Paradis Terrestre et l'atteignant après maintes errances. A l'intérieur du récit, divers épisodes présentent des similitudes avec des littératures plus anciennes ou contemporaines aux époques du premier Moyen-Age ; d'autre part, la quête d'un Autre Monde fait partie de l'imaginaire humain le plus universel ; enfin, l'uvre est demeurée celle d'un anonyme dont il est difficile de préciser l'époque et le lieu où il vécut. Autant d'aspects créant autour de la Navigation de Saint Brendan un nuage d'inconnaissance et de mystère convenant à une véritable fascination.
Aussi, une histoire de cette fascination mérite d'être entreprise puisque tant d'articles et d'études sont venus grossir, au cours du temps, une critique digne d'être appelée " brendanienne ". Savants anciens et modernes, des différentes nations européennes, ont non seulement appliqué leurs instruments de mesure aux nombreux textes de la Navigation, mais les ont peut-être modifiés en raison même du sujet. L'ensemble forme cette critique brendanienne, où les multiples développements de la Légende de Saint Brendan sont passés en revue dans leurs relations, où le corps de la Navigation est disséqué dans sa constitution et composition- cela pour la Critique Moderne-, où une réinvention ou ré-écriture du texte s'effectue, où un résumé confiant ou sceptique des exploits du Saint est livré- cela plutôt pour la Critique Ancienne-. Patiemment superposées, ces analyses critiques, que nous ne pouvons pas toutes saisir par une synthèse ( doit-on d'ailleurs le souhaiter ? ), contribuent à accroître le charme de la Légende en question. Loin de vouloir juger les efforts de la Critique brendanienne, même si, par certains côtés, le reflet des préoccupations intellectuelles d'un lieu ou d'une époque, y est visible, notre projet est de lui rendre hommage, si nous la retraçons avec le plus d'exactitude possible.
En effet, la fascination exercée par le personnage mythique de Saint Brendan, nous paraît louable et de bon aloi. Il serait plus facile d'accuser le monde savant comme le grand public ( vu le succès de l'uvre ) de se complaire en de faux problèmes ou en des rêveries inutiles . Cela n'expliquerait pas les raisons d'une fascination. Mieux vaut s'intégrer mentalement aux différentes tentatives faites pour cerner l'étrangeté d'une navigation possible mais irréelle, visant peut-être à nous conduire vers toutes ces " îles " que la raison humaine place au loin, - lorsqu'elle désire s'ouvrir à l'incompréhensible-, pour servir d'étapes à notre course. Outre l'intérêt du monde savant, la célébrité de la légende auprès de tout un chacun présente l'avantage d'un renouvellement permanent, d'une fraîcheur d'invention propre déjà à la mythologie et aux avatars du folklore. Voilà qui nous impose de réfléchir aux motifs et aux modes qui ont toujours rendu actuel l'attrait de la Navigation de Saint Brendan.
A. Histoire de la Critique brendanienne ancienne et moderne :
1°) L'Hagiographie :
Le récit de la Vie des Saints est un genre littéraire, nommé hagiographie, dont le succès fut grand au Moyen-Age . Il prend comme modèles la Vie de Jésus ( Evangiles et Apocryphes confondus ), celle de deux ermites- Saint Antoine, Saint Paul de Thèbes- ( Saint Athanase en 367 après J. C. fut le biographe du premier ; Saint Jérôme en 374 ou 376 du second). Ce qui était modèles, devint vite cadres et schémas ; d'où le caractère répétitif des miracles prêtés aux saints. Mais sous ce formalisme, se dissimule souvent tout un travail critique que la Navigation de Saint Brendan peut illustrer : l'hagiographie irlandaise opéra un syncrétisme entre le monde païen celte et le christianisme ; l'hagiographie européenne se livra à une véritable ré-écriture de la légende de Saint Brendan, peut-être moins dans l'intention de changer l'esprit de l'uvre que dans le but de la diffuser en Europe en la conformant aux critères et exigences communes à ces époques. En ce sens, l'hagiographie mérite sa place dans l'histoire de la Critique brendanienne.
Entre le VI° s. et le VIII° s., l'Irlande connaît une période d'apogée historique : artistes, savants, moines élaborent une culture nouvelle assimilant l'apport de l'Antiquité et du Christianisme au vieux monde celtique. Bien que les témoignages écrits soient très rares, il apparaît qu'une symbiose s'effectue dans le domaine littéraire, conciliant thèmes anciens et nouveaux. Les Vies des saints irlandais semblent tributaires de ces siècles, même si, perdues dans leur première forme, elles ne nous sont parvenues qu'au travers de rares manuscrits latins du XIII°-XIV° s. La Navigation de Saint Brendan, si nous admettons qu'elle fut écrite en Irlande(1), peut être datée, dans sa rédaction, entre le VII°-VIII° siècle ;elle permet de donner une indication du travail hagiographique en Irlande, en ces siècles, de révéler comment la synthèse entre plusieurs thèmes littéraires s'est faite. Le christianisme apporte une vision dramatique de la Création ( Chute Originelle, Passion ), entraînant une nouvelle éthique ( plus ascétique, dévouée, et fondée sur l'Espérance ), et de nouveaux lieux de référence ou d'imagination ( Paradis, Jérusalem, le Désert et c) .La Navigation de Saint Brendan, sur ces points, montre son appartenance à la nouvelle foi, mais, parallèlement, demeurent d'autres thèmes dont il est difficile de juger l'orthodoxie : le Paradis n'est pas seulement pour la Fin des Temps, il a une assise terrestre à découvrir ; la mer, conçue selon les peuples de diverses façons est bien " l'antichambre de l'au-delà ", comme le dit G.Dumezil à propos de la littérature païenne irlandaise (2) ; c'est vers l'Ouest que la Terre de Promission sera atteinte, et non vers l'Est comme la Bible situerait l'Eden(3). Ces quelques exemples, que d'autres confirmeraient, pris en d'autres aspects de l'uvre ( Saint Brendan moine-forgeron, magicien connaissant le pouvoir des eaux, maître des animaux et c), sont suffisants pour nous éclairer sur la méthode hagiographique : au lieu de supprimer, il fut choisi de concilier et de juxtaposer, puisque toute image sert à louer la Création et à entraîner l'adhésion ou la conversion de l'homme à Dieu. L'hagiographie irlandaise, dans le cas précis de la Navigation de Saint Brendan, est donc, à la base, responsable, nous semble-t-il, de la création d'un texte littéraire riche et ouvert, née d'une expérience intellectuelle originale
( fondée sur l'acceptation de plusieurs cultures).
Mais si l'origine irlandaise de la Nav. peut être contestée, - ce qui, d'ailleurs, n'a aucune importance, pas plus que la nationalité de l'auteur-, et si nous optons pour quelque pays européen continental ( Lotharingie, Bretagne, Allemagne du Sud ), nous nous trouvons en présence d'une critique hagiographique plus étendue par ses témoignages, plus récente et plus vivace que le travail précédent des Irlandais. Cette forme de critique court sur plusieurs siècles : de la Réforme Carolingienne ( IX° s. ) à la fin du XIV° siècle. Certes, bien des différences ont dû exister entre tous ces travaux hagiographiques selon l'époque, le lieu, les préoccupations. Toutefois, notre étude ne saurait les décrire mais nous en avons le soupçon, puisque l'on observe un dédoublement de notre texte ( Navigation et Vie ), la préférence que certaines générations marquent pour des versions de la Nav soit en langues vernaculaires, soit en langue latine, soit en vers soit en prose. Car l'hagiographie continentale recouvre cet ensemble abondant et réussit une diffusion générale(4) en Europe de la Légende de Saint Brendan. Aussi, avant de passer en revue les principales adaptations, de la Nav, nous tiendrons compte des modèles servant aux Vies des saints, pour observer comment l'influence de ces derniers affecte notre texte.
La Vie d'un saint emprunte aux Apocryphes (5) son arsenal de merveilleux, ses recettes de miracles, et à la Vie du Christ une certaine composition. A une enfance pleine de prodiges, succèdent les prouesses du Saint adulte, et une mort édifiante. Pour l'enfance du Christ, l'imagination populaire que nous transmettent le Protévangile de Jacques (6) , l'Evangile du Pseudo-Mathieu(7) , Le Livre Arménien de l'Enfance (8) , l'Evangile Arabe de l'Enfance (9), a inventé de nombreuses saynètes où l'enfant Jésus est décrit dans ses espiègleries et ses ruses, dans ses premières guérisons ou miracles. Ne dessèche-t-il pas les mains de ses camarades envieux ? Ne les transforme-t-il pas en brebis ? Ne le voit-on pas commander à un arbre de s'incliner pour que sa mère ait de l'ombre et des fruits ? Autant d'anecdotes visant à combler l'auditeur de prouesses quelque peu superfétatoires. Les mêmes traits d'affabulation se trouvent, lors de la Passion du Christ, dans l'Evangile de Pierre (10), l'Evangile de Nicodème (11), où une large part du récit est celle de la Descente Aux Enfers du Seigneur, visitant les morts, les libérant de Satan, détruisant ce dernier. Aux influences des Apocryphes, s'ajoutent, dans l'hagiographie, symboles et allégories médiévales, complaisances au public dans le but de l'étonner ou de l'édifier. Le résultat en est toujours l'esprit de synthèse ( ouverture au monde hellénistique, musulman même ) mais avec le souci d'intervenir, d'agir sur autrui, ou de diffuser de façon aisée et plaisante ( en utilisant les armes de la rhétorique), quelques compréhensions, par analogie, de la religion chrétienne .Les défauts sont ceux d'une culture moyenne, facile et obligatoirement répétitive (12), puisque l'hagiographie renseigne au travers des épisodes de la vie du saint, sur un pays, sur des murs, sur l'Histoire sans en faire l'objet d'une étude approfondie et unique.
Aussi, devant la Navigation de Saint Brendan, qui ne comporte ni enfance, ni miracles de l'âge mûr, l'hagiographie aura pour souci de compléter ces manques, ou, de lui faire réintégrer le " moule " ordinaire des Vies. En effet, les deux hypothèses sont pensables, d'autant qu'elles peuvent être conciliées . Car l'originalité de la Nav est si grande que l'on est en mesure de soutenir qu'elle fut tirée d'une Vie de Saint Brendan ( ancienne, et perdue ) et que l'on voulut la rendre à nouveau conforme aux autres vies des saints , ou bien, pour que le succès de la Nav fût manifeste, l'on s'employa à l'agrémenter d'un début et d'une fin dont la symbolique chrétienne fut plus nette aux esprits. Dans les deux cas, l'hagiographie supporte la concurrence des deux textes, la Nav et la Vie, avec une préférence pour la Vie dans la mesure où le genre en est plus déterminé et fonctionnel. Désir d'appropriation ou de ré-appropriation, mais aussi respect devant la simplicité de la Nav, ce dont témoignent les quelques 120 mss. des bibliothèques européennes qui nous sont parvenus, de la Nav, parallèlement aux diverses Vies.
Les principaux textes hagiographiques qui ont trait à l'aventure du saint sont les suivants : Vita prima sancti Brendani et Vita secunda sancti Brendani (13); la Vie de Saint Brendan en Vieil-Irlandais ou Betha Brenainn ainsi que les Treize Apôtres d'Irlande, texte aussi en Vieil-Irlandais (14); le poème en anglo-normand de Benedeit et la Vita du ms. de Lisbonne, en raison de leur commune origine (un texte en Vieux-Français perdu) (15);un poème en Moyen-Allemand issu d'un texte en langue franconnienne et qui semble bien être la version la plus commune et standard dans le monde germanique (16); les deux Vies de Saint Malo,disciple de Saint Brendan et dont le voyage imite nettement la Nav (17).
Ces textes donnent déjà de façon approximative, l'étendue de l'imaginaire et de la pensée
hagiographiques. D'autre part, il est impossible de séparer ces récits selon qu'ils sont écrits
en latin ou en langues vernaculaires pour juger de leur caractère savant ou populaire : le
poème de Benedeit, écrit en anglo-normand, est fort travaillé et s'adresse à une cour
royale; la Vie du ms de Lisbonne, en latin, n'est "soulevée" par aucune intention littéraire, et
n'est qu'une recension abrégée des aventures du Saint. Enfin, il faut préciser que tous les
textes hagiographiques se rapportant à la légende de Saint Brendan ne sont pas, dans notre
étude, présentés : d'autres développements en langues vernaculaires ou en latin (parfois en
vers, parfois en prose) (18) (19) à partir des oeuvres citées ci-dessus, ont couru à travers
l'Europe, mais 1es grandes orientations (ou déviations) de la légende de Saint Brendan ne
provenant pas de ces textes annexes, il vaut mieux les écarter momentanément, pour ne garder
que les oeuvres principales. Ces dernières nous situent les bornes de la pensée hagiographique
si nous considérons les motifs (20) variés qui ont été prêtés à Saint Brendan dans sa quête de
la Terre de Promission.
a) La Vita Prima Sancti Brendani est tirée de mss. du XIV° et XV° siècles (21), mais date, quant à sa rédaction du XI°-XII° siècles, semble-t-il. Conforme aux modèles des Vies, elle nous raconte la naissance prodigieuse de Saint Brendan (annoncée par un prophète, s'accompagnant de celle de Trente veaux durant la nuit, qui lui sont d'ailleurs offerts) loué par les anges dans le Ciel, baptisé " Brendan " ( en raison de l'abondante rosée - irl-"broen" goutte - répandue en ce matin-là - §§ 2 et 3)-,et son enfance pleine de prodiges ( allaité par un cerf -§ 4-, Saint Brendan refuse de jouer avec une petite fille qu'il frappe, afin de préserver sa pureté § 5; il métamorphose un homme en pierre pour le faire échapper à des brigands lâchés à sa poursuite - § 6; fait jaillir de l'eau d'un rocher § 7, prophétise le 1ieu d'un sanctuaire pour son maître Saint Jarlatheus § 8, ressuscite un mort, invente une règle § 10-11).,avant d'aborder la Navigation du Saint. Nous reconnaissons, dans ces récits fabuleux, l'influence des Evangiles ( prophètes, anges dans la Ciel ), de la Bible ( l'eau issue du rocher -Moïse), des Apocryphes ( Jésus dessèche la main de ses camarades jaloux, ressuscite les morts, métamorphose autrui; Saint Brendan fait de même), de coutumes païennes ( l'allaitement par un cerf fait penser à Romulus et Rémus; les trente veaux offerts nous renvoient à la conception indo-européenne de la fortune fondée sur le bétail ). Toutefois cette affabulation n'affecte pas la Nav et ne nous permet pas de dire encore si l'on s'en éloigne ou non. Or, si le but de la Nav est d'atteindre le Paradis nommé " Terra Repromissionis ", celui de la Vita est de suivre l'exemple d'Abraham ("Va-t-en de ta terre et ta patrie" Gen XII-l-), compris comme une invitation au voyage et à la vie érémitique (le ms. Salm.I l'indique : "terram secretam in mari ab hominibus semotam"). Il ne s'agit plus d'une Terre Rédimée avant la Fin des Temps, mais d'un Lieu où être anachorète afin de l'enseigner à d'autres. Certes demeure l'idée qu'un tel lieu est en mer, vers l'Ouest, tandis que l'Eden biblique est représenté dans les écritures (Gén. II -8-15), à l'Est, dans une région montagneuse, à l'origine de quatre fleuves dont les noms ne sont pas certains. Dans un poème en Vieil-Irlandais (22) du Xème siècle, pour "régulariser" la situation de cette Terre paradisiaque, vue par Saint Brendan, l'auteur anonyme fera effectuer au saint un voyage vers l'Est (jusqu'à Ceylan), ce qui nous prouverait que la Nav, malgré les efforts de l'hagiographie pour rendre plus vraisemblable le récit (un lieu où être ermite, est plus réel qu'un lieu de Rédemption), nécessitait encore une réorientation du voyage (vers l'Est).
Si le projet n'est plus le même, les moyens pour le réaliser se modifient : dans la Nav, Saint Brendan recevait la visite d'un moine Barinthus qui revenait lui même de la Terra Repromissionis (au niveau du récit, le lecteur connaît ainsi dès le début, le lieu paradisiaque; privé de toute attente, son intérêt se porte sur chaque nouvel épisode) et pouvait ainsi le renseigner; dans la Vita, en songe, en vision, et par le jeûne, Saint Brendan reçoit l'aide du Seigneur et "voit une île très agréable sur l'Océan":§12) directoque in equora prospectu, insulam vidit amenissimam".
D'autre part, sa vision est confirmée ultérieurement par le récit de Barintus. Ainsi, dans le premier cas, l'agent est un homme (dont on ne sait si le retour est dû à une faute, ou à un échec) en pleurs - Barintus; dans le second, c'est un songe inspiré par le Seigneur, sur le modèle de la Terre Promise au peuple d'Israël. D'autres moyens, disions-nous, apparaissent : 17 hommes dans la Nav, sur un coracle; 90 hommes (23) sur trois coracles dans la Vita; d'autres durées aussi : 7 ans de route dans la Nav; 5 ans, dans la Vita, aboutissent à un retour et à une visite chez sainte Ita - § 71 -, leur expliquant leur échec en raison de ces peaux d'animaux morts utilisés pour le coracle ("quia terra sancta est valde, in qua sanguis humanus non est effusus"), et 2 ans pour une nouvelle expédition réussie cette fois-ci, grâce à un navire en bois (avec 60 compagnons).
Enfin au projet initial et aux moyens modifiés, s'ajoute une autre utilisation de l'aventure du saint après son retour : dans la Nav, Saint Brendan revient, transmet moins sa route qu'une espérance, celle que ce lieu de Promission sera révélé aux chrétiens lors de leur Persécution, et meurt ensuite; la Vita se veut moins dramatique puisque le lieu atteint n'est plus qu'une "terre très désirable" ("terra valde desiderabilis" § 76), où vit un vieillard, ermite attendant la venue du Saint pour mourir et être enterré par lui, au lieu du jeune homme de la Nav révélant à Saint Brendan la clef de son aventure (i.e. la "Terra Repromissionis" est ouverte aux hommes, à l'avenir) et la nécessité du retour. Moins dramatique et plus moralisatrice est la Vita, recommandant au saint de combattre les crimes de son peuple (" scelera enim gentium per te abscindentur " p. 139 § 76 ), puisque sa vie ne s'arrête pas à ce voyage. On aperçoit, de même, que les épisodes de l'aventure ne sont pas pensés semblablement dans les deux textes . Donnons deux exemples : ce qui, dans la Nav, est un monstre surgi des flots et luttant contre un griffon(Ch. 26), devient dans la Vita un chat sauvage dévorant des poissons - § 75 -; les îles aux fruits merveilleux dans la Nav - Ch. 25 - fournissent aussi dans la Vita des pierres précieuses en grand nombre § 66 -.Si la Nav délibérément, opte pour la description d'un autre Monde, où la faune et la flore sont fabuleuses, la Vita ménage son lecteur par quelque vraisemblance (un chat), et par un merveilleux plus classique (lié à l'appétit de richesses). Mais considérons les aventures du saint que nous rapporte la Vita, après son retour en Irlande: à la suite d'une faute (un jeune homme qui a préféré sauver un enfant de la noyade plutôt que de demeurer avec le saint, est englouti sous les yeux indifférents du saint, par les flots, tandis que l'enfant est sauvé par un miracle.§ 81), Saint Brendan est envoyé en pénitence ou en mission d'évangélisation, .en Grande Bretagne et en Gaule, où il multiplie miracles et fondations de monastères. L'intention est évidente : au voyage en mer, fait pendant un voyage sur terre plus habituel. C'est pourquoi, au cours de ses séjours en terres étrangères, Saint Brendan, par trois fois, réconforte ses compagnons en leur rappelant leurs épreuves en mer ( § 99 - pourquoi craindre en forêt la chute des arbres, lorsque leur navire a glissé de nuit sous une île aérienne soutenue par quatre colonnes ? § 97 - pourquoi craindre le froid et la neige lorsque l'on connaît les peines attendant l'infidèle, celles de Judas vu en mer ? § 100 - prier pour le repos des morts est nécessaire et efficace puisqu'en mer par leurs prières, un homme apparu dans un nuage ténébreux, leur est réapparu dans les couleurs jaunes et blanches d'un nuage, symbole de sa salvation ). Le voyage en mer est ainsi ré-utilisé en vue d'une édification morale, d'un encouragement lors d'épreuves quotidiennes, bien réelles. Et si Saint Brendan prophétise sa mort (§ 102-103) et souhaite être enterré à Clonfert (ce qu'il n'obtient qu'en promettant à un jeune homme réclamant son corps, la royauté à lui et à ses descendants ), il meurt sur le seuil de sa maison en prononçant les paroles d'un psaume, bien que dans un seul ms. (Salm II) il nous soit décrit mourant avec angoisse ( "timeo si solus migravero, si tenebrosum iter fuerit ; timeo inexpertam regionem, regis presentiam, judicis sententiam" ). Ce dernier trait, peut- être trop humain pour être digne d'un saint, n'apparaît nulle part ailleurs (24). Comment donc la Vita interprète-t-elle la Nav ? Projet initial, moyens, intention finale, sont modifiés dans le sens d'une evhémérisation ( rationalisation en vue de rendre le récit plus crédible et vraisemblable). Regardons maintenant ce qu'il en est des autres textes.
a) La Vita Prima Sancti Brendani est tirée de mss. du XIV° et XV° siècles , mais date, quant à sa rédaction du XI°-XII° siècles, semble-t-il. Conforme aux modèles des Vies, elle nous raconte la naissance prodigieuse de Saint Brendan (annoncée par un prophète, s'accompagnant de celle de Trente veaux durant la nuit, qui lui sont d'ailleurs offerts) loué par les anges dans le Ciel, baptisé " Brendan " ( en raison de l'abondante rosée - irl-"broen" goutte - répandue en ce matin-là - §§ 2 et 3)-,et son enfance pleine de prodiges ( allaité par un cerf -§ 4-, Saint Brendan refuse de jouer avec une petite fille qu'il frappe, afin de préserver sa pureté § 5; il métamorphose un homme en pierre pour le faire échapper à des brigands lâchés à sa poursuite - § 6; fait jaillir de l'eau d'un rocher § 7, prophétise le 1ieu d'un sanctuaire pour son maître Saint Jarlatheus § 8, ressuscite un mort, invente une règle § 10-11).,avant d'aborder la Navigation du Saint. Nous reconnaissons, dans ces récits fabuleux, l'influence des Evangiles ( prophètes, anges dans la Ciel ), de la Bible ( l'eau issue du rocher -Moïse), des Apocryphes ( Jésus dessèche la main de ses camarades jaloux, ressuscite les morts, métamorphose autrui; Saint Brendan fait de même), de coutumes païennes ( l'allaitement par un cerf fait penser à Romulus et Rémus; les trente veaux offerts nous renvoient à la conception indo-européenne de la fortune fondée sur le bétail ). Toutefois cette affabulation n'affecte pas la Nav et ne nous permet pas de dire encore si l'on s'en éloigne ou non. Or, si le but de la Nav est d'atteindre le Paradis nommé " Terra Repromissionis ", celui de la Vita est de suivre l'exemple d'Abraham ("Va-t-en de ta terre et ta patrie" Gen XII-l-), compris comme une invitation au voyage et à la vie érémitique (le ms. Salm.I l'indique : "terram secretam in mari ab hominibus semotam"). Il ne s'agit plus d'une Terre Rédimée avant la Fin des Temps, mais d'un Lieu où être anachorète afin de l'enseigner à d'autres. Certes demeure l'idée qu'un tel lieu est en mer, vers l'Ouest, tandis que l'Eden biblique est représenté dans les écritures (Gén. II -8-15), à l'Est, dans une région montagneuse, à l'origine de quatre fleuves dont les noms ne sont pas certains. Dans un poème en Vieil-Irlandais du Xème siècle, pour "régulariser" la situation de cette Terre paradisiaque, vue par Saint Brendan, l'auteur anonyme fera effectuer au saint un voyage vers l'Est (jusqu'à Ceylan), ce qui nous prouverait que la Nav, malgré les efforts de l'hagiographie pour rendre plus vraisemblable le récit (un lieu où être ermite, est plus réel qu'un lieu de Rédemption), nécessitait encore une réorientation du voyage (vers l'Est).
D'autre part, sa vision est confirmée ultérieurement par le récit de Barintus. Ainsi, dans le premier cas, l'agent est un homme (dont on ne sait si le retour est dû à une faute, ou à un échec) en pleurs - Barintus; dans le second, c'est un songe inspiré par le Seigneur, sur le modèle de la Terre Promise au peuple d'Israël. D'autres moyens, disions-nous, apparaissent : 17 hommes dans la Nav, sur un coracle; 90 hommes sur trois coracles dans la Vita; d'autres durées aussi : 7 ans de route dans la Nav; 5 ans, dans la Vita, aboutissent à un retour et à une visite chez sainte Ita - § 71 -, leur expliquant leur échec en raison de ces peaux d'animaux morts utilisés pour le coracle ("quia terra sancta est valde, in qua sanguis humanus non est effusus"), et 2 ans pour une nouvelle expédition réussie cette fois-ci, grâce à un navire en bois (avec 60 compagnons).
Enfin au projet initial et aux moyens modifiés, s'ajoute une autre utilisation de l'aventure du saint après son retour : dans la Nav, Saint Brendan revient, transmet moins sa route qu'une espérance, celle que ce lieu de Promission sera révélé aux chrétiens lors de leur Persécution, et meurt ensuite; la Vita se veut moins dramatique puisque le lieu atteint n'est plus qu'une "terre très désirable" ("terra valde desiderabilis" § 76), où vit un vieillard, ermite attendant la venue du Saint pour mourir et être enterré par lui, au lieu du jeune homme de la Nav révélant à Saint Brendan la clef de son aventure (i.e. la "Terra Repromissionis" est ouverte aux hommes, à l'avenir) et la nécessité du retour. Moins dramatique et plus moralisatrice est la Vita, recommandant au saint de combattre les crimes de son peuple (" scelera enim gentium per te abscindentur " p. 139 § 76 ), puisque sa vie ne s'arrête pas à ce voyage. On aperçoit, de même, que les épisodes de l'aventure ne sont pas pensés semblablement dans les deux textes . Donnons deux exemples : ce qui, dans la Nav, est un monstre surgi des flots et luttant contre un griffon (Ch. 26), devient dans la Vita un chat sauvage dévorant des poissons - § 75 -; les îles aux fruits merveilleux dans la Nav - Ch. 25 - fournissent aussi dans la Vita des pierres précieuses en grand nombre § 66 -.Si la Nav délibérément, opte pour la description d'un autre Monde, où la faune et la flore sont fabuleuses, la Vita ménage son lecteur par quelque vraisemblance (un chat), et par un merveilleux plus classique (lié à l'appétit de richesses). Mais considérons les aventures du saint que nous rapporte la Vita, après son retour en Irlande: à la suite d'une faute (un jeune homme qui a préféré sauver un enfant de la noyade plutôt que de demeurer avec le saint, est englouti sous les yeux indifférents du saint, par les flots, tandis que l'enfant est sauvé par un miracle.§ 81), Saint Brendan est envoyé en pénitence ou en mission d'évangélisation, .en Grande Bretagne et en Gaule, où il multiplie miracles et fondations de monastères. L'intention est évidente : au voyage en mer, fait pendant un voyage sur terre plus habituel. C'est pourquoi, au cours de ses séjours en terres étrangères, Saint Brendan, par trois fois, réconforte ses compagnons en leur rappelant leurs épreuves en mer (§ 99 - pourquoi craindre en forêt la chute des arbres, lorsque leur navire a glissé de nuit sous une île aérienne soutenue par quatre colonnes ? § 97 - pourquoi craindre le froid et la neige lorsque l'on connaît les peines attendant l'infidèle, celles de Judas vu en mer ? § 100 - prier pour le repos des morts est nécessaire et efficace puisqu'en mer par leurs prières, un homme apparu dans un nuage ténébreux, leur est réapparu dans les couleurs jaunes et blanches d'un nuage, symbole de sa salvation ). Le voyage en mer est ainsi ré-utilisé en vue d'une édification morale, d'un encouragement lors d'épreuves quotidiennes, bien réelles. Et si Saint Brendan prophétise sa mort (§ 102-103) et souhaite être enterré à Clonfert (ce qu'il n'obtient qu'en promettant à un jeune homme réclamant son corps, la royauté à lui et à ses descendants ), il meurt sur le seuil de sa maison en prononçant les paroles d'un psaume, bien que dans un seul ms. (Salm II) il nous soit décrit mourant avec angoisse ( "timeo si solus migravero, si tenebrosum iter fuerit ; timeo inexpertam regionem, regis presentiam, judicis sententiam" ). Ce dernier trait, peut- être trop humain pour être digne d'un saint, n'apparaît nulle part ailleurs . Comment donc la Vita interprète-t-elle la Nav ? Projet initial, moyens, intention finale, sont modifiés dans le sens d'une evhémérisation ( rationalisation en vue de rendre le récit plus crédible et vraisemblable). Regardons maintenant ce qu'il en est des autres textes.
b) Les Vies de Saint Malo et la Betha Brenainn :
Proches de la Vita dans leurs différences avec la Nav, se trouvent être les deux Vies de Saint Malo (25) (l'une écrite par l'évêque Bili - 866-915 - ms. Oxford Cod. Latin 595; l'autre par un anonyme - ms. British Museum Reg. 13 A - Xème s.), ainsi que la Betha Brenainn (26)
( Vie de Brendan composée aux XI-XIIème s., en Vieil Irlandais, tirée du Livre de Lismore, -ms. du XVème s.). Le motif du voyage est d'ordre monacal : dans la Vie de Saint Malo par Bili, Saint Malo disciple de Saint Brendan obéit à ce dernier voulant rechercher 1'île Yma
(i-e. extrême - Ch. 16); dans la version de l'anonyme, c'est pour fuir les vanités et l'instabilité du monde qu'un premier voyage vers "l'Ultima Insula" (i-e. 1'île lointaine - Ch. 7 -) est entrepris, ainsi que, peut-être la jalousie de ses compagnons le trouvant trop parfait; dans la Betha Brenainn, c'est au cours de son ordination que Saint Brendan impressionné par les paroles de Mathieu( 19-29 "Abandonne père, mère) demande à Dieu, en secret, un lieu où vivre loin des hommes. Dans chacun de ces cas, le saint entreprend sa quête pour vivre plus évangéliquement; il ne reçoit plus la visite d'un messager venu de l'Au-delà (Barintus dans la Nav ), ni la vision du lieu ( obtenue par prière et jeûne dans la Vita ). La quête se fait donc dans un contexte plus traditionnel : désir de vivre en ermite. Les moyens se font autres : 158 compagnons sur un bateau ( Betha Br.) 95 hommes sur un seul bateau aussi (Vie de Saint Malo par Bili), 95 hommes lors des deux premiers voyages avec Saint Brendan (vie de Saint Malo par un anonyme). Dans les deux Vies de Saint Malo, il est intéressant de noter le. réduction que subit la Nav de Saint Brendan : des épisodes de l'aventure de Saint Brendan, ne demeurent que la messe de Pâques célébrée sur une baleine, la découverte d'une fontaine (mêlée de pierres précieuses, et près d'elle le plant d'une variété de palmiers rapporté en Irlande); la résurrection du corps d'un géant païen qui leur raconte les tourments de l'Enfer remplace l'île des forgerons et l'île de Judas dans la Nav. Mais si la Betha Br. suit de près la Vita, les deux Vies de Saint Malo adoptent l'idée que la Terre Lointaine est inaccessible (entourée d'un mur d'or semblable à du verre, ou du cristal - thème de l'île de verre propre aux légendes celtiques) pour des saints puisque leur devoir n'est pas de fuir le monde mais de convaincre les hommes de vivre chrétiennement. Ainsi, l'intention finale, c'est-à-dire l'utilisation du voyage en mer, aboutit à un autre type de voyage, vers la Bretagne, pour y fonder le monastère d'Alet (Saint Malo), en étendre l'influence jusqu'en Aquitaine par des miracles, après avoir quitté famille et patrie à tout jamais, sans idée de retour. La navigation en mer s'intègre alors dans un plan divin : étape première à un sacerdoce, elle doit s'effacer devant les nécessités de la diffusion de la foi; elle est, même, quelque peu condamnée, pour son égoïsme, son goût de délices inaccessibles immédiatement à l'homme; on lui préfère un engagement dans le monde sans aucun doute. Il y a moins évhémérisation que moralisation de la Nav. dans ce deuxième groupe de textes hagiographiques.
c) La Vita secunda, le poème de Benedeit,, et la Vita du ms.de Lisbonne :
c)La Vita secunda, le poème de Benedeit,, et la Vita du ms.de Lisbonne :
L.'hagiographie ne s'en tient pas à ses seuls aspects lorsque l'on prend en compte le poème anglo-normand de Benedeit -début XIIème s.- et les textes qui lui sont afférents et contemporains (la Vita Secunda Sancti Brendani, du ms 3496 de la Bodleienne - XIIIèmes. -; et la Vita du ms. de Lisbonne Codex 256 - XIVème s,) (27). Le travail hagiographique ne porte plus que sur l'aventure en mer, puisque, comme pour la Nav, la vie de Saint Brendan est circonscrite par cette même aventure. Mais s'il n'y a plus d'enfance ni d'exploits après l'épreuve en mer, des différences notables se font entre la Nav et le poème de Benedeit. La curiosité ou le désir de retrouver le lieu de la pureté première sont les motifs du départ, bien que Saint Brendan multiplie les précautions, en confessant son projet à Barint, en jeûnant et priant jusqu'à ce qu'un ange lui apparaisse pour l'instruire de son voyage. Benedeit insiste davantage sur les préparatifs, l'aspect inhabituel du voyage, les efforts pour le réaliser, si bien que nous découvrons, dans ce souci de mise en valeur des qualités humaines du saint, une dramatisation du récit que la Nav souligne peu de son côté. En ce sens aussi Benedeit et les deux autres Vies sont loin des tentatives de la Vita Prima (rationalisation où le voyage est rendu pratiquement possible) puisque les difficultés rencontrées sont vaincues surtout par les efforts du saint et de ses compagnons et visent à accroître l'intérêt des auditeurs pour le déroulement de l'action. La psychologie, l'art du récit, se confortent d'une pensée allégorique constante tout au long du poème, dénotant une cohérence que la Nav ne possède pas : symbolique des nombres, itinéraire labyrinthique (pèlerinage), choix dans l'orientation (Les Quatre Points Cardinaux ayant tous une valeur spirituelle différente), évènements et décors référentiels forment la trame de l'uvre. Allégorisation et dramatisation (28) caractérisent cet ensemble de textes, si l'on prend toujours comme point de repère la Nav.
Enfin, un dernier groupe de textes (du XIIIème-XIVème siècle ) comprenant comme types
d)Les Versions allemandes et Les Treize Apôtres d'Irlande
Les poèmes en moyen-allemand (29) ou les Treize Apôtres d'Irlande (Vieil-Irlandais) (30),nous placent en plein fantastique, où l'aventure, de merveilleuse et spirituelle, devient étrange, voire inquiétante. Dernier avatar de la Nav, dans les versions diffusées dans le monde germanique, il est dit que Saint Brendan lit une description des peines infernales, du Purgatoire, du Paradis dont il doute, et que dans sa colère, il jette le livre au feu ;un ange lui apparaît, lui reprochant son incrédulité; en pénitence, avec 70 compagnons, il doit faire ce voyage en mer pour découvrir les Merveilles de Dieu et à son retour en témoigner par écrit. Une telle modification mérite d'être notée : si Saint Brendan lit ses propres aventures, son doute et la destruction de ce livre le conduiront à entreprendre, cette fois-ci, réellement son voyage de manière à reconstituer le récit. Le fantastique est dans cette répétition du Temps, et dans cette mise en doute de la raison la plus courante ; ce qui surprend aussi dans les récits en vieil-allemand c'est bien le caractère littéraire que prend la navigation du saint. Les références y sont nombreuses à d'autres textes littéraires : outre le navire comparé à l'Arche de Noé, les êtres fabuleux rencontrés renvoient aux légendes germaniques, à des écrits antérieurs helléniques ou autres que l'on cite même. En cela, il y a accord avec le message initial donné à Saint Brendan : l'écrit préfigure la réalité et la devance, à l'image des Ecritures. Dans les Treize Apôtres d'Irlande, où poèmes et récits en prose se mêlent, c'est une fleur merveilleuse qui est à l'origine du voyage de Saint Brendan; en plein concile, surgit cette fleur provenant de la Terre de Promission; l'assemblée stupéfaite envisage de partir à la découverte de cette Terre et tire au sort celui qui entreprendra la quête; le sort tombe sur Brendan de Birr (homonyme de Brendan de Clonfert) trop âgé pour mener à bien l'aventure; Brendan est alors choisi et avec 158 compagnons (ou 118), sur un bateau, part en mer. Les épisodes suivants conservent cette allure fantaisiste (Fêtes sur le dos de la baleine; diable grimpé au mât; vue des tourments infernaux; lamentation; tempêtes; Judas). Un tel souffle poétique et imaginaire rapproche cette oeuvre de la version allemande elle aussi, énigmatique et inquiète.
En conséquence, le contenu de la critique hagiographique brendanienne est le suivant : evhémérisation, moralisation, allégorisation, poétisation. C'est, par ces quatre méthodes, que l'hagiographie semble avoir réussi le succès et la diffusion de la légende de Saint Brendan en Europe, -ainsi que la transformation de la Nav (à supposer que ce texte fût à la base, et dans le cas contraire, sa "surveillance"). En effet, tous ces efforts de ré-écriture sont liés à l'étrangeté littéraire et philosophique de la Nav, à sa séduction évocatrice, faisant naître bien des développements ( dont le souci de cohérence menace a contrario la Nav. ,d'une structure désordonnée). Nous résumerons ainsi par un tableau ces principales variations :
1 coracle
7 ans
14 compagnons + 3 en plus
3 navires 5ans+ 2 ans
90 hommes + 3 en plus
1 navire
7 ans ou 14
158 hommes ou 118
1 navire (ou 1 coracle ou 1 navire en bois)
14 compagnons + 3
1 navire (semblable à l'arche de Noé)
9 ans
70 compagnons (rapt d'un compagnon sur l'île d'Enoch)
idem
2ème voyage pour fonder des monastères sur le continent
terre inaccessible
2ème voyage pour propager la foi sur le continent
e)Positions du monde savant ancien :
D'autres positions du monde savant ancien soulignent les aspects précédents et rendent compte, une fois de plus, du succès de la légende de Saint Brendan. Historiens, penseurs, théologiens nous donnent leur avis à ce sujet. Ainsi Raoul GLABER (31), au XIème siècle, au Livre II de ses Histoires, à propos d'une baleine échouée à Bernovallis, pour que l'histoire soit crédible, se sert de l'épisode final de la Nav où Saint Brendan échoue sur Jasconius (poisson géant, semblable à une île) qui le conduit vers l'île de leur intendant (permettant un accès plus rapide à la Terre de Promission). Chez R. GLABER, Saint Brendan observant de nuit la force des vents et la course des vents (" explorabat - cautius vim ventorum et siderum cursus ") découvre l'identité de 1' " île " à un changement de direction, annonce le miracle à ses compagnons : " qu'ils sont, sans plus aucune fatigue, conduits vers une île très belle" ("insulam speciosissimam atque omni amoenitate gratiosissimam") où des anachorètes les encouragent et les réconfortent (épisode de la Nav : les moines de l'île d'Albe ?). Raoul Glaber pose donc comme motif de la Nav, le souci de mener une vie érémitique : il est proche en cela de la Vita Prima ou des Vies de Saint Malo (groupe I et II). D'autres historiens plus portés vers le vraisemblable, douteront du récit de la Nav : au XIIème siècle. Sigebert de GEMBLOUX (32) et BAUDRI de BOURGUEIL (33), tous deux biographes de Saint Malo, sont sceptiques quant à la navigation. Au XIIIème siècle, d'ailleurs, Jacques de Voragine (34) dans la Légende Dorée ne fait aucune mention de Saint Brendan, tandis que le dominicain Vincent de Beauvais, refuse dans son projet de décrire le monde, de s'intéresser au voyage de Saint Brendan, qu'il juge être "délires apocryphes" (35), inutiles au géographe et à l'historien. Mais ce dernier point de vue est déjà situé en dehors de l'hagiographie au à la limite extrême de son domaine, puisque Vincent de Beauvais, comme Isidore de Séville, visent moins la louange d'un saint que la collection du savoir objectif de leur temps. Toutefois le succès de la Nav s'aperçoit, au XIIIème siècle, à la réaction satirique qu'elle suscite : vers anonymes (36), ou vers du Saxon Nicolaus de Bibera (37), dénoncent le caractère hérétique des théories religieuses exprimées dans la Nav. Le souci de la vraisemblance disparaît au profit de la préoccupation morale et philosophique (propre au groupe III et IV). La Nav n'est plus jugée estimable : l'hérésie provient du culte de la fantaisie débridée, - due à l'alcool ou au diable - et de l'argument spécieux -(Saint Brendan est frère de Dieu et Dieu lui-même puisque le Christ a dit : " Celui qui ne m'a pas abandonné... je l'appelle frère ").
En conclusion, les positions du monde savant ancien recoupent celles de l'hagiographie brendanienne : existe-t-il une réalité tangible ou psychologique, dans la Nav ? Est-ce une oeuvre littéraire purement romanesque ou dangereuse dans ses idées ?
Aussi, en raison de ces ambiguïtés, l'uvre sera très tôt imprimée, parmi les premiers ouvrages même. Citons pour exemples les éditions en langue latine ou en langues vernaculaires en 1475 à Augsburg, en 1478 à Lübeck (par Johan Snell), en 1483 par Caxton le premir éditeur anglais, en 1488-1492 à Lübeck par Stephan Arend, en 1510 à Basel, Ulm, Strasbourg, en 1517 à Lübeck (par Samerdel, et Adam Petri) (38). Des éditions abrégées en latin sont aussi à signaler : celles de Jean de Tinmouth, et de Pétrus de Natalibus (39) (XVème siècle - XVIème siècle). En 1645, le franciscain John Colgan établit une édition abrégée de la Vie et la Nav. de Saint Brendan à Louvain, reconnaissant en cela une valeur sérieuse à l'uvre (40), tandis qu 'en 1680 les jésuites bollandistes (41) ne donnent qu'un résumé de l'aventure en mer du Saint, prétextant que les vérités de l'uvre ont été obscurcies par la légende, ont été mêlées de fables, même si Saint Brendan n'a pu mentir ( Car selon l'Ecclésiastique 43-26 "qui navigant mare errarant pericula ejus"), mais a échoué dans sa tentative (" navigatio lassati, quam querebant insulam invenire nequirent ") ne découvrant que les Orcades, à son retour écrivant ses aventures ("Confessio Christiana","Revelationes","De Fortunatis insulis" seraient les titres de ses chapitres ). En 1775, Hummel (42) B.F. réimprimera une partie des aventures du saint (d'après l'édition de Strasbourg de 1510) à Nuremberg : c'est le dernier témoignage et le seul du XVIIIème siècle d'un intérêt hagiographique pour la légende de Saint Brendan. Puis l'hagiographie s'éteignant, ou aux mains de quelques savants, nous observerons les mêmes débats transposés dans un autre champ critique dont les méthodes et les finalités seront autres : à une diffusion nécessitant des remaniements ou des traductions, succède comme objectifs, la situation historique et générique d'un texte, imposant des rapprochements, des comparaisons, en vue de définir son originalité. L'hagiographie empruntait et développait; la Critique Moderne fait l'inverse, retirant les ajouts, et réduisant l'uvre en sa forme première. Tout au plus, disons que ces nouveaux efforts, au service de la Légende de Saint Brendan, procèdent d'une logique allant de l'Universel au Particulier.
2°)La Critique Moderne
La volonté marquée par la Critique moderne brendanienne de donner une situation à la Nav, prenant le pas sur celle d'en diffuser le texte pour ses diverses vertus, s'effectue dans deux directions : situer la Nav historiquement par le recensement, la datation des mss; même effort spatialement par la recherche des influences explicatives de la genèse de l'uvre. Cela permet d'obtenir quelques hypothèses relatives aux lieu et date de composition, à défaut de la certitude d'un auteur, mais aussi l'inclusion de la Nav dans une histoire littéraire européenne en raison de la prolifération même des oeuvres dont elle s'inspirerait. Plusieurs noms de critiques s'attachent à cette nouvelle orientation, dont il est difficile de dire l'exacte importance, si ce n'est de par les réactions que leurs propositions ont suscitées chez les autres (soit pour les condamner, soit pour les nuancer). En ce qui concerne le recensement et la datation des mss, nous avancerons le nom de Carl Selmer (43) qui, après un recensement exhaustif des mss., en tira une théorie de l'origine et de l'auteur de la Nav, alors que ses prédécesseurs s'en étaient tenus à un recensement partiel sans d'autres conséquences. D'autre part, la thèse de H. ZIMMER (44) sur les thèmes proprement irlandais de la Nav suscita tant de corrections que nous pouvons la garder comme centre typique d'une recherche portant sur une détermination géographique (civilisation particulière).
a ) Selmer et ses prédécesseurs :
Le recensement et la datation des mss. de la Nav, de manière systématique, vinrent après des éditions comparées d'un texte latin et de textes en langues vernaculaires ou même faisant fusionner en une seule adaptation ces différentes versions. Ainsi le souci de plaire à un public romantique avide de chants populaires anciens, de fabuleux médiéval, tel que le montre le travail de Claude Fauriel (45) rapprochant les épopées homériques des chants slaves médiévaux ou espagnols, commanda, semble-t-il, la première édition en latin (1836) de la Nav, par Achille JUBINAL (46) , ( basée sur plusieurs mss. de la B.N. et sur les 1740 vers introduits par Gautier de Metz dans la seconde rédaction de son Imago Mundi ) désireux, avant tout, de donner l'arrangement de plusieurs textes. Pourtant, le tirage resta minime, bien que l'énigme de cette aventure en mer eût convenu parfaitement au goût des ballades de cette époque. Il faut attendre la deuxième moitié du XIXème siècle pour voir réapparaître en 1853 une édition de la Vita par l'anglais W.J.Rees (47), et en 1871 celle de Carl Schröder (48) qui présentait l'avantage de comparer la texte latin à ces suites en langue allemande, tandis qu'en 1872 le Cardinal irlandais Patrick de MORAN (49) faisait paraître à Dublin, certes le texte latin édité par Jubinal, mais, surtout rassemblait en outre un maximum de documents concernant la légende de Saint Brendan (historiettes, vers satiriques, poèmes). En 1888, les bollandistes De Smedt et De Backer (50) publient le ms. de Bruxelles (XIVème siècle) plus tardif que celui de Leipzig (XIIIème siècle. Ed. Schröder), compensant l'oubli des bollandistes du XVIIème siècle. Puis, en 1891, Steinweg (51) entreprit la première recension des mss.
En une fin et un début de siècle passionnés d'antiquités celtes, au point que ce défaut porta le nom de " celtomanie " Carl Wahlund (52) publia en 1900 une version picarde du XIIIème siècle, accompagnée de deux rédactions latines (mss. BN du XIIIème siècle), et Ch. Plummer en 1910 deux Vies (53) de Saint Brendan. Ce dernier fit faire un pas supplémentaire à la critique en signalant le caractère mythique de l'uvre : Saint Brendan serait une christianisation d'un ancien dieu celtique.
Concernant l'existence possible de Saint Brendan, Plummer observait le syncrétisme religieux qui s'opère dans les vies des saints irlandais : le saint est souvent un ancien druide, ou dieu, christianisé; la religion celte est elle même la synthèse de cultes magiques pré-aryens (pouvoirs surnaturels; malédictions; prédictions; médecine; art des forgerons) et de cultes aux forces naturelles de type indo-européen ( Dieu Solaire, Dieu Marin; culte des fontaines; domination des éléments; culte des animaux ); quant à la religion chrétienne, elle est contaminée de textes apocryphes (Livre d'Enoch) ou gnostiques. Le saint irlandais agit donc comme un magicien, un prêtre antique (flamen; haruspix) et un prêtre chrétien : il rassemble ainsi plusieurs aspects, fonctions, pouvoirs. La conversion des mages et des prêtres païens au christianisme introduisit certaines de leurs pratiques dans l'Eglise d'Irlande de manières diverses: selon Plummer, en certains lieux, ce furent les magiciens qui se convertirent avant les prêtres païens; en d'autres, ce fut l'inverse. Cela explique que le saint irlandais, en général, ne soit pas totalement en lutte contre la magie (ses miracles l'en rapprocheraient plutôt aux yeux du peuple) ni contre les forces naturelles divinisées (ses louanges envers la Création Divine l'en empêchent).
Saint Brendan ressemblerait à une divinité celtique (Apollon-Bellenos patron des animaux, ou Manannan dieu de la Mer) par son don de se faire obéir des animaux (Jasconius - monstres marins) ou d'obtenir d'eux une aide (les Oiseaux déchus, la loutre de l'ermite Paul); mais il s'apparenterait aux magiciens-forgerons par son savoir concernant la construction d'un navire, sa connaissance de l'avenir et du pouvoir secret des sources et des herbes (il ne se nourrit que de racines et d'herbes). C'est aussi un Saint dont l' idéal monastique est évident : ascétisme, goût du pèlerinage. Bel exemple de syncrétisme mais qui rend plus incertaine l'existence du Saint. D'autre part, Plummer soulignait le caractère accessoire de la Nav à l'intérieur de la Vita. Le problème ainsi posé reçut diverses réponses quant à l'antériorité de la Nav sur la Vita ou l'inverse au point que, avec certainement juste raison, le bollandiste P. Grosjean publia de façon séparée les deux textes en 1930, étant donné que deux mss. indiquent par leur numérotation ou leur espacement l'assemblage des deux oeuvres (Codex Dublin BHL 144l /Codex Salmanticensis II ).Bien entendu, rien ne prouve que la Vita fut composée avant la Nav ou que la Nav précède la Vita : dans la première hypothèse, la Vita se prolonge de façon abrégée ou fabuleuse dans la Nav ; dans l'autre, le succès de la Nav "contamina" la Vie d'un saint aux miracles fort courants. Toutefois P. Grosjean, comme l'avait supposé P. Moran, inaugurait une nouvelle approche, celle des rapports historiques de la Nav et des Vies. En 1935, C.E. LOW (54), et en 1938 ESPOSITO recensent un plus grand nombre de mss., ne serait-ce que pour montrer dans le cas de M. Esposito (55), que la Nav ne doit pas être laissée aux seuls soins des celtisants mais touche au monde méditerranéen aussi. En effet, la préoccupation de définir un lieu de rédaction avait été jusque là occultée par l'idée d'une origine purement irlandaise peu remise en cause (même si des influences extérieures y étaient sensibles). Esposito s'en inquiétait : devant l'étendue du succès de la Nav il était possible que l'auteur en fût un irlandais expatrié ou non, mais possédant une culture européenne non négligeable, ce qui avait pour effet de le mettre à l'unisson du monde intellectuel d'alors.
Le résultat de ces années de recherche revenait à une séparation de la Nav de la Vita et à une "européanisation" du lieu de composition. Résultat dont hérita C. Selmer qui mit une partie de sa vie (de 1941 à 1960), au service du recensement des mss. de la Nav (120 au total), cherchant à les grouper par familles et selon les siècles. En recoupant les mêmes erreurs ou les mêmes expressions, il obtint quatre centres de diffusion (Pays Bas, Allemagne du Sud, France, et Vallée du Rhin) à partir d'un lieu commun d'origine la Lotharingie. Son édition repose sur la lecture de 12 mss. allant du X au XVème siècle en notes servant de variantes à l'impression du ms. de Gand en raison de sa proximité avec la Lotharingie. Selmer édifia cette théorie sur plusieurs arguments. En premier, les mss, et les lieux de culte dédiés à Saint Brendan sont plus abondants en cette ancienne région politique que dans le reste de l'Europe ; (56) des moines irlandais fort nombreux s'installèrent là et furent les maîtres intellectuels de l'époque (IX-XIème siècle). En deuxième lieu, un certain Israël Episcopus, irlandais, fut appelé à la Cour d'Otton le Grand (936 - 973) pour l'éducation de Brun frère d'Otton vers 940-947; ce choix pourrait s'expliquer par l'uvre littéraire de cet Israël Episcopus vu que les postes honorifiques à la Cour étaient accordés habituellement en ce Haut Moyen Age à tout visionnaire ou tout auteur d'ouvrage visionnaire (-la Nav annonce à la fin une catastrophe-); de même par une curieuse coïncidence, c'est au monastère de Trèves, (St Maximin) lieu où Israël prit sa retraite et mourut, que le plus ancien ms. - Xème siècle - de la Nav fut trouvé (depuis transféré à Ratisbonne (57). Enfin, le ms. de Gand peu abîmé présente l'avantage d'être très proche du lieu de composition et donc d'en mieux respecter l'original. Avec la théorie de Selmer, nous obtenons, par le recensement des mss., une date et un lieu de composition, et le nom d'un auteur peut-être. Associé aux précédentes découvertes (la Vie et la Nav sont des oeuvres différentes; la Nav a une vocation européenne), le travail de Selmer complèterait assez bien ce que l'on peut demander à la Critique comme déterminations d'une oeuvre. Rappelons, toutefois que la Critique Ancienne (les Bollandistes par exemple) supposait comme auteur de la Nav, Saint Brendan lui-même puisque le texte dit ceci : " Tunc beatus vir predictus caritati eorum congratulans narravit omnia quae accidissent ... Postremo etiam velocitatem obitus illius certa attestione notavit secundum juvenis predictum et terram repromissionis sanctorum " (Chapitre final du Ms. d'Alençon). Saint Brendan, non seulement raconte ses aventures mais aussi "indiqua par écrit (= notavit ) selon la prédiction du jeune homme la rapidité de sa mort et la Terre de Promission". On pourrait donc penser que Saint Brendan de retour rédige lui-même les grands moments de son voyage jusqu'à la terre de Promission. Cependant le ms. de Gand écrit "secundum juvenis predictum in terra repromissionis" ( selon la prédiction du jeune homme sur la terre de Promission), ce qui laisse à Saint Brendan le seul soin d'annoncer sa mort prochaine. On trouve aussi dans le ms. de Rouen n° 1393, selon Esposito, (58) le nom de Machutus (Saint Malo) : "Vita sancti brendani edita a discipulo ejus Machuto". Mais il est certain que Saint Malo est ici nommé parce qu'il est dit disciple de Saint Brendan, selon le procédé hagiographique : un saint est d'autant rendu célèbre qu'il a fréquenté d'autres saints célèbres. Selmer, prenant le risque de proposer le nom d'un auteur pour la Nav, achevait de placer cette oeuvre dans le champ de la Critique Moderne. Il n'empêche que la théorie de Selmer s'impose plus par sa méthode que par ses résultats, auprès de J.Orlandi (59) qui place la date de composition vers 1a fin du VIIème siècle, ou le début du VIII°.s. pour des raisons stylistiques (latin de l'époque mérovingienne, antérieur à la réforme carolingienne) et historique (la Nav se clôt par l'annonce d'une persécution des chrétiens; les premières razzias viking se feront vers 830 en Irlande). Cela laisserait à penser que le recensement, même exhaustif des mss. et l'étude de leur classification (60) - que J.Orlandi entreprend aussi - n'a pas conduit à éclairer totalement l'origine de la Nav, d'autant que, par l'autre méthode (analyse spatiale par thèmes, genres, structures), les résultats furent de reculer la date de composition du XIIIème siècle au VIIème siècle (61), de laisser fort vague la question de l'auteur, et de proposer sinon une patrie réelle, du moins une patrie sentimentale ou intellectuelle convenant à la Nav.
b)La théorie de Zimmer et les réactions suscitées :
D'autres déterminations furent tentées pour la Nav afin de la placer dans un contexte littéraire précis, en définissant les thèmes, le genre, ou la structure anecdotique qu'elle adopte, et en la rattachant à une aire de civilisation (celtique, musulmane, hellénistique). Le chauvinisme ne fut pas toujours exempt de ces travaux, mais il est évident que cela amena la critique brendanienne à souligner l'ampleur, de ce texte littéraire.
Peut-être hantés par l'Antiquité gréco-latine, seul point de repère, les premiers critiques faisant allusion à la Nav, hésitent entre l'Enéide et l'Odyssée. Ainsi en 1845, F.A. Ozanam (62) la nomme une " Odyssée monacale " ; certes en 1859,E. Renan y voit déjà, préfigurant les analyses des celtisants, un exemple de l'extraordinaire douceur et imagination des peuples celtes ignorant le mal au point d'écrire : "C'est le monde vu à travers le cristal d'une conscience sans tâche : on disait une nature humaine comme la voulait Pélage, qui n'aurait point péché". (p. 446) (63); mais en 1889 Zimmer, suivi par Selmer (64) pensera plutôt à " une Enéide christianisée " . Cela suffisait à poser le délicat problème des rapports entre christianisme et paganisme (antique ou celtique) dans la Nav, avant même qu'une influence musulmane y soit repérée. En l929 dans son étude historique sur le Moyen Age irlandais, Kenney (65) la désignera ainsi : " L'Odyssée de la Vieille Eglise Irlandaise " , (p. 415) "travail d'un artiste littéraire de haut mérite", bien qu'il fût persuadé que la Nav reflétait le conflit du VIIè s. entre l'Eglise Irlandaise et Rome, plus que les délicats rapports entre paganisme et christianisme. Pour H. Zimmer (1851-1910) professeur de sanskrit à Berlin et Grüfswald, auteur d'un ouvrage Pelagius in Ireland, (1901), et de différents articles sur le matriarcat chez les Celtes (souvenir d'un peuplement pré-aryen), et sur la culture irlandaise en Europe, la Nav de Saint Brendan (66) demeurait un exemple type de la christianisation d'éléments païens Celtes et antiques. La comparaison avec l'Enéide et l'Odyssée (d'après lui, le grec était connu et enseigné en Irlande aux V - VIIIème siècles), et surtout les textes irlandais (voyages merveilleux ou imrama ; visites de l'autre monde au echtrai), permet de suivre en partie la genèse de la Nav de Saint Brendan, de la dater aussi. L'Enéide, pour Zimmer, était le modèle des imrama et des echtrai, eux mêmes modèles de la Nav. qui les christianisait. Tant sur le plan de l'importance de l'Enéide que sur celui de la christianisation, la théorie de Zimmer souffrit des controverses, bien qu'elle ait eu à son avantage de supposer une continuité littéraire (entre l'Antiquité jusqu'en Irlande au Moyen-Age), au risque de négliger les particularismes. Mais donnons la liste des textes irlandais en rapport avec la Nav
-a) Imrama (voyages irlandais)
*Mael-Duin (ms. XIème siècle) Composition VII-VIIIème siècles (?) Ed. / Trad. anglaise. W. Stokes - Revue Celtique 9 (pp. 447-495) et 10 (pp. 50-95) - 1888-1889
*Hui-Corra (ms XVème s.) Ed. et Trad. W. Stokes - R.C. 14 (pp. 22-69) Composition VIIème siècle ( ? ) -1893 -
* Snedgus et Mac Riagla (Composition X - XIème siècle (?)(ms XIVème s)
Ed. et Trad. W. Stokes - R.C. 9 (pp. 14 - 25) -1889 -
-b) Echtrai (visites de l'au-delà) :
* Bran (ms XIème s.) Composition VIIème siècle
Trad. Dottin L'épopée irlandaise - Paris - 1926
Trad. Guyonvarc'h : Ogam. Tradition celtique t IX fasc. 1 1957 Rennes- pp. 304-309
*Cormaic / Condla (ms. XIème s.) Composition VIIème siècle ( ?)
Trad. D'Arbois de Jubainville. Cours de littérature celtique t V (pp. 385 - 390 / 465 - 468). 1883 - 1895.
*Visio Tnugdali (ms. XIIème S.) Composition XIIème siècle +_ 1149. Ed. Friedel et Meyer - Paris 1907.
Rappelons en les motifs : Maël Duin voyage en mer à la recherche du meurtrier de son père; les Hui Corra après avoir commis méfaits et blasphèmes vont en pèlerinage sur mer pour prier; Snedgus et Mac Riagla, au départ de condamnés politiques en mer, souhaitent faire de même pour un pèlerinage; Bran reçoit la visite d'une fée qui l'invite en son château outre-mer; Cormaie et Condlé sont des héros conduits par des fées dans un palais de verre sous la mer, après un bref voyage ; Tnugdal ou Tondale, jeune homme riche menant une vie scandaleuse, perd connaissance et ne revient à la vie que trois jours après avoir vu les autres mondes (Enfer, Purgatoire, Paradis).
Pour Zimmer, ces oeuvres irlandaises subissent l'influence de 1'Enéide dont on peut admettre la connaissance, selon lui, pour trois raisons : - Un certain poète irlandais Ruman Mac'Colman fut surnommé le " Virgile irlandais " par ses compatriotes; - Un ms, de Saint Gall (Suisse-monastère fondé par des Irlandais) possède un fragment de l'Enéide (ce ms. viendrait d'Irlande); - Le grammairien gaulois Virgile Maro, aurait au Vème siècle effectué un voyage en Irlande, apportant avec lui l'Enéide. Mais surtout Zimmer voit nettement une influence sur la structure des oeuvres; comparons avec lui Enéide et Voyage de Maël-Duin (tous deux voyage d'une durée de sept ans) :
*Enée consulte un augure (III-79 sq); Maelduin, le druide Nuca (Introduction)
*Enée rencontre Hélènus lui prophétisant le succès de l'aventure (III-380 sq)
*Maelduin, un vieil homme (Episode 19).
*Enée séjourne chez une veuve Didon qui le retient (Chant IV); Maelduin est reçu par une veuve, reine amoureuse le rendant captif (Episode 28).
*Cyclopes (En. III 655sq); Maelduin (Episode 21).
*3 morts affectent le voyage d'Enée : son vieux père Anchise (III 708 sq), Polydorus (III 46 sq) ,
*- Palinure; un compagnon supplémentaire Achaemenides (III - 590 sq), ancien compagnon d'Ulysse abandonné implore Enée de le prendre à son bord; sa présence précédant la mort de Palinure (V-833 sq), peut sembler l'avoir provoquée - Maelduin, de son côté perd ses trois frères de lait (Ep. 11-15-31), venus en plus au départ (l'idée de leur perte et de leur nombre s'apparente à l'Enéide).
Du voyage de MaelDuin, à la Nav, la transposition apparaissait à Zimmer fort nette, de même que la christianisation s'observait dans d'autres imrama (67) (Snedgus,... ). La Nav de Saint Brendan, postérieure dans ce cas, à Maelduin (VII-VIIIème siècle),serait à situer au XI ème siècle) (68) et proviendrait d'une confusion entre deux Brendans : Brendan de Birr dont Mael Duin (épisode 30) rencontre au cours de son voyage la communauté monastique sur une île, et dont l'hagiographie irlandaise nous dit (Vita Sanctae Moduennae) (69) " unus de poetis scotorum praeclarissimus nomine Brenden, vir ab infantia oculis orbus sed in arte poetica inter omnes praecipuus " (thème évidemment homérique du poète aveugle),- Brendan de Clonfert plus jeune et qui devint par erreur le héros de la Nav.
La théorie de Zimmer, audacieuse en soi fut vivement contestée d'abord par les partisans d'une identité culturelle celtique plus originale. Thrall (70) en 1917, remarqua que la plupart des spécialistes (71) en littérature irlandaise avait accueilli avec malaise les hypothèses de Zimmer. Les reprenant en détail, il montra la différence de contexte et d'intention entre l'Enéide et les imrama : d'un côté, un voyage fait involontairement dans le but de s'établir; de l'autre un voyage voulu pour se venger; des rencontres d'êtres naturels dans l'Enéide; des monstruosités ou des merveilles chez Mael Duin. Bien loin que Mael Duin soit une imitation il faut lui reconnaître un fond celtique païen : c'était et ce sera d'ailleurs l'avis de Schröder, Kenney, D'Arbois de Jubainville, Plummer, Selmer (72), qui admirent comme base à la Nav, toute une littérature païenne aux règles et thèmes originaux. Il restait à savoir si la Nav tenait plus de l'imram ou de l'echtra : l'imram préfère intéresser le lecteur par des incidents de voyage, l'echtra met au premier plan but et motif du voyage; le premier est volontaire; le second est la réponse à une invitation, etc. Orlandi (73) modifia, à ce sujet, la répartition entre echtrai et imrama, en adoptant les critères précédents; Zimmer ne tenait compte que du lieu atteint, i.e. l'Elysée en mer, ou le palais creusé dans une colline, et classait le voyage de Bran dans la catégorie des imrama, ce que contesta Orlandi. Mais ces critères appliqués à la Nav, la font appartenir aux deux genres. Ainsi notons : - La Nav s'ouvre par le récit de Barintus (de même que Bran reçoit la visite d'une femme jaillie d'une branche d'argent) qui joue le rôle de messager de l'Autre Monde; c'est un dieu de la mer qui, dans la Vie de Saint David) (74) (VIIII-IXème siècles) voyage sur un cheval de mer et rencontre Saint Brendan sur le dos d'une baleine en pleine mer; identique à Manannan dieu marin, il est transformé en saint et rationalisé en navigateur (dans la Vie de Merlin par Geoffroy de Monmouth il pilote le navire d'Artus vers les îles Fortunées (75). Son nom selon Zimmer (76), signifie "écume blanche" et comme le remarque Brown : " le messager de l'Autre Monde suggère au héros un voyage dans de nombreux contes celtiques ". La Nav s'apparente à l'echtra dans ce cas.
La Terre de Promission - but du voyage de Saint Brendan - tirerait son origine de l'Elysée celtique la "tir -n- tairngiri" ou terre de promesse, 'tir nan - oc" terre des Jeunes, domaine de la Vie après la mort où règne le dieu Manannan aux nombreuses filles (77). La nourriture y est abondante grâce à des aliments miraculeux conservés dans un chaudron (78). Dans la Nav, Saint Brendan devant la colonne de cristal (la_Visio Tnugdali ou la Visio d'Adamnan - VIIème siècle - (79) présentent avec cet épisode de la Nav des similitudes, décrivant la Cité Céleste entourée de murailles d'or et d'argent), trouve un calice massif qui les libère de tout besoin de nourriture ou de boisson; sur la Terre de Promission il perd la notion du temps, de même que Bran revenant en Irlande ne peut quitter son navire de peur de tomber en cendres tant les siècles ont passé, sans qu'il s'en rende compte depuis son départ. En ce cas aussi la Nav appartient à l'echtra. L'île des Délices, par ailleurs, traduit l'expression irlandaise Inis Subai - île de la Joie (80), ou Inis Cain - île féerique (81).
Les îles abordées - ce qui forme la trame du récit - sont souvent des "insulae pomorum" - îles des pommes, tant dans les imrama que dans la Nav. Selon F.LOT (82) il s'agirait d'une fausse étymologie populaire du mot " Avalon " venant du mot gallois " afalon " signifiant " pomme "; or Avalon est 1e domaine du dieu Avalloc, dieu de la mort, habitant 1'lle de verre (Iniswitrin) autre rom du monde des morts et de l'au-delà (cf. Cormaic, Condla) et qui deviendra le château des Pucelles chez Chrestien de Troyes. Toutefois Mme Bullock-Davies (83) propose l'étymologie de " ynis " - prairie près d'une rivière ou île-,- " ava ou aub " rivière, ce qui ferait d'" avalon " l'île ou la prairie de la " rivière ". A ces racines galloises, discutées, il faut ajouter la possibilité d'une origine irlandaise de l'" insula pomorum " car selon TH. Chotzen (84) la pomme est le symbole de l'autre monde, de la santé retrouvée, de l'immortalité dans les textes irlandais; or Manannan a épousé Morgan la fille d'Avalloch et habite avec elle Avallon; Barintus est un avatar de Manannan, rappelons-le, et il conduirait Saint Brendan vers le royaume des Morts. Les îles visitées par Saint Brendan, sont donc à rapprocher de l'au-delà celtique, propre aux imrama.
-Sur ces 'îles aux pommes', l'eau des sources est très respectée parce qu'associée à la science et à la vérité, comme le montrent les légendes irlandaises (85). D'autre part, le mot irlandais " fir " signifiant " serment, vérité " (et reconnaissable dans le " saltus virtutum " ou Cluain Ferta- Clonfert de la Nav ) (86) est à rapprocher de la racine indoeuropéenne * Wer " lier " qu'illustre le dieu indien Varuna habitant les eaux du ciel et de la terre, liant de trois cordes le menteur. Or il est des épisodes de Nav où les compagnons de Saint Brendan sont saisis d'un brusque et magique sommeil pour avoir bu d'une eau de façon immodérée; cette eau sert à montrer les dangers de l'invisible et de la parole non tenue.
D'autres concordances s'observent entre la Nav et les imrama : le Château vide où l'on est servi mystérieusement, les âmes devenues des oiseaux (87), les trois compagnons supplémentaires, etc. L'Enfer est glacé comme le veut le monde celtique (88) cloaque marécageux où le froid coexiste avec le feu : la Nav décrit côte à côte la mer transparente et 1'île des forgerons (l'une étant glacée, l'autre étant une fournaise) comme le font le Voyage de Mael Duin - Ch. 11 et 12 - ou la Visio Tnugdali (un étang glacé succède à la forge du démon Vulcain).
Il ressort l'impossibilité de classer la Nav dans un genre plutôt que dans l'autre, mais cela nous a permis de considérer tout un courant de critique brendanienne qui voit surtout dans la Nav "la christianisation d'une littérature profane" selon l'expression de Zimmer (89) ou mieux la christianisation de thèmes celtiques, l'utilisation à des fins religieuses d'une imagination riche, l'imitation et l'occultation d'un vieux fond indo-européen.
A ces critiques de la théorie de Zimmer, portées à défendre l'originalité celtique contre l'Antiquité gréco-latine, s'ajoutèrent d'autres condamnations qui proposèrent la Nav comme modèle aux nombreux imrama et echtrai. Mael Duin succéderait à la Nav dans le temps, ce qui se démontre au vu des répétitions des épisodes ( relevées par Nutt et Brown (90), adoptant de morceler la description du Paradis en plusieurs îles de façon à maintenir l'attention du lecteur. Stokes (91), dès 1889, Carney (92), en 1955, et P. Grosjoan en 1975 (93) proposèrent l'idée d'une laïcisation du texte chrétien (ici la Nav) comme origine des imrama, d'autant que l'implantation du christianisme, historiquement, ne se fit pas aux dépens(et avec violence)du paganisme irlandais, et qu'il vaut mieux supposer un syncrétisme habile (Plummer l'avait pressenti dans son étude, bien qu'il fît la part trop grande au paganisme aryen et pré-aryen). Ces dernières critiques nous paraissent l'emporter en raison de l'ancienneté (prouvée stylistiquement par J. Orlandi (94) de la Nav remontant au VIIème siècle- VIIIème siècle, dates de rédaction aussi probables pour les imrama et echtrai. Jusqu'alors, la date de composition de ces dernières était plus assurée que celle de la Nav : cela peut expliquer que l'on ait voulu déduire la Nav d'une littérature païenne idéologiquement antérieure.
c) La théorie des Orientalistes :
Culture musulmane ou Culture hellénistique (95)? Si, en 1889, Zimmer donnait à la Nav un arrière-plan antique et celtique, c'est à la même date que l'on découvre d'autres sources possibles. L'époque était tournée vers les littératures oubliées : du Nord-européen, du Monde Musulman ou de la période hellénistique. Il était difficile, dans cet effort d'évaluation, de les estimer selon leur juste importance, et chacun était tenté, d'attribuer à sa partie le rôle principal.
En 1889, le savant Orientaliste De Goëje (96) pensait que la Nav "reposait sur une combinaison d'une Vita Brendani plus ancienne et plus simple avec des épisodes provenant de diverses sources, entre autres des Voyages de Sindbad". Ses arguments se fondent sur les épisodes suivants :
Jasconius-la baleine de Sindbad (Voyage I); le paradis des oiseaux; le combat du Griffon
l'Ankhâ ou Roukhâ monstrueux (Voyage Il) (97); le palais désert -idem dans le Voyage III
de Sindbad; l'île du forgeron - Voyage III; la terre paradisiaque - Voyage V; la source dont
l'eau endort - la source assourdissante (Voyage VI); l'île des moutons - les éléphants (?)-
Voyage VII. Les Voyages de Sindbad (Xème siècle) présentant ces traits-là similaires à la
Nav.De Goëje supposait alors qu'un " pèlerin irlandais aurait entendu en Orient ces récits et quelques autres, et, de retour chez lui, en aurait orné la légende de son saint compatriote ".
Cette thèse parut impossible à soutenir lorsque la Critique donna comme date à la Nav le VIII-IXème siècles, précédant donc la composition des Voyages de Sindbad. Toutefois Miguel Asin (98), en 1926, reprit la défense de la primauté orientale en proposant des légendes arabes (persanes) plus anciennes. Refusant l'influence de Sindbad sur Saint Brendan (l'épisode de la baleine existe déjà chez Lucien de Samosate; celui des oiseaux parlants se trouve dans les Lettres d'Alexandre à Olympias ou dans l'Apocalypse de Jean. 8-13), Asin compare la Nav à certains motifs orientaux , d'ordre théologique en particulier, à la différence des celtistes plus portés à une étude thématique et étymologique. Ainsi, le répit de Judas le dimanche ne fait pas partie des dogmes de l'Eglise, mais s'explique par une pensée plus orientale. En 545, le Concile de Constantinople aboutit à une séparation des pères orientaux favorables à une durée limitée des peines de l'Enfer, des pères occidentaux optant pour l'éternité des mêmes peines. L'Islam, par le biais de Byzance et de la Perse (à moins que ce ne soit une influence néoplatonicienne ou même juive), acceptera cette "théologie du sentiment" selon l'expression d'A-Graf (99), plus populaire, qui trouva son expression dans de nombreux textes (100), et dans ce repos dominical de Judas auquel assiste Brendan, et dont il favorise même la durée, repoussant l'assaut des démons. D'autres points méritent d'être signalés : les Oiseaux de la Création, dans la Nav, ne sont pas condamnés à l'Enfer, bien qu'ils aient obéi à Satan, mais sont éloignés de la contemplation de la Splendeur Divine; l'ermite Paul expie quelque faute, assisté d'une loutre mise à son service ; palais déserts, fruits merveilleux, murailles de pierres précieuses, vont bien avec le Séjour des Bienheureux tel que le-décrit le Coran(XL.VII-16-17).
Pour Miguel Asin, les voyages imaginaires musulmans influencèrent ceux de 1'Europe. Ce genre littéraire (101) peut être conçu selon deux critères : le but du voyage, le type de héros. Asin obtient alors ces parallèles (102) que nous donnons sous forme de tableau :
Voyage
Héros
But
Aventuriers
Aventure
Saints
Pélerinage
Conquéranst
Conquêtes
Sindbad
Hassan de Barre
Hassan de Azim
Hassan de Ganisa
Prince de Karizan
Boluqiya
Khidr
Joseph, Jonah, Moïse
Abd al Mutallib
Yarab le Juge
Tamin Dari le soldat
Zybat Abu Talib
Say al Mulula
Dulcarnain
(= Alexandre le Grand à la recherche de la Fontaine de vie)
Harald
Gorm du Danemark
Mael-Duin
Hui-Corra
Brendan
Saint Malo
Hugh de Bordeaux
Hugh d'Auvergne
Baudoin de Seeburg
Ugger le Danois
Guérin the Mean
Appliquée à la Nav, cette analyse livre ces points communs; trois textes musulmans (Boluqiya le marin qui navigua sur sept mers (103); Dulcarnain réincarnation d'Alexandre le Grand; les Fables de Salomon - ces trois légendes ont été reprises par le moraliste et fabuliste Thaalabi (104) dans son oeuvre Qisas - Le Caire 1324 Heg) sont en référence. Rencontres avec un homme sur une île déserte qui avoue être le premier criminel Cain, (Fable de Salomon -Nav : Judas), avec des oiseaux possédant le langage ( Boluqiya - île des Oiseaux); découvertes d'une île du silence (Dulcarnain -île d'Albe), d'une colonne de cristal (Fables de Salomon - la colonne de cristal), d'une baleine ou d'un ermite (thèmes obligés de ce genre); présence de nuées à l'approche du Paradis (Dulcarnain - Terra Repromissionis), tout cela forme une identité d'imagination entre la Nav et les légendes musulmanes, qui s'explique, selon Asin, par la diffusion en Europe (au moyen de l'Espagne et de la Sicile) de la littérature musulmane.
Toutefois, cette thèse fut solidement attaquée en 1929 par Murlett (105) qui prit la défense de la thèse de Zimmer, parce qu'il pouvait énumérer 17 épisodes de la Nav se laissant "déduire avec évidence et clarté de l'imram Mael-Duin", et seulement 12 épisodes provenant de textes orientaux, différents en plus, ce qui affaiblit leur pouvoir de preuve. Certes il parait difficile de considérer que la Nav ait puisé son inspiration dans le monde musulman, si sa date de composition se situe vers la fin du VII° s. Nous ajouterons cependant qu'une étude structurelle et comparative de ces navigations imaginaires quelle qu'en soit la nationalité (et leur date d'apparition), pourrait servir à préciser et donner peut-être la raison de l'existence d'un tel genre littéraire. Pour André MIQUEL (106), le merveilleux augmente à mesure que le sentiment d'appartenir à la seule vraie foi se consolide (d'où l'étrange est rangé dans l'anormal, l'insolite, le péché), et à mesure que la réalité économique s'estompe à la suite de la fermeture de certaines lignes commerciales maritimes (les récits oublient la terre et parlent de la mer). La mer devient un "autre monde" où il n'y a pas "de rupture entre les règnes, les espèces ou les éléments" (p. 129). Mais en est-il totalement ainsi pour la Nav ?
La culture hellénistique et byzantine fut aussi proposée par la recherche des influences constitutives de la Nav. Dès 1883, E BEAUVOIS (107) rappelait la connaissance d'un écrit apocryphe, le Livre d'Énoch et d'Elie chez les Irlandais puisqu'on en trouvait la référence dans les listes de Mss. en Irlande et que Geoffroy de Viterbe visitant le monastère de Saint Mathieu (fondé par les Irlandais - Cap Finistère) en décrivait un ms. Or Enoch et Elie sont dits vivre au milieu de l'Océan, immortels, dans un splendide palais, attendant le Jugement dernier; la Bible nous rapporte que Dieu les enleva de leur vivant; l'imagination populaire situa le lieu de leur séjour. Mais c'est à Graf (108) que revient le mérite en 1892, d'avoir insisté sur l'influence des romans hellénistiques et des textes apocryphes, dans l'élaboration de la culture médiévale, et par là-même dans la genèse de la Nav. Donnons la liste des oeuvres que la critique brendanienne portée vers l'Orient méditerranéen, proposa :
-Apocryphes
*Visio Pauli (III-VIIème s. ?) Ed. Tischendorf Apocalypses apocryphae - Leipzig 1866/Ed. Th. Silverstein The History of the Apocalypse-Christophers-1935-Studies and Documents IV-
*Livre d'Enoch et D'Elias (VI-VIIème s. ?) de Godfrey de Viterbe Panthéon (XIIème s.) Ed. J. Pistorii Germanicorum scriptorum qui historias reliquerunt, t. II, Rastibonne, 1731, pp. 38-60.
-Hagiographie paléochrétienne :
. Vita eremitae Pauli (IVème s.) Ed. Migne Patrologie Latine XXIII Coll 17-28.
. Vita Sancti Macarii (XIème s. ?) Ed. Migne P.L. LXXII Coll 415-426.
Ainsi A. Graf, dans le but de chercher ce qui a constitué la Divine Comédie de Dante, nota les traits communs à ces "apocalypses" (C'est-à-dire "révélations") hellénistiques et irlandaises ; l'au-delà apparaît à un héros, dont les vertus d'abstinence sont grandes après un voyage qui échappe au Temps (5 jours correspondent à 300 ans ou l'inverse) comme une île céleste ou paradisiaque qui contraste avec les précédentes haltes (offrant le spectacle des peines et douleurs humaines). La Nav comporte bien en effet ce schéma.
Puis, en 1960 M. Esposito reproposa le texte apocryphe du"Livre d'Enoch et d'Elias"(109).comme source possible de la Nav, texte que connaissait bien le monde romain et byzantin. Des moines de l'église de Saint Mathieu vont en mer et sur une île rencontrent deux vieillards qui sont Enoch et Elias, que Dieu autrefois éleva dans les cieux pour leur montrer les merveilles de la Création. La diffusion en Irlande (au VIIème S.) de ce texte, que nous rapporte au XIIème s. Geoffroy de Viterbe, est attestée par la fondation au VIème s. de l'abbaye de Saint Mathieu (Pointe du Finistère-Bretagne) où Geoffroy de Viterbe recopia au XIIème s. et résuma ce Livre d'Enoch et d'Elias dont le ms. disparut à la Révolution. La Légende d'Enoch et d'Elias était connue dès la fin de l'Antiquité (Tertullien De anima 50-5) et servit de modèle, selon Esposito, aux voyages imaginaires irlandais du VIème s. (Mael-Duin, Brendan, Snedgus) car sa date de composition nous renvoie au moins à la fin du monde antique.
Enfin, en 1969, pour Orlandi (110), le schéma de nombreux textes de l'Orient méditerranéen traitant de voyages vers l'au-delà (telles la Vita Pauli, la Vita Scti Macarii où trois frères vont à travers la Perse et l'Inde à la recherche du Paradis, la Visio Pauli )(111) comporte l'arrivée dans un lieu, la description rapide de ce lieu, l'aventure liée à ce lieu, un départ soudain et le passage à un autre lieu. Ce schéma s'observe dans la Nav; se mêlent un intérêt pseudo-géographique (visite de la Perse, animaux fabuleux de l'Inde, découverte du Ciel de l'empyrée etc.), un ressort dramatique simple (difficultés, Enfer, Merveilles). Mais si traditionnellement le Paradis est recherché à l'Est et se trouve par voie de terre, il faut noter que la Nav est ouverte sur l'Ouest et se fait par mer. Orlandi conclut que la Nav "malgré sa simplicité monotone, rassemble en sa problématique une part importante de la culture médiévale du Haut Moyen-Age" (p. 129).
En ce qui concerne la critique brendanienne, il faut reconnaître que ces dernières analyses ont eu le mérite de renforcer le caractère ancien de la Nav et son profil d'uvre religieuse (112). La Nav se nourrissait de textes religieux certes non orthodoxes - plutôt que d'uvres laïques (celtes au arabes), ce qui semble mieux convenir à son essence. Mais la critique brendanienne finit par s'accorder sur la capacité étonnante de synthèse dont fait preuve la Nav.
d) La Nav, un des reflets de la culture dans le Haut Moyen-Aqe :
Murlett (113) proposait déjà de considérer que la vie intellectuelle en Orient, et en Occident (du VIIème s.- au XIIème s.) reposait sur une communauté de pensée judéo-chrétienne (juifs, arabes, chrétiens) et hellénistique qui correspondait à l'ancienne unité de l'Empire Romain. Dans ce cas, il est bien vain de vouloir renvoyer la Nav à telle ou telle culture, si l'éducation dans les monastères irlandais comprenait des textes identiques à ceux de l'Orient méditerranéen, si les mêmes thèmes populaires travaillaient les imaginations, aboutissant à des évolutions parallèles d'un bout à l'autre de 1"'oikoumène" médiéval.
Grâce à la Nav, il est possible de dresser une liste des oeuvres répandues en ces lointaines époques, peut-être de manière confuse et intermittente, mais faisant partie du patrimoine commun de " l'honnête homme médiéval " (114), pourvu qu'il soit curieux ou de tempérament créatif; le tableau suivant n'est pas exhaustif mais donne quelques clefs supplémentaires pour la : nous mettons à côté de ces titres, les éditions les plus courantes et accessibles au lecteur :
- Littérature grecque
*Odyssée (X-VIIIème s. av. J-C.) Ed. Les Belles Lettres 1968
*Histoire Vraie de Lucien (IIème s. ap. J-C) Ed. Ollier PUF 1962 Coll Erasme t III/ Trad. La Pléiade n° 134 Paris 1958.
* Le Roman d'Alexandre du Pseudo-Callisthène (IIIème s. ap. J.C.)
Ed. Didot - Dübner Scriptores Rerum Alexandri Magni Paris 1846.
- Littérature latine :
* Enéide de Virgile (Ier s. Av. J.C.) Ed. Les Belles Lettres 1925
* Physiologus latinus (Vème - IXème s.)(115) Ed. Fr. Carmody University California Press vol. 12 N° 7 pp. 95-134 - 1941-
* Le Roman d'Alexandre traduit en latin par Jules Valère (IVème s.)
- Littérature hellénistique :
*Apocalypse-de Thomas/ de Paul : Ed. Letouzey et Ané Les Apocryphes du Nouveau Testament Paris 1910 t. II; Puëch En quête de la gnose NRF 1978 t.1 - II.
*La Bible
- Littérature médiévale
Vita Sancti Davidis (VIII-IXème s.) Ed. Acta Sanctorum - Socii Bollandiani
Mars I p. 44 1668.
Itinera Hierosolymitana (IV XIème s.) Ed. Molinier Töbler 1/2 Genève 1880
Ed. P. Geyer Vindobonae t. XXXIX 1898.
Mis en rapport avec les épisodes de la Nav, ces textes nous donnent une idée de la complexité des sources possibles, -au delà de tout système-, ou plutôt nous confirment dans l'impression que toute création littéraire n'existe qu'en vertu de ce qui l'a précédée :
Episodes :
a) Les Iles
b) les Présences et les apparitions
Ile des Cyclopes (Odysée IX)
Ile de Polyphème (Enéide III)
- cf. Zimmer; Thrall; Stokes (116)
Ile des Lestrygons (Odyssée X)
cf. Plummer, o.c. t 1 p. XXXVI note 5 ; Stokes in Revue Celtique 9
La Baleine (Histoire Vraie de Lucien I-30-39 et II 1-2) cf. Esposito
Vita Dravidis (cf Brown in Revue Celtique 22 p. 339-344)
Physiologus latinus (cf. Schulze : Zur Brendan Legende in Zeits. f.Romanische Philologie 1906 p. 257-279)-
Visite chez Ende (Nav. ch. IV)
La grotte de l'ermite Paul (ch. 33)
Durée de 7 ans du voyage (ch. 21)
Le Jeune homme du paradis
Consultation du "sacerdos "
(enéide III vers 80)
Grotte de Calyipso (Odyssée V)
Enée voyage 7 ans (Enéide) cf. Plummer , Zimmer
Visite d'Enée aux Champs Elysées (cf. Bar, Les Routes de l'autre monde. p. 92)
La Colonne de cristal (Nav. ch. 28)
La flêche enlammée
(Nav. ch. 19)
Les arbres de cristal (Lucien) cf. Bar, p. 148, n. 1)
Les colonnes d'Hercule mesurées par Alexandre le grand (Pseudo-Callisthène III, -27) cf. Orlandi o.c. p. 99-129
Le Temple de Jérusalem (Apoc. de Jean 21 ; Ezéchiel 48) cf. Selmer, o.c. p. 88 n. 47
Itinera Hierosolymitana
cf. Orlandi o c p. 99-129
Enfer : punition des damnés (Nav. ch. 32)
Paradis (Nav. ch. 38 et 1
Ile des Impies (Lucien) - cf. Bar, o.c. p. 148 n.1
Apoc. de Paul ; Visio Pauli cf. Graf, t1, p 107, 253, 254, 266 Gougaud , o c. p. 65- 72
Livre de Job 24-19 cf. F. Lot in Revue Celtique 46 p. 134-142
Apoc. de Thomas cf. P. Grosjean in Analecta Bollandiana 54 p. 131
Ile des Phéaciens (Odyssée VI-VII) cf. Welcher F-G, Die homerischen PhaaKen und die Inseln der Seligen in Rheinisches Museum fur Philologie, Bonn, 1833, p. 219- 283
Certaines de ces références faisant double emploi, sinon triple, et rien ne permettant de trancher en faveur de 1'une plutôt que de l'autre, il nous parait plus judicieux de ne pas s'interroger sur l'intention de l'auteur de la Nav (qu'elle existe ou non), mais de toutes les conserver puisque chacune a pu surgir comme réminiscence dans l'esprit du lecteur selon sa culture. D'autre part, la Nav n'en ressort que grandie par ces rappels, et, cela correspond bien à l'effort de la critique brendanienne dont nous retraçons ici le parcours.
Quelles perspectives nous offrent donc une telle critique, dont nous pouvons penser qu'elle subit à son tour l'influence du texte lui-même, et peut par là se différencier d'autres formes critiques ? Soucieux d'une cohérence morale ou logique qui, sans cesse, est refusée par la Nav elle-même, désireux de délimitations spatiales et temporelles qui, de fait, s'évadent trop de fois, les érudits pourraient désespérer d'un texte dont il n'est pas sûr au départ qu'il soit méritoire et littéraire, s'ils n'aboutissaient eux-mêmes à d'étranges "dérives" : un respect scrupuleux des aventures du saint (même si elles sont comprises différemment et réécrites) pour les hagiographes anciens; une ouverture de plus en plus grande (ou progressive universalisation) de cette Nav, de la part des critiques modernes (en dépit de leurs efforts pour classifier). Là où l'on voulait diffuser universellement ce récit, se situe le maintien de particularités qui demeurent énigmes; là où il fallait préciser genre, époque, auteur, est advenue une extension peut-être non terminée encore. En ce sens, la Critique brendanienne a un destin peu semblable aux autres critiques et dont nous verrions, à notre avis, la raison dans 1' " énergie " (energeia ce qui sourd dans l'oeuvre) même de la Nav. Il est possible d'espérer que cette double perspective critique ne saurait être achevée.
B. Etendue du succès de la Légende de Saint Brendan :
1°) Les préoccupations géographiques (des lieux de culte, des cartes ..au " Problème brendanique ") :
Géographes, historiens, aux prises avec la Légende de Saint Brendan, depuis le Moyen-Age jusqu'à nos jours, manifesteront un visible intérêt pour la question de l'itinéraire de Saint Brendan, pour les motifs historiques de son voyage, pour la protection que le saint accorde à ceux qui l'invoquent. La Légende de Saint Brendan, tenace et multiple dans ses formes, échappe ainsi au domaine littéraire ou religieux, pour se rapprocher de considérations plus immédiates.
a ) Géographes et historiens :
Les lieux de culte dédiés à Saint Brendan le navigateur, sont visiblement placés le long des côtes et des rivières et en fonction de l'influence irlandaise en Europe. Il est honoré à Bâle, Constance, Arles, à Lanvellec , ( Canton de Plestin Les Grèves-Côtes du Nord), Trégrom, à Saint Brendan (village de Bretagne) à Bruges et en divers points des Pays-Bas, à Galway (en Irlande) (117), tandis que, toponomyquement (118) son nom se retrouverait dans les formes de Borodon, Blandin, Breladre, (Jersey), Bridaine et peut-être Brehand (Montcoutour) Brévalaire (près de Tours), Briden (Morlaix), etc. servant à désigner des lieux-dits, des ports, des collines. Des noms de famille ( Brenton, Brandào, Branden) sont aussi à signaler dont les membres les plus célèbres seront CL. Brentano, poète romantique allemand ( 1778-1842), le poète portugais Luys Pereyra Brandans ( XVI°s.) (119). D'autre part (120), par suite de !'Ordre des Frères de la Vie Commune (fondé en 1384 par le mystique flamand Gérard Groote), qui installa écoles et imprimeries le long de la Mer Baltique, la légende de Saint Brendan diffusée par l'Ordre fut aussi connue de ces rivages lointains, à Lübeck, à Mecklembourg, à Wittstock, et même en un monastère d'Estonie - Pàdis fondé en 1543 - Saint Brendan perd quelque peu de ses attributs marins pour devenir, en raison d'une étymologie populaire où Brendan signifie brûler (121)( brandon en français; brennen en allemand) le protecteur des forgerons, des boulangers, des bouilleurs de bière, de tout ce qui a trait au feu. Il interviendrait même dans le nom de la ville de Brandebourg, à en croire Selmer (122) : lorsque la ville devint en 948 un évêché, le nom d'un saint irlandais aurait été choisi afin de concilier allemands vainqueurs et slaves vaincus (le territoire de ces derniers servant à la ville nouvelle; île sur la rivière Havel au milieu d'un marécage, propre à rappeler le voyage du saint). Ce motif d'ordre politique ajoute aux qualités du saint, celles de médiateur en Europe entre populations christianisées et populations encore païennes. Enfin, curieusement, le saint, quoique mort à Clonfert, sa patrie d'origine, aurait ses reliques à Notre-Dame-d'Aynès (petite chapelle autrefois romane, reconstruite au XIV°s., XVème siècle près de Conques dans l'Aveyron) où il serait consulté dans tous les cas de brûlure, de morsure, ou de maladies dermiques (démangeaison, gale, etc.) (123) Certes, dans ce dernier trait, Saint Brendan le navigateur semble subir le destin d'Ulysse ou d'Elie dans le monde grec : demeurer à la fin de leur vie en un lieu très éloigné de toute mer. Logique d'équilibre où toute extrémité atteinte nécessite le même parcours en sens inverse. Ainsi Ulysse devra gagner l'intérieur, une rame sur l'épaule - chant XI-, jusqu'à ce qu'on lui demande ce qu'il porte, par ignorance du monde marin; ainsi le prophète Elie métamorphosé en marin, par l'imagination populaire, doit lui aussi revenir, une rame sur l'épaule, en quête de qui croira qu'il s'agit d'une pelle (124). De même, Saint Brendan connaîtrait involontairement un tel voyage vers une montagne centrale, si nous accordons à cette hypothèse, quelque poids, ne serait-ce que pour la part de rêverie qu'elle permet.
La Nav de Saint Brendan fut à la géographie ancienne, un moyen pour compléter les parties inconnues que laissaient les cartes : situer réellement la Terre de Promission (devenue pour les cartographes l'île de Saint Brendan), fut une préoccupation intellectuelle notable.- Dès le VIIème siècle, on note dans une Vie de Saint Colomban (125) (563-597) écrite par Adamnan, abbé d'Iona de 679 à 704, que Saint Brendan allant visiter Saint Columban le découvre sur " 1'île d'Hinba ",- dont on peut penser la place au large de l'Ecosse (126) . Il s'agit de la première référence à Saint Brendan le navigateur tandis que l'île d'Hinba, mi-réelle mi-imaginaire, marque le premier effort de donner une assise aux aventures de Saint. En effet, cette île n 'existe pas mais peut vraisemblablement être l'une de celles entre l'Ecosse et l'Islande. Ainsi Adamnan écrit (au Livre III cap. XVII) : "Alio in tempore, quatuor, ad sanctum visitandum Columbam, monasteriorum sancti fundatores de scotia transmeanttes, in Hinba eum invenerunt insula quorum illustrium vocabula Comgallus Mocu Aridi, Cainechus Mocu Dalon, Brendanus Mocu Alti, Cormacus Nepos Leathair (127); soit : "En une autre époque, quatre saints fondateurs de monastères, partant d'Ecosse pour visiter Saint Columban (128), le découvrirent sur l'île d'Hinba - c'étaient Comgallus, Cainechus, Brendan, Cormacus". Il était donc su que des îles existaient au Nord et à l'Ouest; le voyage de Saint Brendan entrait dans le domaine du vraisemblable, même si l'on ne peut tirer de ce document aucune certitude sur le voyage en soi du saint, ni sur les connaissances géographiques d'alors.
Au IXème siècle, Ducuil (129) dans son ouvrage De Mensura orbis terrae décrit des îles très au Nord, dont il y a lieu de penser qu'il s'agit de 1'Islande et des îles Féroë; cette description n'est pas sans rappeler aussi les îles aux moutons, aux oiseaux, aux démons (volcans) que l'on trouve dans la Nav. Mais Ducuil ne fait pas mention de Saint Brendan.
C'est, au XIIème siècle, lorsque la légende de Saint Brendan fut mieux diffusée, que des géographes comme Honoré d'Autin (1130) ou Gérald de Barry (1190) nomment expressément Saint Brendan; le premier dans son Imaqo Mundi (130) au livre III, après avoir décrit les rivages méditerranéens, aborde selon un ordre quelque peu étrange, la question des îles au-delà des colonnes d'Hercule - les Hespérides, les îles des Gorgones, la mer épaisse où s'est engloutie l'Atlantide dont parle Platon -, puis revient à l'embouchure du Nil - île de Méroë et la ville de Syène en Ethiopie-, enfin enchaîne sur l'Océan (dans ce cas ce peut être l'Océan qui entoure l'Afrique comme l'Atlantique) pour désigner une île perdue atteinte par Saint Brendan : " Est quaedam Oceani insula dicta Perdita, amoenitate et fertilitate omnium rerum prae cunctis terris longe praestantissima, hominibus ignota-Quae aliquando casu inventa , postea quaesita non est inventa, et ideo dicitur Perdita, Ad hanc fertur Brendanus venisse ". Honoré d'Autun, nous signale,.que "cette île découverte par hasard, une fois recherchée demeure introuvable"; d'autre part le chapitre qui suit (XXXVII) est consacré aux lieux infernaux. Le continuateur de Huon de Bordeaux au XIII°s., lui aussi auteur d'une "Ymage du Monde" écrira de même ces vers (131) :
Une autre île est que on ne pu
Venir comme on aller se veult,
Et aucune fois est veue
Si l'appelle on l'Ille Perdue
Celle Ille trouva Sainz Brandains
Qui mainte merveille vit ains." (L. II cap. 13)
Au XIV-XV°s., dans une autre version du livre d'Huon de Bordeaux, il est dit que l'île infernale est à proximité d'un gouffre"où toutes les eaux s'enfoncent sous la Terre" (L II - cap 14) (132) . Thème littéraire dont la fortune s'éteint avec les Aventures d'A.G. Pym d'E. Poë. De son côté, Gérard de Barry (ou de Cambrai), (133) d'origine galloise et connaissant mal l'Irlande, semble-t-il, signale en Irlande un promontoire de Brendan et une "mare brendanicum" à l'Ouest, de même que des sanctuaires d'oiseaux en l'honneur du saint. Au milieu du XIII ème siècle Rudolf Von Hohen-ems dans son ouvrage intitulé Welt-chronik (134) signale que Saint Brendan atteint "l'Ile perdue" où jadis accosta Noé.