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TRACTATUS

Editions CARÂCARA

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TRAITE DE PHENOMENOLOGIE LITTERAIRE

Deuxième partie

Discontinuités fonctionnelles

Guy Vincent

 

   
     

 

Chapitre I Phénoménologie historique
A. Discontinuités opérantes
B. Interactions organiques
C. Synthèse épistémologique

Introduction

 

Le champ littéraire précédemment décrit est quasiment autonome et ce qu'il fait subir à l'uvre reste de l'ordre de son organisation interne, de sa "digestion", aimerions-nous dire, au sens d'une alchimie de cuisson et de sublimés. Il lui faut, comme pour une cellule, des défenses, des échanges d'énergie, et des densités intérieures inégales, ce qui donne cet aspect malléable, cette paroi se gonflant ou se vidant, cette dominante circulaire (idéalisée : le cercle est-il toujours parfait ? Seulement si les Axes n'ont subi aucune grave altération, de l'ordre d'une destruction historique) dont témoigne le parcours de l'uvre. Le champ tient de la fabrique qui, sur une matière première - l'uvre -, ajoute de la valeur : célébrité, imitation, permanence. Certes, c'est par ces "produits" (uvres appréciées, c-à-d intégrées, malmenées, déformées, ) que nous percevons le champ, sa forme générale et, par l'analyse, par la décomposition des "ajouts", que nous rendons compte de son activité.

Cela ne peut satisfaire qu'une partie de la curiosité si l'on tient à savoir, pour filer la comparaison, le but de cette activité "productive", à poser qu'une sortie s'effectue. D'abord il y a tout lieu de penser que des "organes" doivent exister qui différencient en autant d'unités vivantes des champs littéraires qu'ils soient successifs, parallèles ou superposées. Tous les champs littéraires ne peuvent se ressembler même si leur constitution et leur fonctionnement sont identiques mais chacun d'entre eux à la manière d'un organisme va développer ses "organes" d'une façon propre. En effet, sur ces organes, des "articulations" vont apparaître selon des règles constantes et donneront ainsi à chaque champ un aspect particulier. Les "organes" d'un champ littéraire ne sont autres que ses Axes (M ou modèle mythique, V ou vocation réaliste, E ou expressivité existentielle), qui nous semblent profondément jouer le rôle des trois feuillets propres au développement d'un embryon : ectoderme (préparant le tissu nerveux) ; mésoderme (construisant les os et les muscles, le sang et la peau) ; endoderme (instaurant la muqueuse intestinale). Déjà, R. Thom avait proposé d'identifier cette structure ternaire de l'embryologie avec la structure également ternaire d'une phrase transitive exemplifiée par "Le chat mange la souris" (Sujet-Verbe-Objet) où le mésoderme tient lieu de verbe (signe d'une action comme les muscles permettent un déplacement, par ex.), où l'endoderme est assimilable au sujet (il engloutit, "comprend", saisit ou reçoit, comme l'intestin assimile ce qui a été digéré) et l'ectoderme à l'objet (le système nerveux simule le monde extérieur) 35. Cela avait pour but d'inscrire l'origine du langage dans des phénomènes biologiques et physiques et d'en éclairer sa capacité à évoquer le monde. Or, les trois Axes du champ littéraire, tels qu'ils nous sont donnés par l'expérience, en tant que trois directions opposées et complémentaires. reproduisent aussi à un autre niveau cette structure de base assurant cohésion et différenciation : M (ou mythique) est l'armature référentielle d'une culture, son origine et sa puissance, si bien que le rapprocher du mésoderme (muscle, os, sang et peau) ou du verbe (que l'on songe à Fr. Bopp considérant que l'origine du langage est dans des racines verbales désignant des mouvements-volitions essentiels) est pour le moins plus éclairant qu'il n'y paraît même ; E (ou expressivité des sensations-sentiments) renvoie bien à l'endoderme (intestin) et au sujet (vie intérieure) ; V (ou vocation pour le réel) tend à une représentation objective, souvent expérimentale, du réel (soit l'objet) à l'égal de l'ectoderme (tissu nerveux).

A assimiler les Axes au développement d'un organisme, à des organes futurs ou en préparation, on comprendra mieux que chaque champ littéraire voie ses Axes se ramifier, s'articuler, se déployer, selon la logique du vivant, celle d'une constante différenciation. Articulations pour M, ramifications pour V, et déploiements pour E. Le champ va se diversifier, spécifier ses organes, devenir unique et perdre son aspect régulier (circularité cellulaire) pour une plus grande complexité fonctionnelle. Il ne le fait, comme tout être vivant, qu'en raison de contraintes externes qui orientent son développement selon des rapports et des opérations constants, même si les résultats sont infinis. Nous allons donc considérer la bordure de ces champs, là où des discontinuités s'observent, comme différents paysages épigénétiques, permettant à différents organes de s'articuler et de se complexifier. La question est de cerner quels facteurs externes interviennent et comment s'effectue la gestion de ces contraintes.

Le champ littéraire n'existe pas en soi, il n'est qu'un élément parmi d'autres de ce qui constitue une entité culturelle, il s'imbrique dans une aire "politique" dont il constitue une excroissance vitale ou dont il est une lamelle qualifiante. Un centre politique (au sens de volonté d'organisation et de décision) le voit apparaître parfois comme un supplément utile et le maintient à l'existence en intervenant de façon à l'employer et à le faire fonctionner. Nous concevrons bien le champ littéraire comme un organisme multivalent d'un centre politique qui s'en sert, sans doute, pour atteindre un objectif qui, par d'autres moyens, lui échapperait. Ce faisant, le champ littéraire doit se doter de diverses articulations qui le caractérisent, en le différenciant, et le rendent ainsi plus performant et plus apte à survivre. Il ne s'agit pas de la part du politique toujours d'une volonté consciente mais d'un état de contraintes telles qu'un investissement du politique se fait en direction du littéraire comme un besoin dû à une situation particulière fait naître un dépassement créatif.

Les relations entre une société (nation ou état) et une culture (ici la littérature) sont entachées d'une causalité peu probante, que l'on veuille expliquer une intense activité culturelle par une situation économique, ou par un stade de puissance, ou par d'autres raisons sociales, parce que l'on unifie deux ensembles pour n'envisager entre eux que des relations qui, même rétroactives, ne peuvent les constituer ni leur donner une raison d'être. L'effort à poursuivre est d'inclure le champ littéraire dans un autre champ (politique) en considérant que tous deux subissent les mêmes contraintes et réagissent similairement si ce n'est que leurs "produits" diffèrent en raison de leur substance. Toutefois cette inclusion-rencontre produit d'autres effets comme le réciproque souci de chacun d'eux d'instrumenter l'autre, de l'utiliser à ses fins, ce qui a pour conséquence de bipolariser ces champs, de leur donner une double direction, un flux et reflux de l'un vers l'autre. L'enjeu du politique est d'agir sur les hommes, l'enjeu du littéraire est de meubler le temps : le moyen terme, celui de leurs rencontres, se joue sur des représentations du temps parce que le politique en a besoin pour penser une action et le littéraire pour évoluer et penser le monde. Double enquête.

Quant à cette "rencontre" du Politique et du Littéraire, il convient de considérer qu'une physique simple en traduit les différents types, si l'un et l'autre sont conçus comme des énergies (ou fluides) entrant en relations, où l'une fait obstacle à l'autre dans un sens, et inversement quand l'autre s'immisce dans le régime de l'un. En ces endroits, une morphologie nouvelle apparaît, qui, pour le champ littéraire, est l'équivalent d'une articulation, d'une ramification ou d'un déploiement formel, convenant que "si une prégnance a se heurte dans un espace axiologique à une prégance antagoniste b, la prégnance a, plutôt que de se diluer et s'affaiblir, peut préférer renoncer à sa propagation et se localiser dans des globules individués m de a "(Apologie du logos,p.64). Pour que cette acquisition morphologique se stabilise en acquis, ou se poursuive, nous aurons l'uvre, comme expression de cette transformation du champ littéraire en petites unités individuées résistant à la propagation du politique. Nous instrumenterons l'oeuvre ainsi, lui accordant cette première finalité avant de la valoriser in se, dans sa constitution interne. Certes la nature de l'uvre n'est pas de la puissance d'un champ si bien que, pour la décrire, il faudra accéder à un autre niveau plus fin tant sa raison d'être est fragile, et particulièrement accessoire.

En effet, la rencontre du Politique pour le Littéraire c'est, avant tout, l'arrêt de son écoulement, un détournement de son régime qui, comme tous les régimes, privilégie l'autonomie, la sui-référence, une régulation protectrice interne. A la suite de cette rencontre, l'articulation construite par le champ littéraire crée un "manque", sorte de "trou" dans ce champ même puisqu'il y a arrêt de sa propagation et changement de direction ou polarisation ponctuelle cernée par l'énergie du politique mais ce qui est "trou" d'un côté de la surface est de l'autre relief, volume, parce que s'engouffre et se condense alors en ces limites nouvelles l'énergie du champ. Ce seront des "saillances" ou rivages se créant, donnant à cette rencontre un profil morphologique, et au champ littéraire son aspect articulé, plus souple et divers. Ce qui manifeste cet aspect, ce sont des analyses, des réflexions, des critiques, tout un bouillonnement d'idées. Mais d'uvres, il n'est point besoin nécessairement. De nombreuses fois, un champ se satisfait de ses productions antérieures "mises au goût du jour" (expression bien symptômatique de cet affleurement nouveau). L'oeuvre n'est pas obligatoire à ce stade car elle peut utiliser les articulations antérieures qui sont devenues plus internes au champ, déjà lissées par sa régulation. Toutefois le champ littéraire muni d'un nouvel "organe" (cette nouvelle forme donnée à son énergie réorientée) en découvre l'usage et les possibilités (et donc l'envie de les utiliser : ce sera l'oeuvre) mais aussi accède à plus de "réel" (un espace plus grand de déplacement et d'adaptation), ce qui s'accompagne symétriquement d'un horizon d'action plus grand avec de nouvelles frontières, bref d'un "réel" nouveau comportant également de nouvelles zones d'inaccessible : autrefois ce réel n'était même pas pensable, maintenant avec cet organe il est à "portée de mains", proche.

L'uvre est donc l'invention qui permet de poursuivre cet effort. C'est la prothèse que le champ souhaite pour suppléer à un besoin qui a surgi, besoin nouveau non satisfait, si bien que s'est constituée la possibilité d'inventer quelque chose - l'oeuvre -, assurant une continuité. On voit bien que certains champs ne sont aptes à donner naissance qu'à certains types d'uvres, comme on ne peut demander à certains organes que tel ou tel fonctionnement. Cela provient du fait que le champ est limité quant aux possibilités qui lui permettent d'amener l'uvre à l'existence par des articulations spécifiques, inscrites dans une histoire. Cela explique qu'à la différence du champ, en soi proche de l'organisme quant à son fonctionnement, l'uvre soit à analyser sous l'angle d'une technique (la technê des Grecs) à savoir comme l'invention d'un outil accomplissant un processus déjà en cours et certainement le développant souvent au-delà de son projet initial. Une différence entre les uvres réside dans l'utilisation de ces articulations dont certaines sont plus récentes que d'autres et comblent mieux l'attente d'une époque. De toute évidence, un outil présente une structure plus rigide étroitement liée à la recherche d'un équilibre (une symétrie axiale) qui s'étend peu à peu à sa forme et ainsi l'éternise.

On comprendra dès lors que le présent point de vue diffère de ce qui a précédé où l'uvre était dans le champ littéraire et y subissait son polissage incessant, car le champ ne garde d'elle que l'énergie qu'elle lui apporte, comme un instrument ne nous intéresse que pour le geste et l'effet qu'il permet, quoiqu'il soit alors quasi déifié et loué. Cependant il convient d'en dégager aussi la nécessité et la constitution, l'usage et la finalité, non plus auprès de ses admirateurs, mais dans sa substance, dans l'établissement de ses parties. Elle se fabrique d'abord, plus tard nous verrons ce qu'elle appréhende. Ce que retient le champ littéraire, c'est l'énergie que lui apporte l'uvre et qu'elle ingère et reformule (notre première partie) tandis que nous la cernerons dans son effort à se constituer pour compléter et affirmer une option prise par le champ (l'articulation d'un de ses Axes causée par l'irruption du Politique). L'uvre est aussi un extérieur du champ littéraire.

CHAPITRE I

Phénoménologie historique

"Le soleil prête à la lune son éclat" Anaxagore de Clazomènes fgr 18

 

Le champ littéraire tire sa cohérence de quatre sortes de tensions que nous avons décrites comme étant des directions opposées (l'oeuvre naissant entre deux Axes au premier tiers), des directions s'affrontant de face (l'oeuvre rencontre des appréciations - deuxième tiers -), des directions se divisant (l'uvre célébrée se voit imitée - troisième tiers -), et des directions se désintégrant (l'uvre revient là où elle est née soit pour disparaître soit pour être reprise dans le mouvement).

Ces tensions rendent compte des mouvements qui animent le champ, indépendamment de toute temporalité, à l'égal d'un pur modèle. Pour en renforcer l'unité, faisons en sorte que cet ensemble bénéficie d'une structure de groupe, c'est-à-dire bénéficie d'une contrainte interne supplémentaire. Ainsi dirons-nous :

1) L'ensemble possède bien une loi de composition interne, à savoir la tension (notons la t).

2) Associativité. Les trois Axes qui le structurent, connaissent une tension équivalente en droit où

(M t V) t E = M t (V t E), ce que nous avons transcrit en disant qu'une tension en détruisant un Axe, active le troisième et ainsi de suite.

3) Cet ensemble a aussi un élément neutre, à savoir le temps qui reste dès l'abord occulté : l'associer aux trois Axes et établir la tension, ne change rien à la nature idéale de ces Axes.

4) Enfin le symétrique de ces trois Axes s'établit dans le sens opposé : si l'axe va de 0 à 10, il ira alors de 10 à 0. Si l'on fait opérer une des quatre tensions sur ce double mouvement (M et son symétrique, par ex.), l'on obtient alors l'élément neutre occulté, à savoir le temps, que nous décodons comme un renouvellement de l'énergie de l'Axe ou comme son épuisement.A noter que le temps humain répond à cette image où chaque minute agrandit la vie et la diminue d'autant, selon une tension permanente et variée.

Imposer que le champ littéraire réponde à ce cadre mathématique permet d'introduire deux nouveaux points d'analyse : la temporalité et la bi-directionnalité des Axes.
Une problématique s'ouvre ainsi sur l'évolution de l'énergie littéraire : comment se fait cet investissement qui aboutit à "alimenter" les trois Axes et leur zone ?
Il ne s'agit plus de la rivalité qui règne entre ces différents régimes, due à la position médiane du Littéraire, ni même des résultats échangés entre ces différentes zones créatrices, ni même de leurs inévitables compromissions ou zones franches. Il s'agit d'une autre série de réflexions : comment se maintient la pérennité attractive du champ littéraire pris globalement, puis dans ses parties?
Nous savions que L peut disparaître au profit de M, V, E ; ici, nous amorçons l'idée qu'une énergie au lieu d'aller, par exemple, en M, V ou E, est "détournée" vers L et s'y investit. Un choix s'effectue qui dirige l'intérêt d'un homme vers ce domaine au détriment des trois autres et d'autres encore. Un transfert s'est formé qu'il faut décrire et dont il convient aussi de dégager les conséquences. Le point de départ est l'idée qu'il y a entrée d'une énergie extérieure qui se manifeste par des effets perturbateurs et dont nous voyons la source dans le champ politique (au sens d'un lieu où des décisions sont prises) qui environne le champ littéraire, entretient avec lui une frontière, au moins à certains endroits. Cela laisse supposer que le Littéraire à son tour est en mesure de répondre à cette "invasion" par une identique intrusion dans le Politique. Ce phénomène-là, annexe à notre propos, est à concevoir comme un corrélat, équivalent à ce que nous disions quand l'énergie du Littéraire visitait les domaines adjacents du Religieux, de l'Expérimental ou du Psychologique (M, V, E). Nous l'évoquerons plus que nous le décrirons.

A. Discontinuités opérantes :

Il faut rompre avec nos précédentes habitudes d'autonomiser le champ littéraire pour vraiment étudier le cas où une énergie totalement extérieure et d'une autre nature que la sienne vient à l'envahir afin d'analyser sa réaction et d'évaluer sa capacité à appréhender une réalité autre que sa substance. En tant que champ de l'activité humaine, il convient de savoir ce qu'il permet de penser, de sentir, quelle sorte d'objectivité est par son biais construit. En simplifiant les données, nous allons enquêter dans ce sens.

1) Constitution d'une expérience :


Redonnons au champ littéraire sa liberté, c'est-à-dire en le coupant de tout autre domaine le jouxtant, afin qu'aucune perturbation ne puisse l'affecter. Aucune attraction parallèle. Limpidité de la surface du littéraire où une énergie diffuse et plane circule entre les trois Axes, selon l'apaisement propre à un champ se suffisant.
Aucun accident ne se signale sur cet espace continu qui poursuit son travail avec les uvres selon une structuration déjà dite.

Si rien ne vient affecter cette situation (ce dont on peut avoir une idée en prélevant une "lamelle" de cette surface : une tradition dramatique très codée se maintient, par exemple, durant un laps de temps en un pays, soit une lamelle du champ littéraire lisse et activée de façon interne), l'on conçoit aisément que l'énergie interne va rétrograder, réduire peu à peu son extension, en se contractant sur elle-même, en se densifiant dans un jeu subtil d'auto-références (ce qu'annonce H. Hesse dans "Le jeu de perles de verre" comme perversion quasi-instinctive de la culture). Le champ littéraire se contracte selon l'analogie bien connue de la physique où la courbure d'un champ peut aboutir à un resserrement interne.

Le champ littéraire tend à former un cône vers le centre duquel concourent les forces des Axes.

 

Cette contraction sera donc contrecarrée quand une "entrée" se fait dont l'action se mesure au "reflux" opéré. Un investissement dans le champ littéraire reformule de la valeur, "redonne vie", ce que nous traduisons par un écoulement d'énergie se répandant à partir de la pointe du cône (origine O) vers l'extérieur. Le cône est à renverser pour indiquer le mouvement en cours. En effet, la pénétration d'une énergie nouvelle ne s'effectue pas par les parois (sauf dans le cas d'une destruction volontaire) mais par le centre du champ, là où s'unissent les Axes, ce point où différentes raisons se joignent qui amèneront à écrire et à s'introduire dans ce domaine. C'est un point aveugle, la singularité d'un double pli qui en se déployant donne le champ littéraire. Ce dernier va être, pour chaque entrée, l'occasion d'un déploiement particulier. Précisons bien que nous entendons que cette énergie sera extérieure. Dans le cas que nous voulons étudier, il s'agit d'éliminer les fluctuations internes au champ (en fait toute personne déjà attachée au Littéraire et agie par les revirements et agitations intérieures) pour ne garder que l'hypothèse d'une intrusion.

L'énergie rétractante du champ se repliant et celle investissante extérieure vont se rencontrer, mais il est improbable que l'investissement s'écoule à égalité sur les trois faces du cône.

Ce serait une symétrie hautement artificielle, puisque la pénétration est comme un biais ou un coin dans un tout, réalisant seulement des effets imprévisibles assimilables à des penchants pour...

 

(N.B. : l'écoulement ne se fait pas sur l'Axe, mais sur tout le versant. Mais l'Axe en est le "lit").

Mais laissons-là momentanément l'expérience pour penser d'autres termes préparant à mieux la décrire.

2) Termes facilitant l'analogie :

Les mots "force" et "énergie" ont été employés pour désigner le dynamisme du Littéraire. Dans le cas présent, cela symbolise la présence positive d'un Extérieur contrant une densification interne du Littéraire. Toutefois, il faudra identifier cette énergie venue du dehors : quelle est-elle ? Pourquoi s'inscrit-elle dans le littéraire, et non ailleurs ? Subit-elle, pour cela, une modification ? Que convoite-t-elle par cette démarche ? Nous avancerons qu'elle provient de la sphère du Politique dont l'essence est de dominer aussi l'univers des "signes", qu'ils soient émis par le champ littéraire ou par d'autres régimes.

Mais il existe peut-être une désignation meilleure prenant sa source dans l'étude du comportement animal, meilleure car plus féconde si l'on accepte cette analogie de notre champ avec un organisme. Il est connu que certaines formes déclenchent chez l'animal des réactions de grande amplitude qui servent à réguler de façon innée sa survie : l'apparition d'un prédateur, d'une proie et d'un partenaire sexuel provoque en lui des modifications de comportement évidentes. Ces trois formes sont dites prégnantes, et l'énergie qu'elles déclenchent, une prégnance. Chez l'homme, les prégnances sont nombreuses (chaque concept en est une) et ne sont pas orientées aussi nettement que chez l'animal. La prégnance a un parcours erratique et s'apparente à une pulsion (libido freudienne), à l'agressivité (K. Lorenz), à la violence mimétique (R. Girard), etc.

Mais l'homme comme l'animal peut transformer cette énergie vers des objets de substitution - chez l'animal tintement d'une clochette, selon l'expérience de Pavlov - objets se distinguant par leurs formes chez l'homme. Ces nouvelles formes attirent la prégnance et sont elles mêmes sources de prégnances, elles constituent le monde phénoménal où tout objet se caractérise par ce qui le distingue du fond continu, où il fait "saillie", où il se sépare par une discontinuité. Ces formes seront nommées "saillances".

Un dialectique s'instaure entre le couple prégnance-saillance : la première s'assimile à un fluide envahissant et la seconde à un hérissement matériel et formel. R. Thom décrit ainsi ce phénomène: "On peut regarder une prégnance comme un fluide invasif qui se propage dans le champ des formes saillantes perçues, la forme saillante jouant le rôle d'une "fissure" du réel par où percole le fluide envahissant de la prégnance. Cette propagation a lieu selon les deux modes : "propagation par contiguïté", "propagation par similitude"(Esquisse d'une sémiophysique p.21)

Il demeure que, les prégnances étant nombreuses chez l'homme, surtout dans un domaine comme le Littéraire qui joue avec l'imaginaire des hommes (façonné par une culture), on peut se demander de quelle manière s'effectue, selon le mot de Petitot-Cocorda, "l'accrochage" entre prégnances et saillances.

Petitot-Cocorda définit comme suit le problème : "L'éthologie humaine (sexualité, agression, etc.) loin d'être une conséquence immédiate (instinctuelle) d'une distribution de formes prégnantes innées, est au contraire subordonnée aux parcours aléatoires et individuants de la prégnance libre" (o. c., p. 220). L'homme est défini par cette absence de directions innées ("un trou noir").

Nous symbolisons par "p" le terme de prégnance et par "s" le terme de saillance. L'énergie introduite dans le champ littéraire peut se concevoir comme une prégnance au sens d'une "volonté de puissance" déclenchée dans le Politique par un attrait quelconque du littéraire, de même que l'énergie interne du Littéraire se compactifiant en est une autre provoquée par une auto-fascination. L'avantage de cette terminologie est d'ajouter à la description en cours l'hypothèse d'une source déclenchant le phénomène. Mais en outre se greffe l'idée de formes saillantes à la fois sources et butoirs, pivots ou articulations pour des différenciations et des actions.

Ainsi l'enjeu, si nous identifions l'énergie du littéraire et celle de l'Extérieur à des prégnances, est de poser comment s'effectue cette rencontre. Deux solutions se présentent : la première est une rencontre directe de ces deux prégnances sous forme de collision (imposition d'un ordre, d'une idéologie) dont les effets paraissent contraires à une créativité réelle ; la seconde se fait grâce à des intermédiaires - des formes saillantes - qui ont pour effets de transformer ("littéraliser") l'énergie extérieure. C'est cette seconde solution qui doit retenir notre attention parce qu'elle suppose un détournement et une réorientation synonymes d'énergies nouvelles (les uvres) tout en réclamant que soient définies ces formes saillantes propres au champ littéraire.

L'idée première serait de considérer toute uvre naissant de champ littéraire comme une saillance, d'autant qu'elle présente des traits distinctifs et une structure interne, qu'elle peut exercer une fascination et servir de"piège" à tel désir humain (). Il y aurait alors une infinité de s dans L. D'autre part, cette vision statufie l'uvre et l'achève sur elle-même, alors que, semblable au concept, elle rassemble en son creuset mille indices qu'elle coordonne et dynamise.

A l'origine de notre modèle, nous l'avons posée comme une énergie agissante, bien plus que comme une forme, si bien que nous sommes conduit à assimiler uvre et .

L'énergie de l'Extérieur se mue en énergie de l'uvre40 selon un processus que nous allons montrer.

C'est pourquoi les formes saillantes sont à considérer comme les "objets" stables du champ littéraire, un patrimoine fixe qui réémet l'énergie reçue sous forme d'oeuvre, laquelle la manifeste, la rend visible, c'est-à-dire en conserve l'image. L'énergie que représente l'oeuvre garde la trace de la forme saillante, en explique la nature, à la façon dont la finesse d'un grain rappelle le tamis qui l'a sélectionnée. Il restera à définir les différentes saillances que l'on rencontre le long de chaque Axe, à les classer selon leur connexité plus ou moins grande, et à signaler ce qui les active et leur rend leur discontinuité.

Chaque culture nommera, à sa façon, les saillances qui se répartissent le long des Axes, souvent en usant de l'uvre qui aura rendu le mieux compte de la saillance, rendant les deux inséparables.

Enfin, elles ne seront pas en nombre infini puisque le champ littéraire n'est pas celui des objets matériels, mais un monde construit, limité à certaines formes archétypales et essentielles pour l'être humain ; on dira que la saillance jouera ce rôle de valeur (seules certaines existent et sont possibles) saturant une fonction ou concept (l'oeuvre). Ce dernier point s'articule ainsi : tout concept est une prégnance ; toute oeuvre l'est aussi mais un concept (ex : le fait d'être homme) est aussi une fonction que saturent certains arguments ("f (x)" c'est le fait pour quelqu'un d'être un homme, où x peut être César, Numa ou Augustule et où la fonction "f" est le fait d'être un homme). La saillance sera donc l'argument trouvant sa place dans l'uvre en tant qu'ensemble structuré. Après tout, un argument a cette nature d'indiquer l'existence d'une entité saillante assurant une continuité. La vérité comme écoulement non entravé.

Dans notre projet, nous aurons besoin de cette double approche (logique, éthologique) pour caractériser la relation entre s et , entre une valeur du champ littéraire et une uvre.

3) Retour à l'expérience :

Nous avons laissé l'énergie (p) de l'Extérieur affronter l'énergie inverse (-p) du champ. La première va de 0 à 10 ; la seconde de 10 à 0, se contractant. Nous simplifierons d'abord en disant que leur rencontre (nommons-la A) se fait le long d'un seul Axe. Appliquons à ces deux p, la loi interne du champ qui est celle d'une tension quadriformelle (forces s'opposant, se rencontrant, se divisant, se désintégrant). L'élément neutre - le temps - va surgir.

Il se présente comme le résultat de chaque tension et se différencie donc sous quatre aspects. Le temps n'est pas un phénomène en soi, extérieur, il se crée dans et par le champ et y acquiert sa spécificité. Il s'agit de quatre représentations du temps dont le substrat est littéraire. S'il a une valeur humaine extérieure, ce sera en raison des tendances universalisantes du domaine littéraire. Ces quatre temporalités proviennent des quatre tensions possibles :

1) Les 2 forces vont en ce sens contraire : <--- --->
( p a enjambé - p ou l'inverse )
2) Les 2 forces s'opposent nez à nez : ---> <---
3) Une force crible l'autre et la fragmente : ---> : <---
4) Une force se disperse, s'intègre à l'autre : <--> <-->

On reconnaît là les différents stades par où passe l'uvre et les dynamismes que cela engendre. Il suffit d'en appliquer la loi à p et -p, en considérant que ce double mouvement a pour effet une excitation du champ, avec la soudaine apparition d'un obstacle entre les deux forces, ne serait-ce que le Littéraire se transforme et suscite de quoi arrêter l'intrusion de cette prégnance extérieure et de quoi la canaliser. Nous assistons donc à la "(re)montée" d'une saillance, une forme s'interposant et utile au Littéraire. Image d'un rocher jeté dans un ruisseau pour rompre la violence de son flot.

Ou bien supposons les saillances, ces objets stables du champ littéraire, retenues par une loi d'unification qui les placerait les unes contre les autres et les gèlerait à la manière de blocs immergés dans un liquide soudain se solidifiant. Toute tension viendra à rompre cette surface et à laisser réapparaître morceau ou totalité de la saillance.

(Les faits de cet ordre sont fréquents : lors d'un débat idéologique, tel contrefait historique se retrouve mis en valeur et fait pivoter le débat).

Délimitons seulement pour l'heure ce mouvement très particulier où le Politique s'intéresse au Littéraire (certainement par le biais d'individus qui ne vivent pas des Lettres ni dans les Lettres mais y seront attirés pour des raisons sociologiques diverses). Ce mouvement, à la différence des mouvements internes du champ, manifeste mieux des phénomènes peu détectables autrement ; il nous sert de révélateur. Il sera ensuite facile d'en entendre la leçon pour des faits purement culturels.

Analyse de ces quatre tensions : la tension est nommée A et chaque type sera appelé A1, A2; A3, A4.
- A1 ou contrariété des deux forces : (<--- ---->)

Une des forces nie le chemin de l'autre. L'opposition qui s'ensuit, occasionne une déchirure du champ littéraire, et donc l'émergence d'une double barrière ou falaise. Le plan se fend, et se casse en deux, à la limite. Une des énergies sombre dans ce vide ouvert mais poursuit en profondeur son tracé. L'autre, victorieuse, est amenée à chevaucher et à enjamber ce même vide, avec la superbe nécessaire.

Interprétation : face à une intrusion, le Littéraire, vaincu, admet un trajet voilé, mais victorieuse choisit chevauchement, enjambement. Dans chaque cas, où le plus fort potentialise l'autre et l'oblige à être latent, le temps se dialectise, se subdivise en un plan avoué et un plan occulté et profond. La représentation du temps qui alors se construit, proche de quelque manichéisme, permet une certaine lecture des événements car il ne saurait y avoir d'histoire sans une représentation imagée quelconque pour la supporter. Le seuil évident est le stade de la schizophrénie, du double honteux et refusé.

Exemple : nous allons prendre le même exemple pour faire ressortir chaque temporalité, à savoir les rapports que l'Europe a entretenus avec les champs littéraires de l'Antiquité gréco-latine qui ont fini par s'agréger en un seul ensemble dit l'Antiquité, soit au niveau religieux (on n'envisage ici que des textes littéraires) - passage du paganisme au christianisme - soit culturel - tradition et modernité - parce qu'interfèrent assez bien dans les deux cas sphère du Politique et domaine du Littéraire.

Le cas fameux de Julien l'Apostat, cet Empereur (361-363 ap. J-C) qui tenta de restaurer le paganisme, est significatif de cette volonté de "revenir" aux dieux antiques dans une société qui en a usé et qui les a usés. Il favorisera toute uvre d'esprit païen. Mais le champ littéraire d'alors est surtout occupé par les chrétiens. A cette force nouvelle résistante, l'Empereur ne s'oppose pas de front mais veut croire qu'il va à la rencontre de l'antique force païenne ; il enjambe la force de l'état actuel du champ, tente de l'interdire (occultation du christianisme41 qui se réhabitue au secret), et ressuscite une "écume" d'uvres de circonstance. Bien des peuples dominés ont conservé souterrainement une activité littéraire codée en refus de celle officielle qui avait cours. Mais l'inverse est aussi valable où l'énergie émanant du littéraire l'emporte sur celle venue de l'extérieur, à la manière d'un contre-pouvoir plus efficace que le pouvoir mal à l'aise, culpabilisé, et complexé (les Barbares s'inclinant devant l'Eglise, dépôt de l'antique splendeur romaine). Une conception du temps s'y élabore dont les textes témoignent.

- A2 ou heurt frontal des deux forces : (---> <---)

Comme dans le cas précédent, il vaut mieux distinguer deux situations, l'une où les deux forces sont quasi-équilibrées, l'autre où l'une des deux est supérieure ; mais à la différence de A1, ce n'est pas le retournement de supériorité qui importe, parce qu'il indique, dans un sens ou dans l'autre, un déplacement sur l'Axe, alors que l'égalité des forces traduit un sur-place dont il faut définir la portée. Ainsi :

a) Leurs intensités sont égales (p, -p) : A2a

Un équilibre se forme jusqu'à un certain seuil et autorise la formation d'une enclave, une impossibilité à s'approcher qui renvoie donc à la présence d'un obstacle infranchissable (présence d'une saillance faisant tampon). L'énergie tournoie, enveloppe, amalgame. Quelque chose se maintient, est respectée, tant par le Pouvoir que par le Littéraire, n'arrive pas à être totalement oubliée.

 

 

0-----------------------p> s <--------------------------10 - p

 

(A représente la zone où le mouvement descendant - p reçoit l'impact de p ascendant ; x, y sont l'énergie unifiant circulant d'axe en axe de façon circulaire).

Interprétation : au lieu d'être pris dans l'écoulement du quotidien, le temps est construit là comme une parenthèse, c'est-à-dire une durée à part (aussi brève soit elle : l'instant ; ou plus longue : période). C'est un point ou segment de réminiscence extérieur à l'agitation du moment, fidéisé, qui par contraste doit mieux faire sentir l'éventuelle absence de directions de l'époque, son absence de bordures (les parenthèses dont bénéficie cette enclave).

Exemple : l'équilibre des forces, dans notre cas, représente l'investissement d'un double intérêt, malgré l'éloignement et l'usure, pour cette culture antique prise en bloc. Les monastères et les écoles du Haut Moyen Age, bénéficiant d'un certain crédit, malgré tout, auprès des puissants, ont assuré une tradition et une permanence parce qu'ils enfermaient un savoir, recueillaient les nouvelles traditions et les intégraient à l'ancien corpus, les encadrant toutes deux dans le moule biblique qui fournissait des concepts puissants de début et de fin. si bien que des mini-temporalités coexistantes furent possibles sans contradiction excessive. Représentation du temps identique à des bulles entassées.

Chaque fois, d'ailleurs, qu'un homme lit une uvre et l'apprécie, au point parfois de donner le prénom du héros à ses enfants ou à son bateau, il constitue une micro-enclave peu créatrice mais réelle pour retarder l'uniformisation. Effet de désentropisation.

b) Une intensité est plus forte que l'autre : (A2b)

Même formation d'une enclave, mais plus torsadée et volumineuse, à la façon d'un rouleau de mer se déplaçant vers l'arrière, en raison de la résistance rencontrée.

Interprétation : le temps, dans cette torsade, acquiert une épaisseur, est une symphonie de trajectoires courbées, figure une éclosion où l'interne (la saillance) est dévoilée, tournée, spiralisée vers l'externe. Il y a étirement et volute. C'est la différence entre tourner autour et spiraliser (puisqu'ici une de deux forces plie devant l'autre qui pour autant ne relâche pas sa pression et donc doit se dresser).

Ce lieu est hautement riche en potentialités, en points de vue et rapprochements, en anamorphoses et raccourcis. La temporalité y est cristallisation, accession à la forme ; elle y est avant tout multiple et centrée.

Exemple : Cette situation correspond à repousser et à éloigner loin devant soi la culture antique, à la mettre "au-delà", à la rendre idéale, abstraite, irréelle.

Erwin Panofsky (in La Renaissance et ses avant-courriers dans l'art d'occident), est, à ce sujet, très éclairant : "Dans la Renaissance italienne, le passé classique commença à être regardé d'une distance fixe, tout à fait comparable à la "distance entre l'oeil et l'objet" qui intervient dans l'une des inventions les plus caractéristiques de cette même Renaissance, la perspective centrée sur un point de fuite" (p 92). Création d'une distance, temporalité centrée et multiple.
Au contraire, pour le Moyen Age, l'Antiquité était proche, vivante, utile et dangereuse. Il ajoute alors : "La"distance" créée par la Renaissance priva l'Antiquité de sa réalité. Le monde classique ... devint l'objet d'une nostalgie passionnée qui trouva son expression symbolique dans la réapparition - après quinze siècles - de cette vision enchanteresse, l'Arcadie ...
Le Moyen Age avait laissé l'Antiquité sans l'enterrer, et il cherchait à faire revivre et à exorciser son cadavre. La Renaissance pleura sur sa tombe et essaya de ressusciter son âme" (p 24). Présence alors immortelle de l'Antiquité.

Cette description révélatrice en soi des effets d'une force politique (la Renaissance ou le pouvoir des villes) heurtant sa symétrique négative (exprimée avec brio par la scholastique), et établissant une distance où resituer la culture antique, peut valoir pour toute tentative humaine qui édifie un "au-delà" esthétique. On peut alors l'identifier à cette représentation-ci du temps. Une idéalité se crée à l'intersection. La "Grèce" pour les romantiques allemands, ou parfois "l'Inde", "Rome" pour les auteurs révolutionnaires français, sont autant de réponses à une confrontation entre le Politique et le Littéraire ; ce dernier refusant d'être l'immédiat reflet de la puissance propose une quasi-surenchère pour juger des faits du moment, une référence de plus en plus exigeante. Tout "éloignement", toute "distance" sont, s'il y a idéalisation mystérieuse, l'indice d'un conflit frontal et trahissent une conception du temps " héroïsé", construction pyramidale.

- A3 ou fragmentation d'une force : (---> : <---)

L'écoulement se fait de façon dispersée, par jets successifs et désordonnés, aboutissant à cribler l'énergie allant en sens inverse, à opérer un émiettement plus au moins durable, à éparpiller l'intérêt et à papillonner. Un flot est arrêté, non pas une seule fois de face mais poussé d'un côté puis de l'autre, comme ballotté, si bien qu'il commence plusieurs chemins, creuse plusieurs lits sans perdre totalement de son unité. Un circuit se constitue dans un espace qu'il parcourt plusieurs fois et qui le cerne.

Interprétation : le temps s'identifie à un réseau où les nuds sont des pivots autour desquels gravite l'esprit humain. Le temps y est construit comme une table d'harmonie, la reconduction d'événements majeurs, un jeu d'échanges ou de reflets, le lieu des retours.

C'est à des temporalités multicentrées, synchroniques, complexifiées que l'on aboutit. Effets de résonances. La compilation assure la cohérence, définit l'invention comme une archéologie, une redécouverte mieux mise en valeur parce que rien ne doit se perdre et que tout a un "écho" quelque part. Les traces sont infinies comme le méandre d'un fleuve n'osant plus couler.

Exemple : la période d'apogée du Moyen Age (XII-XIIIe), avec son goût pour la compilation de la science antique, pour les sommes et les encyclopédies peut servir d'exemple. Le mélange est permanent, et l'Antiquité en tant que force constitutive du champ littéraire européen y est constamment fragmentée en mille références utiles pour la nouvelle énergie (l'Eglise comme pouvoir), la confortant et la multipliant en autant d'enclaves préfiguratives. L'héritage divisé, à la façon de l'empire de Charlemagne, se diversifie et s'originalise en ces différents morceaux. Cette représentation du temps qui se structure comme un réseau donne l'impression d'un "sur-place" symptôme de bien des raffinements et d'élévation à la puissance.

- A4 ou dilution d'une force : (<--> <--->)

L'écoulement mimétise en sens inverse l'énergie rencontrée, tend à vouloir lui répondre terme à terme, veut l'égaliser et lui ressembler. Ce programme d'imitation vise la connivence, la confluence et réduit une des forces à se glisser en l'autre, à établir une continuité (d'autant plus contradictoire que les forces viennent en sens inverse). Un gonflement doit se produire qui se traduit par l'extension d'une surface, comme une tache d'huile se répand et homogénise un lieu.

Interprétation : le temps est conçu comme un emboîtement lisse, usant de souplesse, assurant un passage, un relais. Il s'agit donc de magnifier ce qui, du temps, favorise cette jonction (répétition, étalement, effacement des divergences, rapprochement) et de constituer un déroulement uniforme (construire une tradition) comme règle d'un ensemble. Une temporalité forcément englobante, généreuse, peu tournée vers le détail, préférant la vue d'ensemble au culte de l'exactitude. Exemple : nous en donnerons deux :

- dans le Bas Empire lorsque le christianisme se pose comme la force issue du Politique et va au-devant de la culture antique (synonyme encore de la force du Littéraire), à la tentative d'opérer une coupure définitive (cf. A1), correspond une autre tendance (illustrée par St Basile, St Grégoire de Naziance) d'établir une lecture chrétienne des textes antiques de manière à les concilier avec la nouvelle foi (- p s'accorde à p).

- lors de la Révolution Française et de l'Empire, le culte de l'Antique bat son plein (arcs de triomphe, drapés romains, odes à l'antique ...) comme s'il s'agissait de revivre de la même façon, dans le même décor réactualisé. Ces périodes troublées ont pour idéologie temporelle ce rêve d'une continuité retrouvée et assurée par ce simple habillage du réel, si bien que l'on peut dire que les hommes de la révolution ont été aveugles à la cassure qu'ils opéraient et ont vécu dans la perspective d'un temps renoué et dont le cours était enfin régularisé.

Mais dans l'un et l'autre cas, une certaine confusion règne où les astuces de la forme l'emportent vraiment sur le fond, où les vérités deviennent tellement universelles qu'elles occultent le désordre du réel se faisant, où le souci de réduire les différences engendre un goût immodéré pour le déguisement et le camouflage.

 

Dressons ce premier bilan des différentes représentations temporelles que le champ littéraire ainsi visité compose, en insistant sur l'imagerie permise par une physique simple (en défiant le mépris habituel qui accompagne le support pourtant conceptuel d'images premières - amener à avouer que le temps ne peut que s'imaginer) :

 

A1 ou ( p / - p ; dialectique) : chevauchement.

.A2 ou affrontement :
- A2a ou équilibre ( p = - p ; durée) : enclave.
- A2b ou supériorité ( p> - p; mise en perspective) : torsade.

A3 ou fragmentation (- p: p; multitude de centres) : réseau.

A4 ou dilution ( p inclus en - p ; imitation) : emboîtement.

L'esprit retiendra plus difficilement ces cinq possibilités, c'est pourquoi l'on peut les diviser en deux groupes, celui où le plan d'une surface se manifeste (enclave, réseau, emboîtement) et celui où un volume apparaît (chevauchement, torsade). Les images traditionnelles du temps sont celles du cercle, d'une courbe, d'une ligne brisée ou accidentée, d'une sphère, etc. Ce sont des représentations achevées, munies d'une cohérence rationnelle, mais qui sont le résultat d'un processus dynamique antérieur, dont nous avons ici la trace parce que le temps n'existe qu'en vertu d'une tension. Même lorsque nous l'identifions à un écoulement régulier fait de secondes et de journées, il provient d'une cicatrisation (emboîtement) entre un "avant" et un "après" dont on postule la commune nature et que l'on unifie et emboîte. Les représentations planes sont topologiquement réductibles à des lignes (cercle, ligne, point), et celles du volume le sont à des surfaces (courbées, pliées, sédimentées). Ces cinq représentations présentent donc l'avantage d'être potentiellement plus riches, car encore ambiguës, sans claire idée d'une géométrie possible, mais la constituant par menées successives.

Le Littéraire répond à l'intrusion du Politique par ce biais, c'est-à-dire qu'en cet endroit de rencontre, s'exerce une physique de contraintes telles que le Littéraire se découvre une nouvelle bordure (non plus celle pleine et circulaire de son champ ressemblant à une cellule) qui impose à son énergie. comme à celle du Politique, un arrêt nodal, une déviance, ou un autre cours. Une complexité se fait jour aux conséquences capitales. Certes, il faut que le Politique trouve son intérêt à aller en Littéraire et nous nous en expliquerons. La conséquence essentielle est l'apparition en ce lieu de formes typiquement littéraires ("saillances"; le principe y est de nature à faire image là où, dans les organismes vivants, il est de lier les parties et les membres) dues à la turbulence créée, qui sont mises en avant et détournent le désir invasif du Politique comme elles vont modifier le champ littéraire dans son organisation. Elles vont redéfinir, affiner, ramifier l'énergie interne du champ à la façon d'un organisme se dotant d'organes.

Ce qui fait différence entre ces deux énergies, c'est que l'une - la Littéraire - a intérêt à bloquer l'autre grâce à des "saillances", i.e. ces "objets" du champ littéraire qui ont un pouvoir d'attraction sur le Politique ou bien qui le dévient dans son désir et que la tension fait "remonter" à la surface en la dotant de nouvelles fonctions et raisons d'être. La rencontre correspond à autant de modes d'activation des saillances. En A1, la saillance n'a qu'une seule face, est une moitié de ... ; en A2, elle est mise en valeur, détachée de son milieu ; en A3, elle est éclatée et fragmentée ; en A4, elle possède un double, une ombre.

Une hiérarchie s'observe-t-elle, allant de A1 vers A4 ? La tension engagée réussit mieux dans la remontée de la saillance en A2. Or, c'est la première fois que nous pouvons dans notre modèle formuler un jugement esthétique objectivable. Une esthétique (comme choix justifiés sur la valeur d'une uvre) s'ouvre ici comme un aperçu de question à traiter. Il n'empêche que les oeuvres qui illustreront ces représentations du temps, à la différence de celles qui se forment de la seule activité interne du champ (tension interaxiale), auront une dimension humaine supérieure car proche d'une construction du temps et donc de l'humanité. Mais ces problèmes ne peuvent encore avoir de résolution par notre modèle.

Au stade de notre analyse, le champ littéraire est lisse, sans saillances évidentes, et nous tentons de montrer comment la saillance surgit (p rencontre - p). Mais souvent ce champ est déjà hérissé de saillances plus anciennes, et l'énergie de l'artiste s'inocule alors dans ces saillances directement. Il s'agit d'une créativité continuée et vivant sur une tradition, autoréférentielle (la fascination pour une mode s'accompagne de mille uvres "internes" à cette mode).

Plaçons-nous soit antérieurement (un "vide" culturel ou un affaiblissement mobilisé soudain par ) soit dans le cas où une énergie appartenant à une culture dominante liée fortement à un pouvoir politique (le christianisme dans le Bas Empire, la culture américaine, les villes italiennes du XVème s.) découvre tout à coup le champ immobilisé d'une culture éteinte, affaibli, celle d'un champ littéraire s'auto-alimentant (à savoir - p) : c'est seulement dans ces moments qu'une créativité s'oriente autrement, fonde une nouvelle temporalité (selon les quatre modes décrits) et qu'il y a, à notre sens, surgissements des saillances dont l'apparition donne d'elles de nouveaux aspects, une réactualisation, ne serait-ce que partielle.

Poser un champ lisse (celui d'une culture) peut s'entendre aussi de façon plus essentielle. Laissons là le fait d'une culture. Souvent le créateur lui-même, s'il est puissant, nous apprend à voir ce que nous avons oublié, occulté ou négligé (n'est-ce pas une réalité se tassant sur soi, le propre d'une énergie - p ?). Ce même créateur se justifie souvent en disant que son art s'oppose au naufrage de la vie faisant disparaître tant et tant. Mais son "éternisation" s'aventure alors selon les quatre temporalités décrites.

Que ce soit à un niveau historique ou à un niveau plus local, il y a intérêt à considérer l'hypothèse d'un champ littéraire lisse.

Ne pas confondre cette description avec les phénomènes produits lorsqu'une culture est contrainte de disparaître dans une autre qui relèvent de la théorie des catastrophes (seuils franchis), tandis qu'ici, l'effet pourrait se mesurer à aller vers l'humilié et le faible, le lointain et l'oublié et à les "remonter à la surface".

B Interactions organiques :

Si l'intrusion du Politique en Littéraire se traduit par la phénoménologie précédente, il reste en circulation ces trois problèmes : a) pourquoi cette intrusion ? b) le Littéraire peut-il envahir le Politique ? c) puisque des représentations du temps surgissent, peut-on espérer constituer une philosophie de l'histoire ? Avant même de voir quels usages le Littéraire fait de ces nouveaux organes (les lieux de tension), il convient de répondre à ces questions pour éclairer la nature du champ littéraire et ses possibilités de représentation du réel. De plus, il est courant de poser une causalité plus ou moins lâche pour définir les relations entre ces deux ensembles. Or il s'agit peut-être moins d'ensembles que de potentiels régies par des règles spécifiques dont une particulièrement serait de briser la défense "immunitaire" des autres à des fins de prédation, de rivalité, pour expérimenter sa force ou en épuiser l'excédent. Comme tout siège d'une puissance, le Politique exerce un attrait évident sur les artistes comme il semble avoir besoin d'eux pour installer ou augmenter son assise. Cela laisse supposer des règles communes quoiqu'orientées vers des objectifs différents et sur des substrats autres. Ce sont donc moins des relations qu'il faut étudier que des "passages", des "traversées" et des "trous" dont la phénoménologie est à canoniser pour saisir l'intérêt créatif de ces mouvements. Car il faut se dire que chaque champ tend à l'autonomie mais que par bonheur il n'y accède pas ; s'il y accédait, il ne saisirait plus rien du réel, vivrait sur ses représentations, oubliant de quelles tensions elles procèdent, tensions dont la structure est une carte des tensions propres à la réalité.

1) Corrélations compensatoires :

Même un bref aperçu des multiples corrélations proposées entre l'existence d'uvres remarquables et l'état de la société peut facilement servir à montrer les limites de ces explications mais cela est d'un intérêt médiocre. Ces tentatives procèdent d'une intuition qui ne peut être négligée, comme si elle rendait compte d'une réalité en attente de conceptualisation. Nous retiendrons ce florilège :

- Lewis Munford (La Cité à travers l'histoire, Paris, 1964) : " Dès que l'esprit eut commencé de se libérer des soucis les plus immédiats de l'existence corporelle, ses facultés imaginatives ont imprimé leur empreinte sur le cadre naturel, grottes, arbres, fontaines, et sur les copies que l'homme s'efforçait d'en réaliser de ses propres mains ". Ou comme disait Saint Thomas, un minimum de confort est nécessaire pour pratiquer la vertu (ici l'art).

- Laviosa-Zambotti (Les Origines et la diffusion de la civilisation, Paris, 1949) : " La collaboration des groupes humains par le brassage et les échanges réciproques constitue le ferment indispensable de la concentration culturelle." Et d'insister sur les conditions climatiques (bassins du Nil ou de la Mésopotamie) pour la "croissance" des arts.

- Sullivan (Introduction à l'art chinois, Paris, 1975): " Les siècles où le chaos politique alla croissant, furent une époque de réformes économiques et sociales, d'effervescence intellectuelle et de grandes réalisations artistiques." Soit le désordre comme facteur de créativité.

- Keynes (Traité de la monnaie)soutient que les bienfaits de l'inflation ont permis l'uvre de Shakespeare. Voir d'autres théoriciens de l'économie et de la sociologie.

- V. Hugo (Préface de Ruy Blas) affirmait qu'il n'y a pas de grands poètes sans un grand public. Et Ruskin (Les Pierres de Venise) osait relier oisiveté et luxe à l'Art "qui n'est qu'une forme supérieure mais inséparable de l'Art".

- La notion d'apogée militaire a aussi ses adeptes (O. Spengler). Il s'y ajoute les notions de gloire (politique culturelle d'un roi) et de propagande. L'idée de cycles (apogée et décadence) refait vite alors son apparition.

- D'autres correlations sont possibles( Cf. R. Wellek, A. Warren, La Théorie littéraire, Paris, 1971).

Toutes ces corrélations expriment une même problématique : les uvres de l'esprit humain ne naissent pas par hasard, elles dépendent d'une réalité que l'on tente de paramétriser. Mais si aucune n'emporte l'adhésion de l'esprit, ne force la conviction du cur, c'est moins en raison de leur éventuelle réfutabilité que par l'absence de ces critères dont parle R. Boudon pour juger d'une théorie : généralité (nombre de faits expliqués) ; spécificité (rendre compte de phénomènes de plus en plus fins) ; distanciation (application à d'autres domaines) ; et complexité (économie de moyens théorétiques pour expliquer un phénomène qui a nécessité jusque là plusieurs théories).

Nous dirons ceci : lorsqu'un territoire est délimité et que s'impose un centre, il y a apparition du Politique, en tant que capacité à imposer à une aire et à ses habitants une série de déterminations qui à la fois les limitent et aussi les spécifient. Le "pouvoir" a cette vertu de tirer de l'indifférencié d'un lieu un espace spécificateur. Il s'agit d'une déformation spatiale que nous nommerons "centre politique". On ne peut gommer le fait qu'il y a violence mais de l'ordre de l'instauration parfois lente et progressive, parfois brutale. Quant à savoir de quoi est faite cette force, il suffit de se demander comment l'on peut agir sur les hommes ou comment les faire agir, et quel que soit le système envisagé, comment arriver à persuader un homme d'avoir, sa vie durant, à balayer une rue. L'homogénéité requise ne peut s'obtenir par la seule contrainte physique (si ce n'est dans le cas de systèmes rudimentaires de société humaine) mais par des dosages de conviction, d'intérêt, et de nécessité. Un pur "machiavélisme", i-e démonter les ressorts intéressés d'un pouvoir, ne rend pas compte de la création de ces formes de conviction qui permettent l'implantation d'un centre politique (il n'en explique que l'emploi sans en dire l'origine et la lente imposition sur d'autres convictions antérieures). Microsubjectivités, tables de valeurs internes à un petit groupe d'abord, contre-pouvoirs ensuite, cohérence idéologique enfin, forment des étapes pour la constitution d'un pouvoir et son enracinement spatial (centre politique) si bien que la réflexion politique de Platon lui est supérieure dans son effort de déterminer de nouvelles finalités (le propre d'un pouvoir étant de définir des finalités crédibles, remplaçant celles vieillies, pour spécifier sa nouvelle aire).

Il est impossible de détacher un centre politique d'une activité culturelle puisqu'il s'agit d'une seule et même réalité, à savoir une spécification. Le moindre groupe humain n'existe qu'en vertu de signes de reconnaissance qui le séparent des autres et qui indiquent une hiérarchie latente (proximité de la source, effets de distance et d'intensité). Le champ littéraire qui n'est qu'une spécification supplémentaire de l'activité culturelle (d'essence d'abord mythique ou magico-religieuse) s'inscrit dans cette perspective d'un pouvoir se diversifiant et se complexifiant, quoique leurs devenirs puissent ne pas être concomitants. C'est dans cette possibilité d'un déséquilibre ou d'une diversification inégale que se devine la raison de ces errances du Politique en Littéraire et vice versa.

Car nous héritons de cette situation : des hommes "politiques" (au sens de détenteurs d'un pouvoir sur la société : industriels, banquiers, hommes d'églises, hommes de guerre, et dirigeants politiques...) éprouvent le besoin d'écrire non seulement leurs mémoires et des justifications mais parfois même des uvres littéraires, le tout dans un but évident d'accroître leur gloire et le souvenir qu'ils laisseront. Il y a non échange entre deux champs mais tentative d'un membre d'un champ à s'installer dans un champ prestigieux et différent. Système d'importation où le corps étranger montre qu'il est apte à suivre les règles littéraires avec tout le brio de sa vive intelligence. Nous pouvons déclarer que les deux champs sont de même importance, de devenirs aussi différenciés.

Mais il est bien des cas où tel homme "politique" ou tel citoyen (jeune homme, individu déclassé, en position intermédiaire, ambitieux appartenant à une classe ascendante) promu à détenir un peu de pouvoir échoue dans son champ et alors se tourne ailleurs, vers le Littéraire. Le champ politique n'offre pas toutes les possibilités qu'il proclame et ne pouvant démultiplier ses spécificités, en déployer de nouvelles, repousse obligatoirement certains de ses sujets (sentiment d'étroitesse, de blocage, d'injustice). L'on dit qu'il se bloque comme l'on pourrait dire qu'il se rétrécit. Ces citoyens peuvent être des "puissants" malheureux en puissance (Charles d'Orléans, Thucydide, César...), des gens humbles mais doués que le système ne réussit pas à intégrer, des aigris et des marginaux, des personnes en rupture d'identité sociale (que d'écrivains viennent du Droit ou de la Médecine, d'un pays étranger, d'une minorité), tout un monde qui ne trouve pas sa satisfaction dans le champ politique et que cette "privation" conduit à "émigrer". Il ne s'agit plus, comme dans le premier cas, d'un supplément de notoriété, mais d'un transfert d'énergie vers un lieu qui paraît offrir de la place. Le champ littéraire est un des rares champs où, sans diplôme ni examen d'entrée, n'importe qui peut s'accorder le "titre" d'écrivain-penseur. Les règles du champ littéraire ne seront pas acceptées telles quelles mais "brutalisées" parce que le désir est une célébrité immédiate et à construire de façon urgente.

Tout champ politique présente cette double allure de satisfaction des uns et d'insatisfaction des autres, à des degrés variés selon son état, si bien que l'on aura des périodes où plus d'auteurs est plus respectueux que l'inverse. Mais il y aura toujours présence des deux constituants selon d'inégales quantités. A ces deux catégories s'ajoutent, par déduction, les deux autres catégories que le champ littéraire peut à son tour produire : écrivains à la gloire littéraire acquise et se mêlant de politique ; écrivains sans gloire et se lançant en politique par dépit. Nous en tiendrons compte plus tard.

Il ressort qu'il est vain de prétendre lier un état de société (trouble, expansion, décadence, paix...) à une créativité littéraire plus soutenue, sans différencier l'origine de ces participants à la vie littéraire d'une époque pour s'entendre sur ces notions par exemple. Car quel rapport entretient l'homme de lettres amoureux des signes internes de son champ avec cet homo novus chassé ou s'excluant d'un lieu où il convient d'agir sur ses semblables et qui rêve de le faire par dérogation ou s'y refuse ? Certes l'on sait que cette entrée n'est pas sans tension (représentation temporelle) et qu'elle est un des facteurs du renouvellement du champ littéraire.

Le Politique est souvent défini comme l'art d'agir sur les hommes, sur les biens, sur les signes, c'est-à-dire que la force physique, la richesse et les croyances sont les sources de son pouvoir. Certains systèmes les associent, d'autres réussissent à les répartir entre plusieurs. Il s'agit certainement d'une complexification plus grande, que nous décririons ainsi : elle s'effectue, de façon identique à la division ternaire du champ littéraire (où M se subdivise en M, V, E), par une catastrophe interne (effet de densité). Le contact (conflictuel ou non) d'un pouvoir avec d'autres en introduisant une nouvelle donne, un nouvel apport de réalité qu'il faut assimiler, auquel il faut s'adapter, va concrétiser cette subdivision, de sorte que trois "organes" vont se développer dans ce dessein.

Le premier doit conduire à améliorer la spécificité culturelle, à mieux comprendre ce qui la fonde et à la revendiquer, tant au niveau des institutions et des coutumes que des valeurs et de ses produits (techniques, arts, ressources...) ; sans cet organe - que nous nommerons "modélisations" en raison de sa capacité de représentation de soi à travers un modèle qui se nuance -, la spécificité se fige et se rend inapte à l'évolution historique, elle devient objet de musée ethnographique, ce qui en soi est admissible mais de toute évidence tend à affaiblir le centre politique parce qu'un déficit de réalité saisie se crée. Comme pour un corps cellulaire, certaines défenses immunitaires qui le constituent ont pour effet de bloquer le changement excessif, si bien que l'on peut penser que certaines spécificités culturelles réagissent de façon plus violente et opposée à des modifications. Si une modification est en contradiction totale avec une particularité de cette spécificité, il est évident que cette modification sera refusée. Toute spécificité est à l'origine construite à partir d'oppositions binaires (homme-animal, homme-dieux, homme-barbare, cru-cuit, homme-femme, etc.) auxquelles l'ethnologie nous a habitués. De là, des systèmes variés de représentation ont éclos. En raison même de cette structure binaire, qui les stabilise et reconduit indéfiniment les mêmes oppositions devant de nouvelles entrées de réalité, la "modélisation" reste un organe peu développé : incapacité à s'auto-analyser, à remodéliser son être. Si, en revanche, le système tend à se ternariser, c'est-à-dire à remplacer les oppositions par des gradations, des intermédiaires, puis par des interpénétrations, des temporalisations (étapes de devenir), enfin par des niveaux de similitude et des sauts qualitatifs, ce sera le signe d'une modélisation complexe, parce que fonctionnant sur elle-même et qui vise moins à multiplier les catégories qu'à les bouleverser. La spécificité obtenue en sera plus chatoyante.

Le deuxième organe permettant au centre politique de se diversifier et de se complexifier est lié à une capacité à maintenir un consensus sous les coups et les fascinations de centres périphériques bénéficiant de dénivellations favorables : avantages matériels, meilleure organisation, gloire, vitesse de changement. Le mouvement des idées et des personnes a toujours un pouvoir de fascination sur la jeunesse que la répétition des us ne peut avoir. S'inventer, à défaut de sa réalité, un mouvement peut sauver une communauté : nous nommerons cela "transformations" réelles ou fictives dont le but est de maintenir la cohésion. Il s'agit de fêtes, de réformes, d'événements en voie de légendification, ou, s'il y a vraiment mouvements turbulents et dissociatifs, pour contenir cette tendance centrifuge, d'inventer des lieux et institutions de temporisation, de déviation des centres d'intérêt. La désignation d'un ennemi commun est à ranger dans cette recherche d'un consensus par fabrication du mouvement. Certes, bien des sociétés n'optent pas pour le développement de cet organe qui ne fait son apparition que si l'influence extérieure a pu s'exercer et provoquer des cassures nouvelles plus ou moins fortes et une redistribution des forces agitant cette communauté humaine : souvent le pouvoir dresse des barrières telles que le danger est écarté, ou, pendant des siècles, ne subit aucune réelle rivalité extérieure. Cependant, dépourvu de cet organe, il ne peut que s'affaiblir avec le temps, perdre de sa capacité à saisir ce qui a lieu, et finir par s'aligner sur la règle générale : alors sa spécificité est atteinte en profondeur. Car il faut se douter que ces organes interagissent comme les trois Axes du champ littéraire régulaient un espace de leurs effluves respectives. On dira en conclusion qu'un pouvoir se caractérise par cette capacité à être une accélération qu'elle soit naturelle ou provoquée. Cette possibilité n'est pas constante. Aprés l'instauration souvent violente d'un centre de décision, il est naturel que ce centre recherche l'immobilité et la stabilité ; c'est la nécessité qui l'oblige à se doter de cet organe de "jeux épiphénoménaux" évitant son effondrement, le préparant à l'arrivée de phénomènes perturbateurs puissants.

Le troisième organe mélioratif du champ politique est dans la constitution de finalités crédibles (idéaux de justice, respect de ses membres, bonheur réalisable, buts non-égoïstes du pouvoir) que l'organe de la modélisation a mis en évidence et que le pouvoir doit mettre en pratique. Nous le baptiserons "finalisation". Or il est manifeste que ces finalités ne sont jamais accessibles ou que leur accès pour certains a pour conséquence un égal éloignement pour les autres, de sorte que fuyantes, proches et lointaines, elles perdent peu à peu de leur résonance et de leur force de conviction dont le pouvoir a besoin pour se légitimer. Il lui faut donc pour survivre s'il est en concurrence avec d'autres centres donnant l'impression d'une meilleure réalisation de ces finalités ou d'une finalisation nouvelle, développer un organe qui réactive constamment ses propres finalités, quitte à en modifier la teneur ou l'apparence. Les aspirations créées par ces finalités, celles déjà satisfaites, doivent servir à en bâtir de nouvelles dans le même esprit ou se diversifier dans des domaines jusque là intacts de ces idéaux ; celles non satisfaites et ne pouvant l'être, vu leur caractère irréalisable, seront subjectivisées, ramenées à des micro-réalités où une chance d'effectuation est donnée ; dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'obtenir que la compétition entre des finalisations issues de centres différents penche en faveur du centre le plus ancien (donc plus usé) ou le plus neuf (donc peu habile). Là aussi, l'absence de cet organe affaiblit le pouvoir s'il devait lutter contre le chant attractif des sirènes, celui de centres rivaux. Mais il ne peut construire cet organe que si cette menace se précise, si bien qu'il faut postuler qu'en ses idéaux fondateurs réside le germe d'une amélioration des finalités, d'une croissance de leurs applications, d'une évolution universalisante (à la façon dont le droit de cité romain s'étend peu à peu à toute l'Italie, puis à l'Empire - au moins en théorie - parce que l'idéal de citoyenneté de la république romaine est un idéal convoyant dès ses origines et internement une universalité devant le droit). Il existe, bien entendu, des différences de nature dans les finalités ayant servi à l'instauration d'un pouvoir, la prégnance de certaines d'entre elles étant plus forte car mieux articulées juridiquement et logiquement (de vagues promesses ont une durée de vie faible).

Ces trois organes " modélisation", "transformation", et "finalisation", qui répondent aux questions de l'identité, de l'attraction, de la raison d'être, vont agir sur le pouvoir, sur son champ politique qui, rappelons-le, est l'effet d'une action (comment agir et faire agir) sur les hommes, les richesses et les signes. Des dosages conflictuels entre ces trois organes sont inévitables, comme ceux qui animent le champ littéraire. Et l'absence d'un organe ou son atrophie nous paraît provoquer par compensation l'entrée d'un élément du politique dans le champ littéraire qui, lui, serait particulièrement déployé : le "transfuge" y trouve de quoi satisfaire ses aspirations frustrées dans le Politique (plus exactement par rapport surtout à un de ces trois organes). La concomitance de développement du champ politique et du champ littéraire n'est pas assurée de façon mécanique (pourquoi le serait-elle ?) même si l'on sait qu'ils sont coexistants. Les cas de concomitance se traduiront par l'absence d'échanges ; tous les autres cas indiqueront le contraire. L'on ne peut, non plus, éviter de penser que le champ littéraire est toujours le réceptacle qui convient favorablement, du fait de ses propres périodes de faiblesse, ce qui revient à dire que le transfert du Politique se fait alors vers quelque autre domaine (religieux, artistique, économique, ingénierie technique, etc., tout domaine où un peu de pouvoir peut s'acquérir).

L'action de ces organes sur les hommes n'a pas besoin d'être décrite ; elle se comprend bien. Sur les signes, aussi : bien des représentations idéologiques propres à certains corps et institutions subissent des revirements et des changements qui traduisent une action de ces organes. Sur les richesses, la science économique n'est pas sans nous rappeler que ce qui fait la valeur d'un objet, c'est sa rareté, sa circulation, et son utilité (ou bienfait apporté).

2) Thématisations temporelles :

Le Littéraire investit le Politique, non pas comme ce dernier dans l'espoir d'obtenir un pouvoir, mais dans l'optique propre au Littéraire qui est celle d'"user le temps", de "l'occuper" par des récits et l'expression d'idées et de songes. Certes, il existe des écrivains qui, après un succès ou des échecs dans le champ littéraire, se mêlent pour des raisons opposées de politique. Mais telle n'est pas notre problème. De même que l'entrée du Politique en Littéraire produisait des représentations du temps par suite de tensions, et uniquement lorsque le transfuge est en état d'exclusions de toute sorte, de même l'entrée du Littéraire dans ce but d'"occuper le temps", variété d'otium et de désuvrement créatif, suscitera d'équivalentes modifications au sein du Politique.

Nous choisirons ce point de départ : ce n'est pas pour des motifs de gloire inatteinte que l'homme de lettres quitte son domaine ni par fascination du pouvoir et de la possibilité de commander (quoique ce cas soit fréquent) mais par fascination pour les mouvements incessants du Politique, son dynamisme et son déploiement, alors que dans le même temps le champ littéraire semble plus terne et apathique. Se retirer des signes internes littéraires pour atteindre la vie réelle. Différence de potentiel à laquelle ce dissident du littéraire est sensible. Comme des Marco Polo visitant des contrées lointaines, ils partent certes munis de marchandises intellectuelles qu'ils veulent remettre en de meilleures mains et que leur voyage malmène et remodèle, et ils intègrent comme seuls faits ceux que leurs cadres mentaux et leurs spécialités - toutefois modifiés - sont aptes à reconnaître. Témoignages au travers d'un tamis littéraire. Ce qui apparaît du Politique est dû à une déformation, à la façon dont un liquide coloré inoculé dans une cellule fait apparaître ce qu'autrement nul ne verrait.

Ces deux logiques - agir sur l'homme / passer le temps - sont trop différentes pour ne pas provoquer à leurs croisements des modifications créatives dont nous connaissons déjà un côté.

Nous concevrons, pour expliquer le départ de ce talent littéraire vers le Politique, un champ littéraire atrophié :

- il est dominé par M (le magico-religieux) et ne se résout pas à l'autonomie de V (représentation du réel, de sa différenciation, de son prosaïsme) ni à celle de E (vie intérieure personnelle, processus de subjectivation) ;

- l'atrophie d'un de ses membres conduit à l'hypertrophie des autres ; - ces trois membres sont diminués.

Autant de cas que dévoile l'activité littéraire si l'on observe sa production et qui ne sont en rien exceptionnels. Les conditions d'existence d'un champ littéraire plein et entier sont dues, rappelons-le, à la présence d'un public se distribuant bien selon les trois bassins, et à une activité créatrice suffisante pour le maintien des Axes. Une "atrophie" est toujours possible, réellement ou subjectivement, elle est alors ressentie et perçue par un esprit plus gaillard, formé dans ce champ. Rappelons aussi à ce sujet, que l'uvre naît entre deux Axes : soit elle court vers le troisième dans le but d'être appréciée et il suffira que ce troisième Axe soit celui atrophié pour déclencher cette transfugation, soit elle ne peut naître par suite de la diminution des Axes et cherche des substituts, soit l'atrophie générale du champ provoque qu'aucun talent ne s'y investit. En revanche, posons que le champ politique présente toutes les caractéristiques d'un champ dynamique (spécificité, mouvement, projet) si bien que cet esprit plus fort investit son désir dans ce champ plus attractif. Même exclusion que précédemment : il ne s'agit pas d'un auteur à succès ou sans succès tentant sa chance ailleurs, comme il ne s'agissait pas d'un homme du politique, glorieux ou évincé mais assuré d'une place, se commettant en littérature, mais d'un homme conscient des faiblesses du champ où il se trouve 45 ; il s'agit d'un champ (ici le Politique) qui offre des possibilités inexistantes ailleurs (à savoir dans le Littéraire) et qui admet sans trop de barrière ces "transfugations" accomplies par des esprits plus lucides quoiqu'éprouvant l'impérieux besoin de communiquer.

Différences de concomitances entre champs liés. On peut imaginer, en raison d'exemples nombreux, et pour asseoir la démonstration, des "hommes de lettres" formés dans des couvents, à l'ombre des écoles et des universités, dans les cercles d'une cour royale, dans des officines de maisons d'édition, au sein d'académies et de colloques, qui s'excluent ou sont exclus de cette ambiance de cénacles (le champ littéraire atrophié ou hypertrophié sur un plan) et doivent s'initier à un autre champ, celui où l'on cherche à agir sur les hommes. Nous nommerons Sénèque et La Bruyère (précepteurs d'enfants royaux), que leur métier écarte d'une appartenance exclusive aux cercles littéraires d'alors, Montaigne et Montesquieu, connus pour leur succès mondain et politique mais qui, certes au courant des modes littéraires de leur temps, sont loin de ceux qui ne vivent que de leur création littéraire, de la seule "rhétorique" (comme Erasme, Budé ; Diderot, Voltaire...), Lamennais, B. Constant, R. Rolland, Saint-Exupery, etc., qui accèdent sans contredit au statut d'écrivain mais de façon différente des autres parce qu'on voit qu'ils retirent du Politique une matière à réflexion et à littérature, qu'ils en font leur uvre malgré eux, en raison de l'urgence où ils sont placés et qui leur révèle l'insuffisance pour y répondre de leur champ littéraire. Tout les oppose à ces hommes de Lettres fascinés par le pouvoir pour perpétuer leur gloire ou la confirmer et qui deviennent acteurs, en tant que ministres (Chateaubriand, Lamartine, Malraux), généraux ou hommes de guerre gradés (Xénophon, D'Aubigné, D'Annunzio), diplomates, marchands, espions et aventuriers, etc. et qui, de ce passage en terre étrangère, en nourrissent leur uvre ou au pire en tirent des documents-témoignages. Rappelons les conditions de l'expérience : le défaut du champ littéraire et l'attraction du champ politique produisent des "mixtes" ; l'homme de lettres chassé de son paradis ou désireux de sortir de sa prison est amené à définir au sein du Politique (à concevoir comme un ensemble mouvant) un (contre-) fondement (moral, existentiel, social, national, racial) dans le sens précis que ce mot prend quand on l'oppose à "origine".

Le "fondement" est une visée de l'esprit qui explique la raison de tel ou tel pouvoir dont l'effet est cette action désirée sur les hommes, l'"origine" est un ensemble de coutumes et d'histoires ayant permis un état de faits et de droit que l'on admet. Cette création de "fondements" est le pendant de celle des représentations temporelles (quand Politique allait en Littéraire). Elle s'explique par la jonction de ces deux énergies d'essence différente dont la typologie est aussi quaternaire. Il s'agit de saisir un peu de ce dynamisme propre au Politique et qui fascine cet élément venu du Littéraire. En voici la physique : L fait perdre du temps ; quand un de ses éléments (x de L) s'introduit en P, il n'y a pas barrage (comme quand P va en L, où P veut agir sur L et se heurte à sa cohérence) mais freinage - liée au principe de perte du temps du Littéraire - ou tentative d'immobiliser P (ou une partie de P), afin de s'en emparer, comme un prédateur paralyse sa proie ou la coince ou la déstabilise. Il ne convient pas d'utiliser cette énergie politique à des fins de gloire littéraire mais de l'"épingler", d'en comprendre la nature et de l'expliquer, voire et surtout d'en proposer une modification. Cette immobilisation partielle établit un fondement, un point stable dans les flux du politique.

"Quelque chose" du Politique est saisie par cet homme du Littéraire selon 4 modes gradués : a) blocage ou saisie totale, arrêt ou freinage entier ; b) arrêt momentané et relâcher, relais afin de relancer en progrès par une brève interruption du mouvement ; c) régrès du mouvement qui est renvoyé à son origine, retourné sur lui-même, qui régresse en-deçà ; d) déraillement du mouvement qui emprunte une voie nouvelle, bifurque et ainsi perdure.

On obtiendra ainsi la construction de types de "fondements" bien particuliers qui rendent compte de l'originalité des ces uvres nées en terre étrangère.

L'interprétation que nous donnons est telle : l'écrivain dégage une constante universelle (blocage) qu'il voit se reproduire toujours et dont il nous explique la teneur (cf. Les Caractères de La Bruyère / ou les romans de Saint-Exupéry / ou l'analyse de Montesquieu) ; il découvre une évolution à venir qui ira s'amplifiant (relais, progrès) et dont il dégage les conditions nécessaires à sa propagation (cf. Diderot, R. Rolland ou Lamennais) ; il relève une fin ou une décadence ou un épuisement ou un retour sur soi (régrès ou bouclage) dont il rend compte et qu'il décrit (cf. Sénèque, Montaigne, Rousseau) ; enfin il peut dégager un brusque changement, un saut, une innovation subite (déraillement, bifurcation) dont il dit l'extrême nouveauté et singularité (cf. B. Constant, A. Malraux). D'autres noms d'écrivains sont à réquisitionner : Virgile dans le chant VI de l'Enéide, P. Valery dans ses réflexions sur la mortalité des civilisations, etc.

Ces quatre "épinglages" ou modes de rencontres de L en P sont les pendants des quatre représentations temporelles précédentes. L'on aurait tort de les négliger tant elles importent pour comprendre comment le temps est non pas représenté, mais thématisé : il ne s'agit plus d'un "volume" temporel, i.e. d'une accumulation de données structurées par une tension, mais d'une planification, à la façon d'une fresque aux enchaînements continues, obtenue grâce au dégagement d'une stabilité, d'un fondement. Le champ politique n'en a pas besoin pour se doter d'organes - à la différence de ce qui a lieu pour le champ littéraire qui de l'intervention du Politique acquiert des articulations - mais il gagne en solidité, en stabilité, si bien que ces efforts littéraires sont comme une image simplifiée et d'autant prégnante des idiosyncrasies d'un centre politique et servent à le maintenir, à consolider son ontogénèse. Ce centre poursuit une course, effectue une rénovation, est pérenne, se referme ou s'éteint. Thématisations simples mais explicatives, dotées d'une abstraction suffisante pour imiter le mouvement de la pensée puisqu'il s'agit en fait d'accorder devenir et être, de les faire participer comme dirait Platon, de définir un substrat idéologique à la fluidité du politique.

3) Simulations historiennes :

Il s'ensuit que nous voici munis de deux séries d'instruments (des représentations temporelles issues de l'entrée de P en L ; des fondements issus à l'inverse de l'entrée de L en P) qui vont servir à une simulation. Nous allons faire "passer" un "corps" historique au travers d'eux afin de noter ce qui arrive. L'énigme d'un sens de l'histoire ne peut être exposée que peut-être par un relevé de ce que nous pouvons penser, quel que soit cet espace, même limité ou complexe, en posant que si nous avons une perception du mouvement historique, c'est parce que notre esprit est lui-aussi mouvement et tend à le projeter et à l'objectiver, ce qui est une restriction essentielle pour faire sens. Or le champ littéraire nous octroie des catégories dont il convient de tester la validité.

Ce "corps" historique sera posé très momentanément comme déjà défini : par exemple, la prise de Byzance en 1453, à quoi pourrait répondre au XXème s. l'occupation nazie de Vienne (l'Anschluß de 1938) avec la même fuite d'intellectuels et d'artistes faisant entrer en Europe et aux Etats Unis tant de leurs concepts sur la modernité comme les intellectuels byzantins favorisèrent la Renaissance. Il sera "pris" dans le mécanisme suivant qui n'est autre qu'un modèle autorisant des interprétations (à considérer les possibilités de la pensée limitées ; à se demander ce que l'on peut interpréter et pourquoi ceci est plus interprétable que cela) :

a) Nous disposerons les quatre fondements comme sommets d'un carré ; ce seront les "rouages" qui intègrent le "corps" et l'analysent selon un crible particulier. Le "corps" est perçu et provoque ces régimes d'intensité différente qui sont autant de manières de traduire une amplification dans la perception. Le champ sensoriel de la conscience réagit en amplifiant le phénomène grâce à sa capacité de résonance : élastique, il se plie à l'arrivée du percept et par comparaison à d'autres événements - sorte de carte innée liée à des mécanismes de régulation biologique, tels la fuite, l'attaque, l'affût ou la parade amoureuse - il établit l'importance du fait, le structure et le discrétise par touches successives dans une même catégorie. Mais si ce fait "brouille" les catégories en alertant les quatre régimes et en les activant en même temps, alors ce fait sera vraiment un "corps" historique parce qu'il empêche une résolution facile et maintient la conscience dans un état métastable. L'ambiguïté est le maître-mot de l'Histoire humaine là où celle des animaux est fondée sur des régulations. Ces fondements agissent comme des paramètres cachés à des "catastrophes" au sens d'une intensification telle qu'un saut qualitatif s'impose et explique le changement de nature du phénomène.

Ils seront classés deux à deux : "arrêt" et " bifurcation" (déraillement) ; "régrès" et "progrès". Cela manifeste la nature contradictoire de leur présence simultanée. De même, ils seront superposés, "arrêt" sur "régrès", et "bifurcation" sur "progrès" (à la manière d'une fronce thomienne) suggérant ainsi d'un côté des minima et de l'autre des maxima de potentiel. Différences d'intensités en conflit.

Ce n'est pas tant que le fait est soumis à des interprétations diverses que l'idée qu'il n'y a de fait que par suite d'une impossibilité de le ranger nécessitant diverses interprétations. Une répartition quasi-égale entre ces quatre intensités en conflit le fait osciller et lui donne son apparence multiforme. Qui voudra a contrario le gommer, entreprendra de le réduire à un paramètre : Byzance, une ville prise ; ou la ville est prise, vive la ville ; ou bien fin d'une décadence, début d'une ère, etc. Mais la valeur symbolique qui entre dans toute conception de l'histoire est due à cette simultanéité nécessitant des concepts médians, associant les écarts. La "1ère guerre mondiale" nous paraît l'exemple d'un tel concept inédit. Il ne s'agit pas de restaurer ici une histoire événementielle désuète en ne conservant que quelques dates capitales mais d'établir ce qui peut provoquer l'intérêt de la conscience pour un fait lui imposant d'inventer des interprétations (soit plus une philosophie de l'histoire qu'une histoire proprement dite appliquant des concepts nés en dehors de son activité).

b) Nous relierons ces quatre sommets par les quatre représentations temporelles qui sont autant de moyens de jonctions intellectuelles.

Ainsi, entre "arrêt" et "bifurcation", il y aura "chevauchement" (ce temps fait de deux mouvements superposés allant en sens inverse) parce que leur conciliation est un moyen-terme, ni arrêt définitif ni choix exclusif (quelque chose survit, le choix d'une possibilité n'interdit pas totalement l'autre possibilité).

De même, entre "régrès" et "progrès", nous donnerons "réseau" (ce temps qui s'émiette et irradie une force) vu que leur conciliation ne peut se faire qu'en supposant des vitesses inégales, des ramifications et des verrouillages. De même, entre "saut" et "progrès", c'est-à-dire entre révolution et extension, il faut poser "l'enclave" (ce temps propre à la durée, à la torsade des faits autour d'un axe commun, à l'illusoire sensation d'être centre du monde) puisque l'accélération du mouvement dans les deux cas produit une même fascination.

Enfin, entre "régrès" et "arrêt", il y aura "emboîtement" (ce temps sans dialectique, d'écoulement uniforme et harmonisé, allant un seul but) étant donné que l'on cherche une fin toujours repoussée pour mieux atteindre l'harmonisation recherchée.

Ces représentations temporelles en raison d'une dynamique plus lente car sur un substrat dense et lissé (les faits antérieurs sont imbriqués et coordonnés de manière à former déjà une suite plus ou moins cohérente et omissive si bien que naturellement il n'y a pas de place immédiate pour caser un événement majeur dont le sillage sera ralenti mais en revanche se maintiendra longtemps) permettent des retards par rapport à la dynamique rapide des fondements (rouages-moteurs, amplification d'un état). Ces retards sont en fait possibilités d'évocation, de devenir mémoire. L'agitation de la conscience excitée en quatre endroits n'aboutirait à la constitution d'aucune histoire s'il n'y avait un plan plus lent fait de jonctions tentées entre des antinomies, par lesquelles il est assemblé, coordonné, rangé autrement, de quoi frayer des chemins, voire de routes. Cette mémorisation s'effectue grâce à ces quatre phases descriptives du "corps" historique nouvellement introduit. Elles vont lui donner son volume (une importance), sa forme (une durée), là où les fondements le faisaient naître à la conscience.

 

c) Par un schéma nous résumerons ce qui a été dit :

 

L'événement (ici la prise de Byzance) devient date historique par sa capacité à alerter simultanémént les quatre fondements (cette réflexion de L en P) et donc devient Evénement. Pour résoudre son ubiquité, la conscience va le faire "tourner" sur cet autre plan de la résolution des contraires afin de stabiliser la perception qu'elle en a, de la comprendre. Recherches de similitudes, de permanences, d'influences, de signes avant-coureurs, de reconstitutions, si bien que des concepts nouveaux vont rendre compte de la nouveauté de l'événement. Dans quel sens faire tourner le modèle et que simule-t-on ainsi ? Car l'on obtient, par les sens donnés, une variation réglée du modèle qui ne peut être sans conséquence sur les constructions historiques rationnelles ou des philosophies de l'Histoire. L'idée qu'il n'y a aucun sens à l'aventure humaine s'inspire en général d'une analogie avec les activités et les sociétés animales ou bien l'idée inverse de celle avec la croissance végétale rythmée par les saisons et/ou par un principe d'épanouissement. Le modèle proposé ici ne répond à aucune de ces analogies instaurant une continuité incertaine, il tend vers la représentation de points-clés entraînant dans leur sillage le passé et le futur, les absorbant, si bien que le temps s'y élabore et y acquiert un sens, et qu'il y a peut-être lieu de déclarer que ces points sont image d'une attraction plus universelle dont ils inaugurent ou annoncent la façon de faire. Après tout, un pays est régi par cette exigence d'un centre politique attractif (une autorité) qui ne fait que reproduire des règles générales d'attraction quoique n'ayant pas toutes la même efficacité ni la même ampleur. Leur expressivité dépend d'une accumulation de points-clefs, des valeurs émises par le centre. Nous pouvons reprendre l'image de ces trous creusés à la surface du globe dont parle Platon dans le Phédon communiquant par des fleuves infernaux (règles internes communes) et nous considérer comme ces grenouilles au bord d'un étang qu'elles prennent pour une mer (l'histoire de tous ces trous parallèles ou se détruisant dont on dirait la commune structuration est moins le propre d'une vraie Histoire que l'apparition de sauts hors de ces cavités, plus ou moins hauts, dont on ne détruirait pas les diversités ni ne les gommerait mais dont les sauts seraient la manifestation de nouveaux pôles d'attraction d'essence supérieure formant des pardigmes universels)46.

Mais nous ne saurions dégager cette tendance sans définir les simulations permises par le modèle. La plus évidente est d'opérer un tour complet de gauche à droite en débutant par le fondement "arrêt" (rappelons que les 4 fondements immobilisent l'activité du politique, la cristallisent par quelques traits dominants et ainsi la rassemblent autour d'un axe autour duquel les faits sont pris et "malaxés" ; dans cette simulation, ils ont cette fonction de "moudre" de l'histoire sans la constituer et interpréter ; ce sera la tâche des représentations temporelles). Ce tour reproduit le parcours de l'uvre : entre "arrêt" et "bifurcation" , la représentation temporelle qui les concilie est celle du "chevauchement", là où l'uvre naît d'une "tension" entre deux Axes, dialectique évidente dans les deux cas. Entre "bifurcation" et "progrès", on établit " enclave", cette création de durées internes, périodes propres à une "critique" de l'uvre aussi (autour d'elle vont graviter différents dispositifs d'appréciation), quoique simultanément il y ait activation des deux pôles " progrès" et "régrès" : la bifurcation indique une hésitation entre " régrès" et "progrès" si bien qu'un trajet - en pointillés sur notre schéma - s'effectue, sans conciliation réelle si ce n'est que l'on pourra aller de la bifurcation dans le sens progrès - régrès comme dans le sens régrès vers progrès et bifurcation. Entre régrès et progrès nous placerons le stade où l'uvre est consacrée et étend son influence (période de criblage) parce que l'on concilie par un réseau une célébrité acquise (progrès) et une usure due au temps (régrès). Le fait que l'on dispose de deux itinéraires à la différence du trajet défini pour l'uvre révèle la nécessité pour l'histoire d'être une mémoire : son champ est d'une dynamique plus lente que celle du champ littéraire (cf. notre image de flèche et de cible), il présente donc des parcours moins enchaînés, admet des routes parallèles. Enfin, entre "régrès" et "arrêt", dont la conciliation est la recherche d'un emboîtement (concevoir une finalité et en approcher) nous verrons l'uvre s'effaçant ou relancée dans le champ critique (finalités).

Cette ressemblance avec le parcours de l'uvre fait d'un événement historique une création non pas artificieuse mais liée à une élaboration intellectuelle dont on saisit souvent mal les étapes ou les moyens. Et comme des processus physiques essentiels caractérisent le champ littéraire, assimiler l'histoire à une créativité ne revient pas à en suggérer l'illusion mais à en souligner sa possible adéquation au monde. Les réalités immatérielles, celles de nos songes et pensées, édifiées selon les mêmes principes que ceux du réel, nous donnent une image complémentaire, mais plus souple, plus rapide et supérieure par ses possibilités de contrôle et d'invention.

D'autres parcours sont-ils possibles ? Suivre un autre sens ? Adopter un parcours partiel ? La simulation est autorisée et permet une classification des philosophies de l'histoire selon que le tour est complet (quel que soit le point d'arrivée : arrêt, progrès, régrès...) ou incomplet (à une, deux, trois résolutions successives ou discontinues). Si la question de savoir si l'histoire de l'humanité a un sens hante encore les esprits, c'est en vertu de constructions historiques se proposant d'effectuer un tour complet. Et dans la mesure où quatre conciliations sont proposées, il y a lieu de penser que la complexité atteinte possède une vraisemblance supérieure à une simple fragmentation. Ce qui importe c'est le "fondement" retenu, le fait relevé qui alerte les 4 fondements, et renouvelle les conciliations. L'humanité s'y enrichit de nouvelles possibilités.

La philosophie de l'histoire de Hegel mérite ici l'attention. L'on sait que l'Evénement-clef fut pour ce penseur la Révolution française par laquelle, selon lui, le projet de l'Esprit changeait de cap dans sa réalisation. A noter chez Hegel que l'Esprit s'aventure dans le monde à la façon d'une prégnance et qu'il investit les consciences individuelles selon les modalités de la dialectique. Ainsi, on voit la Conscience être une pure représentation de l'objectif ( crée une enclave, celle d'un monde physique se livrant dans la transparence de la raison ; cette représentation temporelle est celle qui vaut entre "progrès" et "bifurcation", où l'histoire est close dans une sorte de malaxage intérieur et homogène) ; puis, à la suite de la révolution cartésienne et kantienne, la conscience se sait elle-même comme condition de toute objectivité ( face à - : tout sujet pose l'objet dépendant de sa performance ; c'est la période clef de la dialectique, celle d'un monde déchiré, que nous situerons entre "bifurcation" et "arrêt", où le jeu des négations tendrait à l'immobilisation nihiliste) ; enfin, la raison, par un nouveau saut qualitatif, arrive à poser l'unité qui habite l'opposition sujet-objet (synthèse de et - , soit le passage en pointillés vers "régrès" et la représentation temporelle de l'emboitement propre à la conciliation entre "régrès" et "arrêt", en tant que fin de l'histoire). Martin Heidegger, dans Question II ("Hegel et les Grecs") devine assez bien ce que cet enchaînement a de spécial en notant que si pour Hegel une cohérence s'impose pas à pas, elle se fait sans voir que le "désabritement" de la Vérité (alêthéia) est au cur de la pensée dès l'origine ; ce que dénonce, à notre sens, Heidegger, c'est l'absence chez Hegel de ce quatrième côté entre "régrès" et "progrès" où s'instaure comme conciliation l'idée de réseau, d'une multitude de tentatives reprenant une question et la nuançant.

Notre modèle fait voir aussi chez ce philosophe deux fois l'usage de la bifurcation (ou saut qualitatif) et un déroulement par sénestre avec retour en arrière, ce qui nie en soi profondément l'idéologie contenue d'une continuité historique. Contrairement à l'opinion, il y a moins chez lui montée graduelle vers une Fin (auto-réalisation de l'Esprit) que revirement et discontinuité pour l'atteindre. La Révolution française a-t-elle trop pesée dans sa construction ? La mesure de l'Evénement imposait aussi qu'il se "micro-diffuse" dans tous les pores des habitus sociaux afin que s'élabore complètement ce pôle supérieur qui nous fait sortir de nos puits de pouvoir (les états et nations et cultures...) et l'installe comme possibilité de référence universelle, s'il a lieu de l'être. Mais si un tel événement ne peut bénéficier d'un tour complet, quels autres le pourraient ? L'impossibilité qui se dégage ici explique l'impuissance où nous sommes de définir un sens à l'aventure humaine, puisqu'un côté au moins paraît toujours béer à la différence d'une histoire sainte proprement christique qui produit les quatre fondements et représentations et les rend co-présents à la conscience. En ce sens, l'histoire humaine y trouve une image d'elle-même infinie et intelligible, mais y apprend aussi son essence inachevée.

Mais pour vérifier la validité de façon expérimentale de notre modèle, il peut être fait appel cette fois non à un événement mais à une construction rationnelle qui peut satisfaire à cette condition de tour complet parce que s'appuyant sur des sections géographiques discontinues et de nature finie (cohérence produite par l'homme). Nous prendrons l'idéologie indo-européenne - vaste système bien cohérent - telle que G. Dumézil l'a mise en valeur.
Soit cette idéologie "pure", c'est-à-dire constituée avant la séparation des peuples indo-européens. C'est une façon de voir le monde, une énergie culturelle comme peut l'être une culture, qui rappelle les propriétés d'un champ politique. G. Dumézil ne l'a pas retrouvée telle quelle, mais ayant subi des déformations dont la pathologie était à faire et que ce chercheur appelait de ses vux.
Or il est possible de reconnaître dans ses travaux, portant sur ce qu'un peuple a fait de cet héritage ancestral, de quoi évoquer quels fondeme
nts l'ont réorienté par suite de rencontres avec des énergies jouant le rôle de L entrant en P :
a) Pour certains peuples, l'idéologie tri-fonctionnelle varie, par rapport au modèle originel, en raison de la prépondérance qu'une fonction prend sur les deux autres, après de nombreux conflits internes, comme si l'on ne développait qu'une ou deux possibilités à l'intérieur du cadre resté stable (cas des Germains, des Baltes, des Celtes continentaux, des Hindous). L'on se situe entre "arrêt" et "bifurcation" et les récits inspirés par cette idéologie malmenée sont alors faits de conflits, de tensions, d'une dialectique ou chevauchement d'intérêts opposés. Il faut donc poser pour arriver à ce résultat l'existence d'une énergie "littéraire" dégageant dans cette idéologie "politique" deux fondements ("arrêt"/ "bifurcation" : soit maintien et rupture) entre lesquels l'idéologie est transformée pour obtenir la conciliation voulue : les druides, les brâhmanes peuvent être désignés ici comme représentants d'une énergie du type de L s'installant en P (idéologie tri-fonctionnelle) ; dans le cas des Germains où la caste des guerriers l'emporte, efface celle des prêtres et s'oppose aux paysans, vu le manque de documents sur une activité littéraire et intellectuelle dans ces sociétés, faire appel à ces catégories mixtes que sont les forgerons, les magiciens et leur supposer un rôle plus "intellectuel". A noter, dans chaque cas, que la vision eschatologique d'une Fin du monde (symtômatique des fondements en cause) prend une ampleur particulière .

b) Ailleurs, à Rome ou en Irlande, cette même idéologie ne survit que grâce à une transformation qui implique un changement de plan. Ce qui était cosmogénèse, devient histoire locale, comme à Rome où les dieux et les héros deviennent des êtres humains participant à l'histoire de la Ville. Le mythe disparaît dans l'histoire réelle et datée. En Irlande, le mythe s'estompe au profit du romanesque, du féerique et de l'invitation au rêve. Que ce soient Horatius Coclès ou l'héroïne Etaine, Dumézil retrouve en leurs aventures les "restes" de cette idéologie passée sur un autre plan.
Or, à Rome comme en Irlande, la transmission de cette idéologie se produit lors d'un conflit avec une autre culture qui jouera le rôle de L entrant en P. L'histoire romaine naît au contact de la culture grecque (au point que les premiers historiens latins écrivent en grec l'histoire de leur cité), tandis que la culture païenne irlandaise ne doit sa survie qu'à son passage dans le moule de la culture latine chrétienne. Deux cultures s'affrontent et l'une d'elles effectue un "saut" au sein de l'autre. La "bifurcation" est à nommer alors avec ses deux routes vers "régrès" et vers "progrès" : dans le cas de Rome, polarisée par sa puissance et son progrès, l'idéologie reçoit une représentation axée sur la notion d'enclave (Rome centre du monde); dans le cas de l'Irlande, du "régrès" on passe à "l'arrêt" et l'idéologie indo-européenne tend à s'intégrer dans la nouvelle vision chrétienne par des truchements dénotant un emboîtement habile.
c) Dernière situation : cette même idéologie en rencontre une autre déclinante, quoique fascinante ou inquiétante. Elle n'a pas à se heurter à elle mais à opérer une remise en cause, à réagir et à comprendre ce qui est devant soi si différent. L'énergie (idéologie indo-européenne) affronte un champ ancien déclinant - mais influente par son image intellectuelle (soit L). C'est le cas de la Grèce fascinée par l'Egypte, qui remet alors en cause son héritage indo-européen, mythise et éloigne cette terre égyptienne (au point d'en faire la référence mystérieuse et idéale : Hérodote, Thalès, Pythagore ou Platon ont, tous, conçu le "rêve égyptien"). Nous avons là peut-être une explication de l'originalité grecque semblable quant au mode historique à ce que nous décririons pour la Renaissance, à savoir une enclave réalisant une mise en perspective (torsade). Nous sommes entre "progrès" et "bifurcation" et dans ce sens.

Mais on retrouve une autre forme de tension avec l'Iran dont la réforme zoroastrienne opère un tri sévère à l'intérieur de l'idéologie trifonctionnelle, cette fois-ci à son tour déclinante (- ) et rencontrant la force agissante du zoroastrisme () et de ses mages (soit L). Le mode choisi est celui d'une occultation de certaines forces jugées négatives47, une redistribution idéologique, qui aboutira au manichéisme. Nous sommes en présence d'une tension produisant ce réseau qui donne que les faits sont redistribués et fragmentés pour former une mosaïque nouvelle. Entre "progrès" et "régrès".

Que conclure par cet exemple? L'idéologie trifonctionnelle s'est trouvée aux prises avec des modes d'historisation qui l'ont altérée mais dont notre modèle peut rendre compte. L'Histoire, c'est aussi (et surtout ?) celle de nos constructions intellectuelles. S'il existe des similitudes d'ordre phénoménologique dues à la présence de modes d'historisation, contestant l'idée d'une toute puissante combinatoire, il ressort que seul un mode est choisi (à un moment donné et à un endroit précis) et que ce mode est une solution (une voie ouverte) si bien que le système, dans son ensemble, paraît être constamment orienté : nous vivons dans des segments de temps réellement vectorisés. Les méconnaître serait s'abuser, tant pour notre présent que pour qui veut étudier le passé. Il existe des sens à l'Histoire. D'autres déterminations extérieures viennent les évoquer : faits politiques, économiques, sociaux, etc. sur lesquels s'exerce cette direction, selon des vitesses différentes propres à chaque substrat rendant difficile la perception d'une quelconque synchronie si ce n'est à proximité des "moteurs" que sont les fondements. Il nous paraît opportun de rappeler l'antériorité du modèle vichien : pour G. Vico, il est connu qu'une succession cyclique fait de trois âges (divin, héroïque, humain) donne à l'Histoire sa cohérence, et nous ne nous attarderons pas à cette forme de représentation marquée par un déterminisme géographique (succession des saisons des climats tempérés - d'ailleurs l'histoire existerait-elle dans nos consciences si nous n'avions qu'un climat durant l'an ? -) mais nous identifions notre position à la sienne quant à observer, au cours d'une période, des convergences directionnelles, des plans structurels intelligibles dont l'enchaînement est, cependant pour nous, de l'ordre du déplacement bi-directionnel incessant et rapide (plutôt que ces longs découpages historiques, privilégier cette rapidité des changements mais décrypter ce qui alerte les quatre "fondements" lesquels forment le "coloris" d'une époque plus longue à l'intérieur desquels les représentations historiques se constituent et se succèdent).

Que l'on regarde maintenant, une idéologie moderne : le domaine dit de l'imaginaire (que nous considérerons comme un sous-ensemble du champ politique bouleversé-alerté par des connaissances scientifiques nouvelles formant Evénement), pour savoir si une telle simulation a une quelconque validité.
Les études (à comprendre comme sciences humaines mais aussi comme créations influencées , donc cette énergie L) qui l'abordent, recherchent soit des processus psychiques éternes, soit des archétypes profonds, en fait des permanences anhistoriques. Ce seront les fondements. Mais à une vision axée sur l'équilibre, la catégorie a priori, l'innéisme biologique, ne serait-il pas possible d'ajouter la constitution de modes d'historicité qui en outre donneraient à l'imaginaire des formes réelles dynamisées ? dipe comme pôle de tension au sein d'une activation générale du carré (effet d'une alerte par un Evénement - disons le rapport mouvant "nature-culture" -) et non comme une essence?
L'imaginaire comme concept reste pour l'heure lié à la notion de désir qui évoque une commune propension humaine et animale. Loin d'une nature humaine créée de tout temps, on opte, afin de différencier l'homme de l'animal, pour un processus culturel essentiel régulant le désir. Ce privilège accordé au désir est de nature à faire Evénement, à alerter notre carré et à en activer les possibilités structurelles de fondements dont la constitution par L en P est déjà là dans nos sociétés. Le changement d'optique (la constitution de l'Evénement est à lier aux progrès des sciences naturelles imposant une redéfinition de l'être humain) a abouti à cette activation générale et à donner de l'imaginaire un contenu divers dont notre modèle peut suivre les préférences. Le carré dénote la mise en uvre d'une réflexion nouvelle autour des quatre pivots structurels qui seront ainsi personnifiés :

- sur cette question, trois noms seront gardés, ceux de S. Freud, de K. Lorenz, de G. Deleuze, dont nous allons nous servir comme désignations commodes (ne serait-ce que par conciliations) de trois pôles (en fait, leur pensée crée l'Evénement alertant des fondements issus de L : les sociétés traditionnelles sans grand champ littéraire ne paraissent pas avoir subi beaucoup le choc de l'Evénement ; il faut donc poser les 4 fondements déjà constitués, ne serait-ce que par la tradition humaniste et judéo-chrétienne). Le nom de G. Durand définissant trois régimes de l'imaginaire (diurne, et nocturne - ce dernier se subdivisant en nocturne sexuel et en nocturne digestif) traduit une tentative de synthèse dénonçant le quatrième pôle. Par G. Durand on voit d'ailleurs excellement comment s'effectue le dégagement des fondements (action de L en P, réflexion sur le fonctionnement de P pour en découvrir l'origine et la raison).
- les 4 fondements sont à répartir comme suit : l'arrêt est lié à l'dipe, en tant que phénomène repéré universel / le régrès vaut pour son renvoi à la biologie et à l'animal - notion de territorialité, d'agressivité / le progrès expose le besoin pour le désir d'être collectif, de composer ou de se déterritorialiser (cf. devenir intense, invisible, animal de meute chez G. Deleuze). Quant au saut de la bifurcation, il faut l'appréhender comme cet instant de séparation entre l'homme et l'animal, le sensé et la folie, l'humain et le supra-humain, l'individu et la masse, un point fort traqué comme lieu d'apparition du désir et de son investissement régulé ou bloqué ou invasif ou nul.
- entre ces 4 fondements, on peut installer ces représentations temporelles qui tentent par différentes expressions du temps de concilier deux pôles : entre arrêt et bifurcation, le chevauchement habituel s'exprime par l'intermédiaire de la psychanalyse (dialectique évidente du conscient et de l'inconscient, notions de blocage et de schizophrénie, etc) ; entre arrêt et régrès, placer l'éthologie comme science raccordant la sexualité et le comportement humains à ceux des animaux ; entre régrès et progrès, concevoir le réseau comme exprimé par une sociologie des subjectivités plurielles (aller de l'opacité animale ou subjectivité absolue à la foule ou transsubjectivité totale) ; entre progrès et bifurcation (saut) placer le mysticisme comme tension torsadée et enclave (le désir multiple converge en un point divin ou sombre dans la monomanie).
- le régime diurne fondé sur la posture debout de l'homme que G. Durand associe aux images de la chute, du vertige, de la coupure (et donc de l'identité) correspond bien au pôle de la bifurcation (saut vers le régrès animal et le progrès désindividuant comme deux voies qui le nient, toutes deux représentant le régime nocturne digestif de la coupe fait de fusion et de rétrécissement ).

L'ensemble de cette problématique repose sur l'idée que l'imaginaire se définit par rapport au désir et l'on notera l'impossibilité du modèle à tourner, chacun campant sur ses positions et niant les trois autres côtés ou pire ne pouvant aussi les penser dans une unité dynamique plus large. L'Histoire - en soi déjà manquante d'un côté comme il a été dit - s'y trouve ici non faite alors que nous pouvons envisager de partir du régrès pour un double mouvement : remonter sur la gauche vers arrêt ou aller à droite vers progrès, pour dans les deux cas aboutir à bifurcation. L'imaginaire en tant que domaine désigne bien une possibilité de dépassement réussie ou non au sein d'activités régulées innées ou acquises. Le dépassement admis est, semblable à une mutation utile, intégré dans le territoire humain (régrès), provoque à la fois de nouveaux interdits (arrêt) et de nouveaux rêves collectifs (progrès) jusqu'à son remplacement (bifurcation nouvelle). A l'interdiction de l'inceste, par exemple, s'ajoutent les interdits alimentaires, vestimentaires, comportementaux, funéraires, de croyance, etc., mais dans quel ordre selon les cultures ? Au culte du chef, s'ajoutent celui des forces naturelles, du peuple, de la nation, etc. comme autant de forces entraînantes sans que l'une efface totalement la première. Au point de bifucation, ce double mouvement symétrique se stabilise (arrêt), échoue (régrès) ou se poursuit (progrès) avant de renaître du point de régrès parce que ce dernier est la dernière étape d'une invention oubliée, quasi naturalisée.

En conclusion, nous dirons que l'avantage d'un modèle construit à la jonction du Politique et du Littéraire apparaît ici comme l'occasion de se débarrasser d'analogies faciles et incertaines (l'apparence du réel) et surtout comme la possibilité de positionner et de relativiser les analyses interprétatives de la réalité. Ce positionnement révèle des limites et l'art du théoricien d'associer le contraire ; son succès est dû certainement au fait qu'il se trouve en conformité avec une direction dominante entre deux pôles. Le champ littéraire en donnant ses fondements sert au développement d'astuces culturelles, à l'invention de réponses, au renouvellement conceptuel, lesquels sont toujours de l'ordre d'un déplacement attractif.

C. Synthèse épistémologique :

1) Il est toujours temps de se demander d'où proviennent les différences conceptuelles dont nous nous servons pour construire un raisonnement avec le secret espoir d'emporter l'adhésion et de convaincre. Certaines différences sont déjà là, admises comme évidentes, d'autres révélatrices d'enjeux et de problématiques qui nous concernent moyennement ou fortement, tandis qu'il s'avère utile d'exercer ce pouvoir de différenciation pour amener une réflexion là où il n'y a rien. Toutes les différences ne font pas sens et meurent d'elles-mêmes parce qu'elles ne désignent pas une frontière vitale et un déplacement continu (utiles car mieux adaptés à "épouser la vie", pour un environnement complexe, d'une économie de moyens plus grande qu'une autre) mais elles sont incessantes, infinies, distinguant et opposant, sans que l'on soit sûr qu'elles rendent, toutes, compte de nouveautés et soient une image de la vie. Leur absence n'est pas meilleure et fait craindre le pire (répétition, monotonie, tyrannie du bon sens, refus de penser ...).

Tout au plus dirons-nous qu'elles n'ont pas toutes la même origine et qu'un soupçon de géométrie suffit pour "différencier" l'origine des différences :
- un axe vertical pour les différences hiérarchisantes (ex. "eau minérale / eau ") ;
- un axe horizontal pour les différences analytiques (ex. "glace / vapeur") ;
- un axe oblique pour les différences synthétiques (ex. "eaux douces / eaux salées").

Passant d'un axe à l'autre, sans le dire, le penseur provoque l'adhésion à contre-cur tant ses différences conceptuelles semblent sujettes à des maniements habiles. Mais le plus énigmatique est bien le moment où la différence s'établit par une invention qui la rend nécessaire. A ce sujet, les passages du champ littéraire et du champ politique, de l'un en l'autre et inversement, sont l'occasion de différences synthétiques alors que l'on pourrait dire que le champ politique produit surtout des séparations hiérarchisantes et le champ littéraire des différences analytiques. Mais il y a mieux : rappeler l'existence d'obstacles dits "saillances" comme lieux où une énergie se manifeste (et donc différencie ce qu'elle atteint, comme la lumière heurtant les objets) et convenir que chaque champ - ici littéraire - a ses saillances en nombre limité et ne peut donc produire qu'un spectre de différences si bien que la validité des différences est tributaire non du champ mais de "l'effet figuratif" (lequel se mesure par le rapport avec un autre effet figuratif, et fonde une proportion, comme la lumière passant à travers un rideau et sans rideau diversifie deux objets d'une pièce).

La saillance agit comme un arrêt dans l'écoulement de , l'énergie ; elle agit aussi comme un instrument de dérivation qui conduit à "faire le tour" de s, la saillance, à l'assiéger et à l'encercler comme pour l'ingérer jusqu'au moment s restitue à sa liberté, une fois le désir assouvi, c'est-à-dire une fois la différence établie, donc créée.

Processus psychologique bien connu où l'auteur s'imprègne de son sujet, s'en saisit et l'assimile, jusqu'à s'en libérer par une uvre. Le sujet a métamorphosé son énergie investissante, puis la coupure entre le temps d'accrochage et le temps de l'oeuvre est souvent marquée par une période de dégoût intense, voire de haine et de répulsion (Berlioz, après avoir composé Les Troyens : "J'avais envie de tout brûler" ; Flaubert veut "vomir la Bovary" ; etc.).

Mais l'uvre - variété de différence - sera une nouvelle prégnance séparée de la prégnance ancienne de l'auteur. L'une se substitue à l'autre et s'en détache. Celle de l'auteur peut refluer et s'apaiser. Celle de l'oeuvre va rencontrer son destin de façon autonome. Nous en reparlerons. L'important est d'utiliser ce que nous savons de l'oeuvre pour comprendre "la différence" : l'oeuvre signale une singularité, elle en naît, comme une différence est une coupure manifestée dans un déroulement spatial quelconque.

Or, rappelons que, d'après notre modèle, l'oeuvre naît d'une tension entre deux des trois Axes, ce qui permet de la positionner et de mesurer son énergie. Cette description nous renvoie au fait que l'énergie de l'auteur s'écoule sur les trois Axes de façon inégale. Un des côtés de ce cône idéal sera très peu investi, parce que "le goût est fait de mille dégoûts" (P.Valery) et que les Axes sont antinomiques, inconciliables, non pas un par un, mais deux contre un (le voisinage se paie d'une mise à l'écart du troisième). Sur les deux Axes qui demeurent, la prégnance sera investissante de façon déséquilibrée. Une saillance de l'Axe 1 "recevra" moins que celle sur l'Axe 2.

Ces saillances peuvent être déjà là, évidentes, ou devoir être activées par , après avoir disparu ("gel"). Chacune d'elles va entrer en compétition avec sa rivale mais la différence de potentiel fera verser l'énergie investie de la plus faible dans le bassin de l'autre. Il y aura, après conflit, confluence si bien que l'uvre naissante "se colore" de cet autre apport, comme un roman réaliste peut très bien intégrer tel souvenir personnel et vécu de l'auteur ou telle universalité mythique.

Une autre situation est aussi possible. Les deux saillances, ces formes culturelles attractives, sont mues l'une vers l'autre par le double intérêt qu'a marqué l'auteur pour elles. La plus rapide ne sera pas celle qui reçoit le plus de prégnance car son volume grossit en fonction de cet influx qui la met en valeur et qu'elle arrête (cf. paroi d'un ballon gonflé) mais l'autre. Le déplacement se fait donc bien, comme dans le premier cas, du potentiel faible au potentiel fort. Toutefois, la collision produit une forme d'énergie que nous ne pouvons pas négliger : c'est un début d'oeuvre (nouvelle énergie remplaçant la prégnance de l'auteur) comme précédemment l'énergie supplémentaire s'associe à l'énergie qui jaillissait de l'arrêt imposé par la saillance à l'énergie de l'auteur, et qui fonde l'uvre naissante. Cette collision s'interprète comme une combinaison d'éléments épars, source d'innovation de même.

On aura donc deux niveaux de création, selon que l'auteur "plie" un élément extérieur à sa visée globale, l'attire et le fait fusionner, l'imbrique dans son projet après l'avoir détruit ou fait éclater, ou selon qu'il profite de la collision de saillances issues d'axes différents pour créer du nouveau, du surprenant, pour combiner une nouvelle réalité et une uvre nouvelle.

Il s'agit peut-être de deux moments différents de créativité : dans le premier cas, les deux saillances ont déjà transformé un peu de l'énergie de l'auteur en oeuvre, et l'énergie de l'une se transforme chez l'autre ; dans le second, les deux saillances se heurtent par suite de l'arrivée de , et de leur choc naît l'uvre. A l'intimité, à l'alchimie intérieure de la première, s'oppose l'art de la combinaison de l'autre, un art plus objectif. En effet, si la première est une tension se résolvant par une captation, la seconde associe tel aspect et tel autre, gradue l'influence d'une saillance, détruit l'aspect de l'autre et, de ce fait, produit parfois la surprise.

Les conceptions sur la création artistique rendent compte avec une certaine naïveté de cette "physique" latente. Soit que l'on veuille que l'inspiration des Muses vienne d'en haut (de même que la prégnance de l'auteur s'écoule du haut du cône formé par les trois Axes). Soit que les profondeurs les plus enfouies fournissent de quoi nourrir l'uvre comme le veut la psychanalyse (de même que les saillances immobilisées resurgissent et hérissent le champ littéraire). Soit que seul l'art de la combinatoire soit évoqué pour expliquer et produire une originalité, et que l'on reconnaisse à l'art du puzzle des vertus considérables (de même que deux saillances se heurtent et que de leurs "éclats" ou "étincelles", on puisse composer une nouvelle configuration formelle).

La réflexion psychanalytique d'Anton Ehrenzweig (L'Ordre caché de l'Art), quoique, comme il se doit, verticalisée (surface, profondeur), met bien l'accent sur la turbulence existant avant l'uvre (turbulence intérieure chez l'artiste, que nous visualisons par un espace) : il y a bien un niveau rigide, bloquant le champ littéraire, puis une rupture schizoïde dissociant cette surface et la brisant (montée des saillances), puis un balayage ou scanning, saisissant amplement figures et fonds, cicatrisant les coupures, d'un niveau "océanique" où les contraires disparaissent (l'enfant fusionne avec la mère), proche du stade du dieu mourant pour ressusciter (ce que nous comprenons comme l'uvre naissante, cette énergie qui se libère des saillances qui l'ont bloquée et meurtrie, détournée et transformée, et qui vient à l'existence sous un autre visage). Quant au dernier stade de réintrojection, c'est le reflux que marque l'auteur pour son uvre qu'il trouve étrange, imparfaite, dont il se détache : l'énergie de l'auteur reflue du champ littéraire, revient à lui, redécouvre la réalité inchangée en autant d'unités rigides, admises.

Période visiblement d'incertitudes dont nous pouvons ici comprendre l'assise. Lieu même d'une différenciation exposée et incertaine. Ce qui la confirmera, c'est l'ouverture conjointe sur les Axes de différences liées entre elles (l'uvre et sa réception, la tension interaxiale et le troisième Axe) de sorte qu'une Différence n'a de sens qu'à l'imitation du trajet d'une oeuvre : différence en soi, différence de différence et différence pour différencier. Soit les trois stades de l'uvre : vertical (le long d'un Axe), hiérarchisant ; horizontal (entre les deux Axes), analytique, ; oblique (vers le 3ème Axe), synthétique. Ce stade final indique que le champ littéraire plutôt analytique peut s'ouvrir et transfuguer vers d'autres champs.

Donnons un exemple d'une Différence possédant une validité parce que basée sur des proportions ou un système de rapports : posons une différence hiérarchisante "la femme" supérieure à "l'homme" ; lions-la à la différence analytique de "l'enfant"/"l'adulte" en disant qu'elle est supérieure à cause de son état secret d'enfant ; rapprochons ce rapport d'une différence synthétique "humanité"/ "individualité " en proposant que la femme, du fait de son état d'enfant, est plus proche de l'essence de l'humanité que de celle de l'individualité, qu'elle réalise des qualités universelles, qu'elle s'écarte d'une situation trop particularisante car achevée et finie, qu'elle est riche de telles possibilités, etc. A ce stade, la Différence peut faire sens, imposer une validité parce qu'elle est nud de rapports et formule, et non imposition d'une seule division, commode, déjà dite ou non ; le pouvoir de Différenciation n'a de sens que pour établir des rapports mobiles opérant des passages d'un point de vue attractif à un autre : passages continus (gradations) ou discontinus (sauts qualitatifs) qui définissent un paysage intermédiaire pensable (borné par deux attractions ou plus) là où un pur système différenciatif de type structural ne construit que des isomorphismes hiérarchisants ou analytiques.

Notre exemple l'illustre-t-il ? D'autres combinaisons entre ces six membres sont à considérer, dont la meilleure ne se comprend qu'en y associant de même une différence analytique et une synthétique, selon la même méthode mais la validité se mesure à des constructions superposées de trois ordres de différences impliquant une circulation de la conscience. Loin de n'entretenir qu'un code vertical et un code horizontal, qui aboutissent toujours à des immobilisations et à l'idée de combinaisons d'éléments déjà là, il faut faire intervenir une oblicité qui se distribue de façon élastique et mobile, ici et là, provoquant des compactifications, des allongements, des pentes et des débordements si bien que la conscience tend peu à peu à stabiliser, par une direction, certaines conjonctions et tracés. Le Sens alors se forme comme lieu d'interfaces multiples maintenant ensemble diverses trajectoires. Il ne naît pas de l'agitation chaotique d'éléments épars, différenciés, faisant "tilt", il est mobilité offerte, déplacement sur un espace enfin ouvert, passage d'un bord à un autre (intérieur-extérieur), contournement et creusement. Alors se précipitent derrière son sillage les faits et leurs images. Il y a donc des degrés de sens, des validités plus valables que d'autres, à considérer la longueur de la trajectoire, au nombre et à la complexité des faits ainsi assemblés, mais surtout au fait que les termes utilisés sont à leur tour dotés de vitesses et de mouvements.

2) Le champ littéraire est le substrat d'où émergent les oeuvres qui, à l'instar des différences, vont établir un sens par des déplacements internes. Cet aspect-là, interne au champ, acquiert par son fonctionnement une objectivité nouvelle puisqu'il s'agit d'une construction intellectuelle dont les modes sont dotés d'une rationalité. Selon notre modèle, rappelons les valeurs sur les Axes qui dictent le comportement de l'écrivain (besoin de marquage, jeu, analogie ou enchaînement, etc.). Soit 8 raisons ou valeurs, plus 2 valeurs-seuils.

A cela se greffent les quatre tensions lors de la remontée ou de l'existence des saillances. Cela explique la complexité du champ littéraire où, par exemple, une saillance, mise en perspective (torsade), occasionne une uvre d'essence ludique (jeu) comme elle pourrait occasionner une uvre d'essence analogique, etc., mais aussi, être fragmentée (réseau) et produire ailleurs de quoi complaire à l'école ou au désir de marquage d'un homme ...

Ne sachant pas encore combien il y a de saillances, nous avons ce début de multiplication :

sn x 4 modes d'historisation x 10 valeurs x 3 Axes

Les combinaisons y sont donc nombreuses, et l'on ne doit pas occulter la difficulté.

L'oeuvre s'appréhendera grâce à 3 paramètres : l'Axe et ses valeurs, la prégnance (désir d'un écrivain se répartissant sur deux Axes de façon inégale), la saillance. Triple mensuration lui assurant son "volume" réel, quoiqu'il nous manque pour l'heure le "nombre" des saillances, leur graduation. On comprend mieux l'intense pouvoir de différenciation dont bénéficie le champ littéraire.

Les saillances sont des formes arrêtées, soit qu'on les considère comme des images, des symboles, des histoires ou des idées, soit qu'elles apparaissent comme des "objets" propres au champ littéraire parce qu'habituellement présentées et décrits. Quelque chose d'elle ressort, fait impression, puis autre chose à l'infini.

"En face" d'elle, l'oeuvre issue de la prégnance transformée d'un auteur, et destinée à construire un espace organisé : l'oeuvre doit être considérée comme une série d'opérations, de règles, de relations telle que la saillance se voit "logée" dans une forme d'existence, puisse avoir des valeurs de vérité, d'intensité ou d'autre chose.

Il existe donc un ensemble de départ dont les éléments (les saillances) sont liés par différentes fonctions (les oeuvres) aux éléments d'un ensemble d'arrivée que nous désignons, pour l'heure, comme catégories du vrai, du bon et du beau, si bien que la saillance est comme projetée, appliquée par tout un mécanisme de miroirs (les oeuvres) sur un écran plus universel, celui de la conscience humaine, qu'elle occupera plus ou moins ou dans telle partie plutôt que dans telle autre.

Difficulté de cette conception : non seulement les fonctions que sont les oeuvres sont à définir, - tout au moins celles qui seraient essentielles, constantes ou fréquentes -, non seulement encore les saillances sont, elles aussi, à déterminer car elles sont les variables dont il faut découvrir des valeurs qui puissent donner un sens à la fonction et la saturer, mais aussi l'indétermination de l'ensemble d'arrivée accentue l'embarras. Tout cela conduit au doute ou au risque.

Et pourtant l'oeuvre est bien cet ensemble continu de transformations, vise bien une certaine homogénéité interne qui donne à un problème (une saillance) une formulation dont on peut évaluer le résultat. L'oeuvre reste bien cette énergie ou prégnance que nous avons posée, mais nous avons à considérer ses propriétés (toute fonction est de l'ordre du fluide puisqu'assurant un passage) ; si l'intérêt (ou énergie de l'auteur) arrêté par une saillance qui l'en libère par le biais de l'uvre, restait assez indistinct, l'énergie qu'est l'oeuvre, est concrétisée, elle adhère à la saillance et la réorganise, lui donne une autre finalité, une autre application, à condition que l'uvre crée des règles de composition telles qu'au moins une saillance puisse y être investie (ou une partie de la saillance plus vraisemblablement). Il faudra qu'à l'oeuvre et à ses règles, corresponde quelque "chose" en une saillance qui assure à l'oeuvre son rôle de passage sanctionnée par le plan d'arrivée ; si rien n'existe, l'oeuvre est comme une machine fonctionnant en vain, n'émettant rien qui puisse se vérifier et être valide à la sortie. Structure vide où aucun élément de s n'a d'image dans l'ensemble d'arrivée.

Ce qui signifie que l'oeuvre en travaillant sur la saillance peut mettre en évidence une valeur (un aspect) de la saillance qui n'existe pas en elle. La formule est alors une curiosité sans intérêt. Le plan d'arrivée - que nous devons élaborer - fonctionne comme une vérification, c'est-à-dire qu'on pourra chercher si la saillance ainsi présentée est vraie, belle, ou bonne, si elle est cohérente, et quel est son degré de cohérence, si elle est précise, détaillée, cernée, si elle nous touche, nous rassure, si elle a une raison d'être ainsi formulée, etc.

En fait, une oeuvre d'art manquée devrait mieux enseigner, car la formule inhérente à l'uvre doit y être inadéquate, erronée à ce que l'on veut ou peut évoquer de la saillance.

Car l'erreur ne doit pas être recherchée dans le plan d'arrivée (affaires de jugements) mais dans la formule construite qui accorde à la variable une valeur déterminée possible ou non. L'arrivée n'est qu'une vérification d'une possibilité d'existence. (Si Héraclès, forme saillante de la force surhumaine, devient par l'uvre l'image du philosophe, l'erreur sera bien dans la formule utilisée au cours de l'ouvrage pour en arriver à un résultat aussi aberrant où rien de la saillance Héraclès ne répond à cette équivalence forcée). La formule ou uvre doit libérer de la saillance ce qui lui est une valeur réelle, possible, nécessaire, et seule la construction de la formule nous renseignera sur la validité de sa proposition.

Dire que l'oeuvre est une formule, n'est que discours commode et ne doit pas faire illusion. Certains, à différentes époques, ont cru pouvoir composer de manière quasi-mécanique en s'imposant des règles qu'ils appliquaient justement avec application. Le problème, à nos yeux, n'est pas d'appliquer une formule gratuite, astucieuse (comment d'ailleurs s'invente-t-elle?) ou de répéter celle d'une école. Il reste dans l'art de libérer ce qui, de la saillance, n'apparaîtra que grâce à ou plutôt en dépit de cette formule elle-même se modifiant par retro-effet, et favorise quelque humanisation (propriété du champ littéraire) repérable dans toute grande oeuvre, si bien qu'expérimenter est sans grand intérêt. On n'invente pas une oeuvre par le seul pouvoir d'une formule. L'oeuvre crée au fur et à mesure la formule (inexistante avant) pour les courbes qu'elle conçoit.

Tout au plus peut-on espérer qu'en étudiant les oeuvres, on dégagera certaines constantes entrant en compte dans des formules tout individuelles, ou alors, si les formules sont en nombre limitées, qu'on aura une infinité d'aspects de saillances dont le choix revient à l'artiste.

Problématique ouverte.

suite chapitre II


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TRACTATUS

Editions CARÂCARA

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