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TRACTATUS

Editions CARÂCARA

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TRAITE DE PHENOMENOLOGIE LITTERAIRE

Deuxième partie

Discontinuités fonctionnelles
chapitre II

Guy Vincent

 

   
     

 

Chapitre II Articulations remarquables
A. Limites mythiques
B. Traits d'expressivité
C. Marques saillantes réalistes

CHAPITRE II

Articulations remarquables

"Quel est ce dieu qui surajouta les épaules au tronc?" Atharva Veda,10,2

 

Le long des trois Axes, par suite de l'intervention du Politique dans le champ littéraire, nous disons que des formes saillantes se sont mises en place pour arrêter cette propagation hétérogène. Ces formes concrétisent des "densités" propres au Littéraire et vont avoir pour fonction d'attirer l'attention (si bien que leur origine se perd) et de diriger tout intérêt pour elles à l'intérieur du champ littéraire (si bien que toute énergie d'écrivain s'y investit et y est canalisée pour être en écho avec une préoccupation du temps ou la ressentir et subir comme telle). L'énergie de l'auteur est arrêtée par des formes saillantes qui devraient être propres à chaque Axe. Ces formes sont déjà là, ou bien l'énergie de l'auteur les éveille. Mais elles "fonctionnent" aussi comme autant d'articulations rendant le champ plus à même de varier grâce à un gain de complexité et de souplesse dues à ce rendement nouveau. Là où nous avions des Axes rigides marquant des intensités variables, nous optons pour l'idée d'organes aptes à des mouvements plus fins : en certains lieux du parcours de l'Axe, on trouvera des dispositifs détournant le flux d'un intérêt empruntant l'Axe, avec cette spécificité rétroactive que l'intérêt en question est venu à l'Axe par attrait pour ce dispositif. En disant "articulations" nous pensons à tout ce qui se produit sur les trois Axes par suite de l'entrée d'un corps étranger (Politique ou autre : une généralisation est permise maintenant) et que nous pouvons nommer, en raison de la nature de l'Axe, "articulations" (si M est un squelette, articuler est le moyen de dévier l'énergie invasive), "ramifications" (si V est un système nerveux, ramifier c'est évacuer cette énergie externe) et " déploiements" (si E est système digestif, déployer c'est enrober et emmagasiner ce flux extérieur), autant de "nodosités" agrégées alors sous un seul vocable.

D'autre part, la réorientation que subit cette énergie se traduit par une occupation des espaces interaxiaux, un détournement vers l'intérieur du champ. Or nous savons qu'un tel détournement n'est que l'expression de la naissance d'une oeuvre et plus tard expression de sa célébration. Il suffit pour cela que l'intérêt d'un homme soit partagé entre deux Axes, entre deux aspects (saillances propres à ces deux Axes), pour qu'une recherche tensionnelle en résulte, propice à la formation d'une solution : l'oeuvre. L'oeuvre va naître de la transformation qu'opèrent les saillances sur l'énergie de l'auteur. L'oeuvre sera, elle aussi, une énergie, c'est-à-dire une formule ou fonction prenant la saillance en otage, comme une variable. Entre les saillances d'un Axe et celles d'un autre Axe, s'établit une relation (l'oeuvre). Nous partirons de cette hypothèse dans le but de différencier les uvres et les champs littéraires.

Ce point de vue, nous l'avons décrit. Il suppose un renversement de l'opinion sur ce sujet : il est plus commode de penser que l'oeuvre est une forme saillante (une entité marquée et repérable) profitant de l'énergie provenant des passions humaines ou d'images influentes culturelles, etc. En posant l'inverse, nous nous heurtons à la difficulté de délimiter les saillances de chaque Axe, par lesquelles l'énergie de l'oeuvre se concrétise (chaque uvre mettant en évidence tel aspect de la saillance).

Reste cette assertion : le nombre des saillance est limité, quoique les uvres soient en nombre infini. En effet, nous ne pouvons postuler un nombre infini de saillances, comme si un organe possédait une multitude d'articulations, parce qu'il s'agit de laisser aux uvres d'infinitiser leurs différences non par mille combinaisons mais par une construction interne indépendante des "matériaux". Les saillances implantées sur chaque Axe procèdent d'une logique, celle de rendre l'Axe plus souple et adapté, interdisant la prolifération contradictoire, le double emploi, la gratuité. Que ne voit-on que l'épaule, le coude et le poignet se répliquent avec les trois phalanges du doigt selon des segments quasi proportionnels ? Obtiendrait-on en multipliant les articulations une plus grande complexité de l'Axe ? Ce n'est pas certain puisque les champs littéraires où les saillances sont stabilisées et se manifestent clairement (en soi de vieilles cultures) sont en soi d'accès plus facile pour mille projets divers et suffisent largement tandis que les champs où les saillances ne sont pas encore apparues définitivement, ou n'ont pas de figures de proue identifiables, malgré une éventuelle abondance de tentatives, paraissent maladroits et plus désordonnés que complexes. De toute façon, la complexité ne peut être le seul but poursuivi. Ces saillances en articulant l'Axe le rendent avant tout plus efficace.

Oser dire que la créativité littéraire "tourne" toujours autour des mêmes données. L'uvre véhicule une forme saillante plus ou moins reconnaissable qu'elle relie à une autre forme saillante, elle établit une corrélation entre une classe de départ et une classe d'arrivée ; elle n'use pas de morceaux d'inspiration pour se manifester comme une forme à part mais elle inspire un intérêt pour des formes qui lui sont antérieures.

Deux aspects sont ainsi distingués : le traitement ou formule ou fonction inhérent au projet de l'artiste, et les formes saillantes mises en présence, ces "cristaux" ou "diamants" dont l'éclat est rehaussé par le contraste existant entre ceux d'un Axe et ceux d'un autre Axe.

Nous considérerons tout d'abord ces formes saillantes.

A. Limites mythiques :

1. Règle de composition :

Quelles saillances occupent l'Axe M? Nous commençons par cet Axe car le Littéraire est né d'une fissure opérée au sein du régime mythico-religieux (rappelons que L se constitue face (et contre) à M, et devient M, V, E). Cette coupure est, d'ailleurs, visible : une partie de M tombera en L, l'autre y restera.

Lorsque Mircea Eliade classe les mythes (in Aspects du mythe, 1963), il propose cette division :

a) ceux qui racontent l'Origine (Cosmogonie);
b) " " " la Fin (Eschatologie);
c) " " " une Généalogie ou l'origine d'une coutume, d'un outil ... (guérison, invention du feu, généalogie royale...);
d) " " " un Renouvellement (du monde, du roi, des institutions, de l'année...).

Pour contestable que soit toute classification, celle-ci a le mérite de faire apparaître une séparation entre mythes de l'Origine et de la Fin à portée foncièrement religieuse (les acteurs y sont des divinités) et les autres qui sont déjà une réflexion sur la condition humaine.

Ce seront donc ces derniers qui permettront le développement littéraire, ou plutôt c'est par eux que le Littéraire va fonder son pouvoir selon son principe d'humanisation progressive, laissant au religieux la Cosmogonie et l'Eschatologie.

Au milieu de tant de mythes produits par tant de civilisations, la raison peut se perdre à vouloir les constituer en un ensemble aux règles précises.

Pourtant une règle de base très simple va nous servir à construire cet ensemble. Elle naît d'une constatation généralisable que le Littéraire met justement en évidence. Ces mythes (non-religieux) racontent tous le franchissement d'une limite humaine, comme si, de cette façon, le domaine humain s'agrandissait (ce que souhaite et affectionne le Littéraire). Nous adopterons cette définition construite sur un effort de spatialisation : considérer que toute interrogation sur une identité - ici l'homme - correspond à poser un centre et une périphérie à la manière d'un puits de potentiel et d'une crête pour gager que seule la dénivellation créée fait sens, ce dont nous nous sommes déjà expliqués. La définition possible alors n'est point relationnelle, elle transcrit un mouvement réversible (du fond vers la bordure ou l'inverse) et circulaire (cercles déformables ponctuellement selon la dénivellation). Un mythe est un récit à valeur universelle exposant une limite à l'humanité par le fait même de la transgresser (manière même de la signaler) ; les mythes forment donc des frontières mobiles autour de l'homme apprenant ainsi qui il est, frontières mobiles selon les époques et les cultures, la conscience de la frontière se modifiant, frontières se recoupant et superposant alors des aires communes, ce qui explique la valeur universelle des mythes.

A regarder l'épisode biblique de la tour de Babel comme un mythe et l'on découvre que la transgression (atteindre le ciel par une tour) n'est pas forcément médiane ou finale à l'histoire (comme dans de nombreux mythes grecs) mais qu'elle détruit bien une conception de l'humanité unie dans l'action et la pensée (emploi d'une seule langue) qui serait immédiate et réalisée. Par là-même, il est dit que les hommes sont divisés et répandus dans l'espace (le mythe leur apprend leur situation définissante) et ne peuvent construire cette unité par leurs seuls moyens (actes ou inventions) - ce qui définit une seconde frontière d'ordre transcendant -. Il ressort qu'un mythe ne trace pas toujours une seule limite mais est apte à en coordonner plusieurs, selon son propre degré d'élaboration. Son mode de démonstration étant de montrer ce qui échappe à une définition de l'humanité, l'attrait qu'il exerce se situe dans ce regard interne et externe, dans ce double point de vue révélateur de l'identité et de l'altérité. Par lui, l'homme se sait mais aussi définit à l'inverse la rurhumanité, l'animalité, la monstruosité, et la divinité.

Nous ne demanderons pas si le mythe justifie tel usage social ou le fonde, nous n'interrogerons ni sa structuration interne, ni sa fonction ou son fonctionnement, ni son arrière-plan psychique, toutes questions intraitables ici. Retenons seulement qu'un ensemble est ainsi constitué et que la règle choisie va permettre un classement interne des mythes.

On pourra estimer que chaque franchissement va se visualiser, pour une culture, en une forme l'exprimant (dont l'aventure particulière nous intéresse peu ici) et que cette forme sera la saillance recherchée.

Enfin, les franchissements sont successifs et graduels, devant s'ordonner par quelque surenchère ou écart grandissant par rapport à un foyer qui serait une définition minimale de l'homme jusqu'à quelque bordure si lointaine et distendue qu'elle n'en sera que plus poreuse : nous verrons qu'il y a enchâssement des mythes selon une complexité grandissante correspondant à une extension d'aire et de volume. C'est pourquoi leur nombre sera limité.

Les mythologies sont nombreuses. Laquelle choisir ? Nous optons, par commodité culturelle pour la mythologie grecque qui nous est parvenue assez bien, dans sa diversité originelle et sur laquelle s'est greffée une abondante création littéraire. Mais ce choix sera compensé par une recherche, dans d'autres mythologies, d'équivalents, afin que notre mode de classement soit testé et puisse être considéré comme général. A cet effet, nous userons de la mythologie hébraïque et irlandaise, ou d'autres grands noms d'héros devenus universels.

Enfin - et c'est le plus important - si les saillances sont les mêmes quel que soit le nom qu'elles portent ici ou là, il faut considérer que notre époque (et celle des temps modernes, en Europe) a "plaqué" d'autres noms et histoires à leur forme. C'est moins l'invention mythique qui se poursuivrait qu'une présentation renouvelée retrouvant un fond identique. Aussi, devrons nous vérifier que notre classement vaut aussi pour ces formes saillantes modernes (une mythologie des temps d'aujourd'hui). La mythologie n'est pas seulement forme du passé et de sociétés anciennes, elle existe parmi nous.

La méthode utilisée - adopter une mesure, l'appliquer à tout mythe, en retirer comme résultat l'idée d'un dépassement - s'apparente à la relation de congruence (étudiée par Gauss) : lorsque deux nombres divisés par un même nombre donnent le même reste, ils sont dits "congrus"pour la mesure en question (dite "modulo") ; soit a est congru à b modulo n, a = b (mod. n).

La mesure est donc à distinguer du résultat. En disant qu'un mythe narre le franchissement d'une limite humaine, nous avons le résultat commun à tant de mythe,"franchissement", et la mesure "limite humaine".

Quant à l'opération, il ne s'agit pas d'une division algébrique mais d'une interrogation : "en quoi telle aventure humaine suppose une limite ?", "quelle est cette limite qui la traverse?", "quel ordre est en cause?". L'opération est une "grille" par où passe l'aventure, à la façon d'une relation discriminante, donc dans un sens très proche de l'opération de la division. Nous obtenons ainsi des groupes de mythes répondant à la même mesure et donc congrus quant au résultat : le rapprochement est issu d'un raisonnement et ne tient en rien de ressemblances fortuites ou déduites, il ne rend pas compte dans ces conditions de la mise en forme des mythes ni de leur inventivité respective, mais il dégage le plan de leur commune assise. Or ce domaine souffre d'un réel manque de classification objective : il existe des catalogues dressant l'état des lieux pour chaque culture, quelques essais d'interprétation universelle (à partir de critères extérieurs au mythe : historiques, heuristiques, symboliques, etc.), des constructions structurales notant entre mythes des isomorphismes ; nous voudrions ici proposer une définition telle que l'ensemble soit ouvert (des mythes se formeront encore et nous savons comment ils se forment) et que les similitudes ne portent point sur les éléments ou leur organisation mais sur une sémantique basée sur des sauts qualitatifs (tout dépassement révélant une dimension supplémentaire supérieure).

Pour la rapidité de la démarche, ces trois moments (opération, mesure, résultat congru) seront rassemblés dans la même formulation, quoique nous ne puissions taire le mode de construction sous-jacent.

2. Les sept plans de transgression :

a) Le mythe s'élabore autour d'une figure mythique, un héros, dont les qualités ou les aventures sont exceptionnelles.

Le premier plan de franchissement (et le plus simple) c'est celui des limites physiques : le héros possède une force physique, une beauté, des aptitudes corporelles qui le rendent supérieur à l'humanité. Sa force et sa beauté s'opposent à la fragilité mortelle du corps humain soumis aux maladies. Par suite de ce dépassement, s'adjoint souvent aussi un surcroît de richesse, qui peut compenser, dans certains cas, l'absence de beauté et de force, et le rend "brillant", engendrant de même la fascination que ces qualités remarquées exercent sur nous.

Car ce seront ces multiples franchissements qui créent l'engouement qu'un mythe fait naître en chacun de nous, et ce, quel que soit l'âge. On y voit un don du ciel qui rompt avec la commune monotonie des vies quotidiennes des populations, que l'obtention de ces avantages soit héritée ou innée, que le théâtre de leur apparition soit clos ou non.

Les exemples sont nombreux : Héraclès et Hélène en sont des paradigmes, mais aussi Persée devenu saint Georges (cas frappant d'une nouvelle désignation d'une saillance). Samson et Salomé dans la Bible, auraient les mêmes droits, tandis que Cuchulainn, le guerrier de l'Irlande irait aussi bien, et ainsi de suite. Ces héros, quand ils sont forts, affrontent des monstres ou changent le cours naturel des choses ; certains sont très beaux comme Narcisse, et là encore bouleversent une stabilité (le miroir de l'onde), à l'égal de ces femmes fatales, causes de guerres et d'infamies. Ces excès de force et de beauté se visualisent alors dans cette propension à se frotter au malheur, au manque, à l'irréparable, que le héros les éloigne ou qu'il les occasionne, ou fasse les deux.

De nos jours, cette fonction mythique s'exerce encore quand on considère la fascination qui entoure une vedette de cinéma ou de la chanson, dont on admire la beauté au point de l'imiter (les mythes "B. Bardot", "M. Monroë"), la force vocale (E. Presley?) ou la richesse ("la geste Onassis" par exemple), sans oublier les nombreux "supermen" et autres héros de bandes dessinées, à la condition expresse qu'il y ait, comme auparavant, présence du malheur ainsi provoqué par ces excès de chance. C'est le conflit avec le malheur, alors que tout joue en faveur du héros, qui le crée héroïque. D'où ces biographies exaltées très proches de l'hagiographie accentuant les périodes noires et obscures traversées par des gens sur qui les fées se sont penchées au berceau. Et cela ne peut nous surprendre puisque le mythe définit une frontière, c-à-d un envers et un endroit, un lieu d'extrême chance (force, beauté, richesse) et celui commun aux hommes (moins chanceux), que le héros en traversant nous signale et nous apprend à connaître. Bien des critiques ont d'ailleurs observé l'ambivalence profonde du héros mythique dont les traits les plus marquants cachent mal des traits inverses tout aussi évidents. Par exemple, A. Jacquard dans son livre Abécédaire de l'ambiguïté (1989) propose de voir en Hercule "un doux" rêvant à Omphale plus qu'à ses exploits. En fait c'est la nature même du mythe qui "déteint" sur ses héros et qui ainsi s'exprime.

La saillance, celle d'un franchissement des limites physiques (excès de force, de beauté, de richesse sur fond d'un manque équivalent ou "excès négatif" d'infirmité, de laideur, de misère) malgré différents habillages, se repère à ce rapport "excès/manque" de sorte qu'elle est à la fois butoir et trou, arrêt et écoulement. Or le désir qui l'investit a bien besoin d'être captivé par sa singularité comme de s'y loger : s'il n'y avait que capture, cela serait une paralysie 52, s'il n'y avait que réception, ce serait un narcissisme. D'un côté, la saillance pointe en avant ses différences, de l'autre, elle est un puits où s'enfonce le désir par des passages (l'image radieuse du héros présente des fissures, celles de ses périodes malheureuses). Ce double regard qui nous est imposé désigne que toute attraction fonde la validité du mythe en tant que phénomène universel et permanent où le désir se teinte de différents aspects (ses lieux de passage) et y trouve son contenu. Le fait même de faire saillie (d'avoir des traits distinctifs) répond à la création d'une profondeur (un balcon augmente le volume d'une maison) comme le dit le sens de l'adjectif "altus" en latin, à la fois "haut" et "profond".

Le champ littéraire se dote donc ainsi d'une première articulation apte à un premier rendu du réel valorisant des prouesses physiques dont le groupe social peut tirer des leçons de courage et d'espoir. Souvent les peuples soumis, décimés, minoritaires, - à moins que ce ne soit une classe sociale ou une classe d'âge - délivrent une telle littérature ou y adhèrent fortement. Nous citerons la splendide épopée arménienne composée au Xème s. à une époque où la domination arabe paraît insupportable, David de Sassoun : ce héros brille par sa force et sa prodigalité.

On ne saurait aussi oublier que la saillance est perçue selon un mode d'apparition qui en révèle une facette : selon que le rapport établi entre l'énergie investissante et celle du champ est de l'ordre de la dialectique, du perspectivisme, de la division en réseau, ou de l'emboitement (forces l'une sur l'autre, s'opposant, se divisant, prenant la même direction), le mythe se colorera d'autant. Héraclès comme héros double (cf. Jacquard), central dans l'histoire de la Grèce (cultes rendus, idéal d'homme), métamorphosable en divers demi-dieux locaux lui empruntant sa geste et auxquels il se superpose (syncrétisme), modèle à imiter d'un héroïsme où tous doivent se retrouver (force libératrice et victorieuse, accès au bonheur). Cela explique les interprétations possibles du même mythe, ses reprises et sa capacité à être de tous les temps. Il peut être en accord avec les représentations temporelles du moment et ainsi les visualiser.

Nous ne traiterons pas ici des raisons pour lesquelles un champ littéraire se dote plutôt de telle saillance que d'une autre. Question essentielle de la troisième partie. On supposera que le champ les active toutes afin de les repérer. Les faits se dégagent de cette solution d'enquête.

b) Le passage d'un plan à un autre s'explicite comme un saut brusque dû à la constitution d'une dimension supplémentaire, à plus de complexité dans les rapports que les hommes tissent entre eux. Or ce supplément de complexité que nous constatons nous paraît profondément lié à quelque déplacement qu'un espace-substrat euclidien (comportant trois dimensions spatiales et trois autres temporelles) peut très bien servir à décrire. Ainsi le corps délimité par sa surface (à laquelle l'on attribue les caractères de beauté, de force musculaire, de brillance ou richesse - comme l'on dit de quelqu'un "il est cousu d'or"-) doit-il s'engager à aller vers d'autres corps, de sorte que se dégage immédiatement le nouveau plan d'ordre sexuel. Et il s'avère nécessaire de savoir quelles sont les limites de plan pour mieux l'appréhender, ce que l'on n'obtient que par le mythe puisque nous l'avons défini comme un art de franchir des limites symboliques aux fins de dire à l'homme quel est le territoire qui revient à l'humanité. Au-delà, l'homme perd son identité, parce qu'il n'existe que pour se choisir des contraintes à géométrie variable, moins faites pour le différencier d'un état de nature dont il aurait horreur et se servirait pour affirmer par contraste sa culture (hypothèse structuraliste) que pour simuler des contraintes biologiques chez lui moins marquées que chez les autres espèces (des instincts moins sûrs d'ordre résiduel, un génétisme plus défaillant) et reproduire des contraintes physiques (pressions, circulations, réfractions). Grâce à de telles simulations dont l'imposition est progressive et ne se maintient qu'après avoir été validée et vérifiée, l'homme devient apte à comprendre son milieu, en ayant déjà fabriqué une image en lui et sur lui.

Par exemple, dans le cas du corps, chercher par des fards et des toilettes, des exercices et des tatouages à en améliorer l'aspect, bien loin de n'être que coquetterie, de tout temps contrainte parfois même cruelle, permet à l'homme de prendre conscience des formes naturelles, de leurs volumes et brillances, sans avoir pour seul critère de les évaluer sous l'angle de la nourriture ; pour en reproduire certains aspects sur lui, il les accapare et les fait siennes (le déguisement en animal n'a point d'autre fonction ; d'où ces héros comme Héraclès caractérisé par sa peau de lion), les prend en charge comme éléments de sa Weltschauung. L'animal lisse ses plumes, lèche sa fourrure, lave sa peau, l'homme ne le fait pas entièrement d'instinct, par imitation il l'apprend et se l'apprend, le ritualise mais cette simulation a des conséquences majeures car elle lui dénonce le monde extérieur, le livre à son exercice. Il aura souci alors de ratisser un jardin de temple et son champ, de peigner la chevelure de ses arbres fruitiers, de laver ses récoltes pour qu'elles poussent Il saisira les formes de ses montagnes, des animaux, la surface du monde. On ne saurait que répéter qu'un mythe est civilisateur si l'on comprend qu'il simule le monde extérieur et non pas s'en détache (et justifierait cet écart).

Ce qu'il imite de la vie sexuelle des animaux, n'est pas le besoin vital de se reproduire mais les danses nuptiales et autres comportements amoureux dont il pourrait se passer. La "femelle" humaine à la différence des autres n'a pas de saison propice à l'accouplement, sa fécondité s'étend sur toute l'année. La conquérir n'a donc pas l'importance que la nature impose aux animaux au printemps, elle ne nécessite donc pas ces précautions et ces parades que la crainte d'un échec fait naître dans le monde animal : ne pas s'accoupler, se laisser remplacer, c'est, en cas de moindre population de femelles, ne pas se perpétuer et affaiblir son espèce, au sens où chaque animal est porteur de mutations uniques et n'a pas conscience qu'il n'est pas à lui tout seul l'espèce. L'homme est donc libre de ces contraintes et peut opter pour une sexualité débridée et meurtrière. En simulant le monde animal, c'est-à-dire en inventant des usages de mariage, des interdictions (respect d'une hiérarchie : l'animal le plus fort interdit aux autres ses femelles / respect de sa progéniture et du concurrent : le conflit amoureux est rarement suivi de la mort du rival ; la destruction du nid et de ses occupants est plus accidentelle que volontaire), des façons de faire (un érotisme codifié), il tend à ritualiser ce qui chez lui n'est plus suffisamment instinctif. Ce faisant, il instaure une mémoire d'ordre généalogique qui l'aidera à conceptualiser une première forme d'origine du monde (les premières cosmogonies fonctionnent sur le modèle d'un accouplement divin, d'un uf cosmique mais aussi d'un corps démembré, écho de la saillance précédente) et à se représenter autour de lui l'immense effort de la vie à se perpétuer par la sexualité.

Si le héros mythique a une origine ou une aventure qui le conduisent à transgresser un tabou sexuel, que ces interdits soient de l'ordre de l'inceste, du meurtre ou de l'anthropophagie, c'est-à-dire tout ce qui touche à la vie, ce n'est pas pour nous dire que sans eux nous serions des animaux mais pour nous les faire admettre comme autant de limites régulatrices de substitut à celles propres à l'animal. Certes ce dernier pratique l'inceste, le cannibalisme sur ses congénères et l'élimination du faible, mais il est contrôlé par d'autres mécanismes d'accouplement qui préservent son existence. Ce que l'homme invente c'est pour compenser l'absence de régulation par le temps de la sexualité de sa partenaire : il lui faut des mécanismes qui canalisent sa possibilité illimitée d'accouplement, la "temporalisent". D'où l'interdit de l'inceste comme reconnaissance d'un âge (le fils ne peut prétendre à la mère parce qu'elle est antérieure à lui), l'interdit de tuer son semblable (il fait partie de sa lignée, il est de "son époque", entre un avant et un après, véhicule parallèlement un peu de son histoire), l'interdit de l'anthropophagie (si sa pratique religieuse en dénonce le caractère exceptionnel et transgressif, il a pour fonction de construire un temps jusque là uniforme en introduisant, à la place du rythme saisonnier agissant sur l'animal, la durée humaine plus longue - temps de croissance de l'enfant, fragilité de l'espèce - où les saisons de la vie incluent des groupes d'années à coordonner entre homme et femme et où la société humaine est cet effort d'harmonisation : sinon on pourrait se débarrasser des vieux et femmes stériles, des enfants mal formés ou trop nombreux, des hommes blesséscomme l'organise la nature rythmée par le retour des saisons 53), et d'autres interdits parfois moins marqués comme celui de l'adultère (serment trahi, donc temps brisé, dérégulation : le donjuanisme a pour adversaire la Mort car il trahit cet effort de régularisation temporelle en tant qu'"amour hors saison"), de l'homosexualité (il ne régule pas le temps puisqu'il agit, quand il est pédophilie, indépendamment de la différence d'âge et sinon, est une variante anthropophagique niant la synchronisation homme-femme - toujours plus complexe et délicate, construite sur le long terme et la sociabilité - au profit d'une symbiose immédiate et atemporelle - immobilisation du temps exprimée par une séduction permanente), de l'onanisme (temps absent), de l'avortement, de la contraception (cette technique de régulation entre alors en compétition avec d'autres techniques comme le célibat ou le mariage ; l'on sait que les frontières mythiques ne se superposent pas mais ont des tracés variables), du clonage, de l'amputation (si elle a lieu, c'est toujours pour dissimuler la peur d'une absence de régulation), de la perfusion, bref tout ce qui concerne le sang, symbole évident de sexualité. Toutes ces simulations ont enrichi l'homme parce qu'il a pu les projeter sur le monde qui l'entoure et ainsi s'en servir d'outils d'analyse. Eviter que l'énergie vitale ne s'enfuie, la contraindre, au risque de trop la restreindre aussi et de la rendre obsessionnelle.

Or, le héros a le malheur ou l'obligation de transgresser ce qui a été établi comme essai de régulation du temps de la sexualité. Souvent né d'un inceste, ou y courant, il est doublement maudit : il n'est plus un homme caractérisé par une autorégulation simulatrice des comportements amoureux des animaux, il n'est pas pour autant un animal pour n'avoir pas agi par instinct mais par hasard. Le mythe lui accorde bien cette position d'"être-entre", fondée sur une double négation (ni homme, ni animal). Il l'expose à notre contemplation comme la possibilité d'une tierce solution infâme parce qu'elle est sans issue, interdisant toute conceptualisation du monde dont l'homme a besoin pour survivre.

Les paradigmes sont dipe, les Atrides, mais aussi Caïn ; dans le monde moderne, Dom Juan présente de semblables qualités.

Par rapport à la saillance précédente, le lien demeure d'un soubassement physique si bien qu'il y a dejà, dans la fin d'Héraclès voulant se remarier et victime de la jalousie de sa femme, des éléments qui le rapprochent de ce deuxième plan : il se mutile (en montant sur le bûcher) et il invite son fils à avoir des relations sexuelles avec sa dernière concubine. De même Cuchulainn affrontera son fils et le tuera sans le savoir, selon un thème mythique fréquent. Dom Juan est beau mais s'apparente à une "machine sexuelle" incontrôlée. Les deux plans s'imbriquent.

Toutefois cette saillance visible pour être transgression sexuelle s'oppose à la première où le corps est glorifié. Ici, le corps est mutilé, meurtri, endommagé. Un premier enchâssement est visible. Le contact d'un corps avec un autre, ce déplacement dont nous parlions, s'effectue comme un risque que conte le mythe, risques de morcellisation, de castration ou de disparition s'emparant de l'imagination et dûs chaque fois à l'emploi d'une solution "détemporalisée". Quelque part il y a eu oubli de la machinerie temporelle mise en place par l'homme pour compenser la fécondité annuelle de la femme : là où l'animal pratique l'inceste, la destruction de faible mais obéit à des régulations périodiques et rituelles pour ses amours dont l'effet est d'empêcher une surpopulation, l'épuisement des femelles, l'agressivité des mâles, l'homme, à la recherche d'une régulation identique et tout aussi vitale, invente des divisions temporelles simulatoires aboutissant à condamner l'inceste, l'anthropophagie, etc., en vertu de la même finalité : préserver son espèce, en stabiliser les acquis, permettre une cohésion sociale. Le héros mythique nous fascine pour indiquer ce qui serait si, pour rappeler des enjeux essentiels dont on a pu oublier l'importance, pour nous mettre en porte-à faux face à la nature : nous ne pouvons la connaître que par suite du fait que nous sommes obligés de parfaire son travail car elle nous a laissés sans indication précise et inscrite en nous qui nous préserverait. Tout devrait nous perdre. Limite que le héros mythique nous fait percevoir.

c) Au-delà des corps, et certainement par leur entremise (la marche), la perception d'abord magique (basée sur l'action à distance) puis plus abstraite (association de lieux en un tout continu) de l'espace définit profondément l'être humain. Le monde animal possède une "géographie" constituée de déplacements innés (distances de fuite, distances d'attaque), de flux migratoires, de territoires à défendre pour la survie de chaque espèce. Les distances possibles à chaque espèce sont strictement définies et ne varient qu'en fonction du nombre : une espèce proliférant colonise plus d'espace ; un excès de population pertube les distances admises. L'aventure humaine rend compte d'une autre expérience : s'il reste des distances-types que révèle l'éthologie, elles sont déjà différenciées selon les cultures54, elles se présentent comme "élastiques", capables d'une extension infinie, ce qu'exprime l'idée même d'horizon (étymologiquement "limite") au sens de ligne toujours reconduite et mouvante, problématisant alors le fait d'un "centre" (chaque peuple s'est cru le "nombril" du monde).

Le besoin de définir un centre sera la traduction de l'absence d'une régulation innée des distances : l'animal pose son nid comme un centre immédiat et reconductible, là où l'homme est contraint, en fonction de la variation de ses horizons, de multiplier les possibilités de centrage : palais royal, temple, capitale, carrefour, place, montagne sacrée, etc. Si le centre ne lui est pas immédiat, c'est en raison de l'extension infinie de ses horizons, de leurs valeurs symboliques et imaginaires, de leurs superpositions contradictoires. L'espace ainsi devient empilement de strates différentes, de cartes débordant les unes par rapport aux autres dont il se sert pour déployer son activité en de multiples domaines quand l'animal n'a qu'un territoire - même très étendue - d'un seul état.

L'existence des êtres humains s'enracine donc dans un cadre spatial momentanément construit autour d'un centre (agrégat de valeurs unifiant les expériences individuelles) et d'une perception de bordures de nature différente (territorialité individuelle, collective, religieuse, linguistique). Il s'ensuit que si le centre détient une grande force attractice, accéder aux bordures est difficile et condamnable mais en le faisant, on le spécifie d'autant en réactualisant et modifiant ses idiotismes : on a alors surévaluation de l'horizon auquel est attribuée la force du lointain, de l'au-delà inaccessible, de l'espace vide et merveilleux, de l'altérité. Ce sera cette frontière que le héros va franchir ; il déplacera les bornes de l'admissible au risque d'opérer un décentrage qui sera violemment condamné. On retrouve bien cette ambivalence du mythique car si l'on est fasciné par l'aventure du héros, on voit très bien qu'elle impose une redéfinition et donc un trouble et un dérangement. Il tentera de revenir victorieux de son aventure dans les terres occidentales, celles du soleil couchant et donc de la mort, à moins qu'il ne franchisse un miroir, ou ne remonte un fleuve (ou ne le descende), à moins que ce ne soit qu'un rêve, de quoi suffire à être de l'autre côté. Il n'empêche que ces exploits provoquent l'inquiétude et l'effroi si l'on considère qu'il peut rapporter de là-bas des maléfices ou qu'il montre la route à des monstres n'ayant qu'à le suivre en sens inverse.

Toute culture ignore ses lignes de partage, ses idiotismes, si elle ne se frotte pas à d'autres cultures. Le mythe reste cette visualisation de ces partitions, disant ce que l'on tente d'être et ce à quoi l'on rêve pour ne pas le posséder (fertilité, richesse, bonheur, transcendance, origine, connaissance, perfection sociale, pureté adamique). Ce faisant, le héros spécifie pour l'homme que sa situation diffère de celle existant ailleurs et l'invite à l'assumer en tant qu'il peut espérer un jour accéder à ce stade meilleur ou au contraire le repousser comme une facilité interdite à l'humanité. L'ambiguité demeure : l'au-delà est souhaité mais il ennuie ou effraie.

A la suite de l'aventure mythique exposée comme le franchissement d'un horizon (traversée d'un fleuve, d'une mer, d'un désert, d'une montagne) qu'il ne fallait pas accomplir (tabou nécessaire pour maintenir l'existence d'un centre, régulation de la frontière inventée pour compenser l'absence d'un centrage unique et biologique) un nouveau centrage symbolique plus visible (abstraction et universalisation plus fortes, convivialité et espérance plus soutenues) s'instaure. Tout dépassement impose un surcroît de définition, une spécification plus conciente, d'autant que l'au-delà est par essence non-évolutif (spectacle arrêté, formes de vie entiérement régulées, sorte de regret humain pour une régulation qui ne lui a pas été donnée). Du coup, l'espace interne se montre apte à défendre la vie comme force d'invention constante et de diversité infinie. Le héros, après avoir été admiré, est convié à disparaître, il doit s'effacer parce qu'il stopperait l'éclosion vitale, alors qu'il a réussi à agrandir l'aire de la représentation du monde et à renforcer la valeur symbolique de l'existence. L'alternance de notre réaction vis à vis du mythe est la même que précédemment : invention d'une régulation et visualisation de cette régulation par le fait même de la transgresser engendrant fascination et rejet.

Le héros mythique fascine pour franchir cette ligne imaginaire, il en montre surtout la fonction de "paroi" protectrice (la ligne sépare les deux domaines, on ne la passe heureusement qu'exceptionnellement, comme "issue de secours" offerte et momentané, comme possibilité d'agrandissement dimensionnel). Les images principales sont celles d'Orphée, de ces nombreux héros irlandais visitant les tertres où vit un peuple de dieux anciens, de ces navigateurs irlandais aussi allant vers les îles à l'Ouest, tandis que la figure de Moïse rêvant de la terre de Canaan convient ici parfaitement, ou celle de Noé. Don Quichotte est, pour les temps modernes, l'illustration d'un au-delà rêvé mais devenu impossible, inaugurant les héros de nos époques "désenchantées" dont l'esprit est peuplé de fantasmes (nouvel avatar de l'au-delà plus "intimisé"). Il y a dans l'exotisme des éléments mythiques de cet ordre. Tous ces héros fêtés un temps provoquent aussi le refus et l'indifférence : Orphée sera dépecé, Moïse contesté, Don Quichotte ridiculisé, Noë ivre raillé, Brendan devra s'exiler, Maël Duin (né du viol d'une religieuse : les plans mythiques s'imbriquent) doit abandonner son idée de vengeance pour regagner son clan, Bran ou Condlé restent dans l'autre-monde.

Cette saillance - dépassement du cadre spatial quotidien - est d'un niveau différent des deux premières : à la sexualité succède le rapport amoureux "platonique" (Orphée et Eurydice) ; au corps mutilé ou sur-représenté, succède un corps qui se dilue, s'évapore, doit être léger et absent (ombre fantômatique, ascétisme de saint Brendan, jeunesse éternelle de Bran, corps d'enfant comme pour Alice, corps émacié de Don Quichotte, corps source de nouvelles sensations dans le voyage exotique ou sous influence de drogues).

Le classement ici adopté des mythes doit faire apparaître une complexité croissante incluant les plans précédents en les transformant. L'aspect physique et la sexualité se trouvent dans le cadre de cette saillance redéfinis par suite d'une ligne de partage nouvelle impliquant un déplacement plus large. Or sur cette frontière et au-delà, parce que les saillances ont des territoires communs, on trouvera des êtres de toute beauté et une grande licence amoureuse (féérie des autres mondes) comme autant de traits accumulés.

d) La dimension supplémentaire correspond à un autre type de déplacement transgressif : l'existence humaine se passe à l'intérieur d'une société, étant donné que l'homme est "un animal social" dont l'organisation peut renvoyer aux insectes sociaux (abeilles, fourmis) et aux bandes de mamifères. Là encore, les lois qu'il s'invente pour doser la violence interne aux membres du clan ne sont qu'un cadre dont le respect est aléatoire et jamais premier. La soumission à des normes lutte contre l'usure, des lois paraissent excessives, nuisibles, absurdes, contradictoires. L'on aboutit à vouloir leur remplacement au risque de détruire toute sociabilité humaine. Cette usure et contestation, cette impermanence dont les causes sont multiples, sont évitées grâce à différents dispositifs (éducation, fêtes et carnavals, sacrifices) dont l'effet se mesure à la pérennité obtenue. Comment ne pas voir qu'elles affectent seulement les sociétés humaines même les plus régulées alors que les animaux sociaux ignorent ces perturbations? L'affrontement de deux mâles reste de l'ordre de la permission car il n'introduit pas un changement de nature des rapports, seulement le remplacement des individus. Chez l'homme, c'est la légitimité du Pouvoir qui est en cause. Il est possible d'édifier des sociétés monarchiques, démocratiques, égalitaires, tyranniques à condition de leur trouver une justification, une légitimité à la force contraignante que toutes emploient. Or de la compétition naissant entre ces régimes et de l'usure naturelle qu'ils connaissent surgit l'idée que leur légitimité est "impure", "dévoyée", "oubliée" : ce qui justifiait leur apparition a été perdu de vue et il ne demeure qu'une forme pervertie et infâmante.

Le déplacement est d'ordre plus immatériel, il désigne les relations entre les corps, les sexes, les groupes dans l'espace puisque la loi est reproduite à tous les niveaux si bien qu'en la donnant pour pervertie, toutes les relations "bougent" et offrent le spectacle d'un déplacement se répandant comme une épidémie (dans un régime monarchique, je "dominerai" mon corps, dans une démocratie, je l'inviterai à "participer", déplaçant ainsi ma position mais si la norme en cours est pervertie, c'est toute mon existence qui est touchée, "infectée"). Cette "frontière" est un clivage interne se ramifiant et spécifique d'un groupe, comme la notion de "pureté" est la clef du système des castes en Inde selon L. Dumont (Homo hierarchicus, 1986), les rendant supportables et permettant aux "renonçants" de les dépasser : ces derniers en s'excluant des castes signalent d'autant l'importance de la pureté comme seul critère de division car c'est le franchissement qui montre la limite à l'attention de tous ; ils deviennent des mendiants-ascètes itinérant, objets de vénération mais aussi d'inquiétude et d'exclusion.

Le rôle du héros est bien de franchir toute ligne légale admise par dénonciation d'une perversion et d'une trahison à cette norme, de se mettre donc "hors-la-loi" au nom de cette même loi régénérée (et non par commodité personnelle ou inconscience), de se maintenir dans un intervalle (ni avec les défenseurs ni avec les opposants et bandits) et d'amener les uns et les autres à restaurer une "vraie" légitimité. La limite exposée tient à son inexorabilité : impossibilité d'un compromis, d'un retour en arrière, d'un quelconque moyen terme, d'un abandon. Le héros n'a pas à être conçu comme "anarchiste" ou bien encore "révolutionnaire" car son opposition au pouvoir en place manifeste seulement une volonté de consolider et de revivifier un pouvoir qui sera alors accepté de tous, afin de renouer les liens entre membres ; il uvre pour une sociabilité renouvelée et renforcée. Le changement révolutionnaire n'est pas à classer ici car sa tentative de remplacer une légitimité par une autre est de nature à "départiculariser" momentanément un groupe humain (donc à le démythifier) là où le mythe se construit sur une spécification régulatrice énoncée par des transgressions même.

Les héros de ce type sont des redresseurs de torts acceptant l'illégalité au nom d'une légalité oubliée et bafouée, ils transgressent une situation de fait et se révoltent, si bien qu'ils perturbent la société, la fascinent et l'inquiètent comme fauteurs de troubles et risques potentiels. On aura Thésée, prince illégitime dénonçant un contrat d'allégeance honteux (jeunes gens offerts au Minotaure, symbole d'un Pouvoir royal destructeur), abandonnant Ariane (figure de la domination étrangère) et tuant son père par mégarde (représentant de l'ordre ancien) avant de devenir roi. On aura aussi Antigone, et Electre, unies dans une même dénonciation d'une justice accommodée aux désirs et intrigues, réduite à un simulacre ; il y a dans Enée, victime du Cheval de Troie, sorte de Minotaure engloutissant la société troyenne, des traits évidents de cette insoumission à une loi pervertie en ruse ; de même dans Moïse s'opposant au Pharaon et à son peuple ; Robin des bois et Zorro compléteront cet aperçu. Il est normal de découvrir à ces héros moins l'exploit individuel que la responsabilité d'un groupe. Mais Robinson Crusoë, montre, malgré son isolement, que tout homme peut s'insurger contre la domination ou fatalité des lois naturelles, et réinventer un ordre social équilibré (occidental) beaucoup plus juste que celui des forces naturelles brutes, basé sur des techniques et l'apprentissage moral : il est naturel que la nature se plie à l'homme, telle est "sa" nature ou norme, le contraire est une perversion (tempêtes, stérilité, sauvagerie).

Tous ces héros se remarquent parce qu'ils prennent en charge une fraction d'humanité qu'ils extraient d'un malheur accablant, et avec laquelle ils réactivent un ordre. Cette saillance enrichit les plans précédents en considérant que réside une tendance à la perversion (dérégulation montrée par le mythe) : le corps humain peut être détruit, la sexualité n'obéit pas à un contrat de raison ou à un attachement, l'espace est plus un "ici" étouffant qu'un "là-bas". Le problème de la légitimité la détermine. Rappelons que, dans tous ces plans, le héros mythique dégage une essence universelle locale (c'est le propre de l'Axe).

e) L'organisation interne de la société basée sur des régulations légales (parfois perverties) où les "places" sont précisées (et à l'inverse les déplacements surveillés) se structure aussi de façon temporelle : elle se donne une origine, et une fin au sens de résultat à atteindre pour demeurer éternellement. Cet autre plan propre à l'existence humaine, c'est celui de sa durée, de sa conscience du temps, de la suite d'événements existant entre une naissance et une mort.

Nous avons montré précédemment que le notion de temps naissait de différentes sortes de tension qui constituent les notions de durée, d'instant, de succession, d'irréversibilité, etc., si bien qu'il convient de poser le plan de la légitimité du pouvoir (lieu de tensions) avant ce plan-ci temporel. Le "corps" ne prend conscience du temps qu'après avoir été rangé dans une catégorie sociale, à l'intérieur d'une légalité coutumière sur laquelle s'appuie le pouvoir : ce "rangement" est fait de déplacements, de passages d'une catégorie à l'autre, puisque la légalité ne gère pas la fixité des rapports mais la multiplicité des positions (il y a perversion lorsque la fixité l'emporte : si tel riche et puissant, auteur d'un crime, se trouve impuni, c-à-d n'est pas obligé d'échanger sa position contre celle de condamné, par exemple).

Mais l'on peut aussi expliquer le besoin de temporalité chez l'homme par le fait que l'univers où il se meut n'est pas fortement "marqué", ne présente pas de traces qu'il suffirait de suivre : l'animal vit dans un monde d'odeurs le renseignant sur les directions à prendre, l'homme n'a pour se diriger que des indices, autant fugitifs que trompeurs. C'est pourquoi toute direction prise n'a d'autre nécessité que celle qu'on lui donne pour cacher son errance; il ne peut que valoriser alors l'idée de "début" et de "fin" à l'inverse de l'animal vivant dans une continuité d'actions ou circularité infinie, le propre d'un univers achevé. On comprendra sans mal que, comme auparavant, il invente de quoi simuler ce qui lui fait défaut mais à partir de son expérience et non en copiant la nature. Le temps est une construction régulant le désordre de son activité pour l'intégrer dans un ordre supérieur donnant sens et direction.

L'histoire d'une vie, peu à peu, se lit au milieu du décousu et de l'oubli, se fabrique un sens temporel (évoquant celui des saisons, d'abord) qui détermine notre interprétation de nos vies. Le temps humain enclôt l'existence et la réduit à un canevas uniforme, universel, standard. Or le héros mythique de ce plan particulier sera celui qui viendra rompre - volontairement ou non - cet enchaînement "bio-historique" construit (biologique : l'homme sait grâce aux notions d'origine et de fin qu'il meurt ; historique : chaque homme se dote d'un destin, d'une direction ou route tracée) et transgressera un ordre temporel (un type de temporalité), ne suivant pas le chemin convenu qui devrait régler sa vie. Obéissant à l'imprévu, à la nouveauté, il expose la situation simulatrice de l'homme et l'instabilité de ses constructions, remettant du doute là où l'on croyait en une certitude. Il faut l'imaginer comme bien enraciné dans les choses (il regrettera toujours cette période), devant "s'alléger", redécouvrir le caractère fragile de la vie (aucun sens n'y est immédiat) et lutter pourtant contre l'indistinction ou néant.

Héros complexe, nuancé, objet de remords et de revirement, se détachant d'un sens temporel pour en désigner un autre. Sa force réside dans ses qualités humaines, dans son caractère ; à la répétition, il oppose l'exception, le surprenant, l'épiphanie ; au temps directionnel rendu continu, il oppose l'événement, la conscience historique (sa mémoire est nouvelle, hors de l'ordinaire, faite de données nouvelles).

Les héros que l'on peut relever seront Ulysse (sorte de mémoire d'une époque achevée - la guerre de Troie - qui est remplacée par son odyssée même : à la moralité d'une certaine conception du sens de la vie, celle qu'exprime l'Iliade, succède une autre moralité, et Ulysse est le paradigme de cet effort et de ce dégagement); Jason (dans la légende des Argonautes, la Toison d'Or conquise à l'Est, transportée jusqu'aux lacs celtes de l'ouest, c'est le parcours du soleil, et donc le symbole d'un temps cyclique enclosant; mais Jason découvre une autre source de lumière dans l'apparition d'Apollon à l'extrémité d'un cap insulaire; la vie est plus faite d'illuminations que d'un cycle constant). Dans la Bible, nous opterons entre autres pour le pittoresque Jonas (sa vie régulière, sous le coup d'une révélation, est modifiée malgré son désir), mais tout prophète annonce l'irruption (la Parousie) du sacré dans l'ordre temporel des hommes.

La mythologie irlandaise paraît ignorer ce type de héros qui s'exclut de l'ordre temporel vécu par le groupe pour en découvrir un autre ; il y a bien des exclus mais ils ne rêvent que de rentrer dans le groupe, là où Ulysse, ou Jason, ou Jonas sont sauvés par leur exil même qui les propulse au-delà de l'étreinte mortelle du groupe et de sa vision étroite. Seul J. Joyce, au XXème siècle, avec son Ulysse, renoue avec cette perspective (le juif L. Bloom, exilé évident, durant vingt-quatre heures de son existence, "revit" les épisodes de l'Odyssée, ou plutôt sa journée est interprétable, selon ce sens temporel ignoré de tout le groupe et du héros lui-même).

Le succès de certains romans ou films de science-fiction (cf. Dune, L'Odyssée 2001 de l'espace) renvoie à ce genre de transgressions.

Cette saillance (plus délicate à définir) enrichit les autres plans en considérant le vieillissement du corps, la durabilité d'une alliance (mariage) ; l'espace comme un enjeu géographique ou une cartographie à constituer, et le groupe social comme producteur d'une éthique relative.

f) Le plan suivant se fonde à partir des "absences" de la perception humaine (nous gardons les mêmes paramètres : invention d'une régulation manquante, déplacement, transgression éclairante). C'est au travers de ses cinq sens tout autant développés (ou tout au moins très couplés) que l'animal se dirige dans la réalité perçue alors comme compacte et signifiante (tout y est indices et présence puisque ses sens lui apportent des signes définis par ses instincts) ; l'homme en privilégiant la vue et l'ouïe ampute le réel de son caractère diffus, compact, indiciel, et tel l'Eléate, se trouve en présence de segments infiniment divisibles (non unifiés par contact ou olfaction), de taches colorées ou de bruits ponctuels, flash lumineux et sonores discrétisant son univers. Vision schizophrénique handicapante. C'est par la constitution (mémorisation) de formes stables qu'il simule l'unité retrouvée du monde ou par l'articulation des sons (une unité se construit grâce à des règles). Cette simulation compense ce qu'il a perdu comme contact direct et multiple des choses et outre les possibilités d'action ainsi permises, elle le place au milieu de formes dont le contour arrête sa perception, l'immobilise et l'oblige à concevoir une immense ligne de partage : d'un côté l'opacité, la résistance, le volume, le visible, de l'autre l'ombre, l'intérieur, l'illusion, l'invisible58.

Le déplacement transgressif illustrant cette stabilisation régulatrice n'est pas seulement d'ordre spatial et temporel (atteindre l'horizon, vivre hors du temps, comme précédemment) mais la complexité de ce plan les inclut et les prend en charge. C'est la possibilité, à partir d'un point stable quelconque, de voir l'envers du décor, de se placer dans une perspective de "transparence", là où aucun obstacle n'existe pour cacher et voiler les choses. Pour simuler la continuité du monde dont il était privé en raison de la défaillance de couplage de ses sens et du sur-développement de deux d'entre eux, l'homme donne aux choses un contour stable (ou articule ses sons), ce qui le place dans cette position d'être d'un côté, devant des surfaces, face à des écrans opaques (certes fabriquant du continu mais limitatifs) de même qu'un son articulé ou un air de musique suppose un emploi limitatif, un choix excluant d'autres choix, une marge d'écart minime mais toujours possible. Se déplacer au milieu de ces formes n'est plus qu'évoluer dans une prison sémiotique. Bien qu'il ne faille point voir dans notre construction un déroulement historique mais la nécessité pour un centre politique de dégager à un moment donné cette articulation, ce plan profondément accroît la symbolisation, cette immatérialité compensatrice ou simulatrice, typiquement humaine.

Le héros mythique identifiant cette séparation visible/invisible possède la faculté (ou cherche à l'obtenir) de voir l'autre versant (et cela selon une bipolarité qui annonce le plan suivant : l'autre versant se divise en effet en objet de connaissance humaine et objet de connaissance cosmique) si bien que la séparation n'a plus de raison d'être. L'envers d'une culture, l'envers du réel. Ici, le héros est de ceux qui transgressent la représentation que se donne d'elle chaque société, qui optent pour un bouleversement social (révolution), qui déstabilisent les formes admises et leur agencement. Il ne cherche pas à légitimer un autre Pouvoir (cf. d) mais à le renverser, c'est-à-dire, moins à inverser les rôles (ce qui est en bas sera en haut ; ce qui est normal deviendra anormal, et vice-versa) qu'à anihiler la coupure entre ces deux mondes (ni haut ni bas, ni bien ni mal).

La mythologie grecque est très riche de telles figures : Gygès (et son anneau magique qui le rend invisible, et lui permet de s'emparer du pouvoir : le "secret" n'existe plus, le monde est transparent; les Amazones (une société de femmes sans aucun homme : un versant disparaît) ; les Géants (prêts à renverser les dieux en entassant les montagnes pour gagner l'Olympe : le "haut" doit s'effacer); le mythe de l'Atlantide (une organisation parfaite, totalitaire, impérialiste : l'"ailleurs" disparaît au profit de la rationalité). Ces exemples ont une grande portée révolutionnaire sur les esprits (on le voit à la fortune de ces histoires). Le rapport "visible/invisible" est nié : ce n'est plus le visible qui crée l'invisible (honteux, animal, ) mais il y a fusion des deux plans ou tentative de fusion (l'homme y perd sa marge de manuvre). Nous rajouterons ce "héros" romain, Spartacus (la révolte des esclaves prend la dimension d'une révolution : le "bas" s'insurge contre le "haut", l'opacité est vaincue). Le monde biblique ne présente guère de telles figures si ce n'est Sodome.

Cette saillance transforme le corps en une machine, elle le robotise, (elle en fait un instrument de plaisir, de combat, elle le prolonge d'un outil et le confond avec cela) ; la sexualité, elle aussi, devient un programme de reproduction (cf. les Amazones) ; l'espace doit produire des richesses et de l'énergie (cf. Atlantide); tous les membres de la société travaillent au même but, pratique et utile, selon un même égalitarisme (la société que peut inventer Spartacus est logiquement telle; sinon, il prendrait le pouvoir, réduirait ses adversaires en esclavage, refaisant ce qu'il honnit et contre quoi il lutte); quant à l'histoire et à la vision du temps, il y a immobilisation, absence d'évolution, refus de l'histoire, puisqu'il faut vaincre l'écoulement temporel, réduire passé et futur à un présent. La logique de ces transformations est de fabriquer un plan uni, sans significations vides ou douteuses, très proche de la perception qu'obtient l'animal.

Ce type de saillance a un énorme pouvoir de fascination car c'est restaurer pour l'homme un état du monde unifié en utilisant ce qu'il invente (sa technique et ses connaissances) toujours par nostalgie d'un monde enfin complet. De nombreux romans de science-fiction utilisent donc cette saillance, alliant la révolte et l'ordre humain réalisé et performant.

g) Le dernier franchissement possible au héros est celui où son regard se porte sur l'ordre divin, sacré, dans l'objectif d'éventer les pouvoirs de la divinité : immortalité, omniscience, altérité absolue, identité autosuffisante, supériorité technique, ubiquité, etc. Ce plan est la succession du précédent en ce sens que la vue se mue en omniscience, en rêve de tout savoir, alors que précédemment elle ne regardait qu'aux affaires humaines.

Le héros obtiendra un de ces pouvoirs, transgressant les limites humaines pour s'affirmer comme un dieu. Nous sommes là à proximité du système mythique, à la frontière entre Littéraire et Mythique, à l'extrémité de l'Axe. Mais le héros reste humain, un humain devenu puissant, il ne demandera pas toujours d'être adoré, d'être servi ou aimé ; il veut seulement agrandir les possibilités humaines, certes souvent pour lui-seul mais aussi pour ses semblables dans certains cas.

Parmi les grandes figures, il faut citer Prométhée (le don du feu aux hommes devenus plus forts), Asclépios (médecin capable de ressusciter les morts), Icare ou Dédale (s'élevant au ciel); dans la Bible, nous prendrons l'épisode de la Tour de Babel ; absence, en revanche, de tels héros en Irlande; le monde moderne possède bien entendu Faust (échangeant son âme pour la jeunesse, grâce à son savoir et à sa technique), Dracula.

Les plans précédents sont ainsi perçus : le corps est l'offrande d'un sacrifice (pour obtenir le savoir); la sexualité est quasi-inexistante (trop humaine) ; l'espace devient une vastitude, un cosmos, une verticalité vertigineuse; la société, toute entière, vit une grande espérance, non sans inquiétude ou retombée malheureuse ; le temps est conçu comme un Progrès (prométhéisme faustien) ; la nature soumet son énergie et la modère.

L'axe M possède donc sept saillances principales illustrables abondamment. Au-delà de ces saillances, le mythe redevient religieux, cosmogonique ou eschatologique. Il y a dans toutes ces saillances l'élaboration d'un passage à la limite, d'un franchissement de seuils.

Nous les abrégeons ainsi s1M, s2M, s3M, etc.

Un tableau peut visualiser ce double mouvement : franchissement de seuils différents, enchâssement des plans dégagés (chaque franchissement opère une relecture du plan précédent). La dernière saillance est la plus complexe. Le classement est dans le sens de cette complexité. On lira ainsi le tableau : le plan dégagé par une saillance, se modifie grâce à la suivante, dont le plan dégagé, est à son tour modifié par la suivante, et ainsi de suite. On découvrira, ainsi curieusement, des rapports dialectisés, tant horizontalement (ex : amour - raison ; arrêt du temps - progrès) que verticalement (empire - reproduction; progrès - puissance). Ce sera autant aspects valorisés ou non lors de la "mise en uvre"(création) de la saillance.

 

 Enchassement/

Franchissement de plans

 A

(Héraclès)

B

(Oedipe)

C

(Orphée)

D

(Thésée)

E

(Ulysse)

F

(Gygès)

E

(Prométhée)

 physique

corps surhumain -->mutilé -->effacé -->animalisé -->vieilli --->technisisé -->sacrifié

sexuel

  mariage -->hymen -->contrat -->infidélité -->reproduction -->(occulté)

spatial 

    horizon -->fissure -->extension -->empire -->cosmos

sociétal

      légitimité -->illégalité -->égalitarisme -->puissance

temporal

        événement -->arrêt -->progrès

naturel

        magie -->découverte

 surnaturel

            omniscience

 

B. Traits d'expressivité :

1. Règle de congruence :

La même relation de congruence sera utilisée pour dégager les différentes saillances de l'axe E. Cet axe, défini comme celui de l'Expressivité pure, met en valeur ce qu'il y a d'intime et de particulier dans une existence, au point que le "moi" s'y affirme en mille sentiments et sensations difficiles à exprimer et se fabriquant peu à peu, en un émiettement que n'importe quelle force peut réorganiser de façon cette fois-ci totalitaire (ce sera la passion dont l'effet de particularisation sur l'individu fondera sa saillance). On sait que le Littéraire a un pouvoir de stabilisation de la subjectivité (plurielle/passionnelle) dans la mesure où il entreprend de nommer l'expérience. L'Identité y est admise comme un processus de convergence à la limite duquel se loge la "mania", la destruction même de toute identité.

Les saillances de l'axe E seront les manifestations exceptionnelles d'une passion (c'est-à-dire une identité se déployant et remarquable pour son élan très polarisé vers) opérant le blocage de la propagation divergente du bonheur (divergence multisélective et ordonnée).

On les construira de cette façon : on pose que certaines existences méritent d'être interprétées et interrogées selon la notion de "bonheur" : ce terme, nous l'utiliserons non comme un degré de satisfaction atteint mais comme un "opérateur" (une grille si l'on veut) agissant à l'égal d'une lentille altérable - parfois répartissant la lumière, parfois la condensant. En effet, le "bonheur" n'est point un stade (l'atteindre relève du vu pieux) mais une fonction de répartition du désir : sa ramification incontrôlée comme sa polarisation excessive laisseront apparaître comme résultats communs la "passion". Une existence intelligemment comprise investit dans plusieurs objets qu'elle hiérarchise son désir et s'y maintient ; leur obtention suffit à définir une existence heureuse ou malheureuse. Mais ce que l'on nommait le désordre d'une existence (en fait toute existence connaît ces deux périodes) n'est que le fait d'un désir soit multicentré (style Casanova, Sade,) soit univoque (tout concourt à un seul objet : le jeu, la collection), avec pour évidence que l'émiettement conduit en fin de parcours à la convergence unidimensionnelle. La passion est bien un mode d'être déviant, plus qu'un état, dont le caractère unique fascine parce qu'il ne s'y montre qu'un aspect surdéployé des possibilités de l'être humain (une identité rassemblée, compactifiée, autonome occupant tout l'espace de son rayonnement). Une subjectivité nouvelle s'y construit telle que le Littéraire la reconduit dans le domaine commun des hommes en tant que possibilité de divergence nouvelle (la "grille" est munie d'un nouveau trou par lequel le désir se répartira : comprendre et peindre la passion du jeu, c'est suggérer que l'on puisse y accéder, c'est donner envie d'avoir cette passion mais c'est aussi la désamorcer pour la faire coexister au milieu d'autres trous).

Les termes "bonheur" et "passion" étant définis, soit l'ensemble de ces existences particulières, divisé par la mesure (modulo) "bonheur", donnant comme congruences ou traits communs la manifestation de passions.

Le bonheur s'établissant comme une répartition ou étagement sur différents plans, les passions se répartiront de la même façon. Or les plans que nous avons pu distinguer pour l'axe M sont au nombre de sept (physique, sexuel, spatial, sociétal, temporel, naturel, divin). Nous dirons que les types de passions n'excèderont pas ce nombre, parce qu'ils constituent les limites d'une définition de l'humanité. La passion amoureuse, la passion pour le jeu, ou pour une collection, etc., si toutes sont bien des altérations du bonheur, ne sauraient se fonder sur le même plan : on devinera que le jeu a connivence avec le monde social, ou que l'amour est proche d'une ivresse des sens d'ordre sexuel, le tout transcendé, particularisé à l'extrême de façon à former une saillance, une exception individuelle. Le propre de ces passions sera d'empiéter sur le domaine des autres et de faire fusionner tous les plans vers le sien mais retrouver leur plan de base ne peut que favoriser leur connaissance.

Un problème demeure : puisque chaque saillance se doit d'exprimer une passion individuelle, aucun nom générique ne semble possible sans contredire la particularité en cause. Là où l'axe M avait de grandes figures exemplaires et générales, pouvons-nous adopter le même mode de présentation? Quoique ce soit donc contradictoire, nous optons pour agir de même (en sachant bien que tout l'axe E est négation de la répétition) parce que ces passions se présentent sous un double jour : celui de l'hapax devenu possibilité de désir entre d'autres. Or, ce qui reste d'une passion, c'est souvent ses victimes malheureuses, à savoir des figures en un sens archétypales d'un échec, et donc d'une possibilité peu recommandable. On ne saurait alors se priver de cette commodité-là pour désigner les saillances de l'axe E, même si l'on maintient le caractère unique de la convergence définissant toute passion.

Les saillances de l'axe E mettent en évidence une passion-type (avec son histoire, son excès, son origine et ses effets) en rendant l'existence passionnée différente ainsi des autres existences. Le manque ou la privation qui caractérisaient l'Axe M (l'homme inventant des réponses simulant une régulation absente) sont ici remplacés par un défaut de répartition du désir (fonction dérégulée) qui définit une existence. Ce sera la passion qui se traduit par une particularisation excessive, proprement exceptionnelle.

Les passions sont donc nombreuses mais reconnaissables à leur principe de formation. La saillance sera la concrétisation momentanée d'un type de passion, un instantané visible : concentration de tous les désirs en un seul, quête absolue, possibilité quasi-nulle de la déjouer. Elle concrétise une convergence sur un certain plan qui la déploie. Ainsi, l'auteur - qu'il prenne sa vie ou celle d'un autre être - sera arrêté par cet obstacle - cette exception intrigante - qui se reconduit dès qu'il a été oublié (comme Roméo et Juliette sont apparentés à Tristan et Yseult) et rêvera dessus. La saillance agit comme un obstacle arrêtant l'intérêt de l'auteur () et faisant naître l'uvre par progressives réflexions et intériorisations.

Le bonheur quand il est sujet à une "résorption" de ses "étages" produit la passion. Leur nombre insensé sera limité par l'emploi des plans relevés en M en tant que spatialisation phénoménologique.

 

2. Sept résorptions majeures :

a) La recherche exclusive du bien-être physique peut conduire l'individu à concentrer son intérêt sur son corps. Une pression se forme alors pour tout ce qui rend ce corps léger, puissant, souple, expressif, pour tout ce qu'il apporte de sensations d'aisance, de jeunesse éternelle, d'obéissance (à la différence de M, le corps n'a pas à être plus fort que l'ordinaire mais plus beau et aérien). Passions pour le sport, pour la danse, pour le mime, qui donnent ces destins de sportifs, de danseurs, de jeunes gens voulant l'être toujours et cultivant leur corps, dont s'emparent certains écrivains rêvant sur les possibilités esthétiques qu'offre un corps60 et narrant aussi les douloureux efforts nécessaires pour atteindre le stade fixé. Cette passion polarise toute l'attention sur la possibilité d'extérioriser les valeurs spirituelles ou esthétiques du corps dans un but gratuit, sans idée d'en user pour s'imposer ou pour séduire. "L'univers" se concentre en un point de vue organique dont les articulations et les formes suffisent à emplir de joie son détenteur, dont les gestes et les mouvements sont objets de vénération pour leur splendeur à se déployer et à inscrire dans l'espace leurs signes pleins.

Quelques images-clefs (sans autre valeur générique que celle d'illustrations) : Endymion (toujours jeune), Oengus (dieu celte de la jeunesse), Isadora Duncan (danseuse rêvant de la Grèce), etc.

 

b) Le culte du soi se construit aussi par la rencontre de l'âme soeur qui, si l'on s'amuse à suivre le Banquet de Platon, comble l'être comme deux moitiés se retrouvant.

On aura alors les notions d'amour-fou, d'amour absolu, d'ivresse des sens, et comme ce concentré de bonheur provoque des résistances sociales pour nier le besoin des autres et donc toute vie en groupe, il se révèlera facilement sous la forme d'amours contrariées, de passions coupables, de haines insensées, d'appétits sexuels condamnés. Plus l'individu connaîtra d'obstacles, c'est-à-dire n'arrivera pas à accrocher son désir à un objet parce qu'on voudra le détourner vers d'autres objets, plus sa passion risque à l'inverse de se condenser (l'énigme demeure de cette polarisation malgrè un dispositif visant à faire diverger), focalisant toute son énergie par suite d'un effet d'accumulation dont la masse augmente, si bien que sa passion paraîtra unique, prodigieuse, folle. Les différences d'âges, de classes ou de castes, de races ou de nationalités, des liens de parenté trop étroits, etc., seront exagérés (la mort souvent est l'ultime ressource) pour façonner par ricochet la démesure de la passion où viendra s'accrocher l'intérêt d'un écrivain.

Ce dernier se trouve placé devant une énigme qui ne peut que l'attirer, ne serait-ce que pour remonter à l'origine de cette passion, avec le projet d'en trouver l'explication empirique (Prévost) ou dans une perspective de théoriser (Balzac), parfois même avec le souci de définir une morale (Mme de La Fayette). Les autres désirs s'estompent ou sont au service d'un seul, et surtout ne se redistribuent pas à nouveau à partir de ce point fixe atteint. Découvrir ce qui conduit à cette situation c'est bâtir un continu abstrait, introduire une "imagerie" pour déduire l'enchaînement voulu, d'autant que ces passions même non réalisées, bien loin de n'être que destructrices, ont un pouvoir salvateur dans certains cas : elles protègent la faiblesse de l'individu, la compensent aussi (la passion le rend plus fort). Il peut donc s'agir d'un processus de protection, d'immunisation dont l'origine se trouve dans un état métastable initial qui trouve ainsi sa solution.

Nous citerons comme emblêmes simples mais puissants : Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Phèdre, Goriot, etc.

c) Il se peut aussi que le Moi occupe une telle place que sa satisfaction tienne lieu de but suprême et engendre un amour de soi aussi nécessaire que parfois colossal. Ce n'est plus le corps qui est aimé, ni la joie de l'union, mais l'idée de sentiments rares et uniques, méritant d'être préservés, de sensations puissantes et sans fin, de frémissements de l'être intime proches de l'indicible. L'individu valorise les images de l'île, du jardin, du lieu clos (ouvert sur l'intériorité) et sa quête peut devenir exceptionnelle par sa durée, sa profondeur, sa surexcitation ou l'usage de subterfuges excitants (drogues, rêves). Toute expérience de ce genre, se développant autour de cette notion que le "moi" est le médium de présences notables, activera l'imagination de l'écrivain (le plus souvent, il se prendra comme élément remarquable digne de sa narration). L'espace qui est le plan de cette saillance s'invagine, devient monde intérieur, et se métaphorise souvent comme un lieu insondable ou clos, celui de la rêverie et d'une vie psychique inaliénable.

L'on peut estimer que la notion même d'intimité est historiquement récente et proprement européenne, due au développement exceptionnel qu'a connu le Littéraire en Europe. Toutefois, le culte du Moi, l'amour de soi, sans prendre cet aspect moderne de vie intérieure, ont pu, au cours des siècles s'exprimer sous d'autres apparences grâce aux notions d'âme (cf. l'histoire de Psyché et Cupidon, dans l'Antiquité), de gloire personnelle (Vie d'hommes illustres), de lignée et de famille (noblesse nécessitant l'apprentissage de certains sentiments) : chaque fois, l'individu exprime sa passion pour lui-même qui le rend différent des autres. Tout culte de la personnalité est comme le versant extérieur du même phénomène (amour de soi) dont l'intimité serait l'autre versant (plus lent à s'historiciser). Mais il existe de nombreuses façons d'édifier ces "micro-subjectivités" qui sont autant de lieux de pouvoirs parallèles qui se creusent face aux lieux officiels dont certains seuls profitent. Toute subjectivité nouvelle est un détournement des subjectivités en cours selon le principe propre à la passion de faire converger ce qui dans la société est dispersé selon des voies préparées. En définissant un nouveau culte de soi selon des paramètres d'une autre échelle de valeurs (comme l'énonça M. Foucault pour le christianisme au sein de l'empire romain, par ex.), il se forme un potentiel dont la signification est d'ordre passionnelle. Son extension recrée une intersubjectivité modifiant totalement l'ordre social, dans sa représentation de son espace symbolique où s'enracine cette saillance.

d) Bien-être physique, rencontre du double parfait, amour de soi forment dans leurs configurations extrêmales les saillances de l'axe E respectivement sur le plan physique, sexuel, spatial, mais deux constantes s'observent : si la saillance excède le possible, surgit alors la folie (une identité exceptionnelle s'effondre dans un idiotisme rigide et tel que l'individu est détruit en tant qu'être humain pluriel et souple); deuxièmement, il n'y a pas d'enchâssement des plans successifs comme pour M ; le plan physique ne se modifie pas, n'est pas pas "relu" par le plan suivant ; il n'y a pas complexification des données, mais simplement accumulation : l'amour de soi, par exemple, inclut le bien-être physique et la rencontre d'une âme d'élite (adaptée au souci que l'on a de soi). D'où la difficulté de dissocier ces saillances lorsqu'elles se manifestent pour le critique littéraire. Ces deux lois assurent la cohésion de l'ensemble des saillances de l'axe E, et le différencient de l'axe M.

On vérifiera cela avec les saillances suivantes dont celle qui se manifeste sur le plan sociétal, à savoir la passion du jeu. De même que le jeu sert aux enfants à apprendre un comportement social, de même il prend chez certains une telle présence qu'il y a oubli de la réalité sociale et remplacement par le jeu de cette même réalité. La passion a pour effet d'occuper tout l'horizon où elle se situe. La passion pour le jeu est d'ailleurs essentiellement mondaine et l'on observe chez les rêveurs sociaux (utopistes) ou certains économistes, la remontée inconsciente de l'analogie de toute activité sociétale avec le jeu.

De sorte, poussée à l'extrême, la passion du jeu donne des saillances telles où un homme remplace sa vie par une autre soumise au hasard humain (règles inventées) et cela touche non seulement tous les joueurs excessifs de tous les jeux, mais aussi tout chercheur recréant le monde par un nouveau code de règles (la passion du chercheur est de l'ordre du jeu). Un auteur peut s'en emparer comme expression d'une possibilité humaine (que chacun a en soi) ici dévoilée en sa limite.

Les plans s'accumulent : le joueur n'a plus de corps, est complet, se sent tout puissant ; son jeu résume tous les autres jeux en usage au dehors. La folie le guette.

e) Face au temps dissipateur, la recherche d'un bonheur convergent est évidente, elle s'aventure vers tout ce qui enlève au temps son rôle de mesure et d'écoulement régulé : il faut l'instant rare, suprême, le moment où le temps s'abolit, une surtemporalité synonyme d'éternité.

La passion qui se développe le mieux dans ce cadre, est celle de la musique qui use du temps mais le transcende. Toute passion pour les sons (musique, poésie) manifestera des saillances où l'individu décrit ces moments d'extase, remplaçant le temps par un autre, à quoi l'être humain peut aspirer et qu'il peut connaître, tandis que le héros voudra les multiplier, les étendre, les construire.

Le nombre de pages décrivant ces instants d'ivresse intense, est grand. On y notera souvent en filigrane la référence à la musique. Légèreté du corps (danse), plénitude, agrandissement du moi, jeu gratuit, servent à l'abolition du temps.

f) La recherche du bonheur passe aussi par le besoin de renouer (sentiment de s'être perdu, révélateur de ce désir dispersé) avec la nature, considérée comme une mère et détentrice d'une Harmonie ancienne, sereine, essentielle. Face à la déréliction inhérente à l'existence, la quête du bonheur conçoit une passion pour un état virginal et achevé. Cette passion est secrète, intérieure au maximum, et se manifeste sous la forme de "sagesses", de"philosophies", de "méditations" dont les effets seraient spectaculaires (lévitation, guérison, maîtrise du souffle, etc.) ou féconds (conversion, modification d'une vie, etc.).

L'erreur serait de croire que ces sagesses sont froides. Rien n'est plus ardent, et passionné qu'une vraie sagesse de cet ordre. Cette passion pour l'harmonie est exceptionnelle, fait saillance, si elle est véritable (et non un mode d'emploi). Le boudhisme ou le confucianisme peuvent l'illustrer quoique ce ne soit plus du ressort du Littéraire, mais cela, pour nous faire comprendre. De façon plus littéraire, Rousseau, lorsqu'il célèbre ses montagnes, reste un passionné, même s'il quête pour son âme une douceur, un baume ou une communion avec la nature.

Les plans s'accumulent : absence de corps, plénitude, extension cosmique du moi, compréhension du jeu cosmique, temps aboli, et donc harmonie retrouvée. Cette passion s'accompagne de "chutes" et de "dépressions" aussi grands que furent les élévations. Folie de la sagesse et sagesse de la folie.

g) Le dernier stade où le bonheur peut s'exprimer, côtoie fondamentalement le domaine du religieux, si bien que la distinction est incertaine. Comme pour M, l'axe E pose l'existence d'un domaine religieux ample, mais les deux voies d'accès sont nettement différentes : d'un côté (M) une surhumanité, de l'autre (E), une autonomie d'être.

Nous sommes dans ce genre de passions pour l'Un, pour Dieu, qui s'expriment selon un principe de raréfaction des moyens stylistiques vers une saisie de l'ineffable toujours repoussé. Ce qu'il y a de marquant, de saillant, c'est moins une vie, qu'une vie devenue pensée tournée vers l'extrême, s'y abolissant, rêvant d'une fusion purement intellectuelle en unex intelligence supérieure. Cette passion pour l'intelligible le plus pur, le moins tourné vers le sensuel et le réel, se manifeste dans l'art de s'aventurer dans une abstraction de plus en plus forte, dans la poursuite du même but sans compromission ni à peu-près.

Nous verrions bien les figures de Parménide, St Jean de la Croix, R. Lulle ou Pascal, en ce sens que leurs uvres sont aussi littérature tant leur pensée a suscité une langue puissante. La saillance est dans ces formes de mysticisme, où le corps n'a plus de raison d'être, il y a plénitude, usage médiumnique du moi, ivresse du jeu, abolition du temps, connaissance suprême, et donc union mystique.

(Ce que cherche et exprime Nietzsche, est de cet ordre si l'on considère l'importance qu'il accorde à la danse, à l'amitié, au surmoi, au jeu tragique, à la musique, aux nouvelles valeurs, à l'extase dionysiaque. Sa "folie" est symptômatique de ce qu'encourt, en fin d'Axe, l'homme poussant à l'extrême sa passion).

Nous abrègerons ainsi ces différentes saillances :

sE1 (plan physique) : manifestation d'une passion du corps
sE2 (plan sexuel) : " " " amoureuse
sE3 (plan spatial) : " " " de soi
sE4 (plan sociétal) : " " " du jeu
sE5 (plan temporel) : " " " de la musique
sE6 (plan naturel) : " " " de l'harmonie
s E7 (plan surnaturel) : " " " de l'intelligence

Ces différentes passions engendrent des saillances-types reconnaissables à des caractères différenciatifs. La dernière saillance possède en elle tous les traits précédents.

Les passions sont infinies dans leurs objets (passion pour les chevaux, l'alcool, le cerf-volant, les femmes...) et l'on peut penser que chaque fois un comportement exceptionnel se manifestera, et sera saillance. C'est en effet ce qui se passe, mais ces milliers de saillances individuelles ne pourront se manifester que sur un certain plan qui les supporte et sert de fond. Parfois même, il y aura hésitation de plan puisqu'ils ne s'opposent pas mais s'enchaînent : un tel aimera l'alcool parce que son corps s'allège, ou parce qu'il se sent supérieur grâce à cela ou qu'il oublie sa vieillesse, etc.

Cependant, l'écrivain choisira un plan, selon son talent et sa puissance et son goût, et décrira ce qui, ainsi, provoque son intérêt, c'est-à-dire ce bonheur humain insensé, ce destin bloqué sur une passion, l'énigme de cette saillance. S'il choisit sE7, il aura, évidemment, plus à décrire que sE1 puisque les six autres plans s'accumulent en la dernière saillance. Mais n'aura-t-il pas, non plus, intérêt à n'approfondir qu'un seul plan pour que ressorte d'autant la saillance (cf. Le Joueur de Dostoïevski) ?

C. Marques saillantes réalistes :

1. Le Virtuel et le Possible :

L'axe V indique la direction que prend la Littérature lorsqu'elle veut représenter la réalité. Par les mots, il est tenté de dire les choses, de les évoquer ou même d'en donner quasiment une simulation. L'extraordinaire souci de notre littérature d'être réaliste nous a fait oublier qu'il s'agissait d'un choix culturel européen dont le développement est à interroger et à replacer dans ce cadre général de l'évocation du réel. Le réalisme ne doit y être qu'une possibilité particulièrement manifestée.

Pour qu'apparaissent les saillances et qu'elles soient définies, il faut remarquer l'opposition inévitable entre le Réel (tout ce qui est) et le Virtuel (tout ce qui interprète le Réel et le fait apparaître : images façonnées par une culture, une histoire, un imaginaire, une symbolique). Si maintenant un "écart" se constitue entre Réel et Virtuel, quelque chose qui "déborde" ou "s'absente", la reconnaissance et l'adéquation nécessaires s'établiront en intégrant la notion de possible. Nous agencerons ainsi ces données : que la réalité ne nous est accessible qu'au travers d'"images" et de "formes" et que notre cerveau fonctionne comme un comparateur de formes (d'un côté les formes réelles vécues et aperçues en raison - de l'autre côté - de formes innées et acquises : lorsque les deux formes se superposent, il y a reconnaissance et perception). Ces formes innées et acquises constituent un Virtuel que l'on plonge constamment dans le tourbillon de nos affects de façon à les interpréter et à les assembler. Le statut que l'on voudra bien leur donner (a priori kantiens, résidus biologiques, effets culturels) nous importe peu ici. Le langage n'en est qu'un aspect essentiel dans la mesure où les cadres linguistiques ont cette même fonction de canalisation et d'apparition du réel.

La comparaison et reconnaissance entre phénomènes et leur "lecture" n'est pas toujours parfaite. Entre l'idée que l'on se fait de ceci ou de cela et leur réelle manifestation, se glisse l'inévitable écart empêchant une totale identification. Quelque chose peut être qui impose une attitude nouvelle, celle de laisser place au Possible, ce qui en soi ne devrait pas se produire puisque le Réel ne parvient qu'au travers de certaines formes. Il y a donc une malversation qui fausse le résultat et dont l'origine est à mettre sur le compte de la rivalité des formes entre elles ou de leur éventuelle contradiction, comme résident dans le langage des incertitudes et des zones aveugles. On remarquera que loin d'être désastreuses toujours, ces incertitudes du langage auront pour effet de dégager du Réel tous ses Possibles comme autant d'hésitations devant une identification commode mais inféconde (à mettre au débit de l'école logiciste). On peut supposer que l'inadéquation entre percepts et cadres perceptifs est très faible dans le monde animal, ne serait-ce qu'en raison de la part plus réduite des acquis culturels là où la mémorisation humaine augmente et modifie sans cesse le champ virtuel humain, soumettant son "comparateur de formes" à une redéfinition plus fine et plus vaste des contours.

La situation est donc la suivante : le Réel lu par le Virtuel aboutit à une identification partielle, le Possible surgit (certains éléments sont totalement identifiables, d'autres le sont moins, de sorte que le composé est un mixte de réel et d'éventuel, un possible). Il est évident que le regroupement de ces éléments indéterminés fera saillance, à la fois comme s'imposant par l'écart qu'ils représentent et aussi par l'insuffisance qu'ils dévoilent. Or une saillance a ce double aspect de "faire saillie", de se voir comme un hérissement de surface, et d'être un "trou", un défaut dans une surface lisse : dans les deux cas l'attention s'arrête, bute et percole, s'investit. Le Réel ne satisfaisant pas toutes les attentes, ou le Virtuel présentant des déficiences, il sera investi dans les saillances des visées contradictoires de compensation, de dénonciation et d'effacement, autant d'investissements de la saillance. A la multiplicité ontologique du Réel et aux incertitudes du Virtuel, correspondent des visées plus ou moins correctrices de ces défaillances ; les saillances de l'Axe V sont une prise de conscience d'un "défaut" et une volonté d'y remédier ; nous les rencontrerons comme des aspirations.

En effet, évoquer le réel, c'est décrire une partie choisie du réel, c'est-à-dire ce qui "se montre" à la conscience d'un auteur, comme étant une possibilité du réel inexploitée, imprévue, non-familière ou encore inadmissible (non décrite jusque-là, ou méritant d'être dite), parce que les deux plans réel/virtuel adhèrent mal. Face à cette réalité occultée, mal rendue ou insatisfaisante, l'auteur oppose l'effort de son uvre, comme tentative de réorganiser l'adéquation du Réel et du Virtuel. Il faut donc croire que le Virtuel - même le meilleur - est un système imparfait ou bien dire que les insuffisances qu'il permet ont tendance à se regrouper autour de certains pôles constants qui selon le point de vue seront acceptés, dénoncés ou compensés. Les attentes humaines risquent en effet d'être bien identiques même si leur aspect diverge. La saillance est un regroupement de traits négatifs concernant l'existence humaine que le rapprochement du Réel et du Virtuel met en évidence, regroupement obtenu par une visée correctrice.

La formule de construction des saillances de cet Axe se résumera ainsi : le Réel "lu" par le Virtuel ("comparateur de formes", l'équivalent d'un grille comme pour M et E précédents) fait apparaître des écarts (le Possible), des irrégularités ; Réel et Virtuel à leur tour "lus" selon ces Ecarts entraînent des visées correctrices portant soit sur le Réel soit sur le Virtuel soit sur les deux. La saillance se définira comme la correction des Ecarts qui empêchent l'adéquation du Réel et du Virtuel, elle sera aspiration, c-à-d une attente et un rêve compensatoire (correction du Réel), une dénonciation et une promesse (correction du Réel et du Virtuel), une acceptation et une idéalisation (correction du Virtuel).

Et il en est bien ainsi du langage dont la double face (réelle, virtuelle) peut faire naître des expressions suggestives, opérer une transformation du monde et du système de représentation, protéger la cohérence du système de représentation. C'est pourquoi le fait d'évoquer propre à cet Axe V se conçoit comme un réseau ramifié entre Réel et Virtuel et le point de départ d'une ramification toujours triple sera donc la saillance.

Abordons la question par des exemples. Prenons une scène de reconnaissance très fameuse(Cf. Auerbach, Mimésis, trad. fr. 1968), celle où la vieille servante d'Ulysse le reconnaît grâce à une cicatrice sur la cuisse qu'il a reçue autrefois : l'image réelle c'est celle d'un mendiant ; l'image virtuelle, c'est celle d'Ulysse glorieux ; l'écart est très grand mais la vieille servante s'en sert pour remettre en cause son image idéale d'Ulysse, rappeler une image altérée (celle d'une blessure), remettre aussi en cause l'image de ce mendiant (une fausse image, un faux réel) et faire coïncider ces deux nouveaux plans. La visée correctrice a été double (portant sur le Réel et sur le Virtuel) et fonde peut-être l'attitude d'un réalisme européen, ici se constituant. La métonymie comme base du réalisme, le détail qui ébranle système de représentation et réalité sociale (la misère humaine dévoilée), qui énonce la promesse d'une justice enfin rendue

Même scène de reconnaissance dans le Mahâbhârata, l'épopée de l'Inde, dans un épisode également connu, "Nala et Damayantî" : la princesse Damayantî désire épouser Nala mais quatre dieux attirés par sa beauté se présentent le jour de son mariage sous les traits de Nala ; la voici, victime d'un subterfuge, devant cinq époux semblables dont un seul est humain, qu'elle déjoue grâce à une prière (pour apitoyer les dieux) lui révélant un détail (Nala "transpire", ses fleurs se fanent). Il n'y a pas de remise en cause du Réel mais renforcement du Virtuel (l'image que l'on a des dieux est réévaluée, idéalisée encore plus), il s'agit d'une correction du Virtuel dans le but d'en montrer l'efficacité, d'en consolider l'acceptation, d'en accroître l'idéalité. Aucun réalisme ne peut en naître, tel que nous l'entendons, mais cette consolidation d'un système de représentation du réel n'en est pas moins de l'ordre de l'évocation. D'ailleurs, à la fin du même épisode, Nala métamorphosé en nain et cocher, malgré de nombreux indices verbaux, ne sera pas reconnu par son épouse avant qu'il ne recouvre sa forme physique normale (Pénélope reconnaissait Ulysse vieilli, certes après qu'il eut répondu à certaines questions comme celle de leur lit), ce qui montre que seule l'image virtuelle (celle du Nala mémorisé) peut s'accorder à celle réelle, sans nécessiter d'autres adaptations qui seraient d'essence réaliste. Il serait vain de mépriser cet effort d'idéalisation tant nous avons besoin d'un Virtuel fort pour concevoir le Réel, le faire apparaître, comme il a été dit ci-dessus ; lutter contre son usure par un emploi dans de nouveaux contextes c'est s'assurer d'une vision des choses qui, pour n'être pas forcément parfaite, est toujours plus féconde que de n'en avoir aucune.

La correction du Réel pour qu'il adhère au Virtuel est la troisième voie possible ; pour ce faire, il faut développer une compensation, la possibilité pour le Réel de se rapprocher de lui-même de la représentation virtuelle émise. La lecture des nombreux traités de divination onirique, ces livres d'interprétation des rêves ou "oneirocritica" antiques (La Clef des songes d'Artémidore d'Ephèse au IIème s. ap. J-C, par ex.) donnera les exemples voulus. Un rêve a eu lieu (cela est donc du domaine du possible, un écart est établi entre le réel - le vécu de notre rêveur - et le virtuel - les images désirées de son devenir) ; on interroge ce rêve sur la part de vérité qu'il contient (c'est du domaine de l'adéquation virtuel/réel) ; on en tire un sens ou une interprétation qui n'est en soi qu'une "compensation" : l'écart entre Réel et Virtuel doit se résorber en amenant le Réel à s'identifier à une image virtuelle ; on affirmera donc que le Rêve va se réaliser de telle façon que l'adéquation Réel/Virtuel se reforme. C'est pourquoi, l'on insiste tant sur la situation réelle du songeur (métier, fortune, famille...) car, s'il est déjà riche, et qu'il rêve de richesse, le sens de son rêve différera de celui d'un homme âgé, malade, pauvre, marié, campagnard, marin ou montagnard La compensation correctrice est affaire d'équilibre à trouver et non d'adjonction systématique. Tout est question d'art : "trop" d'écart invite à la nécessité d'un renversement (si le rêve excède positivement le réel, annonçant un immense bonheur, l'interprétation ne peut qu'être négative pour compenser cet excès ; et inversement), un "peu" invite à une confirmation, ou à un déplacement de centre d'intérêt.

Il n'empêche que l'interprétation du rêve porte toujours sur la richesse, la santé, la gloire, la liberté recouvrée, le voyage, la justice, la protection, la domination, la mort imminente. Ce seront, en effet, les principales saillances de l'axe V qui arrêtent l'intérêt d'un auteur (autant de "germes" du possible) et sont à la base de son uvre, à titre de rêve, de promesse ou d'idéal, selon qu'il s'agira respectivement de compenser le Réel, de remettre en cause Réel et Virtuel, ou de renforcer le Virtuel63.

Par elles, l'écrivain donne à son uvre une direction, une vocation, un message : décrire un homme riche c'est montrer à son insu que la richesse n'appartient pas à tous, décrire un pauvre, c'est souhaiter qu'il soit riche ou regretter qu'il ne le soit pas, ce peut être aussi redéfinir ce que l'on entend par richesse et pauvreté. L'évocation qu'il fabrique a pour effet d'accroître notre capacité d'appréhender le Réel, de nous en donner une image plus nuancée, de ramifier notre perception. Les saillances, rappelons-le, sont autant d'organes dont se dote le champ littéraire. L'Axe V est à analogiser avec un système nerveux perfectible quant à sa représentation du réel.

2. Relais d'évocation (rêves, promesses, idéalisations) :

a) Un regard sur la réalité, celle qui est la plus immédiate, le corps humain, le fait découvrir comme l'enjeu de maladies, du vieillissement, de malformations, de dégradations, mais aussi de jeunesse et de beauté, de croissance, de multiples propriétés.

La saillance de ce premier plan, si l'on se place dans la perspective de compensation (souhaitée si le corps est malade, propitiée si le corps est sain et songe le rester) correspond à un rêve de beauté, de gloire, et de richesse (comme moyen de rester beau et de devenir glorieux) dont tous les magazines de mode et de vedettes fond grand cas, dont toutes les biographies d'hommes célèbres se servent ; si l'on se place dans une perspectice de dénonciation où il y aura condamnation du réel (atteinte à l'intégrité corporelle, famine, par ex.) et redéfinition du virtuel (quelle place est accordée dans une représentation du monde au corps, par ex.?), il faut alors parler de promesse de respect et de dignité conquise (cf. toutes les uvres engagées contre la faim, le sous-développement, l'handicap physique ; toutes les attaques contre le "paraître"); si l'on se place enfin dans une perspective de renforcement du Virtuel, en tant que cadre interprétatif aux formes délimitées, l'on dira une valorisation et idéalisation de la perfection du corps toujours reconstituée.

Comment unifier ces trois visées correctrices travaillant dans le même sens d'une place à donner au corps comme élément capital de la réalité? Ce n'est point tant la passion (axe E) ou l'excès (axe M) qui fonde cette saillance que la possibilité pour le corps d'être le noyau d'un réseau d'images, d'avoir un volume et donc de permettre une certaine métrique (quantité mesurable de biens, de soins, d'activités ou l'inverse, de maux et de remèdes, ou encore mensurations idéales définies par le Virtuel et reproduites) qui suggère l'accumulation de quelque bien. Toute évocation du réel passe par une objectivation des éléments même les plus humains et que la saillance prend ici en charge. Posséder un volume, occuper de la place, s'étendre et avoir du poids, conquérir le droit de se manifester, le tout physiquement, constituent ce pôle sur l'Axe V, si bien que nous pourrions l'appeler visée de gloire (ou aspiration) en tant que toute perspective de glorifier même s'il s'agit des idées d'un savant ou le comportement d'un philanthrope, renvoie à des images corporelles ("puissance et force" d'une idée, "grandeur" d'un geste).

b) Le plan suivant a trait à la rencontre de deux corps, non plus simplement à l'émergence d'une sexualité devant être régulée (Axe M) ou se concentrant en une passion (Axe E), mais à l'élaboration d'un modèle de relation duelle. Toute rencontre avec une personne sera évaluée ainsi, sur un mode quasi-amoureux d'équilibre et de domination. C'est ce que fait ressortir la saillance par les manques qu'elle dénonce dans toute relation humaine, par les difficultés qu'elle avoue entre les images que l'on s'en fait et le vécu réel, par la nécessité qu'elle postule de rejouer et redéfinir sans cesse les rapports entre personnes. Toute relation duelle est rarement égalitaire, quoiqu'espérée : rapports de l'amant et de l'aimé, du maître et de l'esclave, de l'homme et de la femme, de l'adolescent et de ses parents, etc. Il s'ensuit douleur, insatisfaction, difficultés multiples, qui vont se loger sur le Réel (des compensations vont être inventées comme autant de rêves de se faire aimer, de faire revenir la personne aimée, de trouver sa parèdre), ou bien sur le duo Réel-Virtuel (dénonciation d'une réalité intolérable de domination et d'une idéologie camouflant cet état, et donc promesse d'une modification sur les deux plans), ou bien sur le seul Virtuel (renforcement de la valeur de toute rencontre sur le plan humain, idéalisation de cette dualité).

Même si la relation n'est pas réellement sexuelle, elle s'apparente symboliquement aux conflits et aux vides qui naissent ainsi. Rétablir un équilibre que R et V supposent, obtenir que le rapport "amoureux" soit harmonieux, est sur l'axe V, moins comme un bonheur atteint (Axe E) qu'une visée constructrice, une libération mutuelle après moult incidents, une éclaircie face à l'inévitable déséquilibre. Cette visée d'affranchissement qui se veut valable pour tous (selon la tentative de métrique propre à cet Axe et qui s'étend à la diplomatie, aux insurrections, à l'éducation), est, en soi, la saillance, et cela d'autant qu'à l'inverse, le rapport aura été dysharmonieux.

c) Le plan suivant renvoie à l'occupation d'un espace comme contrainte évidente. Toute contrainte conduit à un détournement, à des ruses pour la déjouer ou s'en accommoder. Il se constitue alors une représentation de cet espace (le Virtuel) et un placage de cette représentation dans son vécu (le Réel). L'écart qui naît entre ces deux plans fait surgir le triple aspect de la saillance, qu'il y ait compensation à l'écart, souhait de faire coïncider Réel et Virtuel par une action de redéfinition des deux, reconstitution d'une représentation adéquate. Cette réalité spatiale, pour l'homme, sera par exemple le lieu où il naît et qu'il doit souvent quitter soit volontairement (et il gardera une certaine nostalgie) soit involontairement (et cet exil le blessera). Le lieu est aussi ce morceau de la réalité qui engendre envies et regrets, insatisfactions, ne serait-ce que pour le posséder, s'y installer et en tirer sa subsistance tant matérielle que morale. Il peut changer, être envahi, s'émietter, et tout changement étant de nature à des remises en cause, l'homme en sera affligé et inquiété. Des écarts incessants surgissent donc de la notion de "lieu" (ce n'est plus le territoire aux bords inquiétants de l'Axe M ni la focalisation sur soi comme espace intime de l'Axe E), écarts qu'il faut corriger par une visée globale qui puisse servir de modèle ayant une métrique de ce qui rend la relation de l'homme au "lieu" satisfaisante. Or le "lieu" fait naître deux états psychiques opposés : celui du bien-être de l'enracinement en un seul endroit privilégié et celui du plaisir de quitter ce lieu pour voyager et se sentir citoyen du monde. La conciliation est le ferment de rêves, de promesses et d'idéalisations agissant donc sur R et V pour modifier notre amour des lieux.

Il s'agit d'une visée de déterritorialisation ou d'ubiquité, la possibilité de transformer un lieu en une terre de Canaan, d'en dénoncer la résistance ou l'absence de représentation, de consolider l'image de ses qualités, si bien que tous les autres lieux sont aussi convoqués et jugés à cette aune : voyager revient à ce besoin de retrouver son désir, d'abandonner un lieu et un état psychique, d'être ici et là-bas , de faire d'un territoire l'enjeu d'une possibilité supplémentaire accordée à l'homme. Ce que l'on pourrait appeler un rêve de cosmopolitisme à géométrie variable (citoyen d'un monde ou du monde) permet d'évoquer un autre aspect de la réalité, de la donner à juger et à voir aux hommes.

d) La société est peut-être de tous les plans celui où les insuffisances sont les plus nombreuses et les plus manifestes, tant les injustices poussent comme de la mauvaise herbe (exploitation, mépris, refus de la différence,...). Il s'instaure derechef tout un réseau de rêves compensatoires, de promesses de réorganisation et de compréhension, d'idéalisation d'un système qui sans être le meilleur est cependant le moins pire. La quantité des données, leur complexité, leur constante évolution, ne se perçoient pas immédiatement ; c'est l'urgence des besoins, les révoltes et l'écart aux règles qui provoquent une action sur R et sur V et donc la nécessité d'une correction pour qu'ils se rejoignent. Ce qui attirera l'attention du penseur sera la possibilité de corriger ces écarts (et non point leur constat : il ne peut constater, remarquer qu'en fonction justement de cette possibilité nouvelle de regard ou de visée). Comme précédemment, la visée est l'occasion d'amplifier, de donner un volume à ce qui n'est qu'un détail insignifiant sans elle. C'est pourquoi il faut concevoir une disposition de l'esprit à ordonner toujours autrement les faits par la comparaison des formes réelles et des formes virtuelles.

Souvent l'idéalisation d'une situation antérieure, l'apologie d'un système étranger, la défense d'une innovation servent à faire de la réalité sociale, une réalité saisissable et évaluable.

La saillance de cet Axe est donc une visée d'ordonnancement inédite ou différente. C'est parce que l'écrivain voit l'injustice d'une situation par rapport à un idéal proclamé, qu'il intervient et propose ses compensations, c'est parce que l'écrivain engagé a une idée de ce que serait un ordre juste, qu'il critique l'état présent et l'idéologie qui le perpétue, promettant une autre réconciliation des actes et des paroles, c'est parce que cet écrivain a constaté la justice d'un ordre qu'il le défend et veut le préserver par une consolidation idéalisatrice adaptée et renouvelée.

e) A partir de la quatrième saillance, il est possible de repérer quelle est la loi qui régit les saillances de l'axe V.

Pour l'Axe M, il y avait enchâssement des plans (c'est-à-dire modification progressive interne) complexifiant ainsi la saillance suivante; pour l'Axe E, il y avait accumulation faisant de la dernière saillance la plus riche. Pour l'Axe V, ce qui se remarque, c'est que chaque saillance tient la précédente pour négligeable, ne s'en soucie pas et même l'occulte.

Celui qui vise la justice sociale, ne peut que mépriser celui qui rêve de se rendre riche et beau, ou celui qui a des peines de cur et songe à libérer les hommes du pouvoir puissant des femmes ne partage rien en commun avec celui qui, exilé comme tel aristocrate russe, rêve de son pays. La loi qui gère ces saillances, est donc celle d'une dénégation exclusive (chaque saillance se suffit à elle-même).

L'auteur adoucira cette exclusion en intégrant les valeurs d'un autre Axe (E ou M) pour façonner son uvre.

Si nous regardons maintenant comment la réalité temporelle contredit ce que le temps pourrait et devrait être, parce qu'il est sans cesse fuyant et fait d'attentes, on constate qu'un besoin de rétention ou d'accélération domine et forme saillance dont les manifestations de correction les plus sûres sont l'esprit de collection (qui est moins une source de bonheur, même s'il y a passion, et l'apparenterait alors aux saillances de l'axe E, qu'un désir de construire une "solidité" face à la fluidité du temps) et le goût pour l'analogie (souci d'accélérer le temps grâce à des fragments synonymes de sauts, de relations élastiques et non traditionnelles, d'intérêts en tous sens propres au visage de tout futur).

L'esprit de collection s'attache à mille et une formes : depuis l'objet immatériel (souvenir) à l'objet bien réel. Par rapport à une possession normale, il y a un ensemble de différences visibles (choix, ordre, invention de règles) qui développent le goût de l'observation et orientent le regard vers le monde objectif. Ces saillances-là arrêteront l'intérêt de l'auteur, soit qu'il les décrive ou qu'il fabrique son uvre selon cette optique. De même, à l'inverse, pour le goût de l'analogie qui est une curiosité insatiable, un vagabondage intellectuel permanent, une tendance à l'hétéroclite. Le psychologue a souvent remarqué que le collectionneur était en général de nature inquiète (angoisse du changement) et le sociologue a vu qu'il était membre de minorité (donc fragilisé) détournant ainsi sa situation et prenant sa revanche. Mais celui pour qui l'immobilité du temps est plus angoissante que son écoulement, qui tient donc à l'accélérer, celui-là présentera les mêmes traits d'inquiétude et de revanche. Le projet ici manifesté se ramifie aussi en compensations (substitution d'un objet par un autre plus accessible), en promesses (victoire sur le temps, modification du vécu commed'une conception du temps), en idéalisation d'une représentation du temps déjà ordonnée mais exemplifiée dans un autre contexte.

A noter, enfin, que cette visée de rétention ou d'accélération est elle aussi aveugle quant aux visées précédentes. Sa manière d'évoquer la réalité autour d'un point fixe (collection) ou d'un réseau (analogie) a d'immenses répercussions puisqu'il y a introduction de mouvements régulés dans le monde phénoménal, de quoi mieux l'appréhender.

f) A s'éloigner de son monde personnel vers une réalité plus objective (rappelons que l'ordre des plans est le suivant : de l'homme vers l'extérieur d'autant que le champ littéraire est dit "médian" et bordé de domaines moins anthropomorphes), l'homme affronte une réalité naturelle dont le sens lui reste énigmatique (à la fois structurée et anarchique, généreuse et avare, gaspilleuse à l'excès et économe de moyens, indéterminée et multipliant les finalités, etc.).

Face à ce caractère énigmatique (Réel) qui déjoue toute intelligibilité commode et immédiate (Virtuel), surgit le besoin correctif d'une domination, d'une puissance, qui ferait "avouer" à la nature ses arcanes, au cosmos ses secrets d'énergie gratuite et qui les soumettrait à l'homme. C'est à ce niveau que se situe la visée de puissance dont on a pu dire qu'elle était aussi prenante que le rêve de bonheur parce qu'elle mobilise toutes les énergies humaines à ses fins : "c'est un rêve de puissance qui anime les sociétés et non un rêve de bonheur. Les rêves de bonheur ou de paix n'ont jamais exalté personne" (R. Abellio, La Fosse de Babel, 1962). Témoignage révélateur d'un écrivain prenant partie pour l'axe V contre l'axe E (conflit créateur) et songeant à un pouvoir mythique (M) : "de tels rêves n'ont pas de fin". Il faut cependant la ramifier comme précédemment sur trois feuillets pour mieux en saisir la diversité et la différencier du prométhéisme de l'Axe M avec lequel on serait tenté de la confondre : la multiplicité et la résistance du Réel (soumis à des lois physiques précises) par rapport aux représentations que l'on en a, font subir des écarts et des frustations qui sont alors corrigés par cette visée de puissance. Donner les moyens d'agir sur le Réel est une compensation accordée en cas de débordement ou d'insuffisance de la nature. Il s'agit moins de franchir les limites du possible et de les repousser que de compenser ce que le Réel n'accorde pas. Cette visée de puissance s'exprime dans ce cas par la magie et l'alchimie ou des techniques et croyances telles. Faust ou Prométhée, en revanche, savent qu'ils uvrent de façon impie là où la magie et l'alchimie ne sont qu'un art compensatoire qui fut pratiqué quasi officiellement.

De même cette visée de puissance est le pendant adverse de la passion de connaître (Axe E) et doit aussi en être distinguée. Cette volonté de puissance qui peut s'affirmer de mille et une façons (sur les hommes, sur les biens, sur l'histoire...) tire son origine du fait que la réalité et la représentation que nous en faisons sont parfois l'une et l'autre sujettes à une contestation et une remise en cause (prenons pour exemple la découverte de l'Amérique) qui ouvre un champ d'action nouveau et autant de promesses suppléant à ce bouleversement des données. La visée de puissance évoque un réel qui échappe à la seule passion de la connaissance d'ordre plutôt contemplatif. Ici, désir d'imposer sa loi à la nature, de la plier à sa discipline, de dominer tout ce qui est vivant grâce à elle.

L'absence d'adéquation du Réel et du Virtuel peut enfin produire un détournement d'intérêt au détriment du Réel et au profit du Virtuel, comme une sorte de nostalgie pour une époque de transparence ou comme la croyance que la réalité finira par se réaliser selon le modèle que l'on propose. Cette visée de puissance se mue en nostalgie et en attente, qui sont des effets remarquables de cette saillance. L'homme y est bien en situation de vouloir plier le réel et les autres virtuels rivaux à sa visée de puissance.

Cette saillance est, comme pouvaient l'être ses soeurs, indifférentes à ce qui la précède, sauf que cette visée s'exerce tant sur la nature que sur les sociétés humaines, donc sur tous les projets humains que cet insatiable désir de puissance veut aussi gouverner. Mais il n'y a pas accumulation, seulement un domaine sur lequel une puissance veut s'imposer, domaine des espoirs humains.

Nous pensons, comme R. Abellio, que cette saillance est aussi littérairement fascinante et provoque bien des uvres : célébrer la puissance du langage (poétique par ex.) ou regretter sa faiblesse, trahit bien l'usage de cette saillance à un niveau même minimal.

g) Le dernier plan suppose une manière de voir globale où la réalité serait de façon holistique à la fois l'ensemble des réels potentiels et des réels actualisés en cet instant et où le Virtuel serait l'ensemble de toutes les représentations autorisées, abandonnées, tant présentes que futures. C'est une totalité difficilement accessible qui provient du fait que l'homme n'est plus centre de la perception mais que l'on se déplace le long de l'Axe vers une objectivité maximale. Le rapport entre ces deux maxi-ensembles initiateur d'écarts (à l'enchevêtrement des virtuels répond la permanence du réel, et vice versa, et aux enchevêtrements ou simplicités parallèles, aucun isomorphisme n'est assuré) qui provoquent un sentiment d'inanité et d'impuissance que l'on corrigera par une visée d'intelligibilité retrouvée. Besoin de redonner au réel ses possibilités, au virtuel sa compétence, d'empêcher une fin de l'histoire et de la conscience immédiate. A l'opacité du réel, compensation par une ouverture; à la déraison du réel et du virtuel, promesse de clarté; à l'absence d'un virtuel performant, constitution d'un projet formel et idéal.

Est-ce là une saillance bien littéraire? Négativement elle suggère des uvres où l'ouverture échoue, la clarté s'estompe, l'idéalisation se ne construit pas, mais, en soi, la saillance demeure même ainsi inversée. Positivement, l'usage du langage, le besoin de créer une uvre, se fondent aussi souvent sur ce rêve de compréhension qui redonne au monde sa figure ouverte, compréhensible, façonnable à l'homme comme à un Démiurge puisque le plan est "surnaturel".

Les saillances de l'axe V sont donc les suivantes aspirations :


- sV1 (plan physique) : visée de Gloire
- sV2 (plan sexuel) : visée d'Affranchissement
- sV3 (plan spatial) : visée de Déterritorialisation
- sV4 (plan sociétal) : visée d'Ordonnancement
- sV5 (plan temporel) : visée de Rétention et d'Accélération
- sV6 (plan naturel) : visée de Puissance
- sV7 (plan surnaturel) : visée d'Intelligibilité

 

2. Distinctions entre les saillances :

Un simple regard avec les saillances de l'axe E ou M fait apparaître combien elles diffèrent les unes des autres, mais ce sont autant de butoirs à l'investissement préférentiel de l'imagination d'un écrivain, autant de protubérances/puits symboliques où va se fixer son intérêt. Les saillances ont, chacune d'elles, plusieurs faces mais leur nombre, ainsi limité, permet de rendre compte du "lieu" où va se cristalliser l'uvre en son premier état. Topique de la créativité.

Parfois une saillance évoque dans son excès celle de l'Axe voisin. Cela nous indique que l'établissement de telles relations constitue le déploiement progressif de l'uvre liant et composant ce qui est orienté autrement, sur un autre Axe. Constitution d'une "formule" dont on devra tenter de décrire les modalités.

Plusieurs questions s'imposent quant à ces saillances dont l'existence peut être mise en doute malgrè nos efforts pour les constituer rationnellement et en fonction de mêmes principes (loi de congruence, plans successifs identiques) mais le propre de notre méthode est justement dans la mise en évidence de ces zones peu sures car peu conceptualisées :

a) Quand et comment sont nées ces saillances?

C'est le propre d'une culture de les essayer et développer peu à peu; elles se constituent avec l'histoire65 et l'on voit certaines époques en oublier tout un pan, réduisant ainsi le champ littéraire. En faire la géographie est donc une perspective conseillée. A un courant littéraire correspond souvent l'emploi privilégié de certaines saillances (par exemple le pré-romantisme français recherche le bonheur - de la saillance E2 à E5 en majeure part, - et joint cette quête aux saillances de l'axe V, ce qui donne aux uvres de cette époque ce besoin de se référer à quelque époque mythisée (axe M) comme la République Romaine). On devine l'ampleur de la question à la pauvreté de ces quelques lignes incitatives alors que l'on est en possession maintenant d'un matériel d'analyse (21 saillances combinables, 3 Axes, 4 modes d'historisation, 5 couplages de fondements, 10 valeurs) apte à construire une armature. Mais aucune armature n'emporte l'adhésion à moins de réduire son "placage" au maximum au profit d'une enquête problématisée. Ici, pour chaque unité constituée (culture, courant, époque) repérer l'emploi d'une saillance renvoie à l'origine de cette même saillance, à sa présence dans les cultures limitrophes ou non, au remplacement opéré par rapport à une autre saillance (et pourquoi), à sa jonction avec la saillance de l'Axe opposé, aux différentes façons de l'utiliser, etc. L'art de distinguer dont nous avons traité en posant trois directions (vertical, horizontal, oblique) s'applique ici comme nécessité et méthode.

b) Le nombre de combinaisons entre les saillances est élevé :

"294" à ne considérer que des relations duelles comme suit :

E1 ----------> V1 V2 ..V7
E1---------- >M1M2....M7

Soit : E -----> V, E ------> M, V------> E, V -----> M, M -----> E, M -----> V : 7 x 7 x 6.

Si maintenant, on ajoute le troisième membre (E > M -----> V c'est-à-dire telle s l'emporte sur une autre lors du conflit créateur, et vise le troisième Axe), le nombre devient considérable (2058). Mais ce calcul n'est peut-être pas utile à notre propos. Le nombre obtenu révèle, seul, la complexité possible. A noter que la racine16ème de 2058 est 1,6109, soit une approximation du nombre d'or (1,618).

C'est à l'intérieur de ce cadre de combinaison qu'il faut appréhender les variations infinies de la créativité.

 

Conclusion :

 

Le champ littéraire, par le plein emploi de ces saillances, se trouve donc doté d'une capacité à exister et à se saisir de la réalité, qui, pour être idéale parce qu'elle suppose l'activation et la présence simultanée de toutes les saillances, peut en expliquer l'apparent désordre. En soi, s'il est muni d'un jeu de saillances conséquents, il peut produire l'effet d'une encyclopédie en action, ou d'une machine prodigieuse et efficace. Car ces saillances doivent être conçues comme autant d'organes amenant le champ littéraire à se défendre et à s'étendre, à répondre aux principales provocations et à des situations nouvelles. Leur absence ou l'itération de certaines sont alors autant de raidissements dangereux. Nous avons cru bon de différencier les saillances de chaque Axe et de les analogiser avec des "articulations" (Axe M), des "déploiements", sorte d'interfaces de captation, (Axe E), ou des "ramifications" ou treillis (Axe V) afin de mieux faire percevoir comment le champ littéraire pouvait se manifester et se déployer sous nos yeux dans sa relation au monde et dans ce qu'il peut nous permettre (il s'agit d'en limiter le pouvoir, de cerner ses possibilités). Nous le savons apte à des échanges selon des transformations qu'il fait subir aux informations reçues de l'extérieur, sur plusieurs plans (d'où son éventuelle richesse) et à même de fabriquer du sens et de l'intérêt (par des effets de transmutation dont l'uvre doit nous parler). C'est de ce dernier point qu'il faut donc traiter.

Nous possédons maintenant plusieurs instruments d'analyse selon le point de vue que nous choisissons, et en raison même de cette vision "aspectuelle" que nous donnons à la Littérature :

1) Par les valeurs des Axes (selon que l'auteur adopte un mode d'écriture immédiat ou conscient : coutume scolaire, mode, jeu, marquage, analogie, justification, enchaînement, adéquation), au nombre de 10, on définit entre quels Axes se crée la tension, de quels champs stables ou instables va surgir l'uvre et s'écouler, toutes choses dont on ne manquera pas de retrouver la trace dans l'uvre même, si on l'interroge sur son origine en vue d'une psychologie créatrice.

2) Par la reconnaissance66 à l'intérieur de l'uvre du type de saillances choisies par l'auteur, on obtient comment l'une est dominante et l'autre latente, et comment leurs thèmes s'exposent et se tissent mutuellement selon un dosage propre à l'uvre, sans oublier qu'un tel choix est révélateur de la puissance créatrice d'un auteur (combinaison rare de saillances de degré élevé) et d'une époque ou d'une société, d'autant que la rencontre de l'énergie de l'auteur avec celle du champ littéraire en ses Axes, qui met en exergue les saillances, traduit des modes d'historisation capitaux et des simulations historiennes fécondes.

3) Par l'étude des bassins réservés à la diffusion et à la célébrité dont l'occupation progressive traduit des approches divergentes de l'uvre, se constitue le trajet de la réception de l'uvre : dans le bassin 1 (de l'Axe 2 à l'Axe 3, soit devant l'uvre née), une première réception faite de déviations ; dans le bassin 2 (là où est née l'uvre), une période de suspens (retrait qu'exprime ce mouvement vers l'antérieur) ; dans le bassin 3, (placé au-delà de l'Axe 3) et selon la forme adoptée dans le bassin 2, une critique condensant l'uvre ou la faisant exploser dans le but de révéler ce qu'elle a d'intrinsèque ou occasionnant autour de l'uvre un mouvement de rotation (interprétations idéologiques, visions du monde proposées par l'uvre). Rappelons que l'ouverture des trois bassins est successive comme elle peut être simultanée. De même, des altérations nocentes perturbent ce mécanisme (le bassin 1 double, puis triple de volume) et altèrent l'attention que l'on porte à l'uvre.

4) Par l'étude des relations (et de la manière de les rendre possibles), entre les saillances dont use une uvre et celles du troisième Axe dont elle tente le rapprochement, on devrait pouvoir dire, en observant comment cette relation est construite, si cette même relation est justifiée, correcte, approchante ou non. Car, au-delà du jugement que l'on peut porter sur une uvre et qui varie selon l'approche, demeure cette partie stable, à savoir le mode de construction dont les opérations devraient être indépendantes des circonstances et nous faire aboutir à une permanence esthétique.

C'est cette dernière perspective qui nous retiendra.

 

suite deuxième partie ch III



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